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Full text of "Au coeur de l'Atlas. Mission au Maroc 1904-1905. Préf. de Eugène Étienne et du général Lyautey. Note de géologie et de géographie physique par Louis Gentil"










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MARQUIS DE SEGONZAC 



Jlu Cœur 



de l'Atlas 



MISSION AU MAROC 

1904-1905 

PRÉFACES 

de M. Eugène ETIENNE, Vice-président de la Chambre des députés 
et du Général LYAUTEY, Commandant la division d'Oran 



Note de Géologie et de Géographie physique 

PAR 

M. Louis GENTIL, Maître de conférences à la Faculté des Sciences de Paris 



ijj reproductions photographiques, i5 cartes dans le texte et hors texte 
et une carte en couleurs 



PARIS 

EMILE LAROSE, LIBRAIRE-ÉDITEUR 

1 j , Rue Victor-Cousin, 1 1 
1910 









MISSION DE SEGONZAC 

Notre mission a été organisée et subventionnée par les sociétés sui- 
vantes : 

Comité du Maroc. 

Société de géographie de Paris. 

Société de géographie commerciale (Paris). 

Société de géographie de P Afrique du Nord (Alger). 

Société normande de géographie (Rouen). 

Association française pour [Avancement des Sciences. 
Société géologique de France. 
Ecole d'Anthropologie de Paris. 

Société de secours aux blessés militaires. 



La mission se composait de : 

M. le Marquis de Segonzac, officier de cavalerie, chef de la mission; 

M. Louis Gentil, docteur es sciences, Maître de Conférences à la Sor- 
bonne (1) ; 

M. R. de Flotte-Roquevaire, chef du service cartographique du 
Gouvernement général de l'Algérie (2) ; 

Si Saïd Boulifa, Répétiteur de Kabyle à l'Ecole Supérieur des Lettres 
d'Alger (3); 

Si Abd el-Aziz Zenagui, Répétiteur d'Arabe à l'Ecole des Langues 
Orientales. 

Nous tenons à rendre ici un suprême hommage à deux savants prématurément 
enlevés aux études marocaines dont le concours nous fut, en maintes circons- 
tances, infiniment précieux : 

M. Gaston Buchet, Chargé de mission du Ministère de l'Instruction publique. 

Si Allal Aedi, Chancelier du consulat de France à Mogador. 

(1) Les résultats des observations de M.Louis Gentil ont été publiés en plusieurs 
notes et ouvrages dont on trouvera la liste à la page 771. 

(2) Les travaux de M. de Flotte-Roquevaire ont été publiés sous le titre : Cinq 
mois de Triangulation au Maroc. Jourdan. Alger, 1909. 

(3) Les études linguistiques de Si Saïd Boulifa ont paru sous le titre : Textes 
Berbères, en dialecte de l'Atlas marocain. Ernest Leroux. Paris, 1909. 



PREFACES 



Le livre qu'on va lire a la discrétion de ne chercher à don- 
ner nulle part l'impression du courage des actions qu'il raconte. 
M. de Segonzac a la coquetterie bien française de vouloir que 
sa bravoure se dissimule sous une aisance souriante. La sim- 
plicité et la bonne humeur du récit ne laisseront pas deviner 
au lecteur ignorant des choses marocaines que le voyageur qui 
raconte son voyage est un digne successeur du vicomte de Fou- 
caild. C'est la quatrième fois qu'il affronte l'inconnu marocain. 
En 1899 il s'exerçait une première fois à le pénétrer en se 
promenant entre Mogador, Agadir, Tiznit et Taroudant dans 
les régions encore mal pénétrées de l'ouest du Grand Atlas. En 
1901-1902 il parcourait tout le nord du Maroc, le Rif et surtout 
les pays beraber, jusque-là inexplorés, du Moyen Atlas. Il les 
franchissait pour aller faire l'ascension, dans la grande chaîne, 
du géant des montagnes marocaines, le Ari Aïach, dont il 
redescendait, comme les eaux, en suivant la vallée de la Mou- 
louïa. 

C'est vers ce point extrême de ce dernier itinéraire que le 
marquis de Segonzac a pris la route, à la fin de 1904, pour la 
mission que lui avait confiée le Comité du Maroc. Il devait sui- 
vre au nord le Grand Atlas, de Mogador aux sources de la Mou- 
louïa, c'est-à-dire reconnaître la zone de contact entre le Moyen 
et le Grand Atlas, puis, au lieu de continuer vers le nord-est, en 
suivant des chemins déjà parcourus par lui, gagner le versant 



II PRÉFACE DE M. ETIENNE 

saharien, reconnaître le haut bassin de l'oued Draa et pousser 
jusqu'à l'oued Noun. 

Toute la partie capitale de ce voyage a été effectuée. L'explo- 
rateur a reconnu que, conformément à la figuration générale 
des montagnes marocaines, le Moyen et le Grand Atlas sont 
séparés par une dépression très nette, de même que la trouée 
de l'oued Inaouen sépare nettement le Moyen Atlas des monts 
du Rif. Les vallées opposées de la Moulouïa et de l'oued el 
Abid, tributaire de l'Oum er Rebia, se continuent sans que le 
seuil qui s'élève entre elles présente un sérieux obstacle. Il 
existe donc là, entre la plaine de Merakech et l'Algérie un pas- 
sage qu'une voie commerciale pourrait utiliser plus tard. En 
attendant ce jour, sans doute encore éloigné, un des problèmes 
les plus intéressants de l'orographie marocaine se trouve 
résolu. 

Sur tout le reste de sa route le voyageur a réuni les observa- 
tions les plus intéressantes. La dangereuse mésaventure qui 
l'empêcha de pousser jusqu'à l'oued Noun, mais sans le déci- 
der à préférer la route directe de Taroudant au retour par le 
Glaoui, lui a peut-être plus appris que tout le reste sur les 
mœurs berbères. Prisonnier de hobereaux chleuh, vivant moitié 
de pillage et moitié du produit de leurs jardins cultivés par des 
esclaves, le marquis de Segonzac réussit à se faire tolérer, puis 
presque adopter, au point qu'il eut quelque peine à éviter de 
devenir le gendre de son hôte geôlier. Mais je ne saurais rien 
dire sur ce séjour étrange à Anzour, dans le manoir des Ren 
Tabia, qui puisse avoir, même de loin, la saveur du récit. 
Jamais le sentiment mêlé que le chrétien, le roumi, inspire aux 
Marocains des coins reculés du Rled Siba ne s'est plus ingénu- 
ment manifesté. L'infidèle est maudit et doublement bon à tuer 
parce que chrétien et étranger suspect aux Rerbères, il est un 
sorcier malfaisant, qu'on se hâterait de faire disparaître si on 
ne pensait pas qu'il est aussi un enchanteur capable de décou- 
vrir les trésors et les sources. Les trésors, pourquoi n'en décou- 
vrirait-il pas puisqu'il descend de ces roumis qui en laissèrent, 
cachés de la manière la plus artificieuse, sous toutes les vieilles 
pierres du pays ? Et en voyant comment les ben Tabia invi- 



PREFACE DE M. ETIENNE III 

taient leur prisonnier à vaincre les génies gardiens de ces Eldo- 
rados enfouis sous les vieilles tours et dans les citernes, on 
comprend toutes les « caches » de Jules César ou de Ganelon 
que les légendes faisaient imaginer à notre moyen âge. Le 
récit de la captivité de M. de Segonzac chez les chleuh de l'Anti 
Atlas montre bien ce qu'il faut penser du « fanatisme maro- 
cain». Il y entre autant d'admiration que de crainte pour le 
roumi jugé capable de faire des merveilles, le voyageur 
captif fut contraint d'exercer la médecine dans tout le voisi- 
nage, peut-être même dût-il la vie à la boîte de pharmacie 
saisie dans ses bagages. Une fois le contact pris avec ces primi- 
tifs, les relations s'améliorent vite. M. de Segonzac ramené vers 
le Glaoui \mr les chefs des Zenaga se vit sollicité à plus d'une 
étape d'envoyer dans le pays des Français qui pourraient soi- 
gner les malades et aménager les eaux. L'impression que laisse 
la lecture des pages même les plus émouvantes et dramatiques 
de ce beau livre vient confirmer l'optimisme de ceux qui 
croient que c'est surtout notre manque de volonté qui retarde 
la pénétration française au moins dans les régions méridionales 
du Maroc. 

L'œuvre que publie M. de Segonzac est considérable. Il n'aurait 
pu en réunir et en coordonner les matériaux à lui seul. Il n'est 
que juste de rendre hommage à ses collaborateurs, M. Louis 
Gentil, qui parcourut le Haut Atlas et Djebel Siroua et dont on 
trouvera la belle étude géologique à la fin de ce livre, M. de 
Flotte de Roquevaire qui établit la cartographie des pays acces- 
sibles qui s'étendent au nord du Grand Atlas, MM. Saïd Boulifa 
et Ard el Aziz Zenagui, doctes algériens qui ont réuni une grande 
partie des renseignements sur les mœurs et coutumes berbères 
publiés dans la seconde partie de ce livre. A M. Zenagui on 
doit même un chapitre singulièrement pittoresque ; c'est celui 
où il relate son voyage de Mogador à Taroudant, où il allait 
pour négocier de plus près la libération de M. de Segonzac et où 
il se trouva tout près d'être massacré comme chrétien. La lan- 
gue de ce récit a une saveur orientale, presque biblique, dont 
le lecteur ne manquera pas de goûter l'agrément. 

La seconde partie du volume résumant les résultats des mis- 



IV PREFACE DE M. ETIENNE 

sions du marquis de Segonzac est, en tous points, digne de la 
première. Outre les renseignements dont je viens de parler, elle 
donne, avec de petites cartes, de brèves indications sur les 
groupes, les centres, les puits, les influences religieuses des 
régions traversées. Enfin l'étude géologique de M. Louis Gentil 
qui couvre aussi bien les itinéraires du Maroc septentrional que 
ceux du dernier voyage au Grand Atlas et au Djebel Siroua lui 
donne une annexe du plus haut prix. 

Lorsque l'on songe aux conditions dans lesquelles a voyagé 
le marquis de Segonzac, on se sent encore plus de respect pour 
son œuvre. De Foucauld parcourut le Bled Siba sous le dégui- 
sement d'un juif, M. de Segonzac a fait son dernier voyage comme 
suivant d'un petit ebérif qui se fît passer pour parent du fameux 
Ma el Ainin. C'est sous la constante menace d'une trahison 
motivée par les disputes ou le zèle des serviteurs engagés un 
peu au hasard que les éléments de cet ouvrage si complet ont 
été réunis. Il fallait une remarquable conscience pour travail- 
ler dans de telles conditions. Il fallait cette belle crânerie, 
insouciante en apparence mais appliquée et sérieuse, qui carac- 
térise les meilleurs des Français et les rend si incompréhen- 
sibles pour les peuples qui ne conçoivent pas la valeur sans 
une sorte de gravité pédante. C'est en vrai Français que M. de 
Segonzac, comme de Foucauld, a donné, autant qu'il dépendait 
de lui, par l'exploration méthodique, les meilleurs titres à cette 
prétention à une « situation spéciale » au Maroc, que notre pays 
a revendiquée, qui s'impose peu h peu, ou plutôt qu'un groupe 
de patriotes clairvoyants a peu à peu imposée au monde et à la 
masse imprévoyante des Français eux-mêmes. 

Eug. Etienne, 
Vice-président de la Chambre des députés 



Mon cher ami. 



Merci de m'avoir donné la primeur de votre livre. 

Vous me procurez ainsi la grande satisfaction de pouvoir vous 
apporter mon témoignage. 

J'évoque nos causeries de 1904 alors qu'accompagnant notre 
« patron » à tous, M. Etienne, vous veniez dans l'Extrême-Sud 
Oranais reconnaître par l'Est les abords des régions où vous 
alliez vous enfoncer par l'Ouest. 

J'ai vu là combien vous étiez solidement, sérieusement pré- 
paré et documenté pour la mission que vous vous proposiez de 
remplir. Depuis, notre ami commun, votre collaborateur, le 
professeur Louis Gentil, m'a dit et redit quelle somme d'éner- 
gie, de labeur, d'exactitude scientifique vous aviez apportée à 
sa réalisation. Au cours des missions que j'ai remplies sur la 
côte occidentale du Maroc en 1907 et 1908, à Rabat et Casa- 
blanca, j'ai recueilli les témoignages unanimes sur la portée et 
rimportance de l'œuvre que vous aviez accomplie à travers 
tant de difficultés et de périls. Vous avez hautement acquis 
le droit d'écrire, avec un légitime orgueil, en tête de l'inestima- 
ble document que vous nous donnez aujourd'hui : « Ceci est 
un livre de bonne foi ! » 

Il appartiendra à de plus autorisés que moi d'en faire res- 
sortir la valeur scientifique, géographique et sociologique. 

Mais, à côté de vos titres d'explorateur, qu'il me soit permis 
de rappeler discrètement que vous en avez d'autres à la grati- 
tude de vos concitoyens. Je vous revois à Rabat, en 1907, alors 



VI PRÉFACE DU GÉNÉRAL LYÀUTEY 

que l'entrée en scène de Moulay Hafid introduisait une nouvelle 
inconnue dans cette question marocaine déjà si confuse et com- 
plexe. Je me souviens des précieux renseignements que nous 
apportait votre documentation sur votre ancien hôte de Merakech, 
de vos angoisses patriotiques et de votre désir de mettre au 
service du pays les relations que vous aviez gardées avec les 
gens du Sud. A ce moment encore, vous n'avez pas épargné 
votre peine. 

Disserter sur ce qui aurait pu être fait ou évité m'entraîne- 
rait hors de la réserve qui m'est imposée et serait d'ailleurs 
oiseux. C'est le passé. Hier est mort et il n'y a d'intéressant 
que demain. Si justifiés que soient les regrets que vous laissez 
deviner à la première page de votre livre, nous avons le droit 
et le devoir de rester optimistes. Ce n'est pas en vain que le 
sang a été répandu, que tant de bonnes volontés ont été dépen- 
sées, que tant d'efforts désintéressés ont été prodigués. On ne 
saurait méconnaître que bien des malentendus ont été dissipés, 
que les points les plus obscurs se sont éclaircis. Nul ne doute 
aujourd'hui de notre loyauté à remplir nos engagements ; 
l'expérience a prouvé que le rôle tutélaire et pacificateur assi- 
gné par l'histoire et la géographie à notre pays sur cette terre 
marocaine, n'est ni exclusif, ni prohibitif, que tous les intérêts 
peuvent y trouver satisfaction à l'abri de la paix que nous y 
instaurons et que chacun doit bénéficier de la lutte que nous y 
soutenons contre l'anarchie et l'arbitraire. 

La Ghaouia, les confins algéro-marocains sont là pour attes- 
ter de la grandeur et de la noblesse de l'œuvre que nous réali- 
sons. Ce sont des portes ouvertes, où il est loisible à tous de 
venir voir et d'entrer. 

Enfin — et ce n'est pas le résultat le moins appréciable des 
luttes soutenues en commun — il règne entre tous les agents 
qui forment « l'équipe marocaine », à Casablanca, à Tanger, 
sur les confins algériens, une cohésion et une entente qui, sous 
la direction clairvoyante et tenace de notre représentant au 
Maroc, ne sauraient rester stériles. 

Certes, il y a encore des malentendus à dissiper, des préju- 
gés à détruire, des inerties à vaincre, mais ceux qui sont à pied 



PREFACE LM «iKNKKAL LYAUTE1 VU 

d'oeuvre, ei qui ont trop connu les jours d'angoisse et de doute, 
n'ont plus le droit de désespérer de L'œuvre dont vous (Mes un 
des plus vaillants ouvriers. 

Oran, \r 15 juin 1910. 

Général Lyautky. 



AVANT-PROPOS 



Au seuil de ce livre j'acquitte mes dettes de gratitude : je 
remercie, d'abord, ceux qui mont fait l'honneur de me confier 
le commandement de la première mission d'exploration fran- 
çaise envoyée au Maroc, et, faute de pouvoir les dénombrer 
tous, j'inscris au frontispice de cet ouvrage les noms des sociétés 
savantes qui ont patronné et subventionné nos travaux. Entre 
toutes on me permettra de nommer, avec une particulière 
reconnaissance, le Comité du Maroc, dont le concours nous fut 
moralement et matériellement si précieux. 

j'apporte, ensuite, à mes collaborateurs, le témoignage public 
de mon admiration pour la patience et le courage avec lesquels 
ils ont surmonté les obstacles qui hérissaient leur tache. 

Je dois expliquer aussi pourquoi cet ouvrage ne parait que 
si longtemps après notre retour. 

Notre mission devait être le prélude d'une campagne de 
pénétration scientifique, économique et politique au Maroc. Nous 
étions une avant-garde chargée d'explorer ce champ nouveau 
que personne, en ce temps-là, ne contestait à la France. 

On sait comment tourna Y « Affaire marocaine » ; comment 
le problème africain, si simplement soluble avec les moyens et 
les méthodes dont nous disposions, devint un problème inter- 
national irritant, insoluble. Il parut inopportun de publier pen- 
dant cette crise les documents que nous avions recueillis... 
Depuis lors l'apaisement s'est fait, et nous versons aujourd'hui 
dans le domaine public, avec des scrupules et des regrets que 



AU CŒUR DE L ATLAS 



l'on comprendra, cette moisson de renseignements que nous 
avions glanée pour notre seul pays !... 



Notre programme d'action découlait logiquement de mes 
précédents voyages (1) : 

J'avais visité, eu 1899, le Sud-Ouest du Maroc (2) (Sous et 
Tazeroualt) ; en 1900, le Nord (Rif et Djebala) ; en 1901, l'Est 
(Braber). 11 me restait, pour « boucler » mes itinéraires, à 
explorer le Sud et le Sud-Est du Maroc. Ce fut le but de nos 
travaux. 

La région que nous nous proposions d'étudier s'étend sur 
5 degrés en longitude, et 2 degrés en latitude. Elle fut partagée 
en trois secteurs : 

M. de Flotte-Roquevaire fut chargé de couvrir d'un réseau 
de triangulation expédiée la zone Mogador-Demnat-Safi, 
appuyée, d'un côté à l'Océan, de l'autre à la chaîne du Haut- 
Atlas ; 

M. Louis Gentil, au centre, parcourait le Haut- Atlas, en 
s'efforçant d'en pénétrer les parties encore inconnues, notam- 
ment l'extrémité occidentale et le versant méridional ; 

Je me réservais l'exploration de l'extrémité orientale du 
Haut- Atlas, du bassin de l'Oued Dra et de l'Anti- Atlas. 
MM. Boulifa et Zenagui m'accompagneraient pendant une partie 
du voyage pour recueillir sur place les éléments nécessaires à 
leurs travaux d'ethnologie et de linguistique. 



Notre mission prend pied sur le sol marocain le 28 juillet 
1904. 

La période de gestation a duré deux ans... Durée singuliè- 
rement brève si l'on songe à tous les concours qu'il fallut solli- 
citer, à toutes les résistances dont il fallut triompher. Durant 

( I ) Voir la carte d'ensemble. 

(2) Voyages au Maroc, Armand Colin, 4903. 



AVANT-PROPOS 3 

ces deux années Le Comité <lu Maroc fut créé; l'opinion publi- 
que préparée : une souscription ouverte, donl Le résultat dépassa 
magnifiquement nos espérances et nos besoins. 

De juillet à novembre la mission s'organise. On recrute des 
serviteurs : on achète des mules ; on confectionne le matériel ; 
et, surtout, on cherche un guide. Car j'ai l'intention d'employer, 
cette fois encore, la méthode qui m'a réussi jusqu'à ce jour, 
de voyager sous le déguisement de muletier musulman, dans 
l'escorte d'un grand personnage religieux. 

Une pareille organisation exige des précautions infinies. Et 
d'abord on comprend qu'elle doive être secrète, sous peine 
d'entraîner une catastrophe. Les hommes qui composent cette 
caravane simulée doivent être braves, discrets et dévoués. Le 
matériel, pour ne pas attirer l'attention, doit être conforme aux 
traditions locales. Les instruments doivent être dissimulés. Il 
n'est pas jusqu'aux mules qui ne doivent être très exactement 
harnachées et ferrées à la mode marocaine, encore (pie cette 
mode soit archaïque et barbare. 

D'ailleurs les difficultés d'organisation ne nous viennent pas 
que du Maroc, et je ne puis résister au plaisir, dépourvu de 
toute acrimonie, de conter la genèse de notre armement. 

Le Ministre de la Guerre, déférant à la demande du Comité 
du Maroc, avait bien voulu, après enquête du Ministère de 
l'Intérieur, nous prêter un lot de carabines et nous donner des 
munitions. Mais le Ministre des Affaires Etrangères, soucieux de 
voir conférer ainsi une sorte d'estampille officielle à cette mis- 
sion destinée à opérer sur le territoire d'un souverain voisin et 
allié (!), exigea que les armes prêtées fussent maquillées. Le 
directeur de l'artillerie fut donc requis de dématriculer les cara- 
bines !... Nous étions à la veille de notre départ, et l'opération 
me parut si compliquée que je courus acheter un lot d'armes et 
de cartouches dans une grande manufacture française. 

Le malheur voulut que ce colis d'armes manquât le paquebot 
qui nous emportait. Il prit le bateau suivant et vint, naïve- 
ment, se présenter à la douane de Sa Majesté Ghérifienne, à 
Tanger. Ceci se passait avant la Conférence d'Algésiras, au 
temps heureux où la contrebande d'armes florissait sur les 



AU COEUR DE l' ATLAS 



côtes marocaines, où des ballots <ie fusils passaient quotidien- 
aement, à peine déguisés, sous les yeux discrètement clos des 
Oumana... On juge de l'indignation que souleva chez ces ver- 
tueux fonctionnaires l'arrivée d'une caisse d'armes loyalement 
déclarée !... On l'imagine, mais nul n'en a jamais rien su ; per- 
sonne ne revil aucune de nos armes ; personne ne fut avisé de 
leur venue, ni de leur disparition. Pendant un mois et demi 
nous vînmes les réclamer à l'arrivée de cliaque bateau, et les 
Oumana accueillaient nos doléances avec des mines émerveil- 
lées et commisératrices. Un beau jour, las d'attendre, nous 
nous mimes en route, après avoir raccolé des armes que quel- 
ques Européens complaisants voulurent bien nous vendre ou 

nous prêter... 

Et voilà comment notre mission, obligeamment armée par le 
Ministre de la Guerre, munie par surcroit d'un arsenal coûteux 
et perfectionné acquis à l'industrie privée, fit le tour du Maroc 
avec des carabines Mauser, empruntées au Consul d'Allemagne, 
et à des commerçants français et allemands de Mogador ! 

Pour utdiser les loisirs que ces laborieux préparatifs nous 
créent, nous étudions le Nord du Maroc. Un jeune et éminent 
savant M. Gaston Buchet, chargé de missions scientifiques par 
le Ministère de l'Instruction publique, veut bien nous prêter son 
concours dans ces travaux préparatoires. Ensemble nous par- 
courons la région Tanger-Ouezzan-Larache, juchant notre théo- 
dolite sur les principaux sommets. 

Un peu plus tard, M. Louis Gentil et M. Gaston Buchet explo- 
rent, dans le massif de l'Ândjera, le triangle Tanger-Tetouan- 

^Enfin M. de Flotte-Roquevaire mesure, sur le littoral de Moga- 
dor, une base qui servira de point de départ à ses travaux géo- 
désiques. 



CHAPITRE PREMIER 



DE MOGADOR A DEM N AT 



24 décembre 

J'ouvre mon journal de route au matin de notre départ de 
Mogador. Mes collaborateurs m'ont devancé : Gentil a pris la 
route du Sud ; de Flotte celle du Nord. Je vais me diriger droit 
dans l'Est, vers Merrakech. 

Il a plu toute la nuit ; sur la montagne il a neigé, et la chaîne 
de l'Atlas se dresse toute blanche dans sa majestueuse splen- 
deur. La mise en route de notre caravane est pénible. Les tentes 
mouillées alourdissent les charges, les pistes sont glissantes ; 
notre camp a pris racines pendant ces quelques semaines de vie 
sédentaire. A neuf heures, enfin, notre convoi s'ébranle, et 
nous voici, pour bien des mois, devenus nomades... 

D'une crête chauve j'aperçois, par delà les dunes qui lui font 
une ceinture de désolation, Mogador, la ville blanche, coquet- 
tement entassée dans ses remparts crénelés, et la mer, la mer 
que nous ne reverrons — s'il plaît à Dieu ! — qu'après un très 
long et très lointain voyage... 

Une courte halte ; un dernier adieu aux amis qui nous accom- 
pagnent ; un dernier souvenir à tout ce que nous laissons en 
arrière, et... en route ! En route pour cette belle existence d'ex- 
ploration, si pleine d'émotions intenses et splendides, toujours 
tendue vers un but, animée par une lutte, enchantée par un 
rêve... 



O AU CŒUR DE L ATLAS 

Notre caravane n'a pas grande mine, elle a bonne apparence. 
Nos mules sont un peu grasses ; leurs harnachements sont 
trop neufs. Ce sont défauts qu'une semaine de marche corri- 
gera. Mes hommes ont joyeuses figures ; ils portent leurs 
armes avec une ostentation enfantine. Tout le monde est à pied. 
Rien ne nous distingue de nos muletiers : Boulifa, Zenagui et 
moi portons Le costume berbère, ayant pareillement sacrifié, 
chez le barbier musulman, nos cheveux, nos barbes et nos 
moustaches. Notre Figaro arabe m'a déclaré, avec un sou- 
rire assez énigmatique : « Allah lui-même ne te reconnaîtrait 
pas ! » 

La piste que nous suivons est celle de Merrakech. Elle ser- 
pente à travers les champs fertiles des Ida ou Guerd, fraction 
extrême-ouest de la province de Haha (1). Le sol est rougeâtre, 
argileux; par endroits la croûte calcaire, qui forme l'ossature 
de cette région, affleure, étalée en dalles ou rompue en pier- 
railles. L'horizon est court ; les collines rondes limitent la vue. 
La forêt d'arganiers, tantôt dense, tantôt clair-semée emplit les 
vallons, escalade les pentes. Sous ses beaux arbres chargés de 
fruits paissent de grands troupeaux de chèvres, sur qui veillent 
d'invisibles pâtres. Ces troupeaux rentrent le soir dans les cours 
des maisons, ou l'enceinte des douars gavés des fruits d'argan 
broutés pendant le jour, et, le matin, les femmes et les filles 
trient le fumier, en retirent les noyaux d'argan que la digestion 
a décortiqués, les cassent entre deux pierres, avec une merveil- 
leuse vélocité, pour en extraire l'amande dont le broyage don- 
nera l'huile. Cette huile possède en propre un goût âpre et fort 
que les Berbères apprécient. Ils prétendent, et la science ne 
contredit pas leur opinion, que l'huile d'argan jouit d'admira- 
bles propriétés reconstituantes. Dans tout le Sous on fait la cui- 
sin<\ on s'éclaire avec l'huile d'argan. Les matrones ont un pro- 
codé simple et utile à connaître pour ôter à cette huile l'arôme 
de l'argan et le goût de rance. Elles mettent une galette de 
mie de pain au fond d'un poêlon plein d'huile qu'elles font lon- 
guement bouillir. 

(1) Voii* : Renseignements. 



Paare (> bis 



l'i.lliclic I 




Tig. 1. — Merrakech. — La Koutoubia (page 15) 




Fig. 2. — Vallée de l'Oued Tensift. — Un argariier. 

(page 7). 



Territoire de Kourimat 



DE MOGADOK A DKMNAT 7 

Vers midi nous sortons de la province de Haha (1) pour péné- 
trer sur le territoire de Chiadma (2) dont les champs fertiles 
sont semés de bouquets d'oliviers. Nous marchons d'abord en 
plaine pendant deux heures, puis nous rentrons dans la forêt 
d'arganiers pour y demeurer jusqu'à Sidi abd Allah ou Ouasmin, 
où nous campons à 3 h. 30. 

Dans cette forêt s'opère notre jonction avec les deux cheurfa 
que j'ai choisis pour guides. Ils sont venus par une autre route, 
prudemment, discrètement, accompagnés d'untaleb, d'un enfant 
de quinze ans beau-fils de l'un deux, et de deux serviteurs. Au 
total six hommes et quatre mules. 

Cette étape de cinq heures a paru rude aux gens et aux bêtes , 
également peu entraînés. La cuisine est sommaire, les prières 
sont brèves, et, dans cette nuit de Noël, je suis seul à veiller, 
auprès de ma grande lunette astronomique, attendant l'occulta- 
tion de l'étoile 55 Piazzi, et rêvant aux joies familiales si dou- 
ces, si lointaines... 

25 décembre 
Trois heures d'étape seulement dans un pays tout pareil à 
celui que nous parcourûmes hier. Les champs cultivés alternent 
avec les bois d'arganiers, la terre rouge avec les dalles calcai- 
res. Après le territoire des Oulad Saïd nous traversons celui de 
Kourimat. Des maisons fortifiées, portant tourelles et créneaux, 
commandent les vallées. Ce luxe d'ouvrages défensifs dit assez 
que le pays n'est pas sûr. La forêt de Guechtoula, que nous lon- 
geons un instant, est un repaire de brigands, dont les caravanes 
se garent soigneusement. Nous campons à côté de la maison 
d'el-Hadj Regragui, ami de nos deux cheurfa. 

Cette journée de route m'a permis de faire plus ample con- 
naissance avec ces pieux personnages qui vont devenir nos com- 
pagnons et nos guides. Tous deux sont issus de la tribu saha- 
rienne des Oulad Beç-Çbad. Le plus jeune, Mouley el-Hassen, 
paraît 35 ans. Il a bien le type du Saharien, souple, un peu 



(1) Voir : Renseignements. 

(2) Voir : Renseignements. 



s 



VI <;<>KUR DE L ATLAS 



fuyant, au physique comme au moral, avec un grand air de 
distinction. Sa démarche très caractéristique, à longs pas, en 
balançant les épaules, révèle de suite l'homme du désert. Il 
est très noir ; son visage allongé se termine par un léger pin- 
ceau de barhe frisée ; ses yeux sont très beaux, leur regard, 
ombragé par de grands cils recourbés, est timide et défiant. 
L'expression la plus fréquente de cette agréable physionomie 
est un sourire ironique. Il est assez lettré, sans nulle affectation ; 
un peu verbeux ; très poli, sans obséquiosité. Enfin, l'entreprise 
dans laquelle il s'engage à ma suite, et certaines aventures de 
son passé, attestent qu'il n'a pas peur. 

Son cousin, Mouley Abd Allah, est le type du vieux chérif 
roublard et sournois. Sa tribu d'origine est aussi celle des Oulad 
Beç-Çbad, mais il est d'une fraction émigrée depuis plus d'un 
siècle dans la plaine de Merrakech. Toute sa vie s'est passée 
dans les camps du Maghzen. Il a 60 ans sonnés, son visage très 
blanc est encadré d'un collier de barbe blanche. Rien en lui 
n'attire l'attention : figure ronde, peu expressive, où s'ouvre une 
large bouche aux lèvres très minces ; petits yeux noirs dont le 
regard dur et fixe n'est tempéré par aucun battement des pau- 
pières ; taille moyenne, embonpoint replet, allure alerte et déci- 
dée ; beaucoup d'autorité dans les manières et dans la voix qui 
est nette et tranchante. 

Mouley el-Hassen devient le chef spirituel de notre caravane ; 
Mouley Abd Allah en sera le chef temporel. Tous deux che- 
vauchent des mules harnachées de serijas rouges. Derrière eux 
suivent trois personnages de moindre importance : Zenagui qui 
joue le rôle de feqih, et deux tolbas dont l'un n'a que quinze ans. 
Plus loin viennent sept serviteurs poussant ou montant autant 
de mules. Et enfin je ferme la marche, en compagnie de Bou- 
Jifa, levant l'itinéraire, glanant des échantillons de toutes sortes 
pour nos collections, et prenant, à la dérobée, des photogra- 
phies et des renseignements. 

W décembre 
Un matin radieux succède à la nuit pluvieuse. La buée monte 
calme et légère et s'évapore dans la lumière. L'air est si limpide 




I 




6C 



DE MOGADOR A DEMNAT \) 

que V Atlas semble tout proche. On distinguo nettement les 
roches qui hérissent ses parois neigeuses et les ravins creusés 
parles avalanches. Sa muraille splendide barre notre horizon 
avec un air de défi. 

Franchir le Haut- A tlas est en tous temps une difficile entre- 
prise. J'ai conservé mauvais souvenir des cols de Goundafi et 
de Bibaoun traversés en automne. 11 s'agit cette fois de longer 
la chaîne principale ; de pénétrer entre elle et le Moyen- Atlas, 
sans même savoir s'il existe une route possible ; de traverser 
ensuite le massif central du -Haut-Atlas, au voisinage de son 
point culminant, dans la région la plus mystérieuse, la plus 
sauvage... et cela en hiver ! 

La plaine désolée et pierreuse des Oulad Beç-Çbaà, et la 
maigre forêt de retem de Chiadma, où nous cheminons inter- 
minablement, font un piteux contraste avec cette barrière tita- 
nique et fascinante de Y Atlas. Chemin faisant nous côtoyons le 
champ de bataille de Taffettecht, où les fractions de la tribu de 
Chiadma s' entrégorgèrent lors de la mort du Sultan Mouley el- 
llassen. Cinq cents guerriers y périrent, et, comme la coutume 
ne permet d'inhumer les victimes qu'après vengeance de leur 
mort, cette plaine demeura longtemps un affreux charnier où 
des bandes de chacals se livraient en plein jour de terribles 
combats, et dont nul voyageur n'osait affronter l'borreur. 

Nous faisons étape à quelques kilomètres de la Zaouia de 
S'uli el-Mokhtar, chez le gendre de notre guide Mouley Abd 
Allah. 

°J7 décembre 

Des Oulad Bec Çbaâ au pays de Ahmar (1 ) la route se déroule 
uniforme, monotone, au milieu d'une région désolée que peu- 
plent de loin en loin quelques buissons de cedra, quelques 
touffes d'armoise et d'asphodèle, de belles iris mauves et des 
colchiques. 

En Ahmar le pays devient plus accidenté. Les collines rondes 

(i ) Voir : Renseignements 



10 AU CŒUR DE L\\TLAS 

sont séparées par un réseau de vallées d'érosion aux parois des- 
quelles apparaissent les assises rompues de leur ossature cal- 
caire. 

Nous faisons halte à la Zaouïat Hdil, petite agglomération de 
cinq maisons et (Tune vingtaine de huttes, groupée autour du 
tombeau d'un pieux marabout local dont la vertu opère encore 
dos miracles. La zaouïa na (Tailleurs aucun but enseignant ni 
politique, aucune affiliation spéciale ; elle n'est qu'un lieu de 
pèlerinage où, moyennant une obole, ou trouve une hospitalité 
assez misérable que rehaussent d'infinies bénédictions. 

Ici, comme à chaque étape de notre route, les gens viennent 
causer, s'enquérir des nouvelles, nous conter leurs doléances, 
leur misère, leurs griefs contre le gouvernement, contre ce 
maghzen impitoyable, tyrannique, concussionnaire, prévarica- 
teur. La rancune n'en remonte pas jusqu'au Sultan : il est trop 
loin, trop haut... Mais on englobe dans une haine commune les 
qaïds, leurs khalifas, leurs moghazni, auteurs et exécuteurs de 
toutes les exactions. Partout on se plaint, il n'est maison ni tente 
où l'on n'entende des lamentations, des histoires de spoliations 
arbitraires, d'emprisonnements injustes. Ce beau pays si riche- 
ment comblé par la nature, agonise sous une iniquité sans 
appel, et qui parait sans remède. Le peuple souffre, se résigne, 
se laisse pressurer et torturer, jusqu'au jour où, la mesure étant 
comble et la patience épuisée, il se lève dans un accès de 
colère, égorge ses bourreaux, détruit leurs forteresses, saccage 
leurs domaines... Le calme revient ensuite, par lassitude ; l'équi- 
libre naturel des choses se rétablit ; un qaïd pire succède au 
qaïd mauvais ; la répression dépasse la révolte en horreur ; à 
côté de la qaçba ruinée se dressent les ruines du village, la 
misère s'aggrave, sans issue, sans espoir... 

Quelle illusion chimérique est celle de nos diplomaties qui se 
figurent réorganiser le maghzen, et, par lui, rétablir l'ordre et 
la prospérité... 

$8 décembre 
La même plaine inculte s'étale interminablement autour de 
nous, tandis qu'au Sud Y Atlas neigeux semble un immense décor 
que l'on déroulerait lentement. 




20 

fcC 







DE MOGADOR A DEMNAT 11 

Dès le départ, vers ( .) heures, nous franchissons l'oued Chi- 
chaotta (1), qui porte dans sa haute vallée le nom d'oued Seq- 
saoua. Les jardins et les olivettes emplissent sa vallée étroite 
et fertile. 

Plus tard, vers l heure 30, nous traversons Y Oued Rekhas où 
notre caravane s'abreuve. Ce n'est qu'un ruisseau de 2 mètres 
de large roulant sur un lit de cailloux tapissé de mousses, 
encombré de lauriers-rose qui commencent à défleurir. 

La route que nous suivons semble fréquentée, les pistes s'y 
creusent et s'y croisent. Cependant cette plaine àel-Maïder est 
redoutée des voyageurs. On n'y rencontre que des douars ou 
des nouaïls. Les gazelles, les lièvres y abondent. Les noma- 
des, qui sont grands chasseurs, les poursuivent avec des slou- 
ghis. Même quelques chefs possèdent des faucons pour voler 
le perdreau et l'outarde. 

Nous campons en rase campagne, près d'un puits, non loin 
des nouaïls des Ou lad Hammadi et, prudemment, nous resser- 
rons notre camp en douar autour de nos mules, et nous plaçons 
des gardes avec force recommandations de vigilance. 

W décembre 
Nous sommes réveillés ce matin par le vacarme d'une vio- 
lente discussion. Notre cuisinier marocain et l'un de nos Draoua 
se sont pris de querelle ; l'un s'est armé de sa koumia, son 
poignard recourbé, l'autre du merkhtaf, cette terrible faucille 
enmanchée d'un bâton court dont les gens de Y Oued Dra se ser- 
vent pour l'élagage de leurs palmiers et le règlement de leurs 
comptes. On les sépare, non sans peine, mais notre cuisinier, 
peu rassuré déjà par nos projets de voyage dans Y Atlas, me 
déclare qu'il me quittera en arrivant à Merrakech. C'est la pre- 
mière défection. 

Les débuts d'un voyage sont toujours pénibles ; nous avons 
deux hommes malades et cinq mules blessées. 

La plaine change d'aspect au voisinage de Y Oued Ne fis. 
D'aride elle devient fertile ; elle se couvre de fermes, d'azibs, 

(1) Voir : Renseignements . 



12 Al CCEBB DK L'ATLAS 

de (|oul)l)as blanches. Quelques séguias, dérivées de la rivière, 
suffisent à transformer cotte région inculte en un merveilleux 
jardin. 

Nous campons dans un de ces abris que le maghzen entre- 
tient sur les routes fréquentées. Nzalat el-lhoudi se compose 
(Tune enceinte de branchages épineux dans l'angle de laquelle 
s'élève la hutte d'un gardien. Le sol est un fumier, comme celui 
de toutes les nzala. Notre camp s'y installe, à côté d'une cara- 
vane d âniers et de chameliers venus hier de Mogadur, au 
milieu d'un enchevêtrement de tentes et d'animaux, à la lueur 
des grands feux de cedra. 

Zenagui et Mouley el-Hassen poussent jusqu'à Merrakech 
afin d'y préparer notre logement, d'y acheter trois ânes pour 
ion forcer notre convoi, et un cheval avec une selle de parade, 
luxe indispensable, paraît-il, au personnage que notre chérif 
va jouer. 

30 décembre 

Une étape de quatre heures nous conduit à Merrakech, à tra- 
vers une plaine rougeàtre irriguée par de jolies séguias dont 
les eaux froides et limpides courent entre des berges couvertes 
de joncs et de roseaux. De loin en loin une chaîne de monticu- 
les régulièrement espacés dénonce la présence d'une conduite 
deau souterraine, une foggara. Os foggaras sont constituées 
par une ligne de puits reliés entre eux par des tranchées 
creusées à même dans le sol, sans aucun coffrage. On juge du 
travail gigantesque et fragile, et de l'entretien que représente 
une foggara de 20 kilomètres de longueur dont les puits, 
espacés de 50 en 50 mètres, atteignent au terminus 15 mètres 
de profondeur. Des générations se sont épuisées à ce labeur 
ingrat. 

11 suffirait de simplifier cet archaïque système d'irrigation, 
d'installer des canalisations, des conduites deau, des pompes 
pour apporter à cette immense plaine de Merrakech les eaux de 
l'Atlas qui se perdent sans profit dans les couches perméables 
du sol ou s'évaporent au brûlant soleil d'été. Ce sera l'œuvre 






DE MOfiADOR A DE M N AT 13 

do demain... mais à qui reviendra l'honneur do l'accom- 
plir?.. 

Si décembre. 

Nous campons sur un tertre, près do l'une des portes de 
Merrakech, Bah Arma/, à coté du sanctuaire de Sidi Ioussefben 
Ali, L'un des sept patrons de la ville, ces sebatou rigel sur qui se 
font les serments, et dont le pèlerinage constitue le prologue 
indispensable de tout voyage vers l'intérieur. 

Cinq années sont passées depuis mon dernier séjour à Merra- 
ke.ch. Alors, le Sultan habitait son Agaedal ; le Dar el-Maghzen 
était bruyant comme une ruche, peuplé comme une fourmil- 
lière. Le fameux grand- vizir Ba Hanied, le Richelieu marocain, 
présidait aux destinées du Maroc ; les murs de la Jema el-Fna 
étaient copieusement ornés de têtes coupées ; le pays était calme 
et soumis du Rif &u Sous, du Tafileit à l'Océan, et les tribus 
payaient l'impôt. 

Le décor n'a pas changé. La grêle silhouette de la Koutoubia, 
cette sœur marocaine de la Giralda sévillane, domine tou- 
jours la campagne, les palmeraies, la ceinture des remparts 
crénelés, les terrasses des maisons roses et la forêt des jardins 
d'où émergent les peupliers et les ifs. Mais la situation politique 
s'est profondément modifiée ; la ruche est aux trois quarts 
vide ; les vastes places du Dar el-Maghzen sont désertes ; la cour 
est à Fez ; le Sultan n'a plus de prestige, son khalifa, Mouley 
el-Hafîd, n'a plus ni troupes, ni argent. Nous l'avons aperçu 
assis sous une porte de son palais, causant avec un soldat, 
et regardant mélancoliquement tomber la pluie. 

Ba Hamed est mort; la forteresse qu'il venait d'achever, 
suprême expression de son orgueil et de sa terreur, est 
murée. Murée aussi la jolie maison de l'ex-ministre de la 
Guerre, le jeune et si séduisant Sid el-Mahdi el-Menebhi, banni 
à Tanger. Le maghzen cupide a fouillé la demeure du mort et 
colle du proscrit ; il a vendu tout ce qui avait une valeur mar- 
chande : femmes, esclaves, chevaux, mules, mobilier et maté- 
riel. Sa vengeance s'acharne encore contrôles jardins. Derrière 
les hauts murs de pisé on aperçoit, des terrasses voisines, les 



14 AU COEUR DE 1/ ATLAS 

jardins en friche que la ronce envahit, des buissons de roses 
qui meurent et s'effeuillent sur leurs tiges, des arbres couverts 
de fruits qui ne mûrissent que pour la joie des abeilles et des 
oiseaux... 

°2 janvier 1905 

Nous campons ce soir à coté d'un azib d'Abd el-Hamid, qaïd 
des Rehamna, assassiné Tan dernier par son propre neveu. Ce 
drame familial me fournit l'occasion de souligner le peu d'im- 
portance que les Marocains attachent aux liens du sang. Les 
parricides, les fratricides, sont crimes si communs qu'il est 
naturel de leur chercher, non pas une excuse, mais une explica- 
tion. Ces meurtres sont des conséquences de la polygamie. Les 
jalousies des femmes se perpétuent dans les haines entre enfants 
d'un même père et de différents lits. Les frères consanguins sont 
presque toujours des frères ennemis. Les frères utérins le 
deviennent souvent dans les familles puissantes, quand la mort 
du chef suscite les compétitions de ses héritiers. Aussi est-il de 
tradition qu'un sultan signale son avènement par le massacre ou 
l'emprisonnement de ses frères et de ses oncles. 

Notre caravane est définitivement constituée à l'effectif de 1 i 
hommes, il mules, 3 ânes. Avant le départ, Mouley el-Hassen a 
réuni tous nos serviteurs sous la qoubba, il a ouvert le Coran, et 
chacun, à tour de rôle, a prêté serment de fidélité et d'obéis- 
sance. Ce fut une cérémonie toute simple mais très émouvante. 
Désormais nous sommes complices de la même entreprise hasar- 
deuse et passionnante. 

L'étape s'est déroulée d'abord dans les jardins de Merrakech, 
entre les murs de pisé qui morcellent à l'infini l'immense pal- 
meraie. Peu à peu les palmiers s'espacent, et bientôt le paysage 
reprend, comme à l'Ouest de la capitale, son ampleur et sa 
monotonie. Nous nous rapprochons de l'Atlas, qui, par excep- 
tion, n'a encore que peu de neiges cette année. Le Djebilct s'ap- 
platit dans le Nord-Est pour laisser passer Y oued Taçaout el- 
Fouqia. 

Nos hôtes, les Rehamna, sont peu fidèles au Sultan. Ils nous 
content avec orgueil, pour nous effrayer peut-être, qu'ils ont 



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DE M0GAD0R A DKMNAT 15 

brûlé vifs, récemment, 'sur la place même où nous campons, qua- 
tre malheureux qui se déclaraient partisans du maghzen. Outre 
que cette atrocité ne me parait pas certaine, elle peut, si elle fut 
commise, avoir eu d'autres motifs que la seule haine politique. 
La forfanterie est un défaut caractéristique des Marocains. Ils 
se font meilleurs et pires qu'ils ne sont. Leur grande bravoure 
est une légende, et leur cruauté une fable. Mais cette perpé- 
tuelle fanfaronade de férocité place le voyageur dans une 
fâcheuse alternative de prudence excessive ou de témérité. 



3 janvier 

Nous continuons à nous élever dans l'Est, en montant vers 
l'extrémité de la plaine àeMe?Takech, à travers les territoires de 
Mes floua, de Zemran. de Douggana, et nous voici, ce soir, en 
pays Chleuh, campés au pied de la zaouia de Sidi-Rehal. 
L'Atlas nous est caché par les collines rouges qui bordent sa 
chaîne. La plaine est admirablement défrichée, irriguée et cul- 
tivée. Les oliviers de Sidi-Rehal masquent une grosse bourgade, 
bien campée au flanc d'un coteau, à l'issue des gorges par où 
l'Oued Rdat sort de la montagne. La maison du qaïd, toute blan- 
che sous son suaire de chaux, surplombe l'amas des maisons grises 
ébréchées et croulantes. Plus haut, la zaouia encadre une qoubba 
carrée, surmontée d'un toit de tuiles vertes, et une tour blanche, 
qui donnent à ce saint lieu l'apparence d'un monastère féodal 
ayant clocher et donjon. 

Les visites se sont succédé tout le jour dans notre camp. Ce 
fut d'abord un personnage quelconque, sans mandat officiel, qui 
vint, comme par hasard, s'asseoir sous la tente de nos serviteurs, 
pour causer... Il s'enquit, avec force circonlocutions, de notre 
provenance et du but de notre voyage. 

Puis, en l'absence du qaïd que ses affaires retiennent à 
Merrakech, deux notables vinrent obséquieusement s'informer 
des raisons pour lesquelles nous les avions « privés de l'honneur 
de nous recevoir... ». Après bien des discours courtois et dila- 
toires ils osèrent poser la question qui leur brûlait les lèvres : 
« Où allez-vous ? » 



16 AU COEUR DK LATLAS 

Question grave, car du bon vouloir de ces fonctionnaires peut 
dépendre l'avenir de notre voyage. Sortir du Bled cl-Maghzcn 
est une entreprise délicate qui éveille toujours des soupçons 
ou des craintes. 

Notre réponse, dès longtemps préparée, fut que nous allions 
à Demnat d'abord, puis, de là, à Fez par la province fidèle de 
Chaouia. Mouley el-Hassen vêtu de khount bleu, le visage à 
demi caché par le litham saharien est, désormais, l'un des fils 
du célèbre marabout et sorcier soudanais Ma-1-Aïnin ech-Chen- 
guiti. [1 raconte qu'il a reçu de son père la mission de nouer 
des relations avec les principaux personnages politiques et reli- 
gieux du Maroc, et de visiter les sanctuaires réputés. 

Cette fable, que l'apparence de notre chérif justifie et accré- 
dite, semble naturelle ; elle explique bien l'organisation de notre 
caravane, et satisfait la curiosité de nos visiteurs ; mais notre 
projet d'aller à Demnat soulève leurs objections : « La route n'est 
pas sûre... les Srarna et les Zemran vont se battre... une harka 
chérifienne campe à côté de la maison du qaïd Bel-Moudden 
pour le protéger... Il vous faudra des gardes cette nuit... une 
escorte demain !» 

4 janvier 

En dépit des sages conseils de nos hôtes nous avons décampé 
à 9 heures. Un seul soldat nous servait d'escorte, encore nous 
a-t-il quittés au tiers de la route. On se bat dans la plaine, à la 
frontière de Srarna, et de temps à autre on entend crépiter la 
fusillade ; c'est chose si commune au Maroc que nul ne s'en 
inquiète. Le meilleur indice que la sécurité des routes n'est pas 
troublée est la rencontre que nous faisons d'une caravane de 
juifs, sordides, affreux sous leurs chéchias noires et luisantes 
de crasse d'où émergent les longues mèches frisées, les noua- 
der, qui les caractérisent. 

Nous touchons à la fin de la plaine de Merrakech. Le Djebilet 
s'éloigne dans le Nord-Est et s'abaisse ; Y Atlas se rapproche et 
grandit. Il porte deux brèches : de l'une sort Yotied Rdat qui 
ouvre le col du Glaoul ; de l'autre sort Y oued Tacaout. La bour- 



DE MOGADOR A DKMNAT 17 

gade de Tazert groupée autour de la qaçba du qaïd du Glaoui, 
accrochée aux pentes des collines, commande une campagne 
admirablement cultivée. Nous sommes au temps des labours, et 
dans un seul champ nous comptons jusqu'à vingt charrues atte- 
lées de bœufs, de chevaux, de mules et d'ânes. Cette plaine de 
Baïdda est d'ailleurs renommée pour sa fertilité. Elle est cou- 
verte de fermes, d'azibs, fécondée par G seguias dérivées de la 
Taçaout, et partagée entre les trois qaïdats de Glaoui, Zemran 
et Srama. 

Le soir, vers i heures, nous atteignons la Taçaout. C'est une 
rivière de 30 mètres de large sur 80 centimètres de profondeur ; 
elle est claire, froide et rapide. Son lit, encaissé entre des berges 
d'une quarantaine de mètres de hauteur, est encombré de pier- 
res roulées et d'énormes blocs qni attestent la violence des crues 
hivernales. Cette vallée de la Taçaout constitue une singularité 
orographique curieuse. La rivière traverse, sans s'y déverser, la 
partie supérieure du bassin de Y oued Temift, et néglige la plaine 
de Merrakech pour porter le tribu de ses eaux à TOum er-Rebea. 

Les habitants ont corrigé de leur mieux cette omission en 
pratiquant des saignées qui vont irriguer la plaine de Baïdda. 
Peut-être serait-il un jour possible d'amener toute la Taçaout au 
Tensift, et de rendre à l'immense plaine de Merrakech la fertilité 
et la splendeur quelle eut dans un âge géologique antérieur. 

Nous campons sur la rive de la Taçaout, dans la zaouia de 
Taglaoua, dirigée par des Oulad Sidi Ahmed ben Naceur, et 
peuplée de Draoua. Un village bâti de terre rouge et de chaume 
entoure pittoresquement la zaouia. Taglaoua est une hôtellerie 
nègre ouverte à tous les habitants du Dra qui vont au Maroc ou 
en reviennent. Tout y a un air de joyeuse prospérité, les figures 
sont noires et riantes, les chansons et les danses ont un rythme 
puéril et sautillant qui évoque le souvenir des bamboulas souda- 
naises. 

5 janvier 

De Taglaoua à Demnat on met 5 heures, en marchant douce- 
ment. L'étape est moins monotone que les précédentes. Du seuil 
de la zaouia on aperçoit les belles olivettes de Tidili et les 



18 AU COEUR DE L'ATLAS 

maisons éparses au milieu des jardins. Les deux gros proprié- 
taires de cette riche région sont le qaïd du Glaoui et la 
zaouia de Taglaoua. La ligne des collines se recourbe vers le 
Nord-Nord-Est, formant un cirque sans issue qu'emplissent les 
oliviers deSrarna. On voit croître vers le Nord les collines cYEn- 
tifa et Le Moyen- Atlas, et fuir dans l'Lst la triple crête du Haut- 
Allas. Existe-t-il une route qui suive la bissectrice de cet angle? 
Nos, renseignements le nient mais tout me porte à le croire. La 
direction de la vallée de Y oued el-Abidme fait supposer que cette 
rivière est opposée par son sommet à l&Mlotiya dont j'ai exploré 
la vallée supérieure en 1901. 

De Tidili nous gagnons Dra. Les olivettes ombreuses boisent 
les collines rouges. Les maisons sont cubiques et massives ; leurs 
murs en tabia rose sont criblés des trous réguliers des échafau- 
dages et des caisses à mortier ; les toits plats sont faits de bran- 
chages recouverts de terre battue. Tout autre sont les qaçbas 
seigneuriales impérieuses et hautaines aux remparts flanqués 
de tours d'angles effdées et crénelées. L'une des plus carac- 
téristique est celle du khalifa Jakir. Sur les hauteurs, au Nord, 
on voit la maison du qaïd bel-Moudden à laquelle les Srarna 
sont en train de donner l'assaut. Nous entendons distinctement 
les coups de fusil, et c'est un singulier contraste de voir les 
Glaoua labourer et ensemencer paisiblement leurs champs si 
près de la bataille. 

Des caravanes d'àniers passent sur notre route, portant à 
Mrrrakech de belles dalles de sel blanc ou un peu rosé, prove- 
nant de la mine de Kettab dans les collines triasiques du Dra. 
Un peu plus loin nous rencontrons une troupe de Derqaoua 
coiffés du turban vert, et portant au cou l'énorme chapelet aux 
grains d'olivier ; ils vont, sérieux et sordides, chantant sur leur 
mode grave : la ila illa Allah!... Il n'est de Dieu que Dieu ! 

De ravin en ravin, toujours montant, nous atteignons les jar- 
dins de Demnat ; jardins merveilleux où l'on chemine dans des 
sentiers couverts, à travers les oliviers, les caroubiers entrela- 
cés, sous un enchevêtrement de ronces, de lianes, de vignes, 
où ruissellent mille ruisseaux tapageurs et pressés qui courent à 
Youed Amhacir, au fond du ravin encaissé. 



DK MOGADOR \ DEMNAT 19 

Demnat est une ville forte. Ses remparts sont très démantelés, 
mais leurs débris attestent encore l'importance de cette place 
extrême de l'Empire chérifien, à qui incombe la lourde mission 
de gouverner les tribus montagnardes de l'Atlas central. Nous 
l'avons traversée de part en part. Elle est accidentée. Le mellah 
forme un quartier spécial, il occupe la partie basse, il est 
clos par une porte solide donnant sur une large rue où flâne 
tout un peuple de mendiants et d'oisifs que notre vue ébahit. 
Le commerce parait actif ; les boutiques sont bien approvision- 
nées et achalandées de clients bavards qui causent et boivent 
du thé à l'ombre de leurs auvents de bois. On nous avertit 
qu'il existe 4 établissements de bains : 1 à la Qaçba, 1 à Ifettan, 
2 àRhib... 

La place publique étant trop petite pour notre camp, nous 
nous installons au dehors, près de la porte Bab Ifettan. Les 
trois autres portes de la ville sont : Bab Taht es-Souq, par où 
nous sommes entrés, Bab Igadaïn et Bal) el-Id. 

Le qaïd, auquel nous avons annoncé notre arrivée, nous fait 
souhaiter la bienvenue. Il nous envoie la mouna et une garde, 
en nous recommandant de nous méfier au moins autant de nos 
gardiens que des voleurs... 



CHAPITRE II 



DE DEVINAT A L OUED MLOUYA 



6' janvier 

Demnat n'échappe pas à la loi commune ; comme toutes les 
villes du Maroc elle n'est qu'un amas de décombres. De sa 
splendeur passée, de son importance stratégique et commerciale 
il ne reste que le souvenir, encore s'efface-t-il au point que nul 
parmi nos informateurs n'a pu nous dire quand et par qui la 
ville fut fondée... 

Au temps de Mouley el-Hassen elle était encore riche et puis- 
sante. Telle la vit de Foucauld en 1884. La crise de folie fratri- 
cide et de vandalisme qui bouleversa le Maroc à la mort du vieux 
Sultan sévit à Demnat comme partout ailleurs. Les tribus se 
ruèrent à l'assaut de la forteresse du qaïd el-Hadj Jilali 
ed-Demnati. Le malheureux était en prière ; un coup de baïon- 
nette le cloua contre terre dans sa pieuse prosternation. Ensuite 
on détruisit sa maison. Les Srarna pillèrent les souqs, massa- 
crèrent les juifs, torturèrent les riches pour leur arracher le 
secret de leurs cachettes et de leurs silos. On jeta bas des mai- 
sons, des pans du rempart, et jusqu'à des mosquées. Puis l'ordre 
se rétablit, tout naturellement, par lassitude. On se reprit à cul- 
tiver les champs, à irriguer les jardins. Quand la prospérité fut 
revenue, un nouveau qaïd prit possession de la qaçba ; il se 
garda discrètement de toute allusion au passé ; on laissa dor- 
mir en paix les coupables et les morts. Seuls les juifs tirèrent 
une morale pratique de cette leçon. Ils construisirent un mellah 
solide, ceint d'un rempart spécial où ne s'ouvre qu'une seule 
porte. 



Page 20 ht 



Planche VI 




Fig. 11. — Porte du Mellah, à Demnat (page 20) 




Fig. 12. — Porte de Demnat (page 19). 



DE DEMxNAT A l'oUED MLOUYA 21 

Quant au qaïd, rendu défiant par la mésaventure de son 
devancier, il entretient en permanence un poste de cinquante 
à quatre-vingts soldats à l'entrée de son bordj, et, lorsqu'il prie, 
cinq hommes veillent sur sa prière, fusil au poing... 

Nous partirons demain matin pour la Zaouia Ahançal. Un 
juif qui prétend connaître le pays nous apprend qu'on y par- 
vient en quatre jours, et que la route est aussi dangereuse 
que mauvaise... 

7 janvier 

Il fallut, ce matin, avant le départ, faire au qaïd de Demnat 
une visite de digestion. Lui-même nous en avait prié, s'excu- 
sant de n'avoir pu se rendre sous nos tentes la veille, son fils 
aîné étant décédé le matin même. 

L'accueil fut cordial. Le qaïd el-Hadj Mohammed Abd Allah 
Abellakh el-Kerouli est un Berbère des Aït-Keroul, il a cin- 
quante ans environ, l'air actif et décidé. Son histoire témoigne 
de son esprit d'initiative. 

Il se trouvait à Demnat le jour où son prédécesseur fut assas- 
siné. Aussitôt il réunit les gens de sa fraction épars dans la 
ville, fit fermer les portes et occupa la qaçba du maghzen. Puis 
petit à petit, à mesure que la sécurité renaissait, il fit acte 
d'autorité, tant et si bien que sa situation était acquise quand 
l'ordre fut revenu. Le sultan ratifia son intronisation, reçut son 
hommage, et fit bon accueil à ses présents qui pourtant paru- 
rent assez maigres. 

En homme avisé le qaïd n'a rien modifié à l'apparence de sa 
forteresse. De l'extérieur elle semble une ruine ; l'intérieur, au 
contraire, en est spacieux, solide et richement aménagé. Les 
appartements ouvrent sur un beau jardin qui forme cour inté- 
rieure. Pendant qu'on nous sert du thé et des sfenjs, sorte de 
pains ronds, spongieux, imbibés de beurre rance fondu et de 
miel, on entend les rires des hommes de garde, le cliquetis de 
leurs armes, et la rumeur monotone d'une petite école où les 
enfants de notre hôte apprennent le Coran. 

Le qaïd a connu à Rabat le cheikh Ma-1-Aïnin, le pseudo-père 
de notre chérif ; il s'enquiert longuement de nos projets, et 



22 AU COEUR DE L'ATLAS 

témoigne de son attachement et de sa foi en faisant remettre à 
Mouley el-Hassen une poignée d'argent. Il nous donne ensuite 
un guide qui nous accompagnera jusqu'à l'extrême limite de 
son gouvernement, et nous recommande de camper toujours 
près des habitations car, dans la montagne, en cette saison, la 
neige pourrait nous surprendre et nous bloquer. 

Nous sommes partis à onze heures, faisant mille crochets, au 
gré des sentiers capricieux qui desservent les jardins de Demnat, 
traversant sur le territoire à'Oultana (1) les fractions à' AU Oua- 
oudanous puis de Kettioua, dont une partie est aux Ait Mach- 
ten, et l'autre aux Ait Blal. 

Notre itinéraire coupe les premières pentes du Moyen- Atlas 
perpendiculairement à leur direction générale. Les ravins y sont 
creux, les arêtes en sont vives. De grosses roches émergent des 
argiles rouges ou blancs. Les champs escaladent les pentes. Les 
maisons fortifiées, les tirremt, nombreuses d'abord, vont s'es- 
paçant de plus en plus, et, bientôt, le sentier que nous suivons, 
à mi-pente des ravins rocheux, se perd dans les collines boisées 
de arrars, de chênes, de lentisques et de taquiout. 

Notre étape s'achève à \& Zaouia Ait Mhamed. Il nous faut 
franchir pour l'atteindre Youed Taçaout Fouqania qui, en ce 
point, au sortir des montagnes, est déjà une belle rivière torren- 
tueuse, de 30 mètres de large, sur 1 mètre de profondeur. Son 
eau limpide et glaciale roule sur un lit de cailloux, entre des 
berges boisées et escarpées, le long desquelles les maisons se 
pressent, et à qui les champs cultivés font un cadre continu 
mais étroit car l'encaissement de l'oued rend l'irrigation diffi- 
cile. 

La Zaouia est tenue par des serviteurs des Oulad ben Nacer. 
Elle a trois siècles d'existence. Mhamed, l'ancêtre éponyme, n'en 
fut pas le fondateur. Elle fut créée par son père, et gérée, pen- 
dant la minorité de Mhamed, fils posthume du fondateur, par sa 
mère. Elle est grande et peuplée. La famille du santon compte 
dix feux ; ses serviteurs et clients en comptent une vingtaine. 
Vue de la rive gauche, elle présente un entassement assez décora- 

(1) Voit : Renseignements. 





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DE DEMNAT A L OUED MLOUYA 



23 



tif de toits, de terrasses et de tourelles. De près ce n'est qu'un 
amas informe de maisons en pisé rouge. 

Nous sommes en pays Chleuh. Les lettrés seuls comprennent 
l'Arabe. Notre chérif lisait tout à l'heure à l'un des feqihs de la 
medersa un poème en l'honneur du Cheikh Ma-1-Aïnin. Le feqih 
dodelinait de la tête et scandait du pied d'un air entendu... on 
découvrit dans la soirée qu'il n'avait pas compris un mot. 

Les AU Kéroul qui peuplent la rive droite, en amont de la 
Zaouia, tiennent demain une assemblée, dans un village voisin, 
et nous voyons passer quantité de cavaliers berbères, tous 
pareils, tête nue, le long burnous de laine écrue tombant jus- 
qu'à la cheville, montés sur des chevaux de haute taille bien 
râblés. Ils ont grand air, et vont vite, portant entravers de l'ar- 
çon leurs longs fusils à pierre ou à piston frétés de bagues d'ar- 
gent ciselé. Un serviteur les accompagne et court à pied en 
tenant l'étrier du maître. 

8 janvier 

Il n'est pas facile de s'arracher à l'hospitalité des Ghleiihs... 
Quand le ciel leur envoie un hôte d'élection ils le traitent, sinon 
avec magnificence, du moins avec une abondance excessive. Ce 
fut hier soir un défilé ininterrompu de keskous effroyablement 
rustiques, de bouillie de blé arrosée de beurre rance et de 
miel. Tous les gens de la Zaouia vinrent, selon l'usage, parta- 
ger avec nous les plats qu'ils apportaient. Les douze élèves de 
la médersa nous furent amenés par leurs deux maîtres dont l'un 
enseigne le droit selonlbn' Acem, l'autre la jurisprudence d'après 
Sidi Khlil, et la grammaire dans l'Alfîa d'Ibn Malek. Cet ensei- 
gnement donné en arabe est accompagné de commentaires en 
langue tamazirt. 

Ce matin le défilé culinaire a repris dès huit heures, aussi peu 
varié qu'hier mais plus abondant encore, et nous n'avons pu 
lever notre camp qu'après le troisième déjeuner, vers midi et 
demi ! Ibn Khaldonn déclare que les Berbères mangent sale- 
ment... Les usages n'ont guère changé depuis son temps ; il faut 
avoir un bel appétit et un estomac robuste pour pouvoir pren- 
dre part à l'abominable triturage qui constitue un repas de fête. . . 



24 Al CŒUR de l'atlas 

Nous quit'ons la Zaouia en escaladant un ravin perpendicu- 
laire à Y oued Taçaout . La montée estraide, le sentier étroit ; un 
de nos mulets s'abat et roule dans le ravin. Il faut le débâter, 
remonter la bête et sa charge, puis recharger. Ces opérations se 
sont faites sans autre accident qu'un poignet foulé et quelques 
contusions, mais elles m'inspirent quelque appréhension au 
sujet des aptitudes montagnardes de notre caravane. 

Notre ravin nous amène enfin au bord d'un plateau d'où l'on 
découvre le Haut-Atlas depuis la falaise rocheuse qui couronne 
la montagne des Ait Hou Ouli (les gens aux brebis) et la brèche 
du col de Demnat jusqu'aux deux géants, le Djebel Anremer et 
le Djebel Bon Ourioul qui encadrent le col de Glaoui. 

Le plateau où nous venons d'atteindre est bordé du côté de la 
plaine de Merrakech par le bourrelet des hauteurs d'Eutifa 
(en berbère : Intifen), collines arrondies, élevées de 200 à 
500 mètres au-dessus du niveau du plateau, couvertes de mai- 
sons de pierres rouges, solides mais inélégantes, et dont la 
robustesse fait regretter la grâce fragile des tirremts de pisé. 

Ce plateau, qui de loin semblait uni, est extrêmement acci- 
denté. Il est d'abord assez aride et désert, puis il se couvre de 
moissons blondes et de beaux vergers d'un vert profond, dont 
les tons alternent harmonieusement avec le rouge violent du 
sol. 

Nous faisons halte auprès de la Zaouia Bou Antar sur le ter- 
ritoire de Guettioua (1). Ce titre de Zaouia est bien platonique 
car la maison n'a guère d'importance et le maghzen a si peu de 
considération pour elle qu'il la détruisit deux fois en dix années 
et qu'il lui fait payer l'impôt. Mais les habitants professent un 
culte très fervent pour les trois agourram, les trois marabouts, 
sous le patronage de qui la Zaouia est placée : Sidi S'id ou Abd 
Allah, Sidi'Ali ou Mhamd, et Sidi S'id ouMhamd. A chaque ins- 
tant reviennent dans leurs discours les mots : « Tout est à Dieu 
et à nos Gheurfa descendants de son Prophète. » 

Hou Antar se singularise par trois coutumes traditionnelles, 
don! l'omission entraînerait les pires catastrophes : L'usage 

(d) Voir : Renseignements. 



DK DEM N AT A i/oUED MLOUYA 25 

du bendir, du tambourin, y est interdit ; aucun fonctionnaire 
du maghzen n'y doit commander; sa horma, son asile, est 
inviolable. 

L'agglomération comprend trente A trente-cinq maisons. Un 
taleb dirige une petite école coranique de huit élèves. L<> maî- 
tre est payé par ses élèves : les uns lui remettent un quart 
de la dîme : d'autres lui consacrent une partie de leur récolte. 

Bon An far ne tolère pas de juifs sur son territoire. 



9 



janvier 



Départ à midi après de trop copieuses agapes. Une dizaine de 
notables nous accompagnent jusqu'à la limite de leur territoire ; 
un seul cavalier nous escorte au-delà. Nous rencontrons à mi- 
étape le courrier qui est allé prévenir les Ait Taguella que 
nous camperons ce soir chez eux à Tamchegdan. Les nouvelles 
qu'il rapporte sont peu rassurantes : les AU Messat se battent; 
Entifa (1) s'est insurgé contre son qaïd Ould si Abd Allah 
ez-Zenagui (2) qui s'est sauvé et en a élu un autre, nommé 
Aberrâh, que le maghzen a pu faire arrêter. 

dette intervention du maghzen dans les affaires intérieures 
des tribus du Bled es-Siba nous fait toucher du doigt la sou- 
plesse et le machiavélisme du gouvernement chériiien, dont 
l'action s'étend bien au-delà des limites où ses fonctionnaires 
peuvent atteindre. Cette action n'est le plus souvent qu'une 
action désorganisatrice, elle se borne à entretenir ou à fomen- 
ter des querelles, à précipiter le fort contre le faible puis à unir 
et à armer les vaincus contre le vainqueur... 

La plaine & Entifa, ou nous cheminons en nous rapprochant 
des collines qui la bordent à l'Ouest, est très affouillée par les 
eaux. Les sources y abondent, les ruisseaux sillonnent les val- 
lées ; l'un d'eux Y oued Taaïnit, naît sur notre route au puits 
d' Arbalou Tazrout, il sépare Gettioua à'Entifa. L'utilisation de 



(1) Voir : Renseignetneîits. 

(2) Voir : Documents. 



20 AU CQEIR DE LA TLA S 

scs eaux est la cause des discordes qui divisent constamment ces 
deux tribus. 

L'extrémité orientale de la plaine iYEntifa est très unie, 
assez peuplée et bien cultivée. Les sommets des collines sont 
couverts de chênes (bellout), et les ferres en friche de pal- 
miers-nains auxquels on met le feu quand on veut labourer. 
Labourage bien insuffisant où le soc de fer, guidé par des 
hommes insouciants, et même parfois par des enfants, écorche 
à peine le sol ; où L'attelage, toujours disparate, Anes, mules, 
chevaux, bœufs, vaches, et quelquefois esclaves ou fe. unies, 
contourne les moindres touffes, s'arrête à la plus petite résis- 
tance, et trace, dune allure indolente, son imperceptible et 
capricieux sillon. Derrière vient le semeur parcimonieux, dont 
le geste étriqué mesure à la terre la semence mêlée d'ivraie... 
Et pourtant la moisson sera belle, les épis clairs-semés seront 
hauts jusqu'à frôler le genou des cavaliers, dit le proverbe, et 
si lourds qu'un moissonneur coupera dans sa journée de quoi 
remplir sa huche pour l'année entière ! 

Un autre labeur, plus rude celui-là, qui exige de la force, et 
demeure l'apanage de l'homme, est l'élagage des jujubiers 
dont les branches formeront les haies des maisons et des douars. 
L'abattage se fait à l'aide d'une sorte de faucille emmanchée 
au bout d'un long bâton, et d'une hachette à fer étroit. On 
transporte ces broussailles sur de grosses fourches, on les 
entasse sur des animaux, et quelquefois sur le dos des hommes. 
Rien n'est plus singulier que la vue de ces immenses buissons 
marchants dans lesquels le porteur, âne ou homme, disparaît 
complètement. 

Le jujubier, s'il est précieux pour le sédentaire, est une plaie 
pour les voyageurs. Ses branches déchirent, arrachent tout ce 
qui les frôle, tapis, chouaris, vêtements; ses épines demeurent 
indéfiniment incrustées dans les étoiles et dans les chairs... 

La vallée de Tamchegdàn, où nous plantons notre camp, 
abrite plusieurs tirremts en terre battue rouge. L'accueil qui 
nous est fait est au premier abord assez peu cordial. Les hommes 
sont presque tous absents. On s'est disputé au marché du jeudi 
de la semaine passée, on s'est même battu à coups de pierres; 






Page 26 bis 



Planche VIII 




Fig. 45. — Cavaliers Ait Messal (page 27 




Fig. 16. - Territoire des Ali .Messal (page "21). 



DE DEMNAT A L'OUED MLOUYA 27 

nos hôtes ont eu 17 blessés ; aussi se sont-ils rendus en armes 
au marché d'aujourd'hui qui se tient chez leurs agresseurs. 

Ces Clileuhs sont semblables de type, de vêtements, et de 
coutumes aux Brader du Moyen-Atlas. Comme eux ils ont la 
tête ronde, l'ossature massive, l'air défiant et farouche ; ils sont 
prolixes et simples dans leurs discours ; leurs longs burnous 
effrangés sont sordides. Il faut les entendre apprécier l'adminis- 
tration du maghzen et la conduite du Sultan. Du temps de 
Mouley el-Hassen YEnti/a payait l'impôt. Sous Mouley Abd el- 
Aziz le qaïd de Demnat verse, au contraire, une redevance 
aux chefs de cette turbulente tribu pour [qu'elle reste dans sa 
montagne. 

10 janvier 

Nous marchons de midi à 4 heures à travers une suite de 
cuvettes bordées de collines. Les eaux se sont frayé des routes 
profondes dans ces calcaires rouges ou gris. 

Les collines à'Entifa prennent le nom de collines des Ait Ali 
ou Meghr ad puis des Ait bon Zid; elles vont croissant jusqu'au 
Djebel loukhnein dont on aperçoit le sommet dans le lointain et 
qui surplombe, nous dit-on, le bourg de Ouaouizert et le 
confluent de Y oued Ahançal et de Y oued el-Abid. 

Nous pénétrons dans la forêt à'Afraoun sur le territoire des 
AU Messat. Les chênes bellout, les arrars, les lentisques y sont 
grêles et très espacés. L'abondance des sangliers, des panthères 
et surtout des brigands vaut à cette forêt un fâcheux renom. 

Les AU Messat tiennent aujourd'hui un grand conciliabule 
auprès des tirremts des AU Ikhleft dont la Zaouia est le but de 
notre étape. Les cavaliers et les piétons sont vêtus du kheidous 
sombre, sorte de burnous tissé de laine brune ou noire, qui, 
relevé sur la longue chemise de coton blanc, leur donne un air 
martial et tragique. 

L'un des traits saillants du caractère berbère est la crédulité. 
In vieillard à barbe de neige, à l'œil vif est venu demander 
au chérif une amulette pour avoir un fds. Mouley el-Hassen a 
confectionné de sa main six petits papiers, sorte d'abraxas 
magiques, auxquels j'ai dû joindre six pilules quelconques. « Tu 



28 AL CŒUR DK LATLAS 

auras un iils, a dit le Chérif, si tu avales chaque soir, une heure 
après le lever de la lune, une pilule et une amulette. Tu le 
nommeras Ma-1-Aïnin et... tu nous donneras une brebis ! » 



11 janvier 

Les Ait Messat, nos hôtes, sont en guerre avec leurs voisins 
du côté de L'Est, les AU Mhamd et les Ait lcah\ et, selon 
l'usage invariable, ils nous font de leurs ennemis un portrait 
terrifiant, pour nous détourner de passer sur leur territoire. Si 
accoutumés que nous soyions à ces procédés, nous suivons sage- 
ment leur conseil qui pourtant nous écarte de notre direction 
générale, et nous entraine vers Le Nord-Nord-Est, chez les Aït 
bou Zid. 

Les chefs de la Zaouia à' AU Ikhlef nous accompagnent, ils 
nous font traverser la foret de chênes à'Ifekhden où les arbres 
sont plus denses et plus beaux que dans la forêt àAfraottn. 
Les brigands n'y sont ni moins nombreux ni moins hardis. « Tu 
n'as rien à craindre d'eux — nous dit en souriant notre guide — 
puisqu'ils te font escorte ! » 

On rencontre dans cette région plusieurs sortes de maisons. 
La tirremt d'abord, cette forteresse tantôt cubique et trapue 
qu'un toit plat et débordant ferme comme un couvercle, tantôt 
élégante, ajourée dans sa partie supérieure, crénelée, avec 
embrasures en forme de trèfle, et coffres flanquants surplom- 
bant les abords et battant le pied des remparts. Autour de ces 
châteaux les villages groupent leurs maisons basses, surmon- 
tées d'un hangar soutenu par des piliers de bois, semblables 
aux maisons kabyles. Enfin, dans les bois, ou dans les régions 
désertes, on rencontre des maisons isolées ou groupées par 
deux ou trois, d'une forme particulière. 

L'une des faces, celle où s'ouvre le portail, est constituée 
par un mur en pierres sèches de deux mètres de hauteur envi- 
ron. Tout le reste de la maison est enterré. Le toit, fait de 
branchages recouverts d'argile, se confond avec le sol. La cour 
intérieure, sur laquelle ouvrent les pièces qui servent d'habi- 
tation, est en contre- bas, et à ciel-ouvert. Ces demeures misé- 



Pa#e 28 bi 



Planche l.\ 




Fig. 47. — Inguert. — Maison du qaïd Haddou n'Aïl [chchou (page 29). 



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Fig. 18. — .Maison des Ail Mcssal (page 28), 



DE DEMNÀT A l'()UED MLOUYA 29 

rables et primitives servent d'abri aux bergers et aux labou- 
reurs pendant les saisons des pâturages et des moissons. 

Du sommet dénudé de la colline (Ylfekhden on découvre une 
fois encore la chaîne splendide du Haut- Atlas, continue, tran- 
chante, abrupte, avec ses sommets coiffés de neige et couron- 
nés de nuages, semblable à quelque immense vague pétrifiée 
dont la crête écumeuse s'éparpillerait en brunies. Les monts de 
Boa Gemmez, qui se dressent devant nous, ont la rectitude dune 
falaise ; on y voit une brèche, c'est le col cYAhançai qui fran- 
chit la chaîne sur le territoire des AU Abdi et débouche dans 
la vallée de Thoc/ra. Un énorme piton domine ce col et porte 
ici le nom de Djebel M'qrour. L'ensemble du massif est désigné 
par l'appellation d'Adrar n'Deren qui signifie la Montagne des 
chênes. 

Il ne pleut jamais à ces altitudes élevées, mais quand la 
neige tombe, les vallées et les cols deviennent impraticables. 
Ils sont obstrués pendant un mois ou deux. Les habitants mas- 
quent alors avec des broussailles et des troncs d'arbres les 
ouvertures de leurs demeures, et se terrent jusqu'au dégel, 
vivant de viande fumée, de glands séchés et de farine d'orge. 
Ils portent, pendant l'hivernage, de longs pantalons qui des- 
cendent jusqu'aux chevilles, des jambières de laine et des 
chaussures à semelle de peau dont l'empeigne est faite en 
libres de palmier nain tressées ou en tellis. Ces boa riksen ber- 
bères rappellent les bon men tel algériens. 

Nous campons ce soir à Inguert, dans un décor splendide, au 
sommet d'une gorge profonde, sur une aire inculte qui forme 
place d'armes entre deux tirremts. A peine y sommes-nous ins- 
tallés que notre hôte, le qaïd Haddou n'Ait Ichchou, nous fait 
prier de décamper en hâte et de planter nos tentes contre son 
rempart. Les deux forteresses sont en guerre. Une haine, dont 
nul ne sait plus l'origine, sépare les habitants, et tout récem- 
ment un drame affreux en a ravivé l'acharnement. Le fils du qaïd 
s'était épris de la fille de son ennemi. On profita de sa passion 
pour l'attirer dans un guet-apens et le tuer. Les gens du qaïd 
le vengèrent en égorgeant son amante. Depuis ce jour de part 
et d'autre on se guette, on se fusille, sans trêve, sans merci. 



30 M CGEl R DE LÀTLAS 

Pendant que nous procédons à notre déménagement une 
vive Fusillade éclate dans le fond du ravin, à 1.500 mètres de 
nous. Les Ait Atta et les Ait hou Zid se battent pour une ques- 
tion d'eau. Et toute la soirée les coups de feu crépitent, tantôt 
traînants, tantôt en ratfale, pour ne cesser qu'avec le jour. On 
nous apprend que cette querelle dure depuis une semaine, que 
les Ait bou Zid ont eu cinq hommes tués ce soir. 

Il n'y a pas de raison pour que La bataille cesse, et, naturel- 
lement, les routes sont coupées. 

Le ciel se couvre de gros nuages menaçants. La guerre et la 
neige... graves obstacles ! 

1°2 janvier 

Ge n'est pas chose facile que de cheminer dans l'Atlas. Les 
habitants ignorent les routes, ou, s'ils les connaissent, refusent 
de s'y aventurer; le pays est épuisé et difficile ; on se bat par- 
tout. Les tribus de cette région sont groupées en deux partis, en 
deux leffs, de force à peu près égale. La moindre querelle se 
propage comme une traînée de poudre. Dès qu'un coup de t'en 
éveille les échos sonores de la montagne chacun saisit son fusil, 
jette sa cartouchière ou sa poudrière en sautoir, et court à la 
rescousse ou à l'assaut. 

Nous, qui voulons passer du territoire des Ait bon Zid sur 
celui des Ait Atta, nous ne pouvons trouver, à aucun prix, un 
zettat qui consente à nous faire franchir la frontière de poudre. 

Ou nous assure pourtant qu'une fraction voisine du Souq el- 
Jema entretient encore quelques relations avec les Ait Atta, et 
nous partons pour y chercher un guide. 

Rude étape, encore que très courte. On descend d'abord, par 
des ravins difficiles, dans la vallée de Y oued el-Abid. Ge ne sont 
autour de nous que pentes escarpées, que falaises abruptes, que 
gorges au fond desquelles se tordent de capricieux ruisseaux : 
Y oued Assemdil, plus loin Y oued Ahançal, encaissé, rapide et 
clair, large de 30 mètres, qui se jette devant nous dans Youed 
el-Abid, plus large et coulant plus sagement sur son lit de 
vase. La cuvette, au fond de laquelle les deux rivières cou- 



Page 30 hi: 



Planche \ 




Fi^. 19 _ L'oued El-Abid, au confluent de l'Oued Ahançal (page 30). 




Fig. 20. — Vallée de l'oued Ahançal (page 31). 



DÉ DEMNAT A l/oUEl) MLOUYA 31 

fluent, porte le nom do Ouaouizert , qu'elle emprunte à une 
localité voisine où de Foucauld séjourna en 1883. 

Nous en escaladons le bord Ouest pour aller demander l'hos- 
pitalité aux AU Ali ou Mohemd, fraction des AU bon Zid. Un 
peu d'appréhension était permise au sujet de l'accueil qui nous 
serait fait. Tout le pays est en émoi ; les hommes ont pris part 
au combat d'hier soir et, dans la tirremt près de laquelle nous 
campons, un jeune homme, presqu'un enfant, a reçu un coup de 
koummia qui a perforé le poumon ; il est mort dans la nuit. 

Tout d'abord personne ne voulait nous héberger, mais le qaïd, 
un vieillard affable, pris d'une crainte superstitieuse, s'est 
ravisé, et nous a prié de nous installer dans ses olivettes qui 
s'étagent en terrasse au flanc rougeàtre d'un coteau. 

Le titre de qaïd qui se rencontre fréquemment dans ces para- 
ges est tout honorifique ; c'est un surnom plutôt qu'une qualité. 
Il constitue une survivance de l'organisation établie par le sul- 
tan Mouley el-Hassen lors de la campagne àxxTafilelt qui termina 
son glorieux règne (1894). 

Notre hôte nous donne deux documents curieux où se révèle 
l'évolution politique du Bled es-Siba en ces dernières années. 
L'un est une lettre de Mouley el-Hassen (1) exigeant l'impôt ; 
l'autre une lettre de Mouley Abd el-Aziz (2) le demandant au 
nom de la loi coranique. 

Nos AU boa Zid ont deux particularités originales. Ils ne man- 
gent jamais de viande de bœuf, de vache ni de veau ; elle est consi- 
dérée comme un aliment immonde, à l'instar de la chair du porc 
et du chien. Ils dansent accouplés : homme et femme ne se tien- 
nent pas mais se frôlent, épaule contre épaule. Le sultan Mouley 
el-Hassen fit exécuter cette danse bizarre devant sa tente ; elle 
porte le nom de Çobbat ou Rifiiya (chaussures d'hommes et 
chaussures de femmes) ! 

13 janvier 

Journée assez dramatique. Les Berbères sont d'admirables 
metteurs en scène ; ils nous ont donné deux représentations 
très théâtrales et émouvantes. 

(1) Voir : Document n° 2. 

(2) Voir : Document n° 1 . 



32 AU COEUR DE L'ATLAS 

La soirée d'hier avait été inquiétante. Personne n'était venu 
nous visiter, il avait fallu faire à notre hôte l'affront d'acheter 
de l'orge pour parfaire la ration de nos animaux. Quant à nous 
on nous avait apporté seulement un peu de beurre rance fondu 
et quelques pains. Nos chleuhs avaient en tête d'autres soucis 
que celui de nous héberger ; la guerre les absorbait. 

Ce matin ils nous déclarèrent tout net que nous n'irions pas 
plus loin, qu'il faudrait rebrousser chemin. Sans faire d'inutiles 
objections nous abattons nos tentes, nous bâtons nos mules et, de 
la façon la plus tranquille du monde, nous continuons notre route 
vers l'Est. Interpellations, clameurs, discussion. Les hommes 
accourent, on nous arrête : — « Etes-vous fous ? Pensez-vous que 
les Ait Atta vont vous laisser pénétrer ainsi sur leur territoire ? » 
— « L'accueil des Ait Atta ne saurait être pire que le vôtre ; que 
la responsabilité en retombe sur vous et vos enfants ! ... » 

De tous les reproches que l'on peut faire à un Berbère celui 
d'inhospitalité est le plus grave. Nos hôtes, profondément humi- 
liés, sentent si bien la justesse de nos griefs que toutes leurs 
objections tombent. Ils se réunissent en cercle, accroupis, la 
crosse à terre le fusil vertical, et palabrent un court instant, puis 
quatre hommes se lèvent, épaulent et tirent ensemble. Cette 
salve est un signal d'appel. De toutes les tirremts, de toutes les 
maisons, de derrière chaque rocber, chaque bouquet d'arbres, des 
guerriers surgissent, accourent, tous semblables, en longs bur- 
nous blancs ou noirs, fusil en main, cartouchière en sautoir. 
Tout ce monde nous fait escorte. Un se remet en route, pru- 
demment, militairement. Une avant-garde nous éclaire au loin, 
progressant par bonds, d'obstacle en obstacle ; deux flancs-gar- 
des battent l'estrade, à portée de fusil, et nous gagnons ainsi la 
frontière redoutée. Un s'arrête, on concerte le mode d'opéra- 
tion. Devant nous s'étale la large vallée de Y oued el-Abid que 
nous surplombons du haut de sa berge droite. Un gros tertre 
rocheux fait saillie dans la plaine, à un kilomètre de nous, et 
l'on aperçoit au-delà une tirremt trapue, d'aspect paisible, que 
couronne un panache de fumée. (Test le premier bourg des Ait 
Atta ; une garnison l'occupe et surveille la vallée par des 
patrouilles et des sentinelles, comme ferait une grand-garde. 



DE DEMNAT A l/oUED MLOUYA 33 

Quatre Ait boit Zid sans armes s'avancent, très ostensible- 
ment, en chantant à tue-tête, et escaladent le seuil de roches 
qui s'érige devant nous. Parvenus au sommet ils s'arrêtent, 
agitent au-dessus de leurs têtes les pans de leurs burnous, en 
hélant les Ait Atta Un colloque s'engage à longue distance ; le 
vent nous en apporte les éclats. La négociation dure environ 
trois quarts d'heure pendant lesquels nos AU boa Zid restent en 
arrêt, l'oreille tendue, l'œil aux aguets, observant l'entretien 
délicat (pie leurs mandataires poursuivent, et dont nous sommes 
l'enjeu. Enfin l'accord se fait, les négociateurs dévalent en 
courant de leur rocher ; notre chérif récite une dernière Fatiha 
pour appeler la bénédiction divine sur nos hôtes, et nous nous 
remettons en route, sous l'escorte de deux hommes seulement, 
vers la tirremt ennemie. 

Sept AU Atta, perchés sur un môle calcaire, assis en demi 
cercle, le fusil haut, la main abritant les yeux, nous regardent 
venir, immobiles comme des statues, et muets. Le chérif se dirige 
résolument vers eux ; quand il est tout près ils surgissent d'un 
seul mouvement et viennent gravement lui baiser la main, 
puis ils se rassoient aux places qu'ils occupaient et l'interro- 
gatoire commence : « D'où venez-vous ? où allez-vous ? que vou- 
lez-vous ?.. » 

— « Nous allons — répond Mouley el-Hassen — chez votre 
vénéré chérif, notre cousin, Sid Ali Ahançal dont la Zaouia est 
proche... » 

Rassurés par notre apparence pacifique les AU Atta nous 
offrent de nous piloter jusqu'à la Zaouia. On convient que l'un 
d'eux nous servira de zettat, moyennant une somme de trois 
douros payée en arrivant au but. 

Dix minutes plus tard nous repartions vers la vallée de Y oued 
el-Abid. Notre feqih, le faible et poltron Si el-Mahjoub, qui, 
pendant toute la durée de cette scène, récitait à haute voix la 
prière des agonisants, plaisante maintenant avec notre nouveau 
guide, il s'enquiert si, dans ce pays de dépravation, de batailles, 
de rapines et de meurtres, les femmes AU Atta suffisent à tisser 
leskheidouz de leurs amants et les linceuls de leurs époux... 

Un seuil d'une trentaine de mètres de hauteur nous sépare du 



34 AU CUKUR DE LATLAS 

lit de l'oued. Nous le descendons à pic, à travers les champs 
rouges et fertiles sur qui ondule déjà le gazon verdoyant des 
moissons nouvelles. Le sol de cette vallée est profondément 
érodé par les eaux. Les dalles calcaires rompues jonchent les 
pentes escarpées par où Le plateau se raccorde à la rivière. 

L'oued el-Abid franchi, nous remontons la herge adverse 
par un sentier tortueux, qui se recourhe en lacets ; nos 
mulets tréhuchent et heurtent leurs charges aux aspérités des 
|»;i rois, et nous nous élevons ainsi jusqu'à la crête de la première 
chaîne de collines qui encadre la vallée, sur le territoire des Ait 
Mazir. Quelle n'est pas notre surprise, en atteignant le sommet, 
de voir que cette crête est aiguë et tranchante comme l'arête 
d'un toit et que le ravin nouveau que nous dominons cache 
un village où toute une armée se trouve rassemblée... Ce vil- 
lage se nomme Tifarioul, et ces guerriers sont les AU Içah (1) 
qui tiennent un conseil de guerre et discutent le plan de l'as- 
saut qu'on livrera demain au qçar des AU bon Zid où nous avons 
campé la nuit dernière. Tout le temps que dure notre descente 
difficile parmi les schistes et les pierres roulantes pas un geste, 
pas un mot de cette foule, immobile et muette, ne trahit l'im- 
pression que lui produit notre venue, ni l'accueil qu'elle nous 
réserve. Il faut connaître l'aspect farouche et énigmatique de ces 
Chleuhs, leur abord glacial, voir le décor tragique que forme 
cette cuvette sans issue, avoir été rebattu des légendes terribles 
qui vantent et exagèrent la férocité sans merci de ces tribus pil- 
lardes, pour comprendre l'angoisse et l'incertitude d'une telle 
arrivée... 

Notre zettat nous devance de quelques pas. Il va s'accroupir 
au milieu du groupe principal et, pendant que nous faisons 
halte, que nous commençons lentement à dénouer les cordes 
qui bâtent nos mules, il explique à voix haute qui nous sommes 
et où nous allons. Un des Alt Içah se lève alors, et vient baiser 
le genou de notre chérif. Ce geste rompt le charme ; l'armée 
entière tient à honorer le descendant du Prophète, les femmes 
mêmes et les enfants accourent à nous, et, pendant un quart 

(1) Voir : Renseignements. 



Page 34 bù 



IMandic XI 








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v« V 







Fig. 21. — L'accueil des Ail Alla (page 33). 




Fig. 22. — Les Ail bon Zid nous j'onl escorte (page 32). 



DE DKMNAT A l'oUED MLÔUYà 35 

d'heure, on nous presse, on nous étreint, avec une vénération 
insatiable. 

Puis les AU Iça/i forment un vaste cercle au milieu duquel 
il faut planter nos tentes, étaler nos bagages. Je n'ai pas besoin 
de dire que, sous cette curiosité défiante et attentive, notre cam- 
pement fut rapide et notre installation succinte. On ne monta 
que deux tentes sous lesquelles nous nous entassâmes, et, 
jusqu'à une heure avancée de la nuit, j'entendis le chuchotte- 
nient de notre pauvre feqih apeuré qui de nouveau récitait la 
prière des agonisants... 

14 janvier 

Tous les hommes valides de la fraction des AU Içah, tribu 
des Ait Messal (1) sont assis en demi cercle sur les gradins 
rocheux du ravin de Tifarioul où les AU hsoamour cachent 
leurs tirremts. La scène est étrange ; le coup d'œil est magnifi- 
que. On a étendu un haïk à terre, les notables l'entourent, 
et chacun des guerriers vient, à tour de rôle, y jeter son obole 
en criant : Slah en-Nebi ! Salut au prophète ! Le produit de 
cette collecte constitue la ziara, l'offrande des AU lçak à notre 
chérif, et cette cérémonie propitiatoire a pour but d'invoquer 
notre intercession pour obtenir de Dieu la victoire dans le com- 
bat qui va se livrer. 

Pendant que ce rite s'accomplit avec la majestueuse sim- 
plicité dont les musulmans accompagnent toutes les pratiques 
de leur culte, nous avons le loisir d'observer nos hôtes. 

Le type n'est pas beau ; les Ait Içah ont la tête ronde, le 
teint foncé, la face large, les lèvres épaisses et presque complè- 
tement rasées, la barbe rare. A part quelques exceptions ils 
sont bruns; je n'ai vu que quatre blonds, et je n'ai compté que 
dix nègres. 

Inutile de dire que tous les hommes sont armés. Le fusil à 
pierre de fabrication indigène domine ; je vois pourtant quel- 
ques fusils gras. 

Je me suis efforcé de prendre quelques photographies des 

(1) Voir : Renseignements . 



36 AU COEUR DE l' ATLAS 

acteurs de cette scène. Ce n'est pas chose facile que d'opérer 
sous le regard de quatre cents paires d'yeux indiscrets et 
défiants. La photographie pratiquée dans ces conditions devient 
une prestidigitation hasardeuse. Pour ne pas attirer l'attention 
j'ai dû arrimer mon appareil dans un des larges étriers de la 
mule du chérit' que je promène en main autour du camp... 

La collecte 4 achevée, on en a versé le produit dans l'escar- 
celle de Mouley el-Hassen, qui a récité une solennelle Fatika, 
à laquelle les Ghleuhs se sont associés dehout, les mains éten- 
dues et jointes pour figurer le Coran ouvert à sa première sou- 
rate. Ils accompagnent d'un murmure confus l'intercession du 
chérit', et acclament les vœux qu'il formule d'un Amin ! sonore. 

Après quoi les AU Içak se sont groupés par village autour de 
leurs cheikhs, ont escaladé la crête d'où nous sommes descen- 
dus hier, et s'en sont allés à la hataille. Leurs cris aigus répon- 
dent aux adieux et aux youlements des femmes qui, juchées sur 
les terrasses, assistent à ce départ. Des coups de feu éclatent 
dans tous les sens, et, comme nous nous émerveillons de 
ce tapage révélateur, on nous explique qu'il faut hien essayer sa 
poudre et dégorger la lumière de son fusil... 

Une demi heure plus tard nous nous mettions en route lon- 
geant les contreforts au Djebel Abbadin. Ce cheminement paral- 
lèle à l'axe de la montagne nous ohlige à franchir tous les ravins 
qui en descendent. La route est donc pénihle, elle se déroule 
au milieu d'une forêt de chênes bellouts et de chênes zéens où 
nous ne rencontrons aucun être vivant. De temps à autres nos 
deux zettats s'arrêtent, l'oreille contre terre, pour écouter si 
l'on se bat, ou bien ils escaladent une roche de la falaise et 
scrutent attentivement l'immense panorama que nous dominons. 
On n'y voit que les fumées des signaux qui montent droites dans 
la lumineuse et sereine splendeur de ce beau jour d'hiver. 

Voued el-Abid, dont nous remontons la vallée en l'accompa- 
gnant de loin, coule au fond d'une véritable gorge ; un sen- 
tier muletier en suit le fond. 

A la hauteur du Djebel Taguendart on nous signale une 
ancienne mine de fer, jadis exploitée, ainsi que l'attestent quel- 
ques scories. L'ordinaire légende nous est aussitôt contée : les 



Page :;<i h» 



Planche XII 




Fig. 23. — Les Ait Içah avant le combat (page 35). 




fcig. 24. — Un passage difficile. - Houle d'Aïl Boulman à Tanoudfi (page M). 



DE UEMNAT A L OUED MLOUYA 



37 



chrétiens extrayaient d'ici de l'or et de l'argent. On voit encore, 
dans une grotte voisine, les ustensiles et les fourneaux dont ils 
se servaient... 

Vers l'Est, par de là le fossé profond et encaissé où coule 
Y oued el-Abid, les montagnes des Ait Atta et des AU Soukhman 
se prolongent sans interruption, portant deux sommets d'altitude 
notable : le Djebel Ioukhnein qui domine Onaouizert et le Dje- 
bel Sgat aux Ait Saïd ou Ichou. 

Vers 4 heures nous faisons halte à Tabaroucht, au centre d'une 
douzaine de tirreints tapis au fond d'un ravin. Ce sont des cons- 
tructions massives, disgracieuses, dont les hautes murailles sans 
fenêtres portent un lourd toit plat percé seulement d'une ouver- 
ture par où l'on sort en rampant pour balayer la neige. Un bâti- 
ment peu élevé fait, en général, saillie sur l'une des faces, mas- 
quant le portail et formant écurie, étable, et salle de réception 
pour les hôtes. Car ici, comme dans tous les pays d'Islam, la 
maison est le sanctuaire de la famille, et nul étranger n'en peut 
franchir le seuil. 

Tous les hommes sont à la bataille ; le peuple féminin est 
en émoi ; nous devons à cette double circonstance l'insigne 
faveur de pouvoir examiner de près, en toute indiscrétion, 
les femmes des Ait Içah. Elles sont laides en général, et sales 
sans exception. La coiffure surtout est sordide ; elle consiste 
en un foulard rouge ou noir, luisant de crasse, taché de henné, 
qui enveloppe les cheveux et se noue derrière la nuque. Le 
costume se compose d'une chemise de coton maculée détaches, 
sur laquelle repose une hendira en laine ayant la forme d'un 
sac percé de trois trous : un pour la tête et deux pour les bras. 
Quand il fait froid, on superpose à ce vêtement une seconde hen- 
dira, pliée en châle et nouée sur la poitrine, les dames portent 
une parure imprévue : elles se font, avec du henné, une mou- 
che sur le bout du nez. 

Les hommes sont vêtus d'une longue chemise blanche à 
larges manches et d'un burnous blanc ou d'un kheidouz brun 
ou noir. 

Mes compagnons se sentent peu rassurés par l'accueil qui 
nous est fait. Nous trouvons ici un chérif de la Zaouia d'/l hanccu 



38 AU COEUR DE i/ ATLAS 

qui nous in'crroge avec tant d'indiscrétion, et qui accueille notre 
version avec tel air d'incrédulité que Mouley el-Hassen ne parle 
de rien moins que de retourner à Demnat... 

Nos serviteurs se querellent, ceux que j'ai engagés refusent 
d'obéir à Mouley abd Allah qui fait fonction de chef d'escorte ; 
et, comme ils accompagnent leur refus de protestations de 
dévouement à ma personne, je me trouve dans une situation 
délicate. Les gens que mes cheurfa ont amenés avec eux ont si 
peur qu'ils parlent de déserter... 

Tous ces petits dissentiments, qui n'excèdent pas l'habituel 
tracas d'un voyage au Maroc, empruntent à l'insécurité de cette 
région, à l'hostilité des habitants, une exceptionnelle gravité. Nous 
sommes à la merci de nos hommes : une réplique insolente peut 
compromettre notre prestige, révéler notre identité ; une répres- 
sion sévère peut provoquer une trahison. Il faut une patience, 
une douceur méritoires. Nous ne parvenons à être servis qu'en 
accomplissant nous mêmes la moitié de la besogne. Nous 
aurions besoin de nous arrêter un jour ou deux, de reposer 
nos mules, de réparer notre matériel que la montagne use, nos 
chouaris et nos belleras que les roches réduisent à l'état de 
dentelle ; mais s'arrêter en pleine montagne, en janvier, chez 
les Ait Içah ou les A ït Soukhman, serait une imprudence folle. . . 
et nous continuerons à marcher vers l'Est tant que la neige ne 
nou arrêtera pas. 

15 janvier 

La pluie nous a réveillés ce matin. Une pluie fine qui crépi- 
tait lugubrement sur la toile de nos tentes. Le ciel était bas, les 
sommets environnants couverts de neige, j'ai cru un instant 
que l'hiver, si tardif cette année, allait commencer, et que la 
Zaouia cV Ahançal serait le ternie de notre explora ion, et notre 
point d'hivernage. Aussi sommes-nous partis tôt pour l'atteindre 
avant que le sentier fut impraticable. Le jour s'est levé ; un jour 
triste mais peu menaçant. Les nuages qui nous enveloppaient 
se sont éparpillés dans le veut du Sud, et le soleil a dissipé 
menaces et soucis... 

La route est courte mais rude. Elle longe à mi-pente la berge 




I 



5 



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te 



DE DEMNAT A l'0UED MLOUYA 39 

escarpée de Y oued el-Abid, tombe à pic dans les ravins et en 
ressort par de véritables escaliers. C'est au fond d'un de ces 
ravins, au milieu des buissons bourrus de arrars et de lenstiques, 
au bord d'un torrent rageur et glacé, que se trouve la Zaouia 
à'Ahançal, but de notre étape. La région est si peu sure que 
nos zettats nous prient de préparer nos armes, et se dissimulent 
prudemment derrière nous. Précautions vaines, fort heureuse- 
ment, mais qui impressionnent de façon très défavorable les hôtes 
de la Zaouia. Ils sont une dizaine d'hommes, accroupis sur le 
seuil d'une médiocre maison en terre rougeâtre entourée de cons- 
tructions plus pauvres, immobiles, énigmatiques, défiants. Il 
faut toute la loquacité persuasive de nos guides pour vaincre 
leur appréhension et forcer leur hospitalité ; mais, dès qu'ont 
été échangés les compliments d'usage, la cordialité renaît, on 
nous apporte de la paille, de l'orge, des dattes pilées, des pains 
d'orge. 

Il pleut torrentiellement ! . . . 

16 janvier 

Les ténèbres du Bled es-Siba s'obscurcissent de plus en plus 
autour de nous. Le chérif de la Zaouia d'Ahançal, Sid Hosseïn 
el-Ahançali, notre hôte, nous a déclaré hier soir que nul ne pou- 
vait franchir la région située à l'Est de sa Zaouia. Lui-même ne 
s'y aventurerait qu'en tremblant. Les Ait Soukliman (1), ses ser- 
viteurs religieux, n'ont ni foi ni loi ; ils trahissent leurs serments, 
violent leur hospitalité, massacrent et pillent leurs hôtes, leurs 
parents.,, et les Ait Abdi, les Ait Seri, les Ait Haddidou, et tou- 
tes les tribus montagnardes voisines sont pires encore... 

Naturellement cet effroyable tableau nous plonge dans la 
consternation et l'épouvante, mais, tout de même, on nous a 
tant raconté d'histoires semblables qui ne se sont jamais vérifiées 
qu'un certain scepticisme nous met en garde contre la déses- 
pérance. D'ailleurs à cette menace invisible mais constante on 
s'accoutume vite ; à cette résistance sourde on oppose tout 
naturellement, et selon l'occurrence, l'inertie patiente ou l'ac- 
tion prudente, et nous avons dans l'arsenal des proverbes 
arabes de belles images pour répondre à ceux qui prétendent 

(1) Voir : Renseignements. 



40 AU CŒUR DE L'ATLAS 

nous décourager : « la goutte d'eau perce le marbre ! » ou 
bien : « il n'est résistance que la ténacité ne lasse ! » ou encore : 
« les chiens aboient, la caravane passe ! » 

Sid H'sâien (1), chérif (ÏAhançal, est un petit homme trapu qui, 
par bien des côtés, m'a rappelé son cousin éloigné Mouley Ahmed, 
chérif (ÏOnezzan. Quand il parle, son œil gauche se ferme un peu, 
le coin de la bouche remonte, et cette contraction lui donne un 
air de malignité juvénile. Il sait mal l'arabe vulgaire mais lit 
couramment et comprend assez facilement l'arabe littéraire, la 
langue liturgique, dans Laquelle il a fait des études assez com- 
plotes. Ses notions générales sont superficielles mais étendues. 
Hier soir, sous la tente, on a longuement causé. La conversa- 
tion a roulé tout d'abord sur les affaires intérieures du pays. 
Tout voyageur qui passe doit narrer à ses hôtes les nouvelles 
qu'il a recueillies sur sa route. De fil en aiguille la causerie s'est 
élargie ; on en est venu à parler des tribus qui habitent le reste 
du monde, et qui sont la France, l'Angleterre, l'Espagne, la 
Turquie, etc.. on les a jaugées d'une très étonnante manière : 
la Turquie vaut 50 ans ; la France 30 ; l'Angleterre 20 ; le 
monde islamique 100. Il faut, parait-il, entendre par ces coeffi- 
cients qu'un voyageur monté sur une mule, ou un piéton mar- 
chant bien, emploierait 50, 30, 20 ans à parcourir les territoires 
de ces lointaines tribus. 

On a parlé beaucoup de la France ; de l'occupation à'Aïn Chair 
qui a vivement frappé les gens de l'Est ; de Bou Amama dont on 
colporte avec admiration la réponse à l'ultimatum des Français : 

— <( Si vous voulez la paix je serai avec vous, si vous voulez 
la guerre je serai contre vous. » 

Après cette longue digression l'on est revenu à nos projets. 
Notre résolution tranquille, étayée de bonnes formules orthodo- 
xes vantant la vigilance providentielle, et l'exhibition de quel- 
ques-unes de nos armes à tir rapide déconcertent un peu nos 
hôtes. On a remis an lendemain les décisions définitives, en con- 
venant que nous ferions séjour pour reposer bêtes et gens et 
goiVter à loisir l'hospitalité de la Zaouia. 

(1) Hosseïn. 






DE DEMNAT A i/oUED MLOUYÀ 41 

On désigne cette Zaouia du nom de Zaonia fouqia, Zaouia sep- 
'entrionale, par opposition à l'autre Zaouia, située à la sortie du 
col, sur le versant méridional de Y Atlas. 

Le fondateur de ces Zaouias fut Si<li S'îd, disciple de Sidi 
Mhammed ou Çalah patron à'Asfi(Safi). Sa mémoire prodigieuse 
lui valut de son maître le surnom de Haççal, substantif arabe 
d'intensité qui signifie qui apprend vite et retient bien. Haççal 
devînt en langue ebelllia Ahaççàl, puis Àhançàl. 

Un jour, pendant son pèlerinage à la Mecque, Sidi S'îd visi- 
tait, avec son maître, la bibliothèque du Prophète. Il voulut 
prendre un livre ; le gardien l'en empêcha. Mais le maître 
intervint, prit le livre, et le lut à son disciple. C'était le Dimiati, 
l'énumération des 99 noms de Dieu. Sidi S'îd le retint, et, le soir 
même, le récita à Sidi Mhammed ou Çalah. Depuis lors le 
Dimiati est le dikr des affiliés de la Zaonia d'Ahançal, qui le 
récitent chaque jour. 

Ce matin Sid H'saien el-Ahancali est entré sous notre qoubba 
avec un air soucieux. Il précédait des serviteurs chargés de pro- 
visions de toutes sortes ; deux hommes portaient un mouton fraî- 
chement égorgé. 

— « Je me faisais une joie de vous recevoir et de vous héber- 
ger, nous dit-il, et j'avais, vous le voyez, préparé une mouna 
digne de vous et de moi. Mais on me raconte que le pays s'émeut 
de votre présence, que vos bagages excitent les convoitises, que 
des brigands se concertent pour vous attaquer... Le mieux serait 
que vous devanciez leurs embûches en partant de suite. » 

Nous n'avons aucune objection à faire à ce discours ; notre 
hôte parait sincère ; l'important pour nous est d'avoir des 
zettats sûrs, et, puisque le chérif nous a déclaré la veille que 
la traversée de sa clientèle est si dangereuse qu'à peine ose- 
rait-il s'y risquer lui-même, la seule garantie de sécurité que 
nous puissions solliciter est la présence du chérif d'Ahançal en 
personne. Cette demande, appuyée du présent d'une montre, 
laisse le chérif un instant rêveur. Il médite, en tournant et 
retournant la montre, parle à voix basse avec ses gens, indécis 
et préoccupé, puis soudain il prend un parti définitif, et, se 
tournant vers nous : 



42 



AU CŒUR DE L ATLAS 



— « Vous n'aurez pas d'autre guide que moi ! » 
De la gorge d'Oirifi/fen, où se cache la Zaouia à' A /tançai, nous 
sommes revenus à la vallée de Y oued el-Abid que nous conti- 
nuons à longer en cheminant à mi-côte de sa rive gauche. Le 
chérif à'Àhançal s'est fait escorter par une demi-douzaine de 
serviteurs à mines patibulaires. l T n seul d'entre eux sait l'Arabe, 
mais il se dérobe à toute conversation, et refuse de nous fournir 
le moindre renseignement sur son pays. L'intérêt de notre route 
est médiocre d'ailleurs ; l'étape se déroule au milieu d'une forêt 
de chênes, de arrars et de petits cèdres. J'ai su depuis que 
nous avions évité les habitations, qui, tout naturellement, bor- 
dent la rivière, pour prendre à travers la montagne où l'on ne 
rencontre que quelques douars de bergers et des brigands. 

Lutin, après quatre heures de montées roides et de descentes 
abruptes, nous atteignons les tirremts des AU Boulman (1) qui 
occupent le fond d'une cuvette profonde d'aspect assez désolé. 
Notre venue, annoncée par un courrier du chérif, a attiré une 
centaine de curieux qui nous attendent assis en deux cercles, le 
fusil au poing, pendant (pie les femmes, indiscrètes et effron- 
tées, peuplent les terrasses et dominent du vacarme de leur 
caquetage la rumeur des hommes. 

// janvier 

Les AU Boulman ont fêté notre présence par un heidouz qui 
s'est prolongé très avant dans la nuit. Les danses et les chants 
d'ici sont identiques à ceux des Braber du Moyen-Atlas. Hommes 
et femmes, formés en cercle, épaules contre épaules, rythment 
leur chanson aux battements d'un grand tohbal. Le chanteur 
récite ou improvise ; le chœur répète une sorte de refrain. Tous 
les exécutants se balancent sur place, d'avant en arrière, d'une 
façon fort lascive ; les femmes surtout mettent dans leur mimi- 
que une impudeur provoquante. De grands feux, que les specta- 
teurs entretiennent, éclairent cette fête. Quand la provision de 
bois est épuisée les chants se taisent, le public se disperse, elles 
chanteurs s'en vont par deux... 



(1) Voir : Renseignement* 



Page 12 6ù 



l'Icinche XIV 




Fig. 27. _ Col do Tinguert. — L'arrivée à Taseraft (Ait Abdi) (page 40). 




■■HHHnHB 
Fis. 2<S. - entrée du col de Tinguerl (page 45) 



DE DE Al i\ T AT A L OUED MLODYA 



43 



(Test tout justo si dans ce pays sans morale la femme n'esl 
pas un bien commun. Fille, divorcée, ou veuve, elle appartient 
à qui la désire ; le mariage la contient un peu, quant aux appa- 
rences du moins. Ainsi s'explique que les femmes mariées 
soient les plus ardentes au heidouz ; Ton y choisit librement son 
danseur sous l'œil indulgent des maris ; on chante, on danse, 
tant que dure la fête. Avec la dernière brassée de bois disparais- 
sent lumière et contrainte... 

Elles ont un joli dicton, les petites épouses berbères : « Dieu 
n'y voit pas la nuit ! » 

Les maris non plus n'y voient guère ; il est vrai qu'ils prê- 
tent peu d'attention aux ébats de leurs moitiés. Si l'on s'émer- 
veille de leur tolérance, ils répliquent que lorsque l'on possède 
plusieurs femmes il est difficile de les satisfaire, et impossible de 
les surveiller. Car la polygamie est de règle chez les Chleuh de 
cette région ; un homme peut prendre autant de femmes qu'il en 
peut entretenir ; il suffît qu'il puisse payer les frais de la noce, et 
qu'il donne à la famille de la mariée une dot variant de 2 à 
10 pesetas. Ce prix dérisoire, nous dit le chérif Ahançali, qui pos- 
sède admirablement la lettre et l'esprit des coutumes berbè- 
res, symbolise la supériorité de l'homme, et la servitude de la 
femme. « Et d'ailleurs, ajoute-t-il avec un sourire narquois, 
même pour ce prix infime le mari est encore dupe, puisque la 
fille est toujours laide et sale, rarement vierge et jamais fidèle. » 

Tout cela est bien sévère pour nos hôtesses, mais ces défauts 
sont compensés par une qualité qui leur fera beaucoup pardon- 
ner : elles sont totalement désintéressées. La chose est d'autant 
plus méritoire qu'elles sont besogneuses et coquettes ; jamais, 
nous affirme le chérif, elles n'accepteraient un grich 1 25 centimes) 
de leurs amis. Aussi leur parure est simple : quelques anneaux 
d'argent aux trois derniers doigts de la main gauche, des colliers 
de verroterie, des bracelets d'argent et de cuivre, dons de 
l'époux ou de la famille, en sont les seuls ornements. 

Les hommes portent dans l'oreille droite un gros anneau de 
fils d'argent tressés et martelés. Quand ils marchent ils relè- 
vent cette boucle d'oreille trop lourde, qui risquerait de 
déchirer le lobe, et la passent au-dessus de l'oreille. 



44 



AU COEUR DK L ATLAS 



Les enfants sont à peine vêtus. Les garçons sont nus sous le 
kheidouz écru, les tilles n'ont qu'une chemise de coton sous 
leurs hendiras de laine frangées de floches multicolores. 

Nous sommes réveillés ce matin par une bruyante discussion. 
Nos botes se querellent pour une question d'intérêt ; ils sou- 
mettent leur Litige an chérif à'Ahançal avec un luxe étonnant 
d'imprécations, de gestes, de menaces. Les habitants des tirremts 
voisines suivent la discussion du haut de leurs terrasses. On se 
bêle d'une tirremt à l'antre, avec les interjections prolongées 
familières aux montagnards et aux Sahariens : « Eh î Mouha 
ou Mimoun, euh ! » Eh ! Mouha fils de Mimoun ! 

Vers ï) heures apparaît enfin la classique hàrira, potage à la 
semoule dans lequel nagent des petits carrés de viande de mou- 
ton. Le déjeuner est servi à 11 heures seulement. 11 se com- 
pose, invariablement, d'un keskous surmonté d'une moitié de 
mouton. Nos hôtes assistent à notre repas mais n'y prennent 
pas part. Ils sont trop nombreux, nous dit-on, et la coutume 
n'autorise l'hôte à s'asseoir à la table de ses convives que lors- 
qu'il est seul à les recevoir. 

Ici l'hospitalité nous est offerte par la tribu ; le détail en 
est réglé par les coutumes locales ; le cheikh en répartit la 
charge entre ceux des habitants que désigne le rôle des imposi- 
tions. Chacun d'eux apporte son plat, en fait les honneurs et, 
quand maîtres et serviteurs sont repus, s'il en reste quelque 
chose il l'achève en compagnie de ses amis. 

Le repas terminé on abat les tentes, on forme les charges, 
on bâte les mules. Toutes ces opérations se font avec l'indolence 
la plus noble ; le temps ne compte pas ; se hâter serait un grave 
manquement aux usages : « Dieu a donné au cheval quatre 
jambes et la vitesse ; à l'homme il a donné deux jambes et la 
majesté. » 

Nous nous sommes mis en route, vers midi, dans la direc- 
tion de l'Est, sans but précis, évitant seulement la vallée de 
Y oued el- A bidet ses dangereux riverains. La forêt de chênes est 
peu dense. Avec ses dessous de bois de calcaire gris, rouge ou 
brun, de micas, d'argiles violacées ou safranées, elle prolonge 
ce paysage tourmenté on nous vivons depuis quelques jours. 



Page 44 bu 



Plan, lie XV 




Fier. 29. 



Le cirque de ïaseraft (Ail Alxli) (page U\). 




Fig. 30. — Oued Ouaz. — Gorges de Tileloiiin n'Attach (page -17). 



DE DEMNÀT A l/0UEI> MLOUYA 45 

La halte se l'ait en plein bois, dans une clairière très sau- 
vage, à côté de quelques huttes de bergers. Ces pauvres gens, 
surpris de L'honneur imprévu que leur fait le chérit à'Akan- 
cal en venant camper auprès d'eux, nous apportent du lait 
aigre, un mouton, en s' exe usant que leur misère ne leur per- 
mette pas de faire mieux. 

Un vent d'Est glacial s'est levé, balayant la vallée, secouant 
nos tentes d'une façon inquiétante. Dans lasoirée le vent s'apaise, 
la pluie lui succède, une pluie lente, que coupe par instants la 
tombée solennelle de larges flocons de neige... Notre camp 
prend un aspect lamentable sous ce linceul ; nos mules ont l'air 
si pitoyable sous leurs bats trempés ; leurs pauvres pattes entra- 
vées s'enfoncent dans la boue glaciale ! 

18 janvier 

Il a plu et neigé toute la nuit. Vers 7 heures le temps s'est levé, 
le vent a tourné, les nuages se sont déchirés, et le soleil est 
apparu. Les bergers ont éventré les haies de branchages qui gar- 
dent leurs troupeaux des voleurs, des lions, des panthères et des 
hyènes, et nous avons continué l'ascension du Djebel Tingarta 
(Tinguert), ce gros dôme qui, depuis deux jours, barre notre 
horizon du côté du Sud-Est. 

L'ascension se fait dans la neige. Les chênes deviennent plus 
rares mais plus gros ; ils font place ensuite à de beaux thuyas, 
analogues à ceux des forêts des Béni Mgaild ; le sommet de la 
montagne est chauve et rocheux, il disparait aujourd'hui sous 
la neige. 

On aperçoit du Tinguert toute la partie du Moyen-Atlas com- 
prise entre la vallée de la Mlouya et le Djebel loukhnein. L'os- 
sature en est constituée par deux arêtes : la plus septentrionale 
est escarpée et continue comme une falaise ; l'autre, qui forme 
la berge nord de la vallée de Y oued el-Abid est moins haute, 
échancrée de plusieurs brèches, et se prolonge à perte de vue 
dans l'Est où se profile la silhouette d'une grosse montagne iso- 
lée, le Djebel Toujjit. C'est de ce Djebel Toujjit que sortent, 
opposés par leurs sommets, les oueds Mlouya et el-Abid dont 
l'un coule vers le Nord-Est et se jette dans la Méditerranée, 



16 



AU CŒUR DK L ATLAS 



pendant que l'autre coule vers l'Ouest et porte ses eaux à 
l'Atlantique. 

Nous voici donc, enfin, en vue de ce but que nous avons si 
laborieusement poursuivi. Pour la première fois j'obtiens la 
confirmation de l'hypothèse sur qui reposait mon itinéraire : que 
le Moyen-Atlas et le Haut-Atlas sont séparés par une vallée, 
orientée suivant la bissectrice de L'angle formé par les deux 
chaines, et dont la direction prolonge la haute vallée de la 
Mlouya. Cette vallée ouvre, entre Merrakech et le Sud algérien, 
La voie de communication que nous cherchions. 

Nous sommes trop rapprochés du Haut-Atlas pour en voir 
a utre chose que les avants-monts dontle Tingiiert fait partie. Rien 
ne saurait exprimer la tristesse de ces solitudes désolées. Les 
assises rocheuses affleurent sous la neige dont elles strient la 
blancheur, et, sous ce suaire hivernal, les éboulis de blocs cal- 
caires semblent former un infranchissable chaos. 

Ce col de Tinguert porte le nom de Col du vent : Aguerd 
iiOuadhou. Il conduit à la vallée de Taseraft dans laquelle nous 
descendons par des escaliers et des lacets où mules et gens, peu 
accoutumés à marcher dans la neige, cheminent avec beaucoup 
de peine. On nous montre deux ruines et un cimetière perdus 
dans ces déserts, vestiges d'une fraction que la discorde divisa 
en deux tirrenits qui se détruisirent. 

Quelques troupeaux errent, épars sur ces pentes neigeuses, 
en quête d'une pâture problématique. Le froid est si vif que le 
gave que nous suivons est gelé. Un affluent égal à lui le gros- 
sit avant l'entrée de la clairière de Taseraft où s'élève une 
bourgade de 150 feux des Aït-Abdi (1). Ce sera notre gite. Les 
habitants sont doux et accueillants. Ils cultivent toutes les ter- 
res accessibles à leurs charrues, et paraissent riches. Mais l'hi- 
ver les bloque hermétiquement dans leur ravin ; la neige s'y 
amoncelle jusqu'aux toits des maisons et justifie le nom berbère 
de ce cirque : Taseraft, la trappe. 

19 janvier 
Le ciel se couvre, le vent tourne à l'Ouest, il faut sortir au 

(1) Voir : Renseignements. 



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DE DEMNAT A LOUED MLOUYA 47 

plus vite du cirque de Taseraft, si hospitalier qu'eu soit l'ac- 
cueil. Notre départ a mis toute la bourgade eu rumeur. Les 
hommes entourent le chérif et sollicitent de lui de nombreuses 
fatihas ; les femmes lui tendent leurs enfants et s'efforcent de 
toucher ses vêtements ; et, comme un peu de la grâce divine 
rejaillit a ssu renient sur les serviteurs d'un aussi saint person- 
nage, on nous presse, on baise nos mains avec une ardeur tou- 
chante, mais excessive. 

Les hommes son remarquablement laids. Ils ont des traits 
trop forts, le nez gros, de grandes oreilles, une bouche énorme, 
des dents de carnassiers. Leur visage est précocement tanné par 
le haie et le soleil, et sillonné d'innombrables et profondes rides. 

Les femmes sont affreuses et repoussantes. Elles se barbouil- 
lent le visage de henné, s'enveloppent la tête de chiffons sor- 
dides. 

Le gave qui nous a conduit à Tazeraft nous sert encore de 
guide pour en sortir. Nous longeons son cours qui grossit vite 
et devient un joli torrent, auquel on donne le nom à' oued Ottaz. 
11 coule entre deux chaînes boisées et désertes qui se resser- 
rent brusquement obligeant la rivière à se tailler une issue dans 
sa berge méridionale. 

La gorge de Tifelouin ri Attach ainsi ouverte a des parois de 
100 à 500 mètres de hauteur, elle est sauvage et grandiose, le 
vent s'y engouffre en raffales qui nous mordent cruellement, 
car le kheidouz berbère, si approprié à l'immobilité, à l'équi- 
tation, si commode pour s'envelopper, est peu pratique pour 
la marche, surtout dans le vent. 

Au sortir de cette gigantesque entaille ouverte dans la roche 
rouge, Y oued Ouaz coule dans un magnifique canal naturel, 
d'une centaine de mètres de largeur, dont les rives sont droi- 
tes et escarpées comme des quais. Dans la berge orientale sont 
creusés les Arzen n'Aoujgag, les magasins des Ait Abdi. Ce 
sont des niches forées à mi-hauteur de la falaise et reliées par 
Une benne de 60 centimètres de largeur. Chaque compartiment 
a sa porte en bois, solide et munie d'une serrure. Le propriétaire 
ne peut l'ouvrir qu'en présence de l'un des deux gardiens qui 
habitent cà chacune des extrémités de cette corniche naturelle. 



18 VI CŒUR DE L'ATLAS 

Notre étape se prolonge dans la nuit et nous arrivons à Aferda 
au clair de lune, au milieu des chants, des coups de feu, des 
cris de joie. Cet accueil nous montre de quel prestige jouit notre 
guide si aimable et si dévoué, le chérif d'Ahançal. 



W janvier 
Aferda (ou Taferda) est un village ; ses habitants portent le 
nom iY Ait ou Aferd. On n'y voit ni tirremts, ni appareil guer- 
rier. Les maisons meublent l'hémicycle de collines, en tapissent 
le fond, en escaladent les parois, s'y superposent, sans ordre, 
sans précautions défensives. Ce sont des maisonnettes basses, à 
toit plat, construites en dalles calcaires ou en pisé, se confon- 
dant presque avec le sol dont elles émergent peu. Presque tou- 
tes sont précédées d'un auvent, supporté par des poutrelles de 
bois, ce qui leur donne un air de légèreté gracieuse. 

Un marché s'y tient le mardi (el-Arba). Nous y faisons séjour 
et nos hôtes ne nous cachent pas que notre caravane de 23 hom- 
mes et 14 animaux constitue pour leur pauvreté une très lourde 
charge. Mais vraiment nous ne pouvons pas continuer notre 
route sans un jour de repos : nos bellera n'ont plus de semel- 
les, nos mules plus de fers, nos chouaris plus de fonds ; nous 
sommes dans un état de saleté lamentable... Aferda est tran- 
quille, bien abrité, elle possède un savetier, un forgeron, son 
ruisseau est propice à notre lessive, nous y séjournerons donc, 
quittes à rendre légère autant que nous le pourrons, et à rému- 
nérer largement l'hospitalité dont nous sollicitons la prolonga- 
tion. 

Un des notables est venu nous inviter à prendre une collation 
chez lui. Sa maison est campée en espalier, à mi-côte, adossée 
à la colline, exposée au soleil ; c'est l'une des mieux situées, 
rime des mieux construites d' Aferda. Ses murailles sont robus- 
tes, épaisses de plus d'un mètre, faites de larges dalles cimentées 
avec de l'argile, sans fenêtres ni meurtrières. Une cour inté- 
rieure précède le seuil, encadrée de hangards qui servent d'écu- 
rie et d'étable. Les animaux sont aux champs ; les mules et les 
vaches labourent, car on laboure encore en cette saison avan- 



DE DEMNAT A l\)UED MLOUYA 49 

cée; les troupeaux son} au pacage dans la montagne. Une 1res 
vieille mule grise, quelques poules, deux chiens pelés qui dor- 
ment paisiblement, sont les seuils hôtes de ce Lieu. 

Les femmes de notre hôte accourent, dès le porche, pour nous 
baiser les mains, nous souhaiter la bienvenue et nous inviter 
à franchir le seuil. La porte de chêne, massive et rustique, 
tourne en grinçant autour (Lune simple fourche de bois, et se 
ferme par un loquet qui mord dans le chambranle. 

La maison comprend deux pièces : la première a 10 mètres de 
Long, sur A de large, et 3 de haut ; la seconde, plus petite, sur- 
élevée d'un mètre, est séparée de l'autre par un mur bas, qui 
ne monte pas jusqu'au toit. On y accède par une brèche prati- 
quée dans le mur. La grande salle sert de cuisine, de salon de 
réception et de chambre des hôtes ; la petite doit être la cham- 
bre à coucher du maître, et son grenier. 

On éprouve, en entrant dans cette demeure, une impression 
de fraîcheur et de calme. L'obscurité de cette pièce sombre, 
dépourvue de fenêtres, contraste avec l'aveuglante lumière 
d'un radieux midi de Janvier. Le jour ne pénètre que par la 
porte ; quand elle est close, quelques rais lumineux filtrent 
à travers les branchages de la toiture éclairant les volutes 
de fumée bleue d'un joli feu de bois qui hrûle discrètement 
dans le coin le plus noir. Trois femmes, accroupies autour d'un 
grand plat de bois, préparent le berkoukes que Ton va nous 



servir. 



La scène est d'une simplicité patriarcale. Les hommes sont 
assis en demi-cercle, sur le sol recouvert de deux grands tapis 
de laine écrue très épais et sans aucune teinture. Au centre 
est placé l'ancêtre, un vieil homme glabre, hideusement ridé. 
Notre hôte est son petit-fils, les autres personnages sont des 
parents proches, frères ou neveux. Un commerçant de passage, 
lui sait l'Arabe, nous sert d'interprète, car les gens à'Aferda 
parlent que la langue tamazirt. 

On trouve de tout, dans cette salle commune : la provision 
bois est bien régulièrement entassée près du feu, les sacs 
L'orge et de blé sont rangés le long du mur. On distingue 
lans la pénombre le grand métier sur lequel les femmes tissent 



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ne 



de 

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50 AU COEUR DE L ATLAS 

les h en diras et les kheidouz de laine et deux charrues, dont les 
socs, encore souillés de terre fraîche, reflètent les éclats <!u 
feu. Un attirail guerrier : fusil, djehira <le cuir constellée de 
petits clous d'acier, corne de chèvre ou de mouflon servant <le 
poudrière, dégorgeoir, moule à halles, mesure à poudre, pend 
à la muraille. 

Tout est noir et luisant de fumée. La toiture est supportée 
par des piliers de chêne grossièrement équarris. On connaît, à 
la profusion el à la qualité des matériaux, que le sol est rocheux, 
que la forêt est proche, L'ensemble est massif et fruste, mais 
solide. Au milieu de ce décor primitif certains détails consti- 
tuent des anachronismes et font tache : le fusil, la théière 
anglaise, le coffret à sucre, les pains de sucre que Ton casse 
avec un galet, le plateau de cuivre ciselé, les petits verres 
à thé, produits allemands dune laideur toute germanique. 

On a servi d'abord le berkoukes. L'une des femmes, la plus 
âgée. Ta apporté sur un grand plat de Lois, une r/?/r^da, et Ta 
déposé devant le chéri!', en l'arrosant de beurre rance. 

Après le berkoukes on a bu le thé traditionnel. Des formu- 
les courtoises, d'aimables vœux, accompagnent tout le repas. 
Les voisins et amis, groupés en cercle, achèvent nos plats, 
pendant (pie les femmes s'emploient, alertes et discrètes, à 
chantier l'eau du thé et à faire circuler de l'eau fraîche. 

L'une d'elles est gracieuse, presque jolie ; toutes trois sont 
remarquablement propres. Leur costume d'intérieur se com- 
pose d'une pièce de coton blanc serrée à la taille par une 
ceinture, agrafée sur les épaules, béante de l'épaule à la cein- 
ture, laissant voir le buste, et admirer sa perfection chez la 
plus jeune, sa déchéance chez les deux ainées. Leurs cheveux 
sont relevés sur le sommet de la tète et dessinent, sous le fou- 
lard de soie noire ou rouge qui les recouvre, une sorte de bon- 
net en forme de bicorne, posé en travers de la tète. Une cein- 
ture ou un cordon de soie enroulée autour de cet édiiiee l'orne 
et le maintient. Les cheveux sont coupés courts par derrière : 
on conserve seulement deux nattes sur les cotés de la tète, et 
les élégantes en laissent déborder deux mèches qui s'ébourif- 
fent hors du foulard, sur* les tempes. 



Pasre 50 bu 



Planche XVII 




- Yalléejde l'Oued Ouirin (Haute vallée de l'oued el-Abid) (page 52). 




Fig.34. — Haute vallée de l'Oued Mlouya (rive gauche). 
Campement de ïaouenza. — Forêt de chênes des Ait Aissa (page 59). 



DE DEMNAT A L'OUED MLOUYA ')1 

Pendant tout le temps que dure notre repas, les voisins, les 
parents, les amis, entrent, sortent, s'assoient, prennent parla 
la conversation, simplement, sans formalités. Les femmes ont 
libre accès ; elles apportent leurs enfants pour Jes faire bénir, 

sollicitent des amulettes ou des remèdes. 

Au moment où nous allions nous lever pour Sortir, notre hôte 
a t'ait \ enir devant le chérii' ses deux dernières femmes et, tout 
naïvement, lui a conté quelles se disputaient sans cesse et l'a 
prié de les réconcilier. La plus âgée s'est prosternée en sup- 
pliante, le front contre terre, les mains croisées derrière la 
nuque. L'autre, une petite femme toute jeune, au type kal- 
mouk, pommettes saillantes, teint bistre et yeux bridés, est 
demeurée roide et immobile avec un air de défi qui ne promet 
rien de bon pour la félicité de notre pauvre bote. Il nous a 
confié (pie sa première femme, la doyenne, remplissait, comme 
c'est l'usage, les fonctions d'intendante, de maîtresse de mai- 
son ; la deuxième est la veuve de son frère qu'il a épousée, sui- 
vant l'usage encore, pour recueillir ses trois neveux en bas âge ; 
la troisième est la favorite, elle sait son empire sur le maître, et 
se plait à provoquer insolemment la jalousie des deux autres. 

Notre soirée s'est achevée dans une oisiveté reposante. Per- 
sonnel et matériel sont dans un état satisfaisant ; le moral seul 
laisse à désirer. Les exigences de notre escorte deviennent 
tyranniques. Nos hommes réclament à tout propos, et hors de 
propos- L'antagonisme entre mes serviteurs et ceux des cheurfa 
grandit ; les sujets ordinaires de leurs querelles sont les gardes 
de nuit, l'alternance des périodes de marche et de montage des 
mulets. Il m'arrive souvent d'être seul de toute ma caravane h 
marcher à pied... Mouley el-Hassen s'effraie de cette situation, 
il prévoit qu'elle ira s'aggrava nt à mesure (pie nous nous rappro- 
cherons du Sud, de la patrie de nos hommes, et que lui et les 
siens seront massacrés dans Y oued Dra. Ce qui l'irrite pardessus 
tout, c'est de voir mon autorité croître en raison inverse de la 
sienne. La faute n'en est ni à lui ni à moi, mais à son cousin 
Mouley abd-Allah, ce vieux reitre, toujours le premier levé et 
le dernier couché, inlassable en route, insatiable à table, qui 
prétend commander notre personnel comme un négrier sa cara- 



52 AU COEUR DE l'aTLAS 

vane. La conclusion à tirer de cotte expérience est qu'il ne 
peut y avoir en ce pays que deux soutes d'escortes pour une 
expédition du genre de la nôtre : une escorte de serviteurs reli- 
gieux, disciples du chérifet tout à sa dévotion, à qui leur chef 
spirituel donne la bastonnade pour tout salaire — j'ai pu appré- 
cier la docilité et rattachement d'une telle escorte pendant le 
voyage que j'ai fait, en 1900, avec le chérit' d'Ouezzan ; ou bien 
un personne] étranger au pays, dépaysé, et par conséquent 
fidèle par discipline et par nécessité, sinon par dévouement, tel 
(pie serait, par exemple, un détachement de tirailleurs ou de 
spahis algériens ou soudanais. 

21 janvier 

Nous jouissons d'un hiver exceptionnellement doux, e'i sans 
neige. La crédulité publique attribue le mérite de cette faveur 
aux vertus de notre chérif qui passe pour un grand thauma- 
turge. Ou cite déjà d'étonnants miracles à notre actif : l'autre 
semaine une fraction des Ait Soukhman avait, paraît-il, résolu 
de nous attaquer pendant la nuit, pour piller nos bagages et 
nous égorger. La nuit était radieuse, un splendide clair de lune 
éclairait la forêt. Quand les pillards voulurent se mettre en 
route pour commettre leur forfait, d'épaisses ténèbres les enve- 
loppèrent, rendantleur marche impossible. Par trois foisilsten- 
tèrent de reprendre l'exécution de leur projet, et, chaque fois, 
l'obscurité les arrêta. Ce matin trois d'entre eux sont venus se 
prosterner aux pieds du chérif, avouant publiquement leur 
faute, confessant leurs crimes passés, implorant le pardon et la 
bénédiction de Mouley el-Hassen... C'est la première fois qu'il 
m'est donné d'assister à cette sorte de confession publique que 
ni les usages ni les traditions islamiques ne comportent. 

Nous sommes partis d'assez bonne heure, talonnés par des 
menaces de pluie. Nous nous dirigeons sur ce Djebel Toujjit 
que l'on nous a désigné l'autre jour comme étant la source d'où 
sortent la Mlouya et l'oued el-Abid. Le chérif Amhaouch y pos- 
sède une zaouia : Sidi Yohia ou loïissef. Chemin faisant nous 
coupons plusieurs affluents de l'oued el-Abid, puis l'oued el- 
A bid lui-même. Il porte ici le nom (Voued-Oitirin, coule sage- 






DE DEMNAT A l/oUED MLOUYA 53 

oient sur un lit do ua lots, entre dos collines boisées, el n'a guère 
plus de 5 oiètres de Largeur. Au temps dos neiges il devient un 
torrent infranchissable, ainsi que l'attestent les débris, los 
roches roulées, los tronos d'arbre flottés qui s'enchevêtrent sur 
ses rivos. 

Une surprise nous attendait au sommet do sa berge méridio- 
nale : la plaine ! Au sortir do ce chaos montagneux où nous 
marchions on aveugles, sans rien voir que le dos des collines sur 
qui moutonnent los bois de arrars ot do chênes, los falaises qui 
bordent los plateaux, et les crêtes neigeuses des hautes monta- 
gnes, nous découvrons, à l'improviste, un horizon plat, le pre- 
mier depuis que nous avons quitté la plaine de Marrakech . A 
vrai dire ce plateau n'a guère que S kilomètres de largeur (Nord- 
Sud), tandis que vers l'Est, un seuil de collines le ferme à une 
demi étape de nous. 

La chaîne du Moyen- Atlas le horde au Nord ; ses sommets 
les plus élevés ne semblent pas atteindre 2.500 mètres. Los 
Ait Seri, les Alt Ihand, les Ait Ichchegqeren, les Ait Fshdq, 
la peuplent et leurs territoires touchent la plaine du Tadla (1). 

La chaîne du Haut- Atlas la borde au Sud, elle est toute 
blanche, complexe, mystérieuse, traversée à notre hauteur par 
un col qui met Aferda en relations avec le Thodra. 

Après 2 heures de marche nous atteignons, en remontant le 
lit d'un torrent, le village de Tiregdem perché sur une colline 
rocheuse, escarpée. Tout autour les champs sont défrichés, 
bien cultivés, délimités par des enclos de branchages. Nous 
pénétrons ici sur le domaine du fameux chérif Sid Ali Amha- 
ouch, le plus puissant et le plus riche personnage de Y Atlas. 
Sa résidence habituelle est la zaouia àWrbala, petite bourgade 
située au fond d'un cirque rouge encadré de montagnes 
boisées. 

Arbala est une ville sainte, un horm, un asile inviolable ; 
aucun rempart ne la protège mais nul étranger ne s'aviserait 
d'en franchir le seuil, car elle jouit d'un renom tragique : On 
y égorge les Juifs, on y brûle les envoyés du maghzen ; c'est 

(1) Voir: Rp/iseif//iemf j nts. 



là que fui massacré traîtreusement, en 1894, Mouley Srour, le 
propre oncle de Mouley A Ixl el-Aziz, deux l'ois sacré puisqu'il 
était l'ambassadeur du Sultan et l'hôte du chérif. 

Nous faisons halte à trois kilomètres de la zaouia pour 
envoyer notre zettat, Ainrar ben Nacer, solliciter l'hospitalité 
du chérif Amhaonch. L'annonce que des chenrfa étrangers sont 
à sa porte émeut fort le grand santon. — « On vais-je pouvoir 
les loger ? » sécrie-t-il. 

En apprenant que nous avons un camp, des tentes, des ser- 
viteurs, il se cassure, et nous fait dire que nous sommes les 
bienvenus. 

Pendant cette rapide négociation la pluie s'est mise à tomber, 
nous pénétrons dans Arbala au milieu d'une foule d'hommes 
encapuchonnés qui font la haie sur notre passage, immobiles et 
énigmatiques. 

Sid Ali Amhaonch est venu baiser la main de Mouley el-Has- 
sen et nous désigner remplacement de notre camp. Il nous a 
conté qu'il reçoit depuis deux jours courrier sur courrier l'ap- 
pelant auprès de son frère malade. Une force invisible le rete- 
nait... A l'instant même oh on l'avertissait de notre approche, 
une lettre venait de lui annoncer la guérison soudaine de son 
frère... Ce double événement n'est assurément pas une simple 
coïncidence ; Sid Ali y voit la manifestation miraculeuse des 
vertus de son hôte. Et nous voici installés dans la zaouia mysté- 
rieuse, au cœur de Y Atlas !... 

W janvier 

Arbala, comme toutes les cités marocaines, perd à être vue 
de près. De loin c'était une ville, enchâssée dans un cadre som- 
bre de montagnes et de forêts. Ville sacrée, inviolée, que sa 
merveilleuse et tragique légende faisait présager intéressante et 
curieuse. En réalité elle n'est qu'une agglomération de maisons 
massives, cubiques, construites en pisé rouge, recouvertes de 
toits plats, groupées autour de deux on trois grandes tirremts, et 
pien dans les mœurs des habitants, dans leur caractère, ne parait 
jnstilier leur terrible renom. 

Mais, si Arbala déçoit nos curiosités, son chérif, Sid Ali 




il. 



DE DK.MNM A l.'oUKI) MLOOYA .")") 

Àmhaouch, nous dédommage. Il est L'un des grands chefs spiri- 
tuels du Maroc H, depuis La morl de Sid el-Arbi ed-Derqaoui, le 
plus puissant personnage religieux du Sud-Est. 

C'est un homme de 15 ans environ, grand, très blanc de peau, 
ei remarquablement hirsute. Il porte toute sa barbe et de longs 
cheveux qu'il réunit sur le sommet de la tête et qu'il recouvre 
d'un simple mouchoir de coton blanc. IL a le nez un peu bus- 
qué, de grands yeux très mobiles ; la bouche large est pavée 
d'énormes dents, L'absence d'une prémolaire y fait une fâcheuse 
brèche. La voix est forte, le verbe tranchant, le geste exubérant. 
La politesse tempère la brusquerie du caractère et l'intransi- 
geance des idées, mais on sent percer dans la discussion un tem- 
pérament combatif, autoritaire, fait pour commander et pour 
combattre. 

Sid Ali ben el-Mekki Àmhaouch nous a conté lui-même sa 
généalogie et son histoire. Il est de la lignée des clieurfa Idris- 
aites, dépossédée par la famille des cheurfa Alaouites actuelle- 
ment régnante ; cette origine explique la terreur et la haine 
qu'il inspire aux Sultans. 

Le premier de ses ancêtres qui porta le nom d' Amhaouch fut 
Sidi Ali ou H'sâein. Il eut dix enfants, et laissa la baraka, le 
majorât spirituel, à l'aîné Sidi Mohammed ou Ali, plus connu 
sous le nom de Sidi Mohammed ou Nàcer, qui eut seize enfants, 
et légua la baraka à Sidi Talha, qui la transmit à son fils Sidi el- 
Mekki, père de Sid Ali Amhaouch. 

Sid Ali fit de fortes études de théologie, de droit et de gram- 
maire. Sa jeunesse se passa entre Arbala, Fès, Meknès et Merra- 
kech. Les Aït Ichcheqqeren sont sa tribu. On le nomme « le Sul- 
tan de la montagne ». Ce titre lui fut donné par son maître Sid 
el-Haouàri, fondateur de la zaouia derqaouia de Ferkla. Il 
réside, tantôt à Ârbala, dans la fraction à' Aït Abdi ; tantôt à 
Ti/iouna, chez les Aït Ouîdir ; tantôt à Tlala-riou-Arab, près de 
la zaouia de Sidi Yahia ou Youssef, aux sources de Y oued el- 
Abîd. Il est polygame, dans chacune de ces résidences il a 
femmes, enfants et serviteurs. 

D'ailleurs il vit avec l'affectation de simplicité et d'austérité 



56 



A.U Cm\l\ \)F. L ATLAS 



qui caractérise les Derqaoua, donl il est actuellement le du 
lo plus puissant et le plus compréhensif . 

Sa maison iVArbala, dans laquelle il tint à nous recevoir 
estime vaste enceinte en pisé et en branchages de chêne. La 
nudité des salles rapelle les kholoua, les chambres vides où les 
hagiographes musulmans se plaisent à représenter les solitaires. 

— « Voyez ma misère — nous dit-il — et dites si c'est là le 
palais d'un ambitieux, d'un prétendant ?... » 

Et Sid Ali nous conte ses démêlés avec le Sultan Mouley 
el-Hassen. Il tient surtout à nous narrer l'histoire du meurtre 
de Mouley Srour, dont on l'accuse, et qu'il explique de la façon 
suivante : 

L'année que le Sultan, Mouley el-Hassen, luttait avec les 
revers que Ton sait, contre la rébellion des Riata (1892), la tribu 
des Ait Issa, fraction des Ait Soiikkman, choisissait pour qaïd 
Adrtataï, homme brave et loyal. Le maghzen voulut lui impo- 
ser une de ses créatures, Sid ou Bassou. Mouley Srour, qui 
tenait campagne chez les Srarna, reçut Tordre de soutenir le 
candidat du maghzen, et au besoin de l'introniser de force, en 
l'appuyant avec sa harka. 

L'oncle du Sultan s'en vint, par le territoire des Zaïan, avec 
200 cavaliers seulement. 11 s'engagea sans précautions, sans 
défiance, dans le col de Tirranimin qui fait communiquer la 
haute vallée de la Mlouya avec Arhala. Les Ait Ahdi l'atten- 
daient embusqués derrière les buissons fourrés qui boisent 
le défilé. Ils s'élancèrent à l'improviste, en tirant des coups de 
fusil et en poussant des cris. Les cavaliers, atfolés, se jetèrent 
les uns sur les autres, se bousculèrent, s'entretuèrent, et dans 
cette panique Mouley Srour fut désarçonné et écrasé. Un mon- 
tagnard lui coupa la gorge sans même savoir qui il était. 

Le Sultan tint Le chérit' Àmhaouch pour responsable de ce 
guet-apens. L'année suivante il équipa une forte harka pour 
soumettre les Ait Ahdi et prendre le chérif. Les montagnards 
effrayés abandonnèrent la cause de Sid Ali qui resta seul avec le 
qaïd Mohammed ou 1-Bàz et 150 fusils. Il mit le feu aux maisons 
à'Arbala, puis gagna la montagne, d'où, pendant tout un mois, 
il harcela les troupes du maghzen. 






DE DEBINAT A L'OUED ML013YA 57 

Cependant les moissons blondissaient dans la plaine ; les 
femmes, les enfants, les troupeaux, pâtissaient dans la monta- 
gne; le nombre des fidèles allait décroissant. Sid Ali eut pitié 
des siens, il envoya le qaïd Ou L-Bâz faire acte de soumission 
en immolant \ bœufs devant la tente du chef de la harka. 

La campagne prit fin, les gens du maghzen quittèrent avec 
hâte ers montagnes inhospitalières. Le Sultan fit savoir au ehé- 
rif Amhaouch qu'il lui accordait son pardon et serait heureux 
de le voir à sa cour. Sid Ali n'eut garde de se rendre à cette 
invitation. Depuis lors il se tient sur la défensive sachant que 
son voisin, le qaïd des Zaïan, épie ses moindres mouvements, et 
que sa tète est mise à prix. Le dernier que tenta cette prime fut 
un pauvre diable de moghazni qui, dans le Ferkla, le manqua 
à bout portant de deux coups de fusil. 11 fut saisi par les Der- 
qaoua furieux, et brûlé vif. 

Tel est le récit que nous fit Sid Ali. Le qaïd Ou 1-Bâz le con- 
firme en Tamazirt, car il ignore l'Arabe, et sa face affreuse- 
ment bourgeonnante s'enlumine au récit de ces prouesses 
passées... 

Il n'est que trop certain que nous avons en ce chérif fanati- 
que un adversaire avisé, et que nous le trouverons en travers de 
toutes nos tentatives à la tète de ses montagnards de Y Atlas. J'ai 
dit qu'il était derqaoui ; l'une de ses filles a épousé Sid Bba, fils 
de Sid el-Haouari et petit-fils du fondateur de l'ordre Sidi 
el-Arbi. 

Détail à retenir, Sid Ali Amhaouch, le chérif fanatique, est 
un disciple fidèle du chérif de Tames/oth, derqaoui également, 
chef des AU Atta, protégé anglais, et ami très dévoué de la 
France dont il m'a chargé de solliciter la protection (1^. 



C 2S janvier 

A 10 heures 30 nous étions en route. Sid Ali nous accompa- 
gne, il nous fera les honneurs de son territoire jusqu'à ce que 
nous ayons franchi les tribus dangereuses des Ait Abcll et des 

(I ) Mmile.v el-Hadj, chérir <lo ïamesloth, est déeédé on 1908. 



58 AU CŒUR DE l'àTLAS 

.1/7 Ihand, Chemin faisant il nous renseigne sur la topographie 
H l'histoire de ces régions qu'il connaît admirablement. 

Nous escaladons d'abord le col de Tirranimin franchissant 
ainsi le s c m i i 1 qui sépare le bassin atlantique du bassin médi- 
terranéen, (Test là que périt Mouley Srour. L'ascension est facile, 
la route atteint en une heure le sommet du col d'où La vue est 
splendide. A l'Ouest Y Atlas-central forme un cahos <|ui semble 
inextricable, infranchissable, s'étendant <le la crête du Djebel 
bon Gemmez aux collines du Moyen-Atlas. 

Au Sud le Haut-Atlas porte deux énormes montagnes : le 
Djebel Myrour, au pied duquel passe le col ri' Ahançal ; le 
Djebel Maasker, qui domine le co/ <7'//7/ par où l'on va iYAr- 
bala au T ho rira. 

Au Nord les montagnes du Moyen- Atlas portent les noms des 
tribus qui les habitent. Le cliérif Amhaouch les énumère avec 
volubilité, ce sont de l'Ouest à l'Est : AU Sri, Ait Ihoudi, Ait 
Ouirra, Ait fçhag, Ait Ichclieqqeren, Béni Mguild ; par delà ces 
tribus et ces montagnes, on descend dans les plaines du Tarila 
et des Za'ian. 

Mais nous sommes las de ces horizons montagneux dont cha- 
que étape, depuis deux semaines, nous a fourni l'occasion d'ad- 
mirer la sévère majesté, et c'est vers l'Est que vont nos curio- 
sités, vers l'immense plaine de la Mlouya qui commence à nos 
pieds, encadrée entre le Moyen et le Haut-Atlas, et qui va, 
s' élargissant à l'infini, comme un golfe. 

Je revois avec émotion, se haussant par dessus les monts 
hérissés de cèdres des Béni Mguild, le Djebel Haian, puis, plus 
au Sud, gigantesque et couvert de neige, le Art Aïach, le géant 
de Y Atlas, que j'ai ascensionné en 1901. 

Mes itinéraires se ferment désormais, enveloppant le Maroc 
(Tune façon continue de Tanger à Tiznit, de la Méditerranée à 
Y Atlantique. 

L'enchevêtrement des vallées supérieures de Y oued el-Abid 
et de la Mlouya est un fait géographique intéressant. Les deux 
cours d'eau se croisent, séparés par une chaîne curieuse, sorte 
de cloison au Sud de laquelle Youed el-Abid coule de l'Esl à 
l'Ouest, tandis que la Mlouya coule au Nord, de l'Ouest à l'Est. 



Page 58 bis 



Planche XX 




ïg.39.— L'Oued Mlonya : an sud d'Azerzonr. à l'horizon, le Haut-Atlas (page62). 



pi y 



*rt^ 





Fig. 40. — Habitants du qçar d'Azerzour (AH Ihand) (page (12). 



DE DEMNAT A i/oUED MLOUYA 59 

Le Djebel Ton//// (la teigneuse), qui fut notre point de direction 
pendant l< i s deux dernières étapes, est Le premier élément de 
cette chaîne ; le deuxième porte le nom de Oujjiê, (le tei- 
gneux). 

La zaouia de Sidi Yahya ou Youssef est située sur le flanc 
Sud du Djebel Toujjit. La Mloaya sort du flâne Nord de La 
montagne par trois sources : SU, Tennout et Tarn joui ri Ar- 
balou. 

Enfin nous apercevons distinctement trois brèches, trois cols 
du Haut- Atlas : le col d'Iril, que j'ai nommé déjà, et qui conduit 
à l'oued Thodra ; le col de Tounfît, qui débouche dans la vallée 
de Y oued Reris ; le col de la zaouia de Sidi Hamza, qui mène 
à Y oued Ziz et au Tafilelt. 

Sid Ali Amhaouch, à qui nous devons ces renseignements, 
nous trace lui-même un croquis schématique indiquant la 
situation des tribus de cette région et son orographie. Il nous 
donne encore le début d'une prophétie en vers berbères, com- 
posée» au xn e siècle de l'Islam par son grand oncle Bou Bekr, 
annonçant l'expédition que le Sultan Mouley el-Hassen devait 
diriger 200 ans plus tard contre la zaouia d'Arbala. Sur le 
manuscrit qu'il nous remet Sid Ali a commenté et expliqué en 
Arabe chacun des mots du poème berbère (1). 

Après avoir suivi quelques temps le cours de la Mlouya nais- 
sante, à qui les gens du pays donnent le nom d 1 A.ssif Melouit, 
et longé les pentes septentrionales du Djebel Toujjit nous 
gagnons le flanc droit de la vallée pour aller planter notre 
camp à l'abri du vent dans la forêt de chênes des Aït-Aïssa. 

Le chérif Amhaouch, trouvant trop faible l'effectif des cava- 
liers venus à sa rencontre, refuse de mettre pied à terre sur 
leur territoire et nous fait camper un peu plus loin chez les Ait 
Yaflia qui, en un clin d'oeil, égorgent cinq moutons et d cessent 
une grande kheima noire, sous laquelle le chérif et sou escorte 
s'installent. 

Une heure après notre arrivée on nous servait des rognons, 
des tranches de foie rôties enfilées sur des baguettes de fusil, 

(4) Voir : Documents. 



60 AU COEUR DE l/ATLAS 

et Le Lendemain, à L'aube naissante, au bruit des heidouz, au 
son du tobhal, nos serviteurs étaient encore attablés à dévorer 
d'énormes quartiers <le mouton en buvant du lait aigre à la 
bouche des outres... 

24 janvier 

Les Aït Aïssa chez qui Sid Ali a refusé de camper hier soir 
sont venus ce matin, en suppliants, égorger des moutons devant 
la tente du chérit', et le prier d'accepter l'hospitalité de leurs 
douars. Leur abstention d'hier fut toute fortuite et naturelle : on 
avait omis d'avertir les deux tiers de la fraction. Sid Ali cède à 
leurs instances, et nous levons notre camp pour revenir le plan- 
ter mille mètres plus à l'Ouest. Pendant ce court trajet les 
Ait Aïssa nous donnent une fête équestre, xxwlab el-khiel dans 
lequel une trentaine de cavaliers, armés du Martini-Henry ou du 
Remington, galopent, évoluent, autour d'une poignée de pié- 
tons armés de grands fusils marocains. 

J'ai, par ailleurs (1), longuement décrit ces jeux guerriers. 
Ceux des Ait Aïssa ne nous apprennent rien de nouveau. J'ai pu 
constater seulement que les cavaliers de la vallée de la Mlouya 
méritent encore leur bon renom. 

Quand la fête fut terminée Sid Ali en réunit autour de lui tous 
les acteurs, et, de sa voix claironnante, s'écria : 

— « Fabriquez delà poudre, entraînez vos chevaux, la guerre 
sainte est proche ! » 

25 janvier 

Nous nous réveillons sous la neige. La vallée de la Mlouya 
est blanche comme un steppe, et du coup notre précieux 
compagnon Sid Ali nous abandonne pour rentrer chez lui. 
Avant de nous quitter il nous fait donner une mule par ses vas- 
saux les Aït Aissa, puis il nous remet aux mains des Ait Ihand 
qu'il a fait convoquer par un courrier, et qui nous conduiront 
chez les Aït Yahia. 

Nous nous dirigeons droit sur l'entrée du col de Tounfit à tra- 

( I ) I r oyages a it Marne. 1 899-1 90 1 . A . ( loli n . 



Page (Kl bis 



Planche \\l 




\g. 



il. — Vallée de l'Oued Mlouya. - Le qaïd Aziz des Béni Mguild (page 02) 




Kg. 42. — Vallée de l'Oued Mlouya. — Une patrouille des Ait Yaliia (page 63). 



DE DEMNAT A L OUED MLOUYA 01 

vers l,i plaine où l'àpre vent du Nord fouette des ralfales de 
neige qui nous aveuglent et rendent notre marche difficile. Il 
était temps de sortir de la vallée de Y oued el-Abid où la neige 
s'amoncelle jusqu'aux toits des tirremts. 

Nous instillons nos tentes au pied du qçar àWzerzour, autour 
duquel sont déjà dressés les douars des Ait Ihand que la menace 
de l'hiver et la présence des lions ont chassés de la montagne. 

Et, tout en grelottant dans la bise glaciale, j'évoque la vision 
de cette même vallée de la Mlouya, telle que je la vis en juil- 
let 1901, fauve et calcinée par un soleil torride. 



CHAPITRE III 



DE L OUED MUOUYA A L OUED DRA 



W janvier 

Ce matin, en quittant Azerzour, nous mettons le cap franche- 
ment au Sud. Avec cette orientation nouvelle commence la deu- 
xième partie de notre voyage, qui consiste à traverser le Haut- 
Atlas et à gagner Y oued Dm en étudiant les bassins sahariens de 
Y oued Ziz, de Y oued Reins, de Y oued Thodra-Ferkla et le Djebel 
Sarro. 

Le froid est vif, nos thermomètres marquent — 9°, mais le ciel 
est d'une admirable pureté. Les Ait lhand nous font attendre 
jusqu'à onze heures le déjeuner qu'ils tiennent à nous offrir, 
puis ils précipitent notre départ et nous font traverser, aussi 
vite que nos mules le peuvent faire, la plaine de la Mlouya. La 
raison de cette hâte est que notre itinéraire doit écorner le terri- 
toire des Béni Mguild, avec lesquels ils sont en guerre. Un fort 
parti de cavaliers battant l'estrade a été signalé dans la direc- 
tion que nous devons suivre. 

Le col de Tounfit ouvre devant nous une échancrure étroite 
entre les deux énormes massifs du Djebel Maasker et du Djebel 
Aïachi. L Atlas est splendide ; la neige a glissé sur ses pentes 
rapides dessinant des arêtes vives et des faces planes dune mer- 
veilleuse régularité qui en font un tita nique entassement de 
dièdres et de trièdres. La Mlouya, au gué où nous la traversons, 
n'est qu'un gros ruisseau clair, assez rapide, à demi gelé. Elle 
n'a nulle part encore plus de 5 mètres de largeur et de 50 centi- 
mètres de profondeur- 



Page 62 6/.- 



Planche XXII 




WËÊË 



M 1 vÉhk«mJB^k^BM( 




Fig. 43. — Campement dans un douar. — Vallée de la Mlouva (page 64). 




Fig. ïi. — In douar de pasteurs. — Mejmoua Ail Ali on Brahim (page 64), 



DE L OUED MLOÙTA A [/otJED DKA 68 

Au delà la plaine esl grisâtre, rien n'y pousse que le chi/i, 
l'absinthe, el quelques minuscules plantes fourragères dont la 
tête seule, toute givrée, apparaît au-dessus de la neige. 

De loin en loin une tirremt fait tache sur ce monotone linceul 
tendu d'une chaîne à l'autre, du Haut au Moyen-Atlas. Nous 
atteignons les premières pentes du col de Toitnfit ; des patrouil- 
les de cavaliers en gardent l'accès car les troupeaux et les 
iouars dos Ait lhand y sont venus chercher un abri contre l'hi- 
ver. J'aperçois les postes placés sur les sommets, surveillant la 
plaine. 

Ce service de garde s'émeut à notre approche. On voit des 
cavaliers qui dévallent le long des pentes dans un tourbillon de 
neige, les patrouilles qui se dirigent sur nous. Nous faisons 
halte ; on échange quelques paroles de salutation, à voix basse, 
puis Yamrar, le chef des AU lhand, explique qu'il escorte un 
agonram, un chérif, ami de Sid Ali Amhaouch, et qu'il le remet 
sous la protection des AU Yahia. Les nouveaux venus mettent 
pied à terre, baisent les mains de Mouley el-tiassen, et nous voici, 
sans plus de transition, passés du Moyen-Atlas au Haut- Atlas, 
des .1// Ikandmxx Ail Yahia. 

Pendant ce colloque j'ai tout le loisir d'étudier le paysage, 
d'y retrouver les aspects observés du haut du Art Aïach, et les 
sommets qui me sont familiers. Dans l'Est, par delà la plaine 
immense où coule la Mlouya, on distingue très nettement, vers 
la Dahra, quatre lignes de hauteurs, échelonnées du Nord au 
Sud. La plus septentrionale, qui est la plus élevée, supporte une 
table de forme très particulièrement régulière. 

Vers le Nord je reconnais les monts des Béni Mguild, des 
AU loussi, des Béni Onaraïn, et le Bon Iblan dont la cime arron- 
die, toute blanche, se dresse au-dessus des crêtes hérissées 
de cèdres. Même je crois deviner, à l'aide de ma lunette trié- 
drique, dans la transparence laiteuse 'de l'air, l'arête tranchante 
du Djebel Ouarirth dont plus de 200 kilomètres nous séparent! 

Nos nouveaux guides nous font abreuver nos bêtes à un redit 
voisin, puis ils nous conduisent au milieu de leurs douars, au 
fond d'une cuvette à laquelle on donne le nom de Mejmoua 
Ait Ali on Brahim. 



64 AU CŒT II DE LATLAS 

L'insécurité de ce campement est grande. Cette aggloméra- 
tion de tous les troupeaux d'une tribu est faite pour tenter 
les pillards. Un rezzou heureux pourrait enlever d'un coup de 
main des milliers de moutons et de chèvres, des centaines de 
mules, dnnes, de chevaux. Je retrouve ce soir, parmi ces tribus 
pastorales, les impressions vécues dans les grands douars des 
Beraùer, au milieu des forets des Béni Mcjuild. Le calme de 
cette soirée splendide est troublé par la rentrée des troupeaux 
innombrables soulevant un nuage de poussière. Parmi les cla- 
meurs des bergers, les femmes s'empressent à traire les chèvres 
et les brebis. Ensuite c'est le retour des mules ; puis celui des 
chameaux dont la marche est plus lente, la conduite plus diffi- 
cile ; enfin paraissent les cavaliers, tète-nue, le burnous tombant 
à la cheville, le fusil en travers de l'arçon, resserrant patiem- 
ment le cercle immense de leur retraite concentrique. Les grands 
feux s'allument, emplissent le camp de clartés soudaines, et 
de senteurs aromatiques. La nuit vient, la rumeur du camp 
s'apaise, les douars s'endorment. C'est l'heure où, sous notre 
outaq hermétiquement close, commence la veillée laborieuse ; 
Zenagui transcrit ses notes, et fait ses observations météorologi- 
ques ; Boulifa surveille la chaudière de son hypsomètre, classe 
nos récoltes géologiques et botaniques, pendant que je braque 
lunette et sextant vers les étoiles, que je mets au net mes itiné- 
raires, et que j'écris le journal de notre route... 

Il faut avoir vécu cette vie nomade pour en comprendre le 
charme, pour savoir quelles compensations aux misères quoti- 
diennes on peut trouver dans la splendeur du décor où Ion 
lutte, dans la grandeur du but que Ton poursuit... 



$7 janvier 

Nous étions partis ce matin pour faire une longue étape. 
A peine étions-nous engagés dans le col de Tounfit que force 
nous fut de nous arrêter. La bourgade de Tonnfit, capitale des 
AU Yahia, devait nous vendre de l'orge et nous fournir une 
escorte. Elle s'y refuse pour aujourd'hui, réclamant l'honneur 



DE L'OUED MLOUYA A l'oUKL) DBA 65 

de nous héberger, et remet à domain la fourniture de fourrage 
et do guides que nous requérions. 

ïl n'y a qu'à s'incliner. En Bled es-Siba le voyageur est le 
jouet de tous les caprices ; plus l'ait patience que force ni diplo- 
matie. Séjourner est une perte de temps, un danger, une 
dépense inutile ; mais passer outre serait folie... Nous séjour- 
nerons donc. 

Tounfit est une petite ville d'une cinquantaine de feux, per- 
chée sur le dos d'un monticule. La partie supérieure est occu- 
pée par deux tirremts d'aspect important. 

Toutes les constructions sont en pisé grisâtre. Les maisons 
n'ont pas de cour intérieure, niais elles ont deux et quelquefois 
trois étages, des fenêtres qui regardent la campagne, des toits 
plats. La mosquée porte un minaret carré assez bien décoré, et 
qui n'est pas dénué d'élégance. 

L'oued qui arrose cette vallée et s'attarde dans ces champs de 
terre grise, s'en échappe par des gorges abruptes où poussent 
quelques arrars clair-semés. 

Des groupes de maisons isolées s'élèvent dans la plaine. On 
nous fait camper près de l'un d'eux, auquel échoit le tour 
d'hospitalité. L'accueil qui nous est fait est peu enthousiaste, 
et justifie les appréhensions de nos serviteurs que les Ait Yahia 
terrorisent. On nous prend, parait-il, pour des émissaires du 
maghzen, et beaucoup de nos hôtes voudraient venger sur nous 
les vieilles rancunes et les griefs qu'ils ont contre le gouverne- 
ment chérifien. 

Comme si ces soucis extérieurs ne suffisaient pas à rendre 
notre situation précaire, nos hommes se battent. Leurs querelles 
intestines mettent, à chaque instant, nos existences et notre œu- 
vre en péril. Tantôt ils parlent de déserter, tantôt ils viennent 
me demander la permission d'égorger les cheurfa et leurs gens. 
Mouley el-Hassen ne veut plus continuer le voyage dans de 
pareilles conditions d'insécurité ; il parle de faire massacrer 
notre personnel par nos hôtes, et de continuer la route avec 
une escorte de chleuh. 

Mouley Abd Allah est venu, à la nuit tombée, me demander 
de lui prêter mon revolver pour qu'il puisse brûler la cervelle de 

5 



()() 



AU COKUR DK L ATLAS 



L'un de mes Draoua pendant L'étape de demain... Enfin j'ai reçu 
de ce même Draoui une déclaration grave : quatre de ses compa* 
triotes, habitants de Ttsitil comme lui, et qui vivaient avec Lui 
à Mogador, ont reçu La confidence de nos projets. Ces hommes 
connaissent noire intention de revenir par Le bassin de Y oued 
Dra. Ils ont dû quitter Mogadot pour retourner chez eux très 
peu de jours après noire départ ; nous courons chance de les 
trouver sur notre chemin. 

— Quelle attitude auraient-ils en cas de rencontre? 

— Mauvaise, répond sans hésiter Ahmed, ils nous pilleront 
et te tueront ! 

Ceci modifie mon programme. Bien entendu nous éviterons 
Tisint et toute la région qui horde le cours moyen de Y oued Dra. 
Nous allons revenir jusqu'à Y oued Ùadès, c'est-à-dire jusqu'à 
Y oued Dra supérieur, en longeant les pentes Sud de Y Atlas 
comme nous en avons longé les pentes Nord. En atteignant 
le Dadès je disloquerai ma caravane qui, décidément, est trop 
lourde pour ces régions pauvres et dont les éléments sont trop 
inconciliables. 

Boulifa gagnera Merrakech avec un des cheurfa, Mouley Abd 
Allah ; il emmènera nos Draoua turbulents et indiscrets ; il 
emportera la moisson de la première partie de notre voyage, nos 
documents de toute espèce, que j'ai hâte de mettre en lieu sûr ; 
enfin, et surtout, il portera de nos nouvelles à tous ceux, parents 
et amis, dont nous devinons l'affectueuse angoisse. Depuis notre 
départ il nous a été impossible de faire parvenir une seule 
lettre, et nous n'avons reçu aucune nouvelle du monde exté- 
rieur. L'isolement est la rançon des belles émotions de cette 
vie intense qui absorbe l'esprit et fatigue le corps, mais laisse le 
cœur anxieux et vide... 

$ 8 janvier 

A peine avions-nous arraché les premiers piquets de nos ten- 
tes qu'une délégation des notables de Tounfit est venue nous 
prier de surseoir. Le cheikh du village es! absent; la plupart 
des cavaliers sont an ma relié du samedi ; personnelle peut nous 



Page 66 bii 



Planche XXIV 



$*rr?-~ 






4 



Kig. 47. — Tagoudit (Aït Yahia). — Groupe d'habitants (page 68). 




Pig.i.48. - Tagoudil. - Femmes Aït Yahia (page 68). 



de l'oued mlouya a i/oi KD i>rv ()7 

accompagner. On voudrail aussi nous exempter de la taxe d'une 
peseta par bête que Les A ït Yahia prélèvenl sur les caravanes 
qui franchissent Le col. Il faut pour cela que La djemâa, L'assem- 
blée des notables, se réunisse. Pour toutes ces raisons, pour 
d'autres encore, que l'on ne nous dit pas, Yamrar, le chef de La 
fraction qui nous Liéberge, nous prie de venir prendre chez lui 
le berkoukes et le thé qui constituent la collation matinale. 

Quelle différence entre cel intérieur misérable, enfumé, cras- 
seux et la confortable demeure de notre hôte (YAferdal Lasalle 
commune est sombre et encombrée, on y heurte les tas de bois 
écroulés, les outils, les armes. D'énormes coures cadenassés 
sont rangés le long du mur. 

L'accueil de l'amrar est cordial. Il s'excuse de sa pauvreté, 
et nous prévient ([lie nous pénétrons dans un pays de mécréants, 
gens sans foi ni lois, qui seront insensibles à la faveur de notre 
visite, et pour qui un étranger, fût-il le plus saint des marabouts, 
n'est qu'un prétexte à exploitation. Le col de Tounfit est assez 
fréquenté, les qçour qui le peuplent sont des nzala où l'on ne 
trouve à se procurer de Forge et des zettat qu'à des prix exor- 
bitants. 

Après une heure de pourparlers les gens de Tounfit nous 
fournissent enfin deux guides, et nous nous mettons en route en 
remonta ut le val à'Ardouz, parallèle à la direction générale 
de la chaîne. Puis nous gravissons le flanc Sud de cette vallée 
pour passer dans celle de YasdfThoura, torrent clair et bruyant 
dont nous remontons le lit tortueux, pénétrant ainsi entre Viril 
Habbari, qui termine le massif du Djebel Maasker, et le Art 
nggoni, dernier contrefort du Djebel Aïachi. 

Nous marchions paisiblement dans ces gorges sauvages, boi- 
sées de chênes et de arrars, quand, au coude d'un couloir étran- 
glé, deux jeunes brigands se sont avisés de nous couper la 
route. J'étais en tète, j'ai vu tout à coup deux longs canons de 
fusils s'abattre à trente pas de nous... 

Notre zettat a relevé d'un beau geste son kheidouz dans 

lequel il était frileusement engoncé, et a enlevé son cheval au 

galop, en piquant droit, et très crânement, sur nos agresseurs. 

Quelles objurgations, quelles invectives a-t-il proférées, je 



08 Al COEUB DE L'ATLAS 

L'ignore, toujours est-il que L'apparition de nos armes, hâti- 
vement exhibées hors de leurs étuis, a du ajouter beaucoup de 
poids à sa glose, car les jeunes mécréants se sont précipités, 
repentants et confus, pour baiser les mains de ces passants qu'ils 
prétendaient piller. 

La fin de L'étape est monotone. Nous sommes dominés de par- 
tout. De très beaux chênes vêtent les paroisdes montagnes (Tune 
frondaison sombre. Les cèdres boisent les régions supérieu- 
res ; ils paraissent malades, leurs troncs desséchés encombrent 
les ravins, hérissent les sommets, couchés comme des épaves, 
ou dressés comme des gibets. 

Tag audit, notre gîte, est située dans une vallée qui sépare la 
chaîne traversée aujourd'hui d'une deuxième chaîne que nous 
traverserons demain. Notre amrar avait dit vrai, les gens de la 
montagne sont inhospitaliers et intéressés. On nous relègue dans 
une maison vide en nous recommandant de nous y barricader, 
et l'on nous xend, à des prix exorbitants, les provisions dont 
nous avons besoin. Un vieux chérif, qui s'est tixé dans ce lieu 
perdu, s'installe indiscrètement au milieu de nous, et passe une 
partie de la nuit à nous confier ses doléances : « Les gens de 
Tagoudit, nous dit-il, sont des brigands ; ils n'ont pas plus de 
religion que les singes !... 



"29 j 



anvier 



Départ laborieux, comme à chaque fois que l'on gîte sous un 
toit. Quand on arrive, fatigué, affamé, l'offre d'une maison 
parait une aubaine : pas de tentes à planter, pas de garde de 
nuit, plus de craintes des fauves, des voleurs, du froid, de la 
neige... A peine est-on installé, les inconvénients apparaissent : 
obscurité complète, vermine, saleté, enfumage ou froid, selon 
que Ton ferme ou que l'on ouvre l'unique porte par où pénètrent 
l'air et la lumière, par où s'échappe la fumée. 

Nous l'avons éprouvé ce matin ; il nous a fallu plus de deux 
heures pour mettre notre caravane en marche. I^es gens de Tagou- 
dit n'ont rien fait pour faciliter notre exode. Apparemment ils 
nous tiennent pour des marchands, car ils sont venus vingt 



Page 68 bit 



Hanche XXV 




' " " '• ' ' "• . 



Fi-. 49. - Col de ïounfit. - Village des Ait Hattab (Ail Haddidou) (page 70). 




Fig. 50. - Gorges de l'Oued Msaf ^OikmI Ziz, (page 69). 



DE [/oi ED HLOUYA A l/oUED DRA 69 

fois nous prier de leur vendre le contenu de nos caisses. Après 
force pourparlers on nous laisse partir, moyennant une taxe de 
7,") centimes par bête, et L'on nous fournit un zettat. 

Deux routes franchissent la deuxième chaîne : lune courte 
niais rude ; l'autre longue, niais plus facile. Nous avons opté 
pour la seconde; bien nous en prit, car elle constituait déjà le 
maximum d'effort dont notre détestable personnel et nos mules 
fatiguées fussent capables. 

On quitte dès le départ VAssif Thoura, qui coule entre la pre- 
mière et la deuxième chaîne, pour traverser cette deuxième 
chaîne en remontant YAssifTimelguin. Une ruine, perchée sur 
une flèche rocheuse presque inaccessible, commande le défilé. 
(V est une construction en dalles de schistes superposées sans 
ciment, ou maçonnées avec de l'argile. Les murs en parais- 
sent peu épais, on y voit des portes, des fenêtres, des poutres 
de bois. Ces ruines, que les habitants désignent du nom de Irrera 
Iroitmin, les forteresses des Roumis, passent pour avoir été 
éclitiées et habitées par les chrétiens qui peuplèrent le Maroc 
avant la conquête islamique. Les Regraga, et les premiers apô- 
tres musulmans, les détruisirent, mais les Roumis subtils avaient 
caché leurs trésors dans des grottes, des cavernes et des silos, 
où ils dorment, ignorés des musulmans et gardés par des 
génies jaloux. Il nous arrivera maintes fois de rencontrer des 
ruines semblables ; chaque fois la même légende nous sera 
contée, avec quelques variantes sans importance. 

La deuxième chaîne, dont nous gravissons et dévallons les 
flancs escarpés, culmine, au Art Tafe lie n t que nous franchissons 
avec beaucoup de peine par une faille à demi comblée de neige. 
Nous avons alors devant nous une troisième chaîne, dont l'élé- 
ment principal porte le nom de Art Aberdouz. 

Nous en longeons le pied en suivant le lit de VAssif Msaf que 
l'on nous donne pour la branche principale de Y oued Ziz. Nous 
sommes donc désormais dans le bassin saharien du Tafilelt. 

L'oued Msaf, de même que tous les cours d'eau nés entre ces 
chaînes du Haut-Atlas, a dû se frayer une issue à travers les 
roches friables qui forment l'ossature du terrain. Ces gorges 
sont admirables ; par endroits deux cavaliers s'y croiseraient 



70 AU CŒUR DE I, ATLAS 

avec peine ; les parois se rejoignent jusqu'à se toucher, et 
les entassements de roches éboulées dessinent des voûtes géan- 
tes aux arches cyclopéennes. En sortant de ce couloir le torrent 
s'assagit, s'étale, il Irrigue des champs exhaussés en terrasses 
dont les terres sont retenues par de petits murs en pierres ren- 
forcés avec des troncs d'arbres. Ce sont les cultures des Au Ali 
ou Qussou, elles s'étendent autour d'un village d'une trentaine 
de maisons d'aspect assez misérable. Puis la vallée se resserre a 
nouveau, et Y oued Msaf, s'ouvra nt un chemin dans un contrefort 
de la chaîne principale, à travers des gorges moins importantes 
que les précédentes, nous conduit au village des AU Hattab, 
fraction de la tribu des Ait Hadiddou dont les maisons étagées 
sont surmontées (Tune tour effilée, très délabrée, qui en cou- 
ronne harmonieusement la silhouette. 

30 janvier 

Gomme chaque matin, depuis que nous sommes dans la mon- 
tagne, nous perdons deux heures à négocier le tarif du passage. 
Pour aujourd'hui nous paierons une peseta par bête de somme 
ou de selle, prix exorbitant, si Ton songe qu'à ce taux une cara- 
vane de vingt animaux versera 200 pesetas pour dix étapes. Ce 
qui, avec la nourriture, la solde du personnel et les frais por- 
tera à plus de 500 pesetas le prix de dix journées de route... 

Nous descendons encore, pendant une heure environ, la vallée 
où coule Y oued Msaf, puis nous escaladons le Djebel Aberdouz. 
De sa crête on domine, et l'on comprend toute cette région du 
Haut-Atlas. Trois chaînes parallèles, continues, orientées à peu 
près O.S.O.-E.N.E., séparées par d'étroites vallées, consti- 
tuent les lignes principales du paysage. La plus septentrio- 
nale porte le Djebel Maasker,, le Iril Abbari, le An Aïach 
(que Ton désigne ici du nom de Adrar Ali). La chaîne centrale 
porte, de l'Ouest à l'Est, le Ari Aqdar, le Ari Aberdouz, 
puis, au delà de la trouée de Voued Msaf, au col&e Sidi Hamza, 
le Assumer n'Ilerman (la pente des chameaux) ; la crête se 
poursuit ensuite, extrêmement dentelée, portant encore deux 
éléments saillants qui semblent importants, 




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DE L'OUED MLOUYA A l/ui T.h DRA 71 

L'oued Msaf coule entre ces deux premières chaînes. 

La chaîne la plus méridionale, à travers Laquelle il va nous 
falloir trouver un passage, porte, de l'Ouest à l'Est, le Ari Tafer- 
rent^ le Ari Arguioun, le Ari [rguei, et se prolonge par une suite 
de pics bizarrement découpés que l'on désigne du nom général 
de Djebel Ait Izdeg (on prononce ici : Ait Izdï). 

Il m'a semblé qu'après la trouée de Y oued Ziz cette chaîne 
s'écartait notablement de l'orientation générale Ë.N.E. et 
divergeait vers l'Est. 

Entre la deuxième et la troisième chaîne, au fond du ravin 
dans lequel nous allons descendre, coule un ruisseau qui porte 
d'abord le nom à'Assif Açellafen (Ousellafen). Il franchit sous 
ce nom le Ari Arguioun aux gorges de Taqqa Ouanefres. 

On nous apprend qu'il se réunit à Y oued Msaf en un point 
nommé Tamedoust, ou Tamagourt, situé non loin d'ici, entre les 
tribus à! Aït Hadiddou et à 1 AU Izdeg. Ces deux cours d'eau for- 
ment Y oued Ziz qui traverse ensuite les territoires à' Ait Izdeg, 
de Medderra, d' Ait Atta où il arrose Retbat et Tizimi, puis pénè- 
tre au Ta fi le It à Si fa. 

Un peu plus loin nous atteignons Y oued Taria (1), venu de 
Outaïda chez les Ait Hadiddou. Il reçoit k Amougger, chez les 
AU Merrdd, un affluent venu de Tasraft avec lequel il forme 
Youed Reris. 

Enfin cet oued Reris recevra à Tasmoumt, sur le territoire des 
Ait Atta, le tribut de Youed Thodra-Ferkla dont la source est à 
Tamtettoucht, non loin de Tasraft. 

Telle est, d'après les indigènes, la genèse de ce bassin saha- 
rien du Tafdelt. 

La face Nord de toutes ces montagnes est entièrement couverte 
de neige ; la face Sud n'en porte qu'au-dessus d'une ligne tra- 
cée avec la régularité d'une courbe de nivellement. 

Sur ce chaos montagneux âpre et désolé plane un morne 
silence que trouble seul le crissement perçant des aigles gris. 

La descente du Ari Aberdouz s'effectue par des lacets très roi- 
ci es qui nous conduisent au lit de YAssif Açellafen creusé entre 

(1) Voir Renseignements. 



r& AU CŒUR DE L ATLAS 

deux falaises. Deux villages se son! construits le long de ce 
gave, et en utilisent 1rs eaux : Tabrijjat, et, deux kilomètres 
plus 1ms, Taribant où nous campons. 

31 janvier 

Nuit agitée. Nous avons été réveillés en sursaut par des coups 
de feu... Nos hommes de garde se sont crus attaqués, ils ont vu 
des gens s'approcher de nos tentes et ont simultanément crié et 
tiré. J'eusse douté de cette histoire si, une heure plus tard, une 
grêle de pierres n'avait été lancée contre nos tentes. Il a donc 
fallu faire des rondes et se tenir sur la défensive. Cet incident 
fâcheux m'est une preuve nouvelle de l'absence de sang-froid de 
nos hommes. Je n'ai pas plus de confiance enleur courage qu'en 
leur dévouement. Puissions-nous n'avoir pas à les éprouver... 

La matinée s'est ressentie de cet incident. On nous a traités 
non pas en hôtes mais en ennemis. Ce n'est plus un droit de pas- 
sage que l'on exige de nous, c'est une rançon. Il a fallu payer 
5 pesetas par hête ! Les Ait Hadiddou répondent à nos récrimina- 
tions que les Ait Izdeg coupent les routes, et qu'il nous faut au 
moins 30 hommes d'escorte pour pouvoir tenter le passage. La 
composition de cette escorte montre assez la fausseté de leur 
prétexte : on nous fait accompagner par des enfants porteurs 
d'un arsenal de dérisoires fusils hors d'usage ou de bâtons. L'on 
se met en route, pourtant, avec un luxe puéril de démonstrations 
et de clameurs guerrières, qui attestent une bien piètre estime de 
la bravoure des Ait Izdeg ou une bien haute opinion de notre 
naïveté. Par bonheur les Ait Izdeg sont occupés ailleurs, et l'ex- 
hibition de nos armes contient notre escorte dans son rôle. La 
route se déroule sans incidents. La brèche de Taqqa Ouanefres, 
entrevue hier, où nous franchissons la troisième chaîne, estime 
de ces belles gorges de Y Atlas que nous avons plusieurs fois 
décrites. Le lit du torrent y sert de chemin, les lauriers-rose 
l'encombrent, deux murailles rocheuses de 300 à iOO mètres 
de hauteur l'encadrent et l'enserrent. Puis ce couloir géant s'épa- 
nouit en une large vallée où l'oued se partage en cinq ou six 
ruisseaux qui vont, diminuant de largeur et d'allure, jusqu'à 



DE l/oiJED MtOUYA V l'0UED DRA 7tf 

nôtre ])lus qu'un chapelet de flaques saumâtres, puis à disparaî- 
tre, absorbés par In terre assoiffée. 

Et nous voici parvenus dans une région très différente, tran- 
sition entre la montagne, que nous allons quitter et le désert que 
l'on ne voit pas encore, niais que déjà Ton devine. Le sol devient 
plat et fauve, il forme une croûte dure où les moindres cours 
d'eau se sont creusés des lits profonds et escarpés. Devant nous 
s'étend une plaine, au delà se dressent des collines plates sans 
végétation, sans autre beauté que la coloration rose dont les 
vêt le soleil couchant. Un ravin traverse la plaine, c'est Voued 
Taria. Cinq qçour, cinq groupes de maisons, jeu bordent les 
rives, et cette agglomération porte le nom de Zaouia Sidi Moham- 
med ou Ious.se f. 

Le premier qçar qui se trouve sur notre route nous donne 
l'hospitalité. Une simple enceinte en murs de terre, percée d'un 
large porche, en constitue tout l'appareil. Au premier aspect on 
croirait pénétrer à l'intérieur d'un caravansérail du Sud algérien. 
L'hôte de ce bâtiment, un pauvre chérif derqaoui, à demi fou, 
s'est contenté d'accoter deux masures en pisé au chambranle du 
porche. C'est là qu'il loge, avec ses deux femmes et ses six 
enfants, vivant d'un peu de farine d'orge et de l'eau d'un puits. 
Pendant que nous plantons nos tentes, dont les piquets se bri- 
sent sur la croûte dure de ce sol ingrat, le pauvre homme s'ap- 
proche de Moule y el-Hassen et lui confie piteusement que sa 
misère est grande et qu'il ne peut rien nous fournir. Nos mules 
maigrissent à vue d'œil ; nos hommes s'irritent. On nous annonce 
(pie le Sud souffre (Lune famine affreuse, que les Ait Merrad (t), 
chez qui nous pénétrons demain, nous attendent le fusil au 
poing... 

Comme il faut passer quand même, et inspirer, sinon du cou- 
rage, au moins une crainte salutaire à nos hommes, nous inven- 
tons, nous aussi, une légende : lesAïtlzdeg se réunissent der- 
rière nous, et vont nous donner la chasse, il n'est de salut que 
dans la fuite en avant !... 

(1) Voir Renseignements . 



74 AU COEUR DE i/ATLAS 



jor février 

Départ à dix heures. Notre personnel a hâte de détaler; notre 
hôte ae peut nous donner que sa bénédiction ; jamais mise en 
route ae fut si preste, si simple Deux zettats, recrutés à grand 
peine, nous guideront, pour Le prix de 15 pesetas chacun. 

L'oued Tarin, dont nous suivons Le lit, coule au fond d'un 
véritable canon dont les parois abruptes, hautes de 100 à 300 
mètres, sont formées de dalles empilées horizontalement. Le 
fond n'a pas plus de 200 mètres de large. La rivière y serpente 
parmi de petits champs encadrés de digues. Les lauriers-rose et 
les tamaris, les peupliers, les noyers, les abricotiers, et même, un 
peu plus bas que la zaouia, les palmiers, font de ce couloir un 
long' et délicieux verger. Les villages sont curieusement accro- 
chés à mi-falaise, sur les marches géantes que, par endroits, 
forment les assises calcaires, et la route quitte parfois le fond 
de la vallée pour grimper en corniche. 

La zaouia de Sidi Mohammed ou lotisse f est composée de cinq 
qçour : deux sont habités par des cheurfa des Oulad Amer, 
trois par des haratin. Nous défilons devant eux, puis nous pas 
sons au pied d'autres villages appartenant aux Ait Merrad. 

Les parois de la falaise portent aussi des traces de ruines ; 
on nous montre même une sorte de conte en corniche qui est 
désignée sous le nom de Triq eti-Nçara (Route des Chrétiens). A 
hauteur des ruines de Tazert la vallée se rétrécit en gorges sau- 
vages nommées Aqqa riOuaouna nlmider. 

Le sultan Mouley el-llassen traversa ces régions, il soumit les 
Ait Merrad, et démolit à coups de canons quelques villages 
récalcitrants. Cette campagne a laissé de profonds souvenirs 
dans la mémoire des habitants. On nous en conte les phases 
avec force détails ; les emplacements des pièces sont demeurés 
sacrés; les maisons portent encore les traces des obus impériaux. 
Les AU Merrad se vantent, d'ailleurs, d'avoir victorieusement 
résisté au Sultan ; leur soumission fut partielle, et les qaïds nom- 
més par le maghzen furent déposés ou massacrés dès le lende- 
main de l'évacuation de leur territoire. 



DE l/oUED MLOUYA A l'oUED DRA 75 

Les gens d'ici sont très différents de ceux de la montagne. Ils 
sont plus civilisés, mieux vêtus, mieux armés, plus riches aussi 
et plus lettrés. L'Arabe est partout compris, et des relations com- 
merciales suivies sont entretenues avec Le Tafileit qui est Le cen- 
tre d'attraction de ce versant oriental du Haut-Atlas. Les femmes 
sent presque gracieuses, sinon jolies. Leur coiffure laisse voir 
la nuque; elles sont vêtues de toile bleue qui sied à leur teint 
bronzé. Leurs hendiras à fond rouge remplacent agréablement 
les hendiras noires rayées de blanc des Ait Hadiddou. Les mai- 
sons aussi révèlent un souci d'élégance dont nous étions désha- 
bitués. Les tourelles crénelées, portant aux angles des poteries 
rondes, surmontent les murailles de pisé gris, percées de meur- 
trières en trèfles, et décorées de croisillons. 

Un peu avant la fin des gorges nous passons entre deux vil- 
lages que sépare une palmeraie : à gauche Meifraii, à droite 
Imider ; puis nous débouclions en plaine. Un gros bourg garde 
l'issue de la vallée, c'est Semgat (1), où nous campons. 

S février 

Les montagnards nous pillaient, les gens de la plaine nous 
exploitent. La soirée d'hier nous coûte plus de cent francs. De 
plus en plus la méfiance des habitants grandit. On raconte par- 
tout <pie le col de Tizi n'Telrount, la voie officielle, étant coupé 
par les AU Izdeg le Sultan fait passer par le Tizi Tindouf 
un convoi d'argent destiné à Mouley er-Rechid, gouverneur du 
Tafileit ; et ce convoi c'est le nôtre... Nous avons beau ouvrir 
nos cantines à tous les curieux, leur en étaler le contenu pour 
prouver que nous ne portons ni argent ni munitions, la légende 
persiste, plus forte que la réalité, et nous payons cher notre 
faux renom de richesse. 

Ce matin le fils de l'un des qaïds nommés par Mouley el- 
llassen nous a arrachés, presque de force, à la rapacité des 
-eus de Semgat. A peine étions-nous à quelques kilomètres de 

(\) Voir Renseignements. 



76 ai coeur m: l'atlas 

notre point de départ, que notre guide, envers qui nous nous 
confondions en remerciements, nous lit comprendre que s'il 
nous avait délivré de La foule qui nous assiégeait c'était avec 
L'espoir que nous saurions lui en témoigner généreusement 
notre gratitude. 

La route commence par suivre la vallée <le Youed Taria le 
Long duquel se pressent les qçour des AU Mhamd, des AU bon 
Izzem, de Meloudn, tous construits en pisé gris et sur le même 
modèle. Nous nous dirigeons ensuite vers les hauteurs qui fer- 
ment notre horizon, et (pie Ton désigne sous le nom. à 1 Ariel- 
Khla (Ari ou Khla) et nous les franchissons au col (YAmsed, plus 
large et moins sauvage ([ne les précédents. La rivière prend ici 
le nom d'oued Reris ; elle reçoit, à la sortie du col, le tribu 
dune belle source ombragée par un bouquet de palmier ; la 
légende veut que Mouley el-Hassen s'y soit désaltéré. On entre 
alors dans la palmeraie (YAmsed, gros bourg d'une centaine de 
maisons, assez fièrement campé sur un socle rocheux ; puis, 
laissant la rivière faire un crochet dans l'Est, nous coupons à 
travers la passe de Taqqat Aïssa ou Rahoit pour gagner les 
trois qçour de Tadiroust (I) et ftAgoudir entre lesquels nous 
plantons notre camp. 

S février 

Notre guide terrorise mes compagnons et mes serviteurs. Sa 
curiosité indiscrète leur parait l'indice de ses soupçons. Tous se 
figurent qu'il nous conduit à un guet-apens. Le voisinage du 
Tafilelt effraye nos cheurfa, attire notre escorte : chaque jour 
la marche devient plus difficile... 

Il ne faut pas moins (Lune heure pour sortir de la palmeraie 
de Tadiroust. Les berges, celles de gauche surtout, forment un 
jardin continu où s'égrennent des qçour, tous analogues, ayant 
des apparences de forteresses, d'élégants remparts flanqués de 
tours curieusement ajourées, percés de portes monumentales. 
Tout y respire la prospérité : les hommes portent le burnous de 

(1) Voir Renseignements. 




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dk l'oued mlouya a l'ouëd dra 77 

drap bleu des citadins et le Long pantalon de toile bleue des mon- 
tagnards ; ils sont armésde l'usils grasou de inoukhalas incrustées 
d'ivoire et frétées de bagues en argenl ciselé. Les femmes sont 
pins élégantes aussi, plus jolies et plus coquettes que celles 
de nos précédentes étapes. 

La plaine do Hadeb où nous pénétrons ensuite est affreuse. 
Le sol en est dur et jonché de pierres roulantes. Vers l'Est rien 
n'en rompt la monotonie ; elle est limitée par un bourrelet de 
hauteurs rondes qui sont les collines de Y oued Releb, der- 
rière Lesquelles coule Y oued Ziz. L'oued Reris tourne à angle 
droit dans cette plaine et se dirige, lui aussi, vers l'Est, vers 
Y oued Ziz. 

Devant nous, au Sud, se dresse une nouvelle chaîne qui barre 
tout l'horizon : c'est le Djebel Çarro prolongement de Y Anti- 
Atlas. A ses pieds coule Y oued Ferkla. 

Avant que nous quittions Youed Reris on nous montre un 
ancien aqueduc qui fut construit du temps de Moùley el-Hassen 
pour irriguer les jardins des qçour de Arrarad et de M eg g amen, 
puis nos guides nous font presser follement l'allure dans la tra- 
versée de la triste plaine à' Hadeb (la bossue) à qui les monts 
roses de Y Atlas et les collines bleues du Çarro font un cadre 
d'une émouvante beauté. 

La vallée de l'oued Ferkla est de tous points identique à la 
vallée de Youed Ziz, à la vallée de Youed Reris, et certainement 
aussi à celles du Dadès et du Dra. Ces longs rubans de verdure, 
avec leurs chapelets de qçour, endorment le topographe qui 
peut les dessiner d'un trait, et lassent le statisticien auquel cha- 
que informateur donne des noms nouveaux, des détails supplé- 
mentaires. Nous abordons la palmeraie de Youed Ferkla à la 
zaonia de Sidi el-Haouari, l'un des centres les plus vénérés des 
Derqaoua, où résida Sidi el-Haouari, tils et successeur du 
grand marabout Sid el-Arbi. 

Très humblement nous sollicitons l'honneur de planter nos 
tentes à l'intérieur de la zaouia. On nous accorde généreuse- 
ment cette faveur. Mais, surabondance de grâce tout à fait 
imprévue, la cour intérieure est un fumier !... 



78 AU CŒUR DE i/ATLAS 

5 février 

Nous avons séjourné hier. Il fallait diviser notre matériel, 
car je coupe, demain, ma caravane en deux : une moitié rentre à 
Merrakech, L'autre m'accompagne dans L'exploration du bassin 
de Voued Dra. Boulifa, dont les travaux de Linguistique berbère 
s'accommodent mal de cette vie nomade, prendra le commande- 
ment de la fraction qui rentre [1 emmènera Mouloy Abd Allah, 
ce vieux guerrier, actif et vorace, dont l'excessive énergie et le 
bel appétit ont eu le don d'exaspérer tout le inonde. Son beau- 
fils l'accompagne, et je n'ai pas de regrets de perdre cet inutile 
et fragile éphèbe, auquel il fallait des soins de sultane. Je débar- 
que encore nies deux Draoua, les fortes tètes de mon personnel, 
qui, décidément, ont le couteau trop prompt et le verbe trop 
insolent. À ces deux-là je confie les autres avec des recomman- 
dations confidentielles et flatteuses ; aux autres je confie ceux-ci 
avec les mêmes formes confidentielles et courtoises. Je nie 
débarrasse, par cette même occasion, de tout ce qui est encom- 
brant, inutile, fatigué : cantines, munitions, armes, tentes, ani- 
maux. Enfin je remets à Boulifa ce que nous avons de plus pré- 
cieux : les documents, collections, photographies, itinéraires, 
observations astronomiques et météorologiques, de la première 
pai'tie de notre voyage. 

J'éprouve, à ces préparatifs, l'inquiétude anxieuse du mois- 
sonneur, dont un proverbe berbère dit qu'il songe sans cesse 
« combien il y a loin du champ au silo, de la gerbe au pain ! » 

Quant à nous, déchus de notre splendeur, nous quittons les 
rôles magnifiques que nous avons tenus jusqu'ici. Le fils du 
cheikh Ma 1-Aïnin redevient un infime chérif des Oulad beç- 
Çbaa ; Zenagui n'est plus qu'un modeste feqih, je tombe au rang 
de simple muletier... Nous sommes désormais de pauvres com- 
merçants, marchands sans marchandises, courant les marchés 
eu quèfe de commandes, jouant par surcroit les emplois de 
médecins, de charlatans, de cheurfa, ayant à notre arc deux 
cordes l'une pour les gens intéressés, L'autre pour les crédules. 

Toute la soirée, toute la nuit, et ce matin dès avant l'aube, les 



Page "8 bis 



Planche XXIX 




Fig. 57. — L'Oued Taria (OuedReris).— Cultures et jardins dés AH Merrad(page74). 




Fig.58. — Vallée de l'Oued Taria. — La zaouia de Sidi Mohammed on loussef 

(page U). 



DE 



«il lli ML01 ï A A l/ni II» DRA 79 



Derqaoua ont prié, hurlé, râlé, chanté... Vers minuit, un chœur 
de femmes s'est mis A entonner à l'unisson le « La illa Lia 

Allah ! » 

Faut-il admirer ou déplorer que le mysticisme puisse attein- 
dre de tels excès? C'est selon les résultais auxquels il conduit... 
Os résultats, pour nos hôtes, sont l'intolérance et, surtout, 
l'abrutissement. Mais je dois à la vérité d'ajouter que la pure 
doctrine du cheikh derqaoui, affranchie des exagérations et des 
superstitions de ses disciples, n'enseigne <[ue l'abnégation, le 
détachement des biens de ce monde. Elle proue une merveil- 
leuse fusion de l'être humain en Dieu, de la créature en son 
créateur, et donne à ceux de ses fokhras qui parviennent au 
degré supérieur de la confrérie, avec l'insouciance desjoieset des 
misères temporelles, une paradisiaque extase, une immarces- 
sihle félicité. 

Ainsi pensent les adeptes des classes riches et lettrées 
pour qui la mouraqqaa, cette loque sordide dont ils recouvrent 
Leurs vêtements, est un symbole d'humilité, et non la livrée de 
misère et de saleté. Pour les autres, les simples, les déshérités, 
qui constituent la majorité de la confrérie, ils s'absorbent avec 
une joie mystique dans les pratiques abrutissantes de l'ordre, et 
portent, avec une ostentation puérile la dervala rapiécée, le 
gros chapelet (tesbih), le turban vert ou blanc, et Yokkdz, le 
bâton ferré du pèlerin mendiant. 

L'hôte actuel de la zaouia est Sid Bba, gendre de Sid Ali 
Amhaouch, fils de Sidi el-Arbi el-lïaouàri, petit-fils de Sidi el- 
Aihi. Il a 25 ans à peine, il est grand, précocement ebèse, très 
noir de peau, d'une intelligence médiocre. De ses lèvres énor- 
mes ne sortent que des syllabes incompréhensibles. Son uni- 
que préoccupation est l'édification d'une qoubba qui recouvrira 
le tombeau de son père. Cette qoubba semble copiée sur celle 
de Sidi Daoudi ben Necer de T/emcen. La mosquée, située h 
gauche de la qoubba, est petite ; elle n'a guère que 8 mètres de 
long, sur mètres de large ; le toit est supporté par des colonnes 
de pise non blanchi. Le jour y pénètre par une ouverture pra- 
tiquée dans le plafond pour laisser passer le tronc d'un pal- 
mier planté au /nilieu de l'édifice. SidiBbaest flanqué d'unfqib 



80 AU CŒUR DE L'ATLAS 

hyp crite et assez Lettré, Si el-Habib ben Omar, cliérif des 
Oulad beç-Çbaa. Il nous a donné Lecture du premier chapitre 
d'un grand ouvrage auquel il consacre son talent. (Test une 
biographie de Sidi Bba. Le début est un fatras de banalités pom- 
peuses; puis vient un panégyrique éhonté, que notre hôte écoute 
avec un air de béate satisfaction. 

Pour nous étonner de son érudition le fqîh nous cite les phi- 
losophes mystiques, Les docteurs soufiques, entre lesquels ses 
prédilections vont à Ibn Ata-Allah, dont les lettrés berbères 
disent volontiers : Si le Qoran n'avait pas été révélé, les sentences 
d'Ibu Ata-Allah seraient nos prières ! 

I 11 certain désarroi nous parait régner dans la confrérie des 
Derqaoua. Sidi Ahmed ben el-Hâchem, heu el-Arbi, connu sous 
le nom de Sidi el-Arbi, mourut en 1892, à 93 ans, sans désigner 
son successeur spirituel. Car c'est le propre de cette secte que la 
k.hilafa n'y soit pas héréditaire, ni transniissible au gré du der- 
nier pontife, mais qu'elle soit conférée au plus digne par l'una- 
nimité des suffrages de ses khouan, de ses frères mystiques. Sid 
el-Arbi el-Haouari succéda à son père. Mais, désertant la zao- 
uia de Boû-Berîh, située dans les Djebala, sur le territoire de la 
tribu des Béni Zeroual, où est inhumé l'ancêtre Sidi el-Arbi, 
mort en 1823, il revint au berceau de sa famille, à la zaouia de 
Gaoïiz, dans le Medrâra, fondée par Si Ahmed el-Badaoui et que 
son père avait réorganisée. Il fonda Lui-même, dans le Ferkla, 
la zaouia dont nous sommes en ce moment les botes, qui porte 
son nom, puis il mourut sans désigner de successeur, selon la 
tradition. Depuis lors les Derqaoua du Sud marocain vivent 
dans l'incertitude. Les uns se rattachent à Sidi Bba ; d'autres 
prétendent que le véritable cheikh el-Ouerd, le chef de la con- 
frérie, est le cheikh el-Habri : ce sont les LIabria ; d'autres enfin 
affirment que la jemàa vient d'élire à Merrakech un cheikh 
nommé Sidi Mhammed ben Ali. 

Les principaux personnages, les moqaddems les plus écou- 
tés de la secte, sont présentement : Sidi Mohammed ben el- 
Arbi ben el-Haouâri, domicilié à Tizoug garni, entre Revis et 
Ferkla ; Sid el-Hadj Mohammed ez-Zemmourî, à Zemmoûr ; 
Maoula Abd el-Malek à Merrdn. Ll y a aussi des moqaddama, 





■ s 



DE L'OUED MLOUYA A L'OUEb DRA 81 

dos femmes qui exercent les fonctions de clicf de congrégation, 
telle cette Roqayya dW'fi Taddart, à qui le cheikh el-Arhi ben 
Abd Allah el-Haouâri adresse ses instructions dans une lettre 
que nous publions (l). 

Notre départ a lieu vers onze heures seulement, après d'inter- 
minables congratulations. Nous remontons la vallée de Youed 
Ferkla jusqu'à sa source, c'est-à-dire jusqu'aux deux qçour de 
Khorbrt (les Ruines) que nous atteignons en un peu plus d'une 
heure. Khorbet Jdid est un qçar de cheurfa et de merabtin ; 
Khorbel Khdim un qçar de baratin. Cette route est une promenade 
sous les palmiers. Chemin faisant nous longeons les remparts de 
Guermid, de Tiredouin, àWït Assan que peuplent des forgerons. 
L'industrie du fer est déshonorante dans presque tout le Sud du 
Maroc ; les forgerons sont des Israélites, des Haratin ou des 
Qebala, des Draoua esclaves. De nombreux tombeaux de mara- 
bouts sont épars dans la palmeraie : Sidi Boulman, Sidi Yahia 
ben Brahini, Mouley el-Hassen el-Kebir, Sidi Abd Allah, Sidi 
Guereil, et tant d'autres dont les noms m'ont échappé. La 
richesse de l'hagiographie marocaine honore surtout la piété 
et la crédulité des habitants, caries légendes que l'on colporte sur 
certains de ces santons sont loin d'être édifiantes : Sidi Boulman 
eut le pouvoir merveilleux de rendre fécondes les femmes 
stériles... il périt de la main d'un mari qui eut la curiosité 
sacrilège de vouloir assister aux rites mystérieux de ce 
miracle î 

Certaines qoubbas de ces pieux personnages ont des formes 
particulières : les unes sont coiffées d'une coupole ogivale en 
forme de tiare supportée par une colonnade ; dans d'autres 
quatre montants soutiennent une terrasse à ciel ouvert où le 
corps du saint se décompose librement, en odeur de sainteté, 
hors de la portée des chacals impies. 

Beaucoup de palmiers sont entièrement brûlés, quelques-uns 
sont à demi consumés. Ces destructions barbares constituent la 
soûle médication en usage contre un ver qui tue les arbres. La 
palmeraie n'a pas plus d'un kilomètre de largeur ; on voit, à tra- 

(1) Voir Documents. 



oZ AU CŒUR DE L ATLAS 

vers les palmes, la plaine pierreuse de Hadeb qui luit sous le 
soleil de midi. 

Chacun des qçour de Khorbet contient plus de 1.500 habi- 
tants. Le marché diAsrir qui esl lout voisin est encombré de 
monde. 

Le qçar d'Airir passe pour avoir été construit parles gens du 
magbzen ; nu fonctionnaire et quelques mo^iiaznis y tinrent gar- 
nison. L'enceinte de la bourgade esl divisée en deux parties 
dont Lune est aux juifs, l'autre aux baratin. On compte 
600 juifs et un millier de baratin. Les Israélites y vivent dans 
une sécurité relative, à la condition de se placer sous la tutelle 
de deux maîtres : un Merradi [Ait Merrad) pour l'extérieur, 
un hartani pour la vie intérieure dans le qçar. 

Le marché se tient dans le quartier juif, sur la place du niellah. 
Une foule de 2.500 à 3.000 personnes y circule. On y vend des 
bougies, du sucre, du thé, du beurre, de l'huile, des dattes, des 
grains, de la viande, à des prix sensiblement supérieurs à ceux 
des marchés de la côte. Les bestiaux, au contraire, se vendent à 
vil prix, l'herbe devient rare, la famine désole les montagnes. 
Un bœuf vaut 30 pesetas, un mouton 10. 

On nous montre dans son échoppe le tajcr Yabia, un vieil 
Israélite à barbe blanche, qui passe pour le plus riche person- 
nage de la région. Plus loin une femme juive surveille un étal 
de tabac et de kif. Cette dérogation à la règle qui interdit aux 
femmes de tenir .boutique est une tolérance intéressée. Le mari 
de cette femme s'est enfui laissant un passif considérable. Les 
créanciers obtinrent que l'abandonnée continuât son commerce ; 
elle paye ainsi les dettes de son mari, et élève ses enfants. 

Les Imaziren surveillent jalousement leurs protégés juifs 
et prélèvent un droit sur leurs opérations commerciales. Le juif 
se soustrait de son mieux à cet impôt. L'un d'eux, ayant à nous 
fournir de l'orge, prend notre commande, nous prie de l'atten- 
dre un instant, et s'en va chercher le grain dans sa maison. Il 
revient les mains vides : 

— Je vous prie d'attendre encore un moment, mon amazir est 
chez moi, il m'est impossible de sortir aucune marchandise 
devant lui... » 



Page 82 bis 



Planche XXXI 




Fig. 61. — Vallée de l'Oued Reris. — Col et source d'Amsed (page 76). 




Fig. 62. — Gorges de l'Oued Tarin (Oued Reris) (page 71), 



DE LOUED MLOUYA A LOUED DRA OO 

Il semble que Les gens d'ici soient plus hospitaliers, moins 
rapaces, que ceux de nos derniers gîtes. Gel optimisme sera 
peut-être déçu par les exigences de la dernière heure. Trop 

souvent nous avons éprouvé que la zettata du lendemain est la 
rançon des cordialités de la veille. 

6 février 

Nous entrerons, ce soir, sur le territoire de la fameuse tribu 
des AU Atla (1) ; quatre zettats nous font escorte, trois piétons 
de Fer/ila et un cavalier A ttaoui. 

Notre dédoublement doit s'opérer en vue du premier qçar de 
Thodra ; la plaine est peu sûre, et mieux vaut donner à nos 
compagnons l'appui de notre présence jusqu'aux collines de 
Testafit, où s'achève Y oued Thodra. Les oueds de cette région 
sont sujets à des défaillances singulières. Ils disparaissent sou- 
dain pour aller ressortir de terre un peu plus loin. Tel est le cas 
de Y oued Thodra qui, issu du Djebel Meqrour, au col àAhan- 
cal, coule dans la plaine, irriguant une belle et fertile palme- 
raie encombrée de qçour et de vergers, puis disparait à hauteur 
des ondulations de terrain de Testafit, après l'agadir des Ait 
Aïssa ou Brahim, pour venir sourdre par une centaine de sour- 
ces au Ras el oued, entre les collines de Ras Çtaff et les qçour 
à'el-Khorbet, sous le nom à' oued Ferkla. 

Au moment de la fonte des neiges Y oued Thodra, trop puis- 
sant, franchit parfois son gouffre de Testafit, il poursuit son cours 
à travers la plaine, dans un lit qui tout le reste de l'année n'est 
qu'un large chemin rempli de galets. Ainsi, pendant quelques 
jours chaque année, Y oued Thodra et Y oued Ferkla ne sont 
qu'une seule rivière. 

Les pentes de Testafit sont des pâturages réputés. Les Ait Atta 
les louent aux Ait Merrad. Le chih y croit haut et dru. Cette 
année 500 kheimas, 500 tentes de pasteurs, sont éparses dans 
cette plaine. Elles paient une redevance de 20 pesetas par kheima 
et par trimestre. 

(1) Voir Renseignements. 



84 AU COEUR DK L'ATLAS 

Nous sommes parvenus aux palmeraies de Youed Thodra\ 
désormais la route de nos compagnons est sûre. Nous faisons une 
courte halle et, très émus, malgré que chacun se roidisse de son 
mieux pour cacher ses sentiments, nous nous séparons, allant, 
les uns à L'Ouest, les autres au Sud, vers les montagnes bleues 
du Çarro. 

Pendant longtemps encore nous pouvons suivre des yeux la 
minuscule escorte de Boulifa fuyant dans la plaine. Un de mes 
cavaliers déclare d'un air sentencieux : « La fortune ne se 
dédouble pas. Dieu seul sait avec qui elle cheminera !... » (1). 

Nous abordons le Djebel Çarro perpendiculairement à sa 
direction générale. D'abord nous franchissons trois lits d'oueds 
sans végétation, sans verdure, que Ton nomme Iris ou bien Aqqa 
suivant qu'ils ont ou n'ont pas d'eau. On escalade ensuite un 
seuil constitué par des couches de calcaires noirs plongeant vers 
le Nord. Eu arrière s'ouvre une trouée encadrée entre deux 
chaînes de collines où s'élèvent quelques qçour assez miséra- 
bles des Ait el-Fersi, fraction des Aït-Atta. 

Nous plantons auprès de l'un d'eux notre camp réduit main- 
tenant à trois tentes. Il nous reste sept mules et un àne, et nous 
sommes huit : le chérif Mouley el-Hassen, Zenagui et moi, avec 
notre feqih et quatre serviteurs. Nous ne formons plus qu'une 
petite caravane bien modeste, et pourtant c'est tout juste si le qçar 
auprès duquel nous campons ne ferme pas, à notre approche, 
son unique et monumental portail. On nous fait dire de conti- 
nuer notre chemin, ou plutôt de retourner d'où nous venons ; 
aucune route ne passe par ici ; nul zettat ne saurait, en aucun 
temps, nous protéger contre la rapacité des nomades qui errent 
dans le Çarro, mais en ce moment plus que jamais l'insécurité 
règne dans ces régions que la famine désole. 

Prudemment, humblement, patiemment surtout, nous rassu- 
rons la défiance des AU Alla et, après la prière de Tasser faite 
en commun sur l'esplanade du qçar, les notables viennent nous 
apporter une mouna très misérable, mais qui fait de nous les 



(1) Mou collaborateur Si Saïd Boulifa a regagné Merrakech par l'itiné- 
raire suivant : Ferkla, oued Dadès, Ouarzazat, col du Glaoui, Merrakech. 



Paee Si bù 



Planche XXXfl 




Kig. 63. - Vallée de l'Oued Reris. — Aqueduc d'Arrarad (page 77). 




Pig. 64. — Vallée de l'Oued Reris. — Agoudïr (page 76). 



de l'oued mlouta a l'oued dra 85 

botes do la tribu la plus puissante et la plus redoutée du Sud- 
Est marocain. 

' 7 février 

/ 

Départ à 10 heures. Nous marchons droit au Sud. Le pays 
est affreux ; le sol est pavé de roches noires et brillantes dont les 
débris jonchent la terre. Les collines ont toutes même aspect : 
un talus d'argile surmonté dune épaisse dalle de roche rosée, 
posée, horizontalement ou inclinée, tantôt vers le Sud, tantôt 
vers l'Ouest ; puis une nouvelle couche d'argile et, surmontant 
l'édifice, une mince dalle rocheuse qui, d'en bas, semble un 
couvercle. Telle parait, aussi loin que la vue s'étend, l'architec- 
ture des collines àuÇarro, si étrangement découpées en dents, 
tables, aiguilles ou pitons. L'altitude maxima atteint 800 mètres 
au-dessus de la plaine ; les cotes moyennes sont entre 250 et 300 
mètres. 

Ce pays morne, sans eau, sans habitants, sans faune, où la 
rencontre d'un troupeau, où la vue d'une gazelle sont des évé- 
nements rares, est- en cette saison recouvert d'une délicieuse 
floraison saharienne, petites fleurs du désert, imperceptibles, 
frêles et discrètes que l'on remarque à peine, et qui étendent 
un merveilleux tapis diapré sur cette solitude désolée. 

Nous franchissons d'abord un col, le Tizi ri Boujou ; la vallée 
s'élargit ensuite, pour se resserrer de nouveau au col de Tizi 
ri Tenon t où quelques touffes de palmiers ombragent une source 
et des lauriers-rose. Au-delà s'ouvre une vallée sans oued dont 
on traverse la berge méridionale au Tizi rilslan, pour pénétrer 
dans la plaine (YAmmar, énorme trouée de 15 à 20 kilomètres de 
large, pierreuse, monotone, qui sépare le Çarro proprement dit 
des collines de Tischaouni qui forment son prolongement orien- 
tal, et dont les ondulations vont se perdre dans la vallée de Y oued 
Ziz. Ce qui caractérise cette trouée c'est la régularité des hau- 
teurs qui l'enferment et qui, semblables et pareillement orientées, 
cloisonnent cette plaine comme des stalles. Toutes ces collines 
ont un nom tiré de l'histoire locale ou de la légende : dans l'Est la 
falaise de Ba Houddon d'où tomba un brierand fameux ; Tilrrt 



86 AU CŒUR DE L'ATLAS 

n'Jaït, l'aiguille de Jaït, autre coupeur de route également célè- 
bre ; dans l'Ouest, quatre massifs remarquables portent les 
noms de Tonri n'Telrount, Oui n'Telroant, Taça riTelrount, 
Ardi n'Telrount, le cœur, le foie, la tête, l'intestin, de la cha- 
melle, parce qu'un personnage mythique, dont on n'a pu me 
dire le nom, a yard tué sa chamelle en mangea quelque mor- 
ceau en chacun de ces endroits. 

Vers 5 heures 30 nous faisons halte dans un site solitaire 
qu'on nomme Tiguelna, au pied d'une grosse tour carrée sous 
laquelle repose une sainte, Rouda Aïssa. Personne n'est là pour 
nous en conter l'histoire, et c'est un mélancolique spectacle que 
cette minuscule oasis, née du caprice d'une petite source, et des 
soins de quelques bergers, fraîche, propre, soigneusement cul- 
tivée, perdue, et comme oubliée, dans cette plaine aride. 



S février 

Partis avant 10 heures du matin nous arrivons à l'étape à 
7 heures du soir, à la nuit close, après neuf heures de marche 
sans halte et sans grand intérêt. 

Tout d'abord nous traversons les collines àAchich qui limi- 
tent la plaine iïAmmar. Le col est étroit, encombré de tamaris ; 
un ruisseau y sourd et disparait aussitôt, absorbé par la terre 
assoiffée; une grotte Iri Rial, béante dans la berge orientale, 
renferme un trésor que nous avons commis l'indiscrétion, sacri- 
lège, mais vaine, de chercher. Des traces de foyers récents 
attestent que les passants ont coutume de faire étape en ce lieu 
propice qui leur offre un abri contre le vent, un peu d'ombre, 
de la fraîcheur et de l'eau. 

Ces collines (YAchich sont des assises calcaires qui plongent 
d'une vingtaine de degrés vers le Sud. Vues de cette face elles 
montent en pente douce ; vues du Nord ce sont des falaises 
dressées à pic sur la plaine. 

Au delà s'étend le vaste cirque de el-Haçaïa (el-H'acayyà) 
que ferment les collines de Serrdra et (Ylzergan. L'oued el- 
Haçaïa, qui coule au pied <!<> ces collines, vient de l'Est, il sort 



Page 86 bis 



Planche XXXIII 




Uilï^vi & 



ii'I* 



Fiç. 05. — Vallée de l'Oued Ferkln. — La zaouia de Suit el-Haouari (page 78). 




Fig. 66. Vallée de l'Oued Ferkla. — Tircdouin (page 81). 



DE L OUED MLOUYA V L OUED DRA N i 

du Djebel Sidi Ali ben Mouça, arrose oeuf qçour des Aït Atta 
qui portent le nom collectif de qçour el-Haçaïa (1) et sonl 
réputés pour leurs jardins plantés de tamaris el de palmiers ; 
l'oued traverse ensuite les collines de Seredra pour aller se 
perdre dans le désert à'el-Maïder qui s'étend au Sud-Ouest du 
Tafilelt. 

Plus loin, nouvelle plaine, plus nue encore, car l'aridité va 
s'aggravant à mesure que Ton approche au Sahara. Un chott 
argileux, que couvre par places une mince toison de joncs, 
forme le centre de cette dépression, h oued Tazzdrin (2) vient 
se perdre dans sa rive occidentale , il ressort de la rive orien- 
tale sous le nom à oued A j mou. Ces deux vallées peuplées de 
qçour importants encadrent dans le ruban de verdure de leurs 
beaux tamaris cette plaine de Tifrit nFraoun qui est l'un des 
centres les plus importants des Ait Atta. 

La nuit nous surprend au milieu des dunes de sable blond 
qui précèdent la vallée de Y oued Ajmou, et nous errons long- 
temps à l'aventure, à la recherche du qçar de Tarbalt où nos 
zettats ont des amis. 

Notre arrivée met le qçar en émoi. De toutes les maisons 
sortent des gens curieux ou inquiets, portant à la main des tor- 
ches en djerid dont les lueurs donnent à notre campement une 
apparence fantastique. Après une heure de pourparlers on nous 
assigne un coin de la place publique où sont creusés de grands 
trous qui servent à jeter les ordures, puis les torches s'étei- 
gnent, les portes se referment, et Ton nous abandonne sans 
vouloir même nous fournir une cruche d'eau... 



10 février 

La fatigue, l'absence de guides et de provisions, nous ont 
obligé à séjourner hier dans le qçar de Tarbalt. Les habitants 
semblent pacifiques, sages et très misérables. La belle appa- 
rence de leurs qçour est un leurre ; l'intérieur en est délabré, 

(1) Voir Renseignements . 

(2) Voir Renseignements. 



cSS Ai: CCEUR OR l/ATLAS 

les maisons s'écroulent, les beaux jardins plantés de tamaris 
donnent à leurs indolents propriétaires moins que le strict 
nécessaire. On y supplée tant bien (pie mal par le pillage. 
Quand une fraction sent ses provisions s'épuiser, ou, simple- 
ment, quand les hommes ont des loisirs et de la poudre, on 
organise une hârka qui va « manger » un des qçour de 
l'oued Dadès, de l'oued Dra, du Reris, du Thodra, ou du Tafi- 
lelt. Si Ton est repoussé, Ton rentre chercher du renfort ; si Ton 
est victorieux, on égorge les hommes libres, on garde pour les 
vendre, ou pour son propre usage, les femmes, les enfants 
et les esclaves ; enfin, si Ton est en force, on s'installe dans le 
qçar, jusqu'au jour où quelque voisin plus fort vient le con- 
quérir à son tour. 

La défiance des AU Atta est extrême. Quand nous les interro- 
geons sur les Ira étions et l'importance numérique de leur tribu 
ils répondent invariablement : « Dieu seul peut dénombrer les 
Ait Atta ; leur territoire n'a pas de limites du côté de l'Orient 
ni du côté du Sud. . . » 

L'étape est rude de Ajmoit à Tamgrout : partis à 7 heures 30 
du matin nous arrivons à 7 heures du soir, et nous campons 
à Mguerba à 7 heures 40. 

En quittant Tarbalt nous gravissons les pentes pierreuses 
à'Aqout et de Rart du haut desquelles on découvre la plaine de 
Tazzarin, le Çarro et, par delà ses collines dentelées, les cimes 
blanches du Haut- Atlas. Du côté du Sud une vaste cuvette s'étale 
à nos pieds. De son sol argileux émergent des roches dures, 
sombres, luisantes, comme goudronnées. Les pentes des col- 
lines sont couvertes de petites fleurs mauves ; des trou- 
peaux paissent, épars dans cet immense et providentiel pâtu- 
rage. Nous sortons de cette première dépression parle col à'Aqqa 
mta Touroust. Une nouvelle plaine s'ouvre devant nous : c'est la 
plaine de Tamgrout, elle est fermée par deux lignes de hauteurs 
qui se soudent du côté de l'Est, où elles portent le nom de Djebel 
Tadrarth, et courent parallèlement vers l'Ouest, à l'infini, enca- 
drant là longue plaine de la heija. La chaîne septentrionale, 
celle que nous venons de traverser, se nomme Djebel Bon 
Zrroual jusqu'à la brèche qu'y ouvre Yourd Dra, et au delà 




r 







•* ^ Ut 




DK L'OUED MLOUYA A i/oUKD DRA 89 

Djebel dos Oulad Yahia, d'OwrtW, de Richa, etc.. c'est la 
flernière crête de l'.l ////-. itlas. La chaîne méridionale présente 
d'abord, droit devant nous, une trouée très nette, Taqqat 
Iqtaoua, par où sort Y oued l)ra ; elle prend ensuite les noms de 
Djebel Toiidma, puis de Djebel Bani. 

L'hémicycle de Tadrartk est merveilleusement régulier. On 
peut y suivre indéfiniment chacune des assises rocheuses dont 
les lignes claires sont nettes et continues comme des courbes de 
niveau. Le sommet plat n'est rompu qu'à la trouée de Y oued 
Dra, et reprend aussitôt après. Une série de collines érodées, 
effondrées, égrenées à l'intérieur de ce cirque, atteste l'existence 
d'une deuxième chaîne concentrique, mais dont les assises, au 
lieu d'être horizontales, plongeaient vers la circonférence. 

Cette immense plaine est barrée vers l'Ouest par la ligne som- 
bre des palmeraies de Xoued Dra, au-dessus desquelles émerge 
le minaret de Tamgrout qui nous sert longtemps de point de 
direction. Puis, la nuit vient, nous suivons silencieusement 
notre guide, qui semble hésitant et perplexe. 

Vers 7 heures nous atteignons Tamgrout. La ville est enfer- 
mée dans une enceinte de murs bas. Après d'assez longs pour- 
parlers on nous ouvre une petite porte, et nous cheminons 
interminablement à travers un dédale de ruelles étroites bordées 
de magasins vides et de ruines. C'est le quartier du marché qui 
vient d'être pillé par les Ait Atta. Une seconde porte s'ouvre 
et nous pénétrons dans la deuxième enceinte, dans le quartier 
sacré de la célèbre zaouia des Oulad ben Nacer. Les murailles 
sont hautes, la nuit noire ;Jes rues sont couvertes, nos mules 
buttent, accrochent les portes, tombent ; c'est une promenade 
singulière dans cette cité sainte, endormie. 

Une halte ; des coups sourds dans un portail massif ; nous 
sommes devant la zaouia. On appelle, on frappe, on flambe des 
allumettes ; vains efforts, la maison sacrée parait déserte. Enfin 
une voix dolente, voix de nègre, gutturale et traînante, répond 
aux objurgations de nos zettats : 

— « La maison des Seigneurs est vide... les maîtres sont en 
voy.ige... passez votre chemin, pèlerins malencontreux !... » 

Nous avons tourné les talons ; le viraee des mules dans cette 



90 au cœuu du l'atlas 

ruelle obscure ne s'esl pas opéré sans peine ; et nous avons 
repris, à tâtons, toujours buttant et trébuchant, la nocturne 
promenade à travers les quartiers silencieux et ruinés. Les 
murs franchis nous nous sommes trouvés dans la plaine, sans 
gîte... 

Nos zettats nous on! offert alors (Ta lier camper dans un 
qçar voisin, à el-Mguerba. Nous nous y sommes rendus, et 
nous avons planté nos tentes sur une esplanade dure, à côté 
d'une caravane de chameliers, sans avoir pu même abreuver 
nos mules. 

11 février 

Ce matin, dès Faune, le moqaddem de la zaouia Naciria est 
venu, en personne, s'excuser de l'accueil inhospitalier qui nous 
fut fait cette nuit. Il nous assure que l'esclave de garde a été 
roué de coups, que l'on attend notre présence pour l'achever, 
et nous prie de venir nous installer dans la zaouia. 

Nous remettons avec dignité ce changement d'installation au 
lendemain, promettant de séjourner dans la zaouia jusqu'après 
la fête de l'Aïd Kehir, qui tombe le 15 février. Personne, en effet, 
ne consentirait à se mettre en route si près de cette solennité 
familiale et religieuse ; de plus, j'ai deux occultations d'étoiles à 
faire les 13 et 14 février, j'aurai donc besoin d'être stable, et je 
compte que la zaouia nous offrira la sécurité et le recueillement 
qui nous sont nécessaires, en même temps que le repos dont 
nous avons besoin. 

Une grave question se pose ici. Quel itinéraire suivrons-nous 
pour aller à Y oued No un 1 ? La route ordinaire passe par Tisint, 
Tatta, Aqqa, et, de là, gagne Goulimin. Cette route nous est 
interdite, puisque nous risquerions d'y rencontrer des gens qui 
nous connaissent. D'ailleurs de Foucauld a séjourné longue- 
ment dans cette région d'où le rabbin Mardokaï Srour, son 
guide, était originaire. Il faut donc trouver un autre itinéraire et 
surtout un prétexte pour abandonner ce chemin classique, car 
aller de Tamgrout à Y oued Noun sans passer par Tisint parait 
chose aussi absurde que d'aller de Saint-Denis à Versailles en 



Page 90 bû 



IMnurlie XXXV 




Fig. 09. — Massif du Çarro. — Trouée d'Ammar (page 85;. 






Fig. 70. - Massif du Çarro. — Tiguelna. Tombeau de Rouda Aïssa (page 86). 






de l'oued mlouya a l'oued dra 91 



évitant Paris. Prendrons-nous au Nord, par la montagne, ou au 
Sud, par le désert ? Il nous serait loisible, sans doute, de 
descendre la vallée de Youed Dra, d'aller de mader en mader, 
campant chez les nomades ou chez les pasteurs. L'intérêt de cette 
mute est nul; les étapes que nous venons de faire dans les 
vallées de Reris et àe Ferkla nous ont édifié sur la monotonie de 
ces palmeraies. Le premier informateur venu nous dictera d'ici 
la nomenclature des qç;our que nous verrions défiler. Par le 
Nord, au contraire, nous longerons le pied doï Anti-Atlas, nous 
parcourrons une région inconnue, qui passe pour peuplée et 
fertile. L'objection est que nul ne peut, ou ne veut, nous ren- 
seigner sur les possibilités de cet itinéraire. A toutes mes 
questions on répond par le dicton berbère : « Un oiseau y 
laisserait ses plumes ! » 



CHAPITRE IV 



DE L OUED DRA A LA ZA.OUIA DE SIDT MOHAMMED OU IAQOUR 



12 février 

Cédant aux instances des Naciria nous sommes revenus à 
Tamgrout. Deux kilomètres seulement séparent el-Mgucrba de la 
ville sacrée. A l'Est le désert rose, pierreux, sans une touffe de 
verdure ; à l'Ouest, et tout proche, le ruban des palmiers du Dra, 
sous lesquels les petits champs, enclos de murs entabia, produi- 
sent des orges, des fèves, des navets, des carottes. Des seguias 
boueuses serpentent à travers les cultures. Elles sont les artères 
de la palmeraie ; chaque groupe de qçour a la sienne. El- 
Mguerba, Tamgrout, zaouia S i<1 en-Nas et Tairont sont alimen- 
tés par la seguia de Tassergai. Chacun de ces centres a droit 
à quatre journées consécutives d'irrigation. La distribution des 
eaux est l'objet de toutes les sollicitudes, et la cause de presque 
tous les litiges. Cette année Y oued Dra coule à pleins bords, la 
paix règne entre ses riverains. Elle n'est troublée que par les 
agressions des Imaziren, ces suzerains insatiables dont de 
Foucauld a si exactement décrit les coutumes. Les qcour vivent 
dans une perpétuelle inquiétude ; une garde de dix hommes veille 
en permanence à la porte de el-Mguerba ; les fusils de ce poste 
sont rangés le long du rempart, formant, avec des poires à pou- 
dre et des sacs à balles, une panoplie suggestive. 

C'est aujourd'hui samedi, jour du marché de Tamgrout. Sidi 
Mohammed ben Nacer, fondateur de la cité, a choisi ce jour du 
Sabbat pour empêcher toutes relations commerciales entre ses 



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DE 



'OUED DRA A LA ZAOUIA DE SIDI MOHAMMED OU IAQOUB 93 



serviteurs et les juifs, auxquels il avait interdi l'accès de la 
ville. Le souq est animé : nous le traversons à l'heure où les 
gens rentrent chez eux ; les affaires coininerciales ont été médio- 
cres, les caravanes ne circulent guère aux approches de la fête . 
Par contre on a vendu des centaines de montons pour les sacri- 
fices rituels de l'Aïd Kebir, et le marché est tout poudreux de 
U poussière que soulèvent les troupeaux. 

Nous revoyons au grand jour l'itinéraire compliqué que nous 
avons suivi l'autre nuit. Le portail de la zaouia est ouvert, on 
nous l'ait suivre un couloir obscur, trop étroit pour les charges 
de nos mules, et nous débouclions dans une cour intérieure, 
étroite, à demi occupée par une mare d'eau croupissante, au 
pied même de la qoubba sainte de Sidi Mohammed ben Nacer 

Ce voisinage inspire une terreur superstitieuse à mes compa- 
gnons. Us se scandalisent de cette profanation ; Mouley el-Has- 
sen égrène nerveusement son chapelet, le feqih chantonne la 
prière des agonisants; les serviteurs de la zaouia, les notables 
de la ville font une triple haie autour de nous, et, vraiment, 
L'instant est très pénible tant sont perceptibles la défiance de nos 
hôtes et la peur de nos serviteurs. 

Le moqaddem de la zaouia est un esclave noir à l'air intel- 
ligent. Il nous souhaite la bienvenue au nom des cheurfa 
absents, et nous apprend que la femme de Sid el-Hanafi, le chef 
delà famille, est heureuse que nous soyions sous son toit. Il nous 
amène enfin un négrillon d'une dizaine d'années, d'apparence et 
de manières distinguées, qui est le fils aîné de notre hôte. 

Les tentes dressées, les mules entravées, on boit le thé et 
Ion cause. Nous nous enquérons, tout naturellement, des 
cheurfa, des motifs de leur absence, du but de leur voyage. 11 
est étrange qu'une zaouia, célèbre dans tout l'Islam pour sa sain- 
teté et sa richesse, soit déserte... 

En voici les raisons : après la mort de Sid Bou Bekr la baraka 
des Naciria fut revendiquée par Sid el-Hanafi, son fils, et par 
Sid el-Habibi, son neveu. Cette discussion, dans laquelle chacun 
entraînait une partie des fidèles, partagea la confrérie en deux 
camps dont les luttes tarirent également la fortune et le pres- 
tige. Les Draoua se désaffectionnèrent de leurs cheurfa, la ziara 



94 Al COEUB DE L ATLAS 

s'en ressentit, et le budget de La zaouia, grevé par les lourdes 
charges de l'hospitalité et de la guerre, devint insuffisant. Il 
fallut contracter des dettes. Les AU Atta, qui avaient été, tour à 
tour, alliés des deux prétendants, avancèrent quelqu'argent puis 
en réclamèrent le remboursement : et, comme on tardait à acquit- 
ter leur créance, ils attaquèrent Tamgrout et en pillèrent un 
quartier. 

Sid el-Habibi se retira le premier; ilenmena ses femmes, ses 
serviteurs et partit pour le Sous où il fonda, ou seulement res- 
taura la zaouia (YAdouar. 

Quant à Sid el-Hanaû, resté seul pour faire face aux exigences 
des créanciers de la zaouia et aux charges de l'hospitalité, il 
partit en voyage, et, depuis deux ans, il circule dans le Sud 
marocain, quêtant pour remplir son trésor vide, et s'efïbrçant 
de réchauffer par sa présence la charité et le zèle attiédis de ses 
fidèles. 

Ces dissentiments ont fait le jeu des autres familles chérifien- 
nes qui se sont taillé une clientèle parmi les Naciria. Les plus 
habiles et les plus heureux ont été les c heurta de Tamesloht 
qui ont su s'attacher la tribu des AU Atta. 

Mouley el-Hadj Abd Allah ben Ilossein, le chef de cette mai- 
son, est représenté par un de ses neveux, Sid bou Azza ou 
Driss, qui habite Tazzarin. La ziara des AU Atta est réglée par 
un code dont on nous a énuméré les articles : on paye au ché- 
rif un metqal par enfant qui naît, par cheval qu'on achète; un 
mouton par troupeau de 100 tètes ; un trentième des récoltes de 
céréales ; un huitième de la récolte de henné, etc.. 

J'ai rencontré Sid el-Hanafi à Mogador ; il était accompagné 
d'une trentaine de Draoua. On nous a conté que ce ebérif 
se faisait amener à chaque étape une femme du pays, l'épou- 
sait, et la répudiait en levant son camp. Notre informateur 
ajoutait que l'on recherchait comme une bénédiction et une 
faveur insigne l'honneur de fournir l'épouse éphémère... 
Gomme nous manifestions quelque étonnement à voir glorifier 
cet impudent abus de l'institution la plus sacrée, le moqaddem 
répondit : « Celui dans les veines de qui coule une goutte du 
sang du Prophète se doit au monde !... » 




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DE L'OUED DRA À LA XAnl IA DE SIIM MOHAMMED Ot 1AOOUB 95 

Nous sommes ici en pays noir; tous les Draoua, Haratin, 
Qebala, Gheurfa, avec des nuances difficilement perceptibles, 

sont du noir le plus franc. Voici comment ils expliquent leurs 
différences ethnographiques ot leurs origines. 

La caste supérieure est constituée par les Ahrar ; l'inférieure 
parles Haratin (sing. Hartani). Les premiers se disent autocto- 
aes et seraienl des berbères noirs islamisés; les seconds pro- 
viennent du Soudan. Un mur social sépare ces deux races : 
l'infériorité du Hartani est affirmée par l'interdiction d'épouser 
une femme Ahrar. Averti par cette explication je me suis efforcé 
de discerner les individus que j'ai pu observer. Sans doute on 
retrouve le type berbère et le type nègre dans toute leur pureté 
chez quelques sujets; le nombre en est limité. Dans la plupart 
des cas la différenciation est difficile tant les croisements entre 
hommes libres et femmes esclaves ont mêlé les races. Le Draoui 
libre, comme tous les Marocains, comme le plus grand nom- 
bre des musulmans du Nord de l'Afrique, a un penchant très 
vif pour les négresses. « Elles ont, nous confiait un de nos 
hôtes, une ardeur et une docilité qui font un contraste très 
appréciable avec l'indifférence de tempérament et l'aigreur de 
caractère de nos femmes. » 

Le Qebli (pluriel Qebala. Signifie ; homme du Sud) est un 
Draoui, et ordinairement un hartani. Cette désignation est inusi- 
tée dans la vallée de Y oued Dm, et n'est en usage que dans le bas- 
sin du Tafdelt ou dans Y Anti-Atlas. Elle est devenue synonyme de 
serf, car le Draoui hors de son pays est le plus souvent un esclave. 

Parmi ces différentes races il existe plusieurs castes. La 
population se divise en ; Braber, Gheurfa et Draoua. 

Le Berbri est un ïmaziren nomade ou sédentaire ; tels les 
Ail Atta, et les Ait Ya/iia. Dans Y Anti-Atlas il prend le nom de 
Ghleuh, pour des raisons qui me sont mal connues, et dont la 
plus fréquemment fournie est qu'il parle un langage informe 
comme s'il avait la langue tordue (chellha)... Le Berbri est 
maître et seigneur de la plaine et de la montagne. Les oasis, 
les palmeraies avec leurs qçour, leurs villes, leurs vergers et 
leurs jardins sont des enclaves sur lesquelles il prétend avoir 
des droits. 



90 ai coeur de l'Atlas 

Le qçourien est donc obligé de reconnaître la suzeraineté du 
Berbri el d'acheter sa protection. Ce marché, qui se nomme la 
debiha, Le sacrifice, parce qu'autrefois le protégé immolait une 
victime devant la tente ou la maison de son protecteur, con- 
siste en prélèvements dont le taux est variable mais représente 
en moyenne deux charges d'homme pour l'orge, un onzième 
pour les dattes. 

A ce prix Le Draoui achète une sécurité complète ; non seule- 
ment sa récolte sera gardée, mais même elle lui sera rembour- 
sée au cas où elle viendrait à être pillée. Le Berbri se désinté- 
resse (Tailleurs complètement des affaires intérieures de ses 
clients. (Jue les Draoua se battent, se pillent, c'est leur droit. 
Il n'interviendra que si on l'appelle, et en ce cas il faut payer 
son concours, ou si quelqu'agression étrangère, venant d'une 
autre tribu berbère, met les biens de son client en péril. 

Les Braber ont, dans leurs agglomérations, des Draoua hara- 
tin ou qebala. Ce sont des esclaves avec toute la déchéance, 
toute la misère que cette servitude comporte. On les tue, on les 
vend, on les échange ; leur valeur marchande est variable. 
Il arrive parfois que ces haratin forment un groupement, 
édifient ou prennent un qçar, et y vivent librement en payant 
une debiha aux Braber. 

La deuxième caste est celle des cheurfa et des marabouts 
que les Imaziren nomment : agouram. Les cheurfa sont de bran- 
ches diverses ; ils pullulent dans le bassin de Youed Dra. Il en 
est sans doute beaucoup d'apocryphes, mais les Draoua sont 
crédules et enclins aux superstitions. Il n'est pas de centre qui 
n'ait sa qoubba et son saint, mort ou vif; car l'antropolatrie 
revêt deux formes : le culte du saint défunt, et le culte dusaiut 
vivant. Le plus souvent les deux cultes sont exploités par la 
même famille : la baraka étant héréditaire, ledescendant hérite, 
en même temps les vertus de son ascendant, sa zaouia et son 
tombeau. 11 les exploite de son mieux, mais la concurrence est 
telle que beaucoup de très pieux et très vertueux personnages en 
sont réduits à la mendicité. Ceux-là sont nos commensaux ordi- 
naires et nos plus précieux informateurs. Ils s'abattent sous 
notre qoubba dès qu'elle est plantée, y mangent nos mounas, 



DE L OUED DBA A LA ZAOUIA DE SIDI MOHAMMED OU IAQOUB 



\>1 






y dorment à l'abri de nos tentes et n'en sortent guère que lors- 
que nous levons le camp. 

Les zaouia du Dra sont Innombrables, elles sont en général 
assez pauvres. Les Braber exigent d'elles ladebiha, et ne se font 
aucun scrupule de les piller quand l'occasion s'en présente. 

Cette pléthore d'institutions et de personnages religieux n'est 
pas l'indice d'une piété très vive. Les Draoua sont croyants et 
pratiquants, niais sans fanatisme. Les Braber sont plus tièdes 
encore, mais plus intolérants ; le voisinage de Y Algérie exas- 
père leur haine du Chrétien. 

18 février 

En dépit de son renom, de ses prétentions, de l'apparence 
qu'elle conserve pour qui n'y pénètre point, Tamgrout n'est 
qu'un gros qçar, ni plus peuplé, ni moins croulant que toutes 
les bourgades en pisé rose qui s'échelonnent le long des rives 
de Youed Dra. 

Ses quatre portes se nomment Founi es-Soùq (Nord), Foum 
Taourirt (Nord-Est), Bab er-Bezq (Sud-Ouest), Founi es-Soùr 
(Est). 

Sa situation privilégiée lui vint en majeure partie de ses cheurfa 
Naciria dont l'universel renom attirait des pèlerins de tous les 
états du inonde musulman. Le fondateur de la zaouia fut Sidi 
Amer ou Ahmed el-Ançari. C'était un pieux cénobite qui menait 
une vie hérémitique, n'ayant qu'un souci : vivre inconnu. On a 
conservé sa zaouia, on y montre le puits où le saint homme 
s'abreuvait. Ses hagiographes prétendent que, par mortification, 
il pria Dieu de changer l'eau claire et délicieuse de ce puits en 
une eau saumàtre. Dieu l'exauça : elle est imbuvable ! 

D'autres saints encore sont vénérés à Tamgrout : Sid el-Hàdj 
Brahim fondateur de la zaouia de Sid en-Nâs (le Seigneur des 
gens), dédiée au Prophète ; Sidi Bel-Qclcem, célèbre par l'éten- 
due de son savoir. 

Les jardins de Tamgrout sont fertiles, l'eau y abonde, mais 
l'ombre y est rare. Les palmiers ne forment pas un bois, ils sont 
épars et clair-semés. Les figuiers, les abricotiers, les orangers 



1)8 ai c.<h:i k de l'atlas 

font, par places, un taillis touffu ; par endroits aussi s'étalent 
des flaques d'eau saumâtre, bordées de touffes de joncs, 
autour desquelles le salpêtre affleure. Les séguias sont mal 
entretenues. Elles ne représentent nulle part un canal à bords 
Crânes. Partout elles ont L'aspect de ruisseaux de 2 mètres de 
Largeur au plus. L'eau en est (rouble et tiède. Tantôt elle sta- 
gne, tantôt elle coule Lente et boueuse, tantôt elle court bruyante, 
écunieuse. Elle passe sous mille ponceaux, par cent aqueducs; 
disparaît sous les murs de clôture, emplit les rigoles, inonde 
les champs. Nous sommes dans la période de quatre jours oùla 
seguia de Tas&ergat dessert les jardins de Tamgiout, la palme- 
raie est pleine de gens qui, la boue en main, surveillent leurs 
irrigations. 

J'ai voulu pousser jusqu'au fleuve lui-même : il faut dix minu- 
tes à peine pour l'atteindre en passant devant la zaouia de Sid 
en-Nas. 

L'oued est un beau fleuve tranquille, de 40 à 80 mètres de 
large, mais sans profondeur. Son lit de sable et de galets 
mesure environ 300 mètres entre des berges plantées de tama- 
ris. La rive droite est déserte et un peu ensablée ; en aval elle 
se couvre de palmiers tandis que les palmeraies de la rive gauebe 
semblent s'éclaircir. L'eau est douce, un peu plate, mais assez 
fraîche. 

Suivant l'usage des pèlerins nomades venus ici du fond du 
désert, nous en avons bu, nous avons fait nos ablutions et récité 
la prière de Lasser sur les bords du Dra dont l'eau efface les 
souillures physiques et morales... 

Cette crédulité fait sourire, de loin. 11 faut aux fables leur 
cadre merveilleux ; aux légendes de cet antique Daradus -, où Pto- 
lémée nous conte qu'en son temps les éléphants venaient boire, 
il faut l'horizon rigide des collines plates de Bon Zeroual, de 
Tadcrarlh, de Toadnm, le ciel implacablement pur, l'espace 
infini, le silence absolu et, dans ce paysage où tout meurt de 
soif, la majestueuse et large coulée d'eau limpide du dernier 
survivant des fleuves sahariens. 



Page 98 bit 



Planche W.W III 




Fig. 75. — Vallée de l'Oued Dra. — Le seïd d'Arlaoudrar (page 107). 




Fig. 76. — L'Oued Dra. à la hauteur (Je Tamgroul (page 98). 



DE L^UED DRA A LA ZAOUIA DE S1D1 MOHAMMED OU IAQOl II 99 



/ / février 

Nous soi.. nies allés visiter le tombeau de Sidi Mohammed ben- 
Naçer qui rappelle celui de Bou Medien à Tlemcen. Il est 
m derne, en partie du moins. Un poème Arjouza, composé 
par le père du qadi actuel, Sid el-Qorchi, nous apprend que la 
qoubba fut détruite par un incendie, et reconstruite sous le règne 
du Sultan Sidi Mohammed, en 1869. Deux vers, du mètre Iiajaz, 
extraits de ce poème, sont gravés au frontispice : 

La sculpture et la peinture en furent achevées,, 

Par l'aide de Dieu — qu'il soit exalté ! 

Le 24 e jour de Rajab, 

En Tannée 1286 de l'hégire. 

La qoubba est de forme classique, carrée, ornée d'arabesques 
vertes et roses et d'inscriptions koufiques découpées dans le plâ- 
tre, dont la plupart sont extraites de la Borda. Le toit, en forme 
de pyramide quadrangulaire, est recouvert de tuiles vertes ver- 
nissées, et surmonté des trois boules d'or classiques qui attes- 
tent la sainteté du lieu. 

Nous suivons un couloir sombre sous lequel débouche la 
mosquée de la zaouia ; elle est grande, toute blanche, sauf le 
chambranle de la porte et le mirah qui sont ornés d'incrusta- 
tions et d'ornementations. De gros piliers carrés supportent les 
voûtes ogivales à arcs outrepassés sur qui repose le toit. 

Nous débouchons dans une cour intérieure remplie de monde. 
La qoubba en forme un côté, elle est précédée dune arcade de 
trois arceaux dont le revêtement de plâtre est incrusté et peint. 
Une grille très primitive, assez basse pour qu'où puisse facile- 
ment la franchir, barre le seuil. Nous retirons nos bellcras, 
et nous pénétrons, précédés par le moqaddem, qui est seul 
détenteur de la clé, et n'ouvre qu'aux gens de qualité. 

L'intérieur de la qoubba a la forme d'une croix ; le catafalque 
en occupe le centre. Trois des bras forment des chapelles voû- 
tées qui s'achèvent par des fenêtres à vitraux de couleur ; le 
quatrième, par où l'on entre dans le saint lieu, donne sur la 



100 AL CŒUR DE L ATLAS 

cour intérieure par une porto et une fenêtre grillée. La pièce 
est sombre et recueillie. 

Le catafalque, drapé d'étoffe rouge, semble un énorme lit de 
bois, portant une boule à chaque coin. Le saint repose au 
centre, ses successeurs sont aux angles; le monument funèbre 
renferme quatorze cercueils. 

Ce sont ceux de : 

1) Sidi Abd Allah ben el-Hosseïn el-Qebbâb, précurseur des 
Naciria ; 

2) Sidi Mhammed ben Nacer, le premier des Naciria ; 

3) Sidi Ahmed ben Nacer, surnommé el-Khalifa, son fils ; 

4) Sidi Ahmed ou Brahim cl-Ancâri, surnommé Aboul 
Abbas, qui construisit la grande mosquée de Tamgrout ; 

5) Meïmouna, mère d'Aboul Abbas ; 

6) liofça, mère d'el-Khalifa ; 

7) Amina, épouse d'el-Khalifa, descendante d'Abou Bekr 
ec-Çaddiq ; 

8) Çâfia, autre épouse d'el-Khalifa ; 

9) Sidi Mhammed eç-Çarir, patron de la zaouïat el- Baraka 
emi est encore dirigée par sa descendance ; 

10) Sidi YoLissef, tils de Sidi Mohammed ou Mhammed 
inhumé danslazaouia de Tamskourt (Zaîan). 

11) Sidi Ali ou Youssef, tils du précédent, surnommé Abi 
Hassen ; 

12) Sidi Jaafer ben Moussa, frère de Sidi Mohammed 
el-Mekki ben Moussa ben Mohammed ben Mhammed ben 
Nacer, auteur d'un ouvrage très populaire dans le Dra, intitulé : 
Perles serties ou Histoire des hommes célèbres du Dra. On 
trouve, entre autres choses, dans ce livre, la légende d'après 
laquelle le Prophète aurait mangé des dattes Bou Sekri venant 
des palme l'aies de Y oued Dra ; 

13) Abou Bekr, grand'père de Sid el-Hanafi mort en 1281 
de l'hégire (1864) : 

14) Sidi Mohammed ben Abou Bekr, père de Sid el-Hanafi, 
détenteur actuel de la Baraka. 

Un lustre de cristal pend au-dessus du catafalque ; les voûtes 
des chapelles supportent des lampadaires de fer. Le plâtre des 



Page 100 bù 



Planche XXXIX 




Fig. 77. — Vallée de l'Oued Dru. — Tamgrout, jardins. — Face occidentale (page 98) 




Fig. 78. — Vallée de l'Oued Dra. — Taingroul. — Face occidentale (page 97). 



DK ^OUED DRA A LA ZAOUIA DE SIDI MOHAMMED OU 1AQOUH 1 01 

piliers et des voûtes, le ]>ois des portes, fenêtres et placards 
sont sculptés avec beaucoup do soin ; les moulures dessinent un 
réseau blanc, vert et rose ; les boiseries sont peintes à fond 
jaune. Los inscriptions rappellent Los noms et les vertus dos 
défunts et chantent los louanges de Dieu. 

On nous a fait baiser le sarcophage et los cfuatre angles, puis 
nous nous sommes accroupis sur un vieux tapis persan, ot nous 
avons brûlé du bois parfumé dans une cassolette. Mouley el- 
Hassen a dit à mi-voix quelques invocations, auxquelles nous 
avons répondu en chœur, et nous sommes sortis en donnant deux 
douros au moqqadem qui nous a poursuivis jusqu'au seuil de 
notre tente de ses souhaits de prospérité et de ses bénédictions. 

Le soir nous pérégrinons encore à travers la ville et ses jar- 
dins, on nous fait voir une autre qoubba sous laquelle repose le 
fondateur de Tamgrout. Elle est plus élevée que celle des Naci- 
ria mais infiniment moins riche. 

Zenagui s'efforce de visiter l'admirable bibliothèque de la 
zaouia. Elle contiendrait environ 10.000 volumes et manuscrits 
recueillis par les ancêtres des cheurfa et surtout par Sidi Moham- 
med ben Nâcer qui vécut longtemps au Caire où sa manie de 
bibliophile lui valut le surnom de : la peste des livres. Personne 
aujourd'hui n'a plus souci de cette bibliothèque ; elle est fermée, 
assez hermétiquement pour qu'il ne soit pas possible d'y péné- 
trer, mais pas assez pour que l'on n'y puisse prendre des volumes. 
Plusieurs personnages notables sont venus nous en offrir à des 
prix ridiculement bas qui décelaient leur provenance. Tous 
ces livres portent des notes manuscrites delà main des cheurfa. 
Nous en avons acquis quelques-uns sur lesquels le vendeur a 
soigneusement gratté des suscriptions révélatrices (1). 



(1) Ces ouvrages m'ont été volés lors de l'agression dont j'ai été victime. 
Ils sont maintenant entre les mains des cheikhs hen ïabia, à Anzour. Ces 
ouvrages sont : 

Retour du vieillard à la jeunesse ; avec notes manuscrites; édition du 
Caire. — Manuscrit de la main d'un chérit Naciri. relatant les biographies 
de ses ancêtres. — La perle du plongeur, de Haj'iri ; édition de Constanti- 
nople. — El Meqqarî: tomes I et IV; édition du Caire avec annotations 
manuscrites. — Questions posées à Sidi Mohammed et réponses, manus- 



102 Ar caeuB df i/ati.as 

La zaouia nous fa il dire qu'elle est dans l'impossibilité de 
trouver de l'orge pour nourrir nos mules, La disette croît ; on 

donne de la, luzerne aux hôtes de Tamyroul . L'orge vaut en oe 
moment 25 pesetas Le quintal, et, d'ici pou, on n'en vendra plus 
à aucun prix. Les Zrnaga nomades en sont déjà réduits à nian- 
ger des plantes de kiFcija. (lotte famine est un obstacle do pins 
à la réalisation de nos projets. Elle augmente l'insécurité, les 
dépenses, et les fatigues de la route. 

Quant à nous, la zaouia nous nourrit à peu de frais ; mais 
nous n'étions pas venus à Tamgrout pour y faire chère lie. Le 
matin, vers 8 heures, on nous apporte Yaçouah, que les Braber 
appellent aca, crème d'orge ou de maïs, le plus souvent trop 
fade ou trop épicée, que Ion boit avec de grosses cuillères ron- 
des en bois. Vers 3 ou 4 heures de l'après-midi on nous sert un 
kosksou ; c'est le couscous algérien inondé de sauce au piment 
tdm, ou et saupoudré de poivre rouge et de canelle. A 10 ou 
11 heures du soir, on nous apporte un plat de viande nageant 
dans une sauce rouge au piment et au poivre. On arrose les 
longs intervalles de ce régime d'innombrables tasses de thé vert, 
à la menthe, très sucré, et de quelques gorgées d'eau un peu 
saumâtre, qui acquiert dans les guerba une agréable fraîcheur 
et une odeur de bouc regrettable. 

J'ai pu installer mon observatoire dans d'assez bonnes con- 
ditions, et braquer ma grande lunette vers la lune pour y noter, 
hier, l'occultation d'une belle étoile de première grandeur, a 
Taureau, et ce soir, l'occultation d'une petite étoile de o,7 c 
grandeur. Ces opérations astronomiques terrifient mes compa- 
gnons. Je leur ai dit que le grand santon, dont la zaouia nous 
est si propice, était un savant et que sans aucun doute il devait 
voir mes travaux scientifiques d'un œil favorable... 

15 février 

— « Aïd mabrouk » ! Bonne fête ! 

C'est un de mes serviteurs qui soulève la porte de ma tente 

cril curieux où sont exposées, par demande el réponse, les opinions et In 
doctrine de l'un dos Naciria 1< i s plus érudits. 



PK L'OUED DRV A LÀ ZAOIIA DE SIM MOHAMMED OU lAQOIÏB 10'? 

pour me passer un plat de tagoulla brûlant. Le tagoulla, auquel 

on donne aussi le nom de liorrhcrr, est un 1url>a.n de blé bouilli 
et crevé dans L'eau, OU de crains de maïs concassés, surmonté 
çje viande de mouton, et nageant dans rimplacal)le sauce écar- 
Ute an piment et au poivre rouges. Ce service matinal témoi- 
gne <ln désir qu'ont nos liôtes de s'affranchir pour toute la jour- 
née des soucis culinaires. On déjeune donc, puis on se prépare 
à partir pour la prière. Elle se fait hors des murs, nulle mos- 
quée, ni esplanade n'étant de taille à contenir le peuple des 
tidélcs qui se presse ce jour-là derrière l'imam. Après la prière 
vient la Khotba, le sermon officiel ; puis la parole est à la 
poudre, et Dieu sait s'il s'en consomme sur la terre marocaine 
un jour d'Aïd Kebir ! 

Tous les hommes valides doivent assister à cette prière du 
matin. Sidi Mhammed ben Naçer, soucieux de conserver cette 
tradition pieuse, a prononcé anathèmes et malédictions contre 
quiconque s'abstiendrait. La ville reste donc livrée aux femmes. 
Elles aussi ont leur tradition. Recluses et esclaves tout le reste 
de l'année, elles se dédommagent ce jour-là par les plus folles 
parties ; elles pénètrent partout, fouillent tout, touchent à tout, 
prennent ce qui leur plaît... 

Ces licences m'avaient paru dangereuses pour notre maté- 
riel, d'autant que nous savions la zaouia peuplée de femmes, 
dont notre camp intriguait vivement la curiosité. Il fut donc 
décidé que, pendant que tous nos compagnons iraient à la 
prière, Zenagui et moi, que les malédictions du santon n'émeu- 
vent point, nous garderions nos tentes. 

Bien nous en prit ! 

A peine le pas des mules qui emportaient nos compagnons se 
fut-il perdu dans le lointain qu'un flot féminin commença de 
rouler par les rues. Ce ne fut d'abord qu'un piétinement de 
pieds nus, des chuchotements discrets; puis des courses folles, 
des éclats de voix, des fusées de rire. Par tous les trous de la 
muraille on apercevait des yeux rieurs et curieux. D'abord on 
se contenta de nous observer de loin, prudemment ; peu à peu 
l'on s'enhardit. Les premières qui s'aventurèrent à pénétrer 
dans notre cour furent des petites filles, la tête à demi rasée et 



104 AU CCEUB DE l'àïLAS 

hérissée par places de touffes crépues, avec de gros colliers de 
houles de verre ou d'ambre pendus au cou, et des grands 
anneaux d'argent aux bras et aux oreilles. 

Après les petites filles vinrent les vieilles femmes, drapées 
dans leurs pagnes de Khount bleu, lamentables, geignardes, 
dolentes. Elles entrèrent effrontément sous nos tentes, s'accrou- 
pirent sans façon sur nos tapis, et se mirent à nous conter leurs 
pitoyables histoires, et à nous prodiguer leurs vœux. Puis, lasses 
de nous voir immobiles et comme insensibles à la vue de 
leurs misères, aux récits de leurs maux, elles s'en furent toutes, 
sauf une, notre voisine, qui, trouvant sa responsabilité engagée 
par ce voisinage, s'institua notre gardienne, en nous recom- 
mandant de ne pas nous effaroucher des indiscrétions des hara- 
tines... 

Et de fait elles le furent, indiscrètes ! La première qui pénétra 
sous ma tente poussa un cri d'étonnement. Etonnement par- 
faitement joué, car j'entendais depuis un instant le complot 
d'une demi-douzaine de commères que mon outaq intriguait. 
Derrière cette audacieuse les autres entrèrent, effrontées, 
minaudières. Deux minutes plus tard j'avais, autour de moi, un 
cercle d'une douzaine de jeunes personnes, guère farouches ni 
réservées, qui se mirent en devoir de passer de mes bagages et 
de moi-même une inspection détaillée. 

Et c'étaient des petits cris d'étonnement, des soupirs d'admi- 
ration, des pouffements de rire, un caquetage de perruches, des 
hardiesses de guenons... 

Les femmes de qualité se reconnaissaient des autres à la 
richesse de leurs vêtements et de leurs parures : étoffes blan- 
ches transparentes, gazes et mousselines, gros bijoux d'argent, 
colliers énormes, turbans de soie verte ou diadème de cauris et 
de perles de couleur. 

Toutes, riches ou pauvres, s'enveloppent dans une pièce 
d'étoffe voyante qui entoure la croupe et se noue sur le ventre. 
Cette sorte de ceinture avantage la gracilité des jeunes mais 
désoblige L'opulence des matrones. Rien n'est comique comme 
la démarche d'une grosse négresse bien sanglée dans un pagne 
clair. 






DE L'OUED DRA A LA ZÀOUIA DE SID1 MOHAMMED OU IAQOUB 105 

La façon de ces belles toilettes est fort sommaire ; hors la 
chemise do coton et le pantalon court, rien n'est cousu ; tout est 
drapé. Deux fibules placées sur les épaules attachent la pièce de 
devant à la pièce de derrière. La ceinture les relie à la taille. 
En sorte que le vêtement est béant sur les flancs, de l'épaule 
aux hanches. « On montre sa beauté où on l'a... ». Les jeu- 
nes Draouiennes n'ignorent pas qu'elles ont le Jmste sculp- 
tural, et n'ont garde de le dérober à l'admiration publique. 
Ce vêtement, qui commence si bas, finit tantôt à la che- 
ville, tantôt au genou, et même parfois beaucoup plus haut. 
Mais ces ajustements, un peu sommaires, sont corrigés par l'en- 
veloppement des pagnes. On les drape de façon à ne laisser 
voir que ce que l'on veut. Pour sortir on relève le dernier 
pagne par dessus la tête, tout comme le font les paysannes de 
chez nous retroussant leurs cottes quand la pluie les surprend. 

La coiffure des femmes de Tamqrout est loin d'avoir la grâce 
de celle des Ait Merrad. Les cheveux, nattés par petites tresses, 
à la mode des négresses du Soudan, sont réunis en deux ban- 
deaux séparés par une raie, et noués sur la nuque. 

Les Draouiennes ne sont pas jolies. Une seule, de toutes mes 
visiteuses, avait une curieuse petite mine d'idole asiatique, de 
grands yeux longs et bridés. La figure ronde se terminait brus- 
quement par un menton pointu, et les dents, menues comme des 
grains de riz, éclairaient un teint de bronze pâle. Les autres 
étaient laides ou hideuses, d'un noir indécis plutôt que négresses, 
et maquillées, comme les femmes arabes, aux pommettes, sous 
les yeux, au bout du nez, au menton, avec des mouches fantai- 
sistes un peu partout. J'ai vu un certain nombre de femmes très 
blanches, elles font prime, et sont la propriété des cheurfa. 

Enfin ces daines ont le défaut de leur race, elles exhalent une 
fâcheuse odeur de fauve et de suin, qu'elles se plaisent à rehaus- 
ser des parfums les plus violents ; il en résulte un mélange de 
relents et de senteurs... insurmontable î 

11 y avait environ deux heures que durait cette invasion fémi- 
nine quand éclata une fusillade lointaine. C'était le signal de la 
fin des prières. Je n'ai pu m'empêcher d'admirer la discré- 
tion des hommes avertissant ainsi, prudemment, leurs femmes 



106 AU COKUR DE i/àTLAS 

de leur retour. Ce fut un sauve qui peut, une bousculade, une 
galopade eifrénée par les rues. Kn un clin d'onl notre cour fut 
vidée, il n'y resta plus que la vieille voisine (fui, geignante et 
pleurarde, vint mendier le prix de sa faction. 

Mes compagnons m'ont conté que la prière fut un beau spec- 
tacle ; six à sept cents hommes y assistaient, et la khotlm de 
riniani fut fort édifiante. 

J'ai dans l'idée, pourtant, (pie nous ne fûmes pas les seuls 
manquants, et que l'institution de la prière extra rnuras 4Û1 être 
soufflée à Sidi Mhainmed ben Nàcer par ses femmes... 

16 février 

L'hôtesse mystérieuse de la zaouia nous fait prier de demeu- 
rer encore pour, selon l'expression de son aimable désir, 
« savourer aujourd'hui la fête d'hier, sanctifier demain le saint 
jour du vendredi, et, le jour suivant, (fui est le samedi, assister 
au marché de Tamcjrout... » 

Nos hommes ne demanderaient pas mieux, mais j'ai hâte de 
quitter cette (Papoue noire : la saison avance, la famine appro- 
che. Il est décidé que nous chercherons un itinéraire qui longe 
les pentes méridionales de Y Anti-Atlas. D'après des renseigne- 
ments très imprécis nous devons trouver la haute vallée de 
Y oued Noua à 8 étapes d'ici ; elle nous conduirait à Goulimin 
en 2 ou 3 étapes. Notre premier point de direction sera la za- 
ouia de Sidi Mrri, dont l'existence m'est connue depuis hien 
longtemps : un nègre qui m'accompagnait, et m'abandonna dans 
le Sous, en 1899, était originaire de cette zaouia. 

Nous nous mettons en route vers 10 heures ; un seul Attaoui 
nous accompagne. 11 monte un joli cheval peu favorable à l'in- 
terview ; dès qu'on approche de son maître il hennit et rue. 
Pour entrer en matières j'ai fait complimenta Mouha, c'est le 
nom de notre zettat, de sa monture et de sa honnemine ; il m'a 
répondu sentencieusement : « le cavalier des Ait Atta se recon- 
naît à son cheval et à ses armes ! » 

Nous remontons d'abord ['oued Dra jusqu'à Amzrou. Ce 
défijé de qçour, de palmeraies et de qoubbas est infiniment 



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DE L'OUED DRA A LA Z.VOUIA DE SIDI MOHAMMED OU IAQOUB 107 

monotone. Notre guide nous en indique au passage les noms et 
1rs propriétaires : Tazrottti, AU Asm ou Bmhim, aux Ait Atla ; 
Timetig, à des cheurfa Filala ; la qoubba do Mouley el-'Arbi ; 
Arlaoudrar, et son seïd supporté par quatre pilastres do pisé, où 
le santon, juché hors de la portée des chacals, achève de se 
décomposer en paix; Seret, Asrir, et enfin Amzrou, aux Aït A/ta, 
le plus important de tous ces qçour, situé au pied de la colline 
d'A/afoù git un trésor merveilleux, « Lut unique des tentati- 
ves de pénétration des Français de Figuig... » 

Tous ces qçour sont pareillement bâtis en briques crues, ceints 
de murs en pisé, flanqués détours plus ou moins croulantes. Ils 
sont situés pour la plupart sur le rebord du plateau durci 
dans lequel Y oued Dra a creusé sa vallée. La rive gauche seule 
est fertile, encore s'y trouve-t-il de longs espaces déserts que 
les dunes de sable ont envahis. 

Amzrou s'étendait jadis au loin dans la plaine ; les ruines qui 
l'environnent attestent son ancienne splendeur. Elle est réduite 
maintenant à un qçar de 300 mètres sur 400, et n'a plus pour la 
signaler que sa situation heureuse sur un mamelon arrondi, et 
la pittoresque superposition de ses terrasses et de ses tourelles. 

Nous pénétrons dans ses jardins, et, laissant la zaouia à notre 
droite, coupant une importante séguia, nous atteignons le gué 
à 1 Amzrou où nous traversons Y oued Dra. Le fleuve a cette 
même allure majestueuse que nous admirions près de Tam- 
grout, il est plus large seulement, et laisse émerger des îlots de 
sable. Il reçoit, juste en face du gué, le tribut platonique d'un 
oued sans eau, Y oued riFeija (Nfick). Quelques palmiers sau- 
vages végètent dans ce ravin dont les rives sont couvertes d'un 
givre de salpêtre . 

Devant nous s'ouvre un vaste couloir, une Feija de 10 à 
13 kilomètres de largeur, absolument plat, dont rien ne pare 
la nudité et la laideur. Il est bordé au Nord par les collines de ïou- 
riren, aux Ait Vahia, et de Richa, aux Zenaga; au Sud par les 
collines de Toudma. Quelques gazelles, quelques gommiers iso- 
lés et malvenus sont les seuls incidents de cette route monotone. 

Vers 4 heures nous avons quitté la direction plein-Ouest, que 
nous suivions depuis Y oued Dra, pour mettre le cap sur un hou- 



108 



quel de tamaris situé au pied de la falaise de Toitdma. Le lieu 
se nomme flows et-Ttèt, il s'y trouve un bon puits autour 
duquel campent en ce moment des douars des Sfoul et des 
Ait Aloitdn, auxquels nous allons demander l'hospitalité. Nous 
sommes accueillis comme des amis, on nous offre L'abri des 
kheimas, la moitié des provisions de toute espèce, on nous 
apporte du lait aigre, de l'eau fraîche et. pendant toute la nuit, 
nos liotes se relayent pour garder nos tentes. Cette sollicitude 
est un peu accablante, et la chanson de nos veilleurs n'est guère 
propice au sommeil, mais, si sceptique soit-on sur les senti- 
ments de ces nomades, et si blasé qu'on juiisse être sur les for- 
mes de leur politesse, on ne peut pas sans humiliation compa- 
rer l'hospitalité de ces barbares à celle des civilisés. 



17 février 

Départ avant 7 heures 30 du matin ; arrivée à l'étape à 
5 heures 30 du soir ; trois quarts d'heure de halte... 

Elle est interminable, cette Feija, dans son cadre de collines 
toujours pareil ; avec sa désolante aridité. Il faudrait ne la voir 
qu'à l'aube et au crépuscule. Ce matin les hauteurs de Tadrarth 
tranchaient en bleu vif sur le rouge orangé du ciel, et tout le 
paysage baignait dans une délicieuse lumière rose. Le soleil est 
apparu tout d'un coup au-dessus de la crête plate des collines, 
triomphal et dur, et, comme par enchantement, tout est devenu 
monotone et uniforme. 

Ce soir, même aspect, mais plus durable, plus émouvant, 
avec des transitions plus lentes de la lumière à l'ombre. 
Longtemps les collines ont gardé les reflets mauves dont le soleil 
couchant les avait parées. La pleine lune était haute dans le ciel, 
et c'est à peine si Ton a pu percevoir le passage de la sérénité 
du jour finissant à la majesté de la nuit. 

Nous campons en plein désert, près du puits de Ras er-Richa. 
La solitude est si complète, si solennelle, nous nous sentons si 
perdus dans cette immensité que nos serviteurs, d'habitude 
loquaces et bruyants, osent à peine parlera voix basse... 



►âge 108 bù 



Planche XLII 




Pie. r 83.— Vallée de l'Oued Zguid; Çmeira.— A l'horizon, le Djebel Richa (page 109). 




Pig )S L — Vallée de l'Oued Zgurd; Slharouq (Oulad Hellal) (page 112;, 



DE LOUED DRA A LA ZàOUIA De SU»! MOHAMMED OU IA.QOUB 109 



18 février 

Une partie de la matinée se perd à courir après une mule 
échappée... Nous continuons à marcher vers l'Ouest dans la 
Feija monotone. Les collines qui nous encadrent font, au col de 
Tizi Mqrout\ un coude à angle droit. Un lit d'oued serpente au 
fond de la dépression, on nous le désigne sous le nom de Ras 
el-oued Zguid. 

Après i heures de marche la Feija s'élargit, Les collines qui la 
bordent au Nord, les collines de Richa, dessinent un vaste demi- 
cercle d'où sort un affluent àeY oued Zguid. I ne palmeraie et un 
qçar en occupent le débouché. ( )n les nomme Nqiba. La vallée de 
Youed Zguid est ensuite resserrée par un changement d'allure 
des collines de Jiic/ta, qui, sous la forme nouvelle d'une crête 
rocheuse, étonnamment tranchante, se dirigent droit sur le Dje- 
bel Bani, forçant ainsi Youed Zguid à s'ouvrir une issue dans 
la paroi méridionale de la Feija. Cette issue porte le nom de 
Foum Zguid. Cette dernière partie du cours de Youed Zguid 
est une magnifique palmeraie, l'une des plus helles que j'ai 
vues. Xous en atteignons le premier qçar, Çmeira, à 2 heu- 
res 35. 

Ici se place un incident grave, dont je ne puis prévoir encore 
la portée, qui nous met en périlleuse posture. Nous longions pai- 
siblement, et d'assez loin, la palmeraie de Çmeira, et je venais 
d'en photographier le qçar, grosse agglomération de maisons 
bien bâties, sans remparts, habitées par des haratin réputés 
fort indépendants et assez dangereux, quand je m'aperçus qu'une 
dizaine d'hommes sans armes couraient après nous. Il nous 
arrive sans cesse, en cours de route, d'être ainsi accostés, arrê- 
tés, par des gens qui, sachant notre qualité, ou la devinant à 
notre apparence, sollicitent la bénédiction du chérif voyageur. 
Nous nous arrêtons donc, courtoisement, pour épargner a ces 
pieux haratin la fatigue de uous joindre. Us arrivenl essoufflés, 
empressés, nous prient de faire halte, de pénétrer dans leur 
qçar, d'accepter leur hospitalité. D'autres accourent : on en voit 
une cinquantaine égrenés sur la piste que nous suivions. Le ché- 



1 10 M COEl R DE l'ai las 

rif remercie, décline L'invitation, déclare qu'il veut atteindre ce 
soir la zaouia de Sidi Mrri t que La route est encore longue. Le 
ton des baratin devient moins obséquieux ; ils déclarent qu'ils 
veulent nous demander justice d'un attentat dont ils furent vic- 
times; ils exigent presque, maintenant, que nous nous arrêtions 
chez eux, tout en nous accablant de formules de bienvenue, et 
nous assurant de leur déférence et de leur loyauté. 

Cependant leur nombre croît sans cesse ; ils sont maintenant 
une soixantaine, pérorant, criant, formant autour de chacun de 
nous des groupes bavards. Tout à coup notre zettat pousse un 
cri, jette son cheval de côté et dégaine son fusil : « nous sommes 
trahis ! » 

En un clin d'œil Mouley el-Hassen etZenagui sont désarmés, 
dix mains s'abattent sur mon fusil, et, comme je résiste, on me 
tire à bas de ma mule. 

Nulle défense n'est possible, nous sommes huit contre tout un 
qçar ; et d'ailleurs on continue à nous prodiguer des protesta- 
tions de respect, on nous assure ne vouloir rien que de juste et 
déraisonnable. Une phrase revient sans cesse, énigmatique et 
inquiétante : « Nous voulons savoir quels cheurfa vous êtes ! » 

On nous conduit ainsi sur la place de Çmeira où toute la popu- 
lation est assemblée. Là, c'est un vacarme assourdissant, tout le 
monde parle à la fois ; et d'abord on réunit nos armes en un 
tas, et l'on emmène nos mules à l'écart. 11 ne fait aucun doute 
pour nous que nous n'ayions été trahis, que notre identité ne soit 
reconnue, et que Çmeira ne doive être le ternie de notre voyage. 

Pourtant, après de longues et bruyantes explications, nous 
finissons par démêler les motifs de cette agression, et les inten- 
tions de nos agresseurs. Le qaïd Mohammed ben el-Àrbi ben 
Othman el-Yahiaoui, qui gouverne cette région, avait ordonné 
aux hommes de son commandement de se remonter eu chevaux 
pour une opération contre des voisins. Trois haratin avaient été 
délégués pour acheter les chevaux clans le Sous. Sur leur route 
de retour ils avaient demandé l'hospitalité à un chérit' alaoui, 
Mouley Mohammed. Ce chérif déloyal avait volé ses hôtes et 
gardé les chevaux. 

D'où fureur des gens de Ç//teira, et serment de manger le 



Page 110 bù 



Planche XLIÏ1 





mBÊSK%t^£*à^f£^S^M* 



Fig. 85. — Vallée de l'Oued Zguid. — Foum Zguid 
(entre le Djebel Bani et le Djebel RichaJ (page 117). 




Fig. 86. — Djebel Ricka (versanl Nord). — Femmes du Zguid (page 117), 



DE L 1 OUED DRA A LA ZAOU1A DE SIM MOHAMMED OU IAQOUB 1 1 1 

premier chérif alaouiqui passerait à portée. Justemenl on leur 
avait conté que deux cheurfa de cette famille étaienl venus m 
pèlerinage à Tamgrout, et Le portrait que Ton faisait de Zenagui 
ressemblait fort à celui de Mouley Mohammed. La Providence 
servait à souhait la rancune des gens de Çmeira : que nous fus- 
sions les coupables ou leurs alliés, nous paierions pour eux... 

Pendant près de deux heures nous assistons impuissants à une 
épouvantable discussion. Les uns veulent nous piller complè- 
tement, les autres veulent retenir seulement nos armes, un 
parti extrême veut tout pendre et faire disparaître toute trace 
de L'affaire ; et Ton devine, sans qu'il soit besoin de commen- 
taires, comment ils comprennent l'opération. 

Notre zettat, le pauvre homme, est au désespoir. Il menace 
les haratin des pires représailles, les accable d'injures, invo- 
que tous les saints de l'Islam. Vains efforts ! Le chérif se 
débat de son mieux, exhibe la liste de ses aïeux pour prouver 
qu'il est idrissite et non alaoui. On fait venir l'unique lettré de 
la localité qui lit à haute voix, et lentement, chacun des noms 
de cette généalogie. 

— « Ne te démène pas tant, lui dit un vieux nègre à face de 
gorille, quand ce serait le Prophète en personne, nous le man- 
gerons ! » 

L'attitude de nos serviteurs n'est guère brillante. Il sufiit de 
voir leur air honteux, apeuré, pour être certain qu'ils n'ont pas 
la conscience tranquille, et qu'ils sont prêts à me renier si 
l'affaire tourne mal. 

Nous avons pourtant quelques partisans ; un quart de la 
jemaa opte pour qu'on nous rende la liberté et nos bagages. Les 
femmes, surtout, prennent notre parti. 

Finalement il est décidé que l'on confisque nos armes, et l'on 
nous prie d'aller chercher un gîte ailleurs... 

Ailleurs !... Où pourrions-nous aller ? 

Sidi Mrri est trop éloigné pour que nous y parvenions avant 
la nuit ; le désert qui nous en sépare n'offre ni abri ni ressour- 
ces, et les brigands nous sachant totalement désarmés et à-demi 
dépouillés nous couperont certainement la route. Demander 
1 hospitalité à quelqu'autre qyar de Zguid serait bien chanceux; 



112 AU CUELR DE l' ATLAS 

chacun voudrait une pari de ce butin providentiel dont Çmeira 
entama Le pillage... Une vieille femme nous tire d'affaire en nous 
apprenant que le cheikh du qçar de Mharouq est un homme 
juste et écouté. Elle nous conseille d'aller lui demander aide 
et hospitalité. 

Nous voici donc descendant la vallée de Zguid, longeant 
d'abord, puis traversant sa magnifique palmeraie dont la, 
fertilité nous laisse bien insensibles, pour venir camper sur une 
petite esplanade, hors de l'enceinte de Mharouq. 

Le cheikh est introuvable. Personne ne nous adresse ni un 
souhait de bienvenue, ni même une parole. On refuse 1 de nous 
rien vendre. Nos mules sont à jeun, nous aussi. Nous sommes 
sans défense, à la merci de qui voudra nous piller... 



19 février 

Nous avons passé une triste nuit. Personne n'a dormi. Un 
clair de lune admirable éclairait notre lamentable campement 
au pied du qçar pittoresque des Ou lad H e liai. 

Une noce bruyante battait son plein dans une bourgade voi- 
sine ; on entendait le tobbal rythmant le heidouz, et la fusillade 
alternant avec les chants. Un à un les convives sont rentrés, 
qui couplés, qui seuls, fredonnant encore des refrains de chan- 
sons. En passant près de nos tentes ils se contaient notre mésa- 
venture et ricanaient... 

Au jour la situation s'est améliorée. On a fini par trouver le 
cheikh ; il se nomme Hammad ould Hannnid el-Hellali ; c'est un 
homme jeune encore, très modeste, grave, droit et juste. Il jouit 
dans toute la région dune autorité qui, pour être dépourvue de 
titres et de sanction n'en est que plus rare et plus profonde. 

Il a écouté silencieusement, les yeux baissés, nos réclama- 
tions désolées, s'est fait expliquer quelques détails de l'affaire 
eu posant des questions brèves et claires, et a conclu que le 
bon droit était de notre coté. Une vingtaine d'hommes raccom- 
pagnaient, tous ont partagé son avis. Mouley el-Hassen, pour 
donner plus de poids à sa supplique, déclara qu'il était parent 



DE L'OUED DRA A LA ZAOUIA DE SIDI MOHAMMED OU IAQOU» 113 

proche du fameux maraboui saharien, Mal-Àïnin, faisant obser- 
ver que le maghzen, dont la vénération pour ce marabout est 
bien connue, interviendrait certainement pour venger l'offense 
qu'on lui taisait; que tous les gens de Zgnid, amenés par leurs 
alla ires à Merrakech, à Tarondant, à Mogador, seraient arrêtés 
et incarcérés jusqu'à ce que justice nous tut rendue, suivant 
l'usage qui fait de la responsabilité collective le moyen de répres- 
sion le plus efficace et le plus prompt. 

Le cheikh nous promit de faire pour nous tout ce qui serait en 
son pouvoir ; il nous déclara que nous étions ses hôtes person- 
nels, s'excusant d'avance sur ce que sa pauvreté et la famine 
ne lui permettraient pas de nous traiter selon son désir. On ne 
trouve plus ni orge ni paille. On s'est battu Tan dernier à l'épo- 
que des semailles, il en résulte qu'il n'y a pas de récolte cette 
année. Les mules en sont réduites à manger des dates dessé- 
chées, vieilles de plusieurs années, qu'on exhume du fond des 
silos et des greniers. 

Notre feqih a eu si peur qu'il veut partir à tout prix. 11 veut 
vendre ses habits et gagner Taroudant en se faisant passer pour 
Heddaoui, c'est-à-dire pour un mendiant mystique, il entraine 
dans sa défection le dernier serviteur du chérif, Si Omar, qui est 
aussi effrayé que lui. Je sais bien que ces deux poltrons ne s'aven- 
tureront jamais seuls dans YAnti-Atlas, mais ils peuvent trouver 
une occasion favorable, une caravane en partance pour le Nord; 
ils peuvent surtout être tentés de nous trahir pour se sauver... 
Quant à Mouley el-Hassen il me déclare formellement qu'il 
n'ira pas dans Y oued Noun ; arrivé là il m'abandonnera. Je pré- 
vois que je finirai mon voyage seul avec Zenagui... A chaque 
jour suffit sa peine ! 



20 fè 



cvncr 



« Si tu veux voyager, apprends la résignation », disent les 
Chleuh. Le conseil est judicieux ; les gens de Çmcira s'enten- 
dent à nous en faire souvenir. 

Voici où eu sont les négociations ; le cheikh de Mharouq a 
posé l'ultimatum suivant : Restitution pure et simple de nos 

8 



114 au coeur de l atlas 

armes; ou échange contre une somme qu'il paiera lui-même, 
de sa poche, pour humilier nos spoliateurs et pallier la honte 
dont leur méfait couvre le Zguid. 

Les gens de Çmeira ont répondu qu'ils ne restitueraient rien, 

à aucun prix. Mais, pour marquer leur déférence envers le 
cheikh Hamnïad, et se le cendre propice, ils lui ont envoyé en 
présent une des carabines qui nous ont été prises. Le cheikh 
nous a rapporté cette arme, puis il s'est fait amener une mule 
pour aller à Çmeira. Il est parti à 11 heures, ce matin, il est 
7 heures du soir, nous sommes encore sans nouvelles du résul- 
tat de ses négociations. Un chérif fixé à Mharouç, qui connaît 
bien le pays et nous renseigne sans trop de défiance, nous 
déclare que l'autorité du qaïd du Glaoui, Sid el-Madani, 
s'étend jusqu'ici. Ses agents dans le Sud sont : l'amrar hérédi- 
taire des Ou lad Yahia, Mohammed ben el-Arbi, qui réside à 
Amjri sur l'oued Dra ; l'amrar héréditaire des Zenaga, le 
Cheikh Hammou el-Azdeifï, dont la résidence est à Azdeif, au 
pied du Djebel Siroua ; et l'amrar de Taznakht, Abd el- 
Ouahad ez-Zanifi, de la famille des Ait Ouzanif. 

Ces chefs reconnaissent la suzeraineté du qaïd du Glaoui, 
lui payent un tribu, et défèrent à ses prescriptions. 11 va sans 
dire que l'exercice d'une telle autorité ne repose que sur 
le consentement du vassal, ne comporte aucune sanction 
immédiate, nécessite beaucoup de tact, et ne peut avoir de 
limites précises. La force du qaïd réside dans sa situation géo- 
graphique ; il est le maître du col du Glaoui, le portier du 
Haut-Atlas, et peut à son gré ouvrir ou fermer aux gens du Sud- 
Est marocain l'accès et le débouché des marchés du centre dont 
ils sont forcément clients, soit qu'ils viennent y vendre leurs 
produits, soit qu'ils y achètent les denrées dont ils ne peuvent 
se passer : sucre, thé, soufre pour la poudre, armes, etc.. 
Une tribu refuse-t-elle l'obédience, le qaïd intercepte la route ; 
le col fait office de souricière, et, en un tour de main, tous les 
gens de cette tribu qui avaient franchi la montagne sont mis en 
prison, leurs animaux, leurs marchandises sont confisqués, et 
cela jusqu'à ce que la tribu vienne à résipiscence. 



Page 1 1 5- bù 



Planche \I,IV 




Fig. 87. — Vallée de l'Oued Zguid.— La croie du Djebel Richa (versanl Sud) (page 117) 




Fig. 88. —Vallée de l'Oued Zguid. —Le cheikh Hamma* 



mad (de Mharouq) (page 117). 



DE L'OUED DRA A LA ZAOUIA DE SIDI MOHAMMED OU IAQOUB 115 



$1 février 

Les choses s'arrangenl ; le cheikh est rentré hier à 10 heures 
• lu soir rapportant lui-même trois de nos fusils, les autres 
seront apportés ce soir par les gens de Çmeira. On nous raconte 
qu'à La nuit les négociations n'étaient pas plus avancées que le 
matin. Le cheikh fit alors étendre son kheidous par terre, et se 
coucha. 

— Que fais-tu ? lui dirent les membres de la jemaa. 

— J'attends votre réponse ! répliqua le cheikh. 

Or l'usage veut que l'on tienne compagnie au négociateur, ou 
qu'on lui oppose un refus formel. 

Las de cette discussion, découragés par cette ténacité, les 
haratin cédèrent. 

Ce matin, quand le cheikh entre sous notre qoubba, Mou- 
ley el-Hassen se précipite, se confond en remerciements. Ham- 
mad arrête d'un geste ce torrent de gratitude : 

— Remercie Dieu, dit-il, moi je n'ai fait que mon devoir. 
Une physionomie comme celle de ce hartani, car le cheikh 

de Mharonq nous a déclaré lui-même n'être qu'un « humble har- 
tani, fils d'esclaves », fait oublier toute la barbarie marocaine. 
Sa droiture, sa bonté rachètent toutes les offenses, compensent 
toutes les misères que nous avons subies. Il m'a été donné plus 
tard — j'anticipe ici sur des faits postérieurs, mais je ne peux 
me résoudre à laisser inachevé le portrait de cet homme de 
bien — il m'a été donné de revoir le cheikh Hammad; j'étais 
prisonnier, j'avais été trahi, ma qualité de chrétien était dénon- 
cée, j'osais à peine lui adresser la parole tant je redoutais ses 
justes reproches. Il vint à moi la main tendue, et me dit simple- 
ment : 

— Je suis plus encore ton ami qu'autrefois, puisque tu es 
plus malheureux. . . 

Nous avons le loisir d'étudier les gens de Zguid, ils se prê- 
tent assez complaisemment à nos enquêtes. L'un d'eux, qui fait 
fonction de secrétaire, de feqih, auprès du cheikh Hammad, porte 
le nom de el-Hadj Abd el-Moumen et se dit chef de la grande 



116 AU CŒUR DE L'ATLAS 

zaouia de Sidi Mohammed ouSid,à Tafettechna, sur l'oued Dra\ il 
nous a apporté quelques livres qui proviennent de la bibliothè- 
que de Tamgront, comme tous ceux que nous avons vus (huis 
cette région. En feuilletant un de ces livres nous avons trouvé 
un curieux document, une Lettre d'un capitaine de bureau arabe 
prouvant que ce feqih du Zguid entretient des relations sui- 
vies avec les Roumis ! 

Le Langage parlé sur ces contins du Sahara offre des particu- 
larités intéressantes, il a subi l'influence des dialectes employés 
par les Maures. Le temps n'est pas encore lointain où les gran- 
des caravanes de Chengiiit, de Oualata, de Tichit, de Tagant, 
de Timbouctotiy venaient aboutir ici et, lasses de leur rude 
traversée, se reposer en de longs séjours, vendre et échanger 
leurs denrées. 

Zenagui a recueilli d'intéressants documents linguistiques qui 
lui ont été fournis par un curieux personnage, le chérif Sid 
Henini. C'est un poète, et, paraît-il, un excellent poète; il est 
complètement illettré, c'est-à-dire qu'il ne sait ni lire, ni écrire, 
ni un mot de grammaire au sens étendu ([lie Ton donne à ce mot 
en Arabe. Il nous a dicté des échantillons de ses œuvres, ce sont 
des dialogues, discussions entre belle-mère et belle-iîlle, entre 
femme chellab et femme arabe, et des gaf, chansons de gestes, 
où sont contés les exploits des héros de la contrée. L'un de ces 
poèmes célèbre les prouesses du cheikh Hammad. Notre poète 
vit de ses chansons. On l'invite, il compose un gaf, et le col- 
porte ensuite par tout le pays. Ce troubadour marocain s'est 
constitué ainsi une clientèle originale ; il a 600 Mécènes dans la 
vallée de Yoaed Dra, dont chacun lui donne une poignée de blé 
par an. Aussi faut-il voir comme il connaît la liste des qçour. 11 la 
récite avec une désespérante volubilité. Elle se monte, d'après 
son calcul utilitaire, à 860 qçour, autant qu'il y a de jours dans 
Tannée lunaire. 

\' 3 heures, comme nos fusils n'étaient pas encore rapportés, 
le cheikh a dépêché son frère aux gens de Çmeira avec ordre de 
leur déclarer qu'il irait les prendre demain avec tous les guer- 
riers de Mharouq. 

A 4 heures nos armes étaient sous la qoubba. Deux baratin 



Page \H\hi: 



IM: 



\LY 




Fig. 89 — La Feija, entre [mi n'Tlil cl Timguissinl, 
An fond, Djebeï Maouas (Anti-Atlas) (page 1 18). 




Fig. 90. — La Feija. —Débouché de l'Oued Tlit. [mi nTJil 
Au fond Djebel Maouas (Anti-Atlas (page US). 



DE I/OUED DRA A LA ZAOUIA l>K SIDI MOHAMMED OU IAQOUB 117 

les avaient apportées, et opposaient de farouches figures à nos 
mines réjouies. Us ont déclaré que la jemaa de Çmeira avait 
regret de cette alla ire. Mouley el-llassen a récité sur eux la 
Fatiha ; l'incident est clos. Nous nous remettrons en roule 
demain pour Sidi Mm. Mes hommes ont repris confiance, Si 
llajoub, mon feqih, et Si Omar, le serviteur du chérif, m'ont 
assuré avec tant d'insistance qu'ils renonçaient à me quitter (jue 
j'ai flairé quelque motif intéressé à cet attachement si soudain 
et si expansif. 

Mouley el-Hassen leur avait en effet insinué que, mis endéfiance 
par leur projet de désertion, je songeais à les faire tuer... Je les 
ai rassurés de mon mieux, et jamais mon escorte n'a été plus 
perçante qu'au sortir de cette épreuve. 

L 2$ février 

Nous partons de bonne heure (7 h. 30). Le cheikh Hammad 
nous accompagne, monté sur un assez joli cheval gris. Il porte 
le burnous blanc, vêtement des gens riches ; le commun porte 
Yakhnif, ce burnous noir dont la partie postérieure est bizarre- 
ment colorée en rouge. 

On nous fait traverser la palmeraie et le lit desséché de l'oued 
Zgirid, puis nous escaladons la crête rocheuse de Richa. 

Le sommet en est tranchant et dentelé comme une lame 
ébréchée ; il sépare la vallée de Zguid de celle de son affluent 
l'oued Issemgaten qui, grossi des oueds Mehazen, Agmour et 7V//, 
atteint le Zguid au point où il pénètre dans une brèche du Dje- 
bel Bani à laquelle on donne le nom de Foum Zguid. Toutes 
ces rivières sont desséchées ; leurs lits tortueux, remplis de 
galets, serpentent dans la plaine ; celui de l'oued Mehazen tra- 
verse l'oasis et le qçar de Kabia dont on voit distinctement 
les maisons. Nous remontons la vallée de l'oued Issemgaten, 
et nous faisons une assez longue halte au qçar de Nsonla, qui 
appartient aux Ait Atta mais fait partie du leff, de Zguid, pour 
y acheter un peu d'orge, car nos bêtes meurent de faim. 

Nous parvenons un peu plus bas au confluent de l'oued 77/7, 
qui sort de Y Anti-Atlas au qçar à'Imi riTlit, et nous remontons 



118 



AU COEUR DE L ATLAS 



le couloir que la rivière a creusé dans ces assises horizontales 
de calcaire clair jusqu'aux villages à'Aguerd et de Taourirt. Ces 
bourgades sont vassales dos Zenaga, elles ont des maisons bas- 
ses, petites, laides et un air de pauvreté et de vétusté qui, 
paraît-il, n'est pas trompeur. La misère y est telle, en effet, que 
les habitants se sont dispersés pour trouver leur subsistance. 
On nous affirme que Taourirt est L'aînée de Merrakech. 



23 février 

La route de Sidi Mrri nous écarte de notre direction. Nous 
avons déjà fait un crochet inutile en remontant l'oued Tlit, nous 
ne l'aggraverons pas en poussant jusqu'à la zaouia qui d'ail- 
leurs n'est qu'à 2 kilomètres, on la voit d'ici, et n'offre aucun 
intérêt, encore que l'on y conserve des présents faits à Sidi 
Mrri par les chrétiens, chez qui, dit-on, il est en grande véné- 
ration!... En continuant à remonter vers le Nord nous attein- 
drions l'oued AzguemerziYers Tamarouft ; c'est la route du Sous 
et de Merrakech. 

Nous redescendons donc l'oued Tlit jusqu'à 1min Tlit, et de 
là nous côtoyons l' Anti-Atlas, reprenant notre chemin dans cette 
Feija, ce couloir, encadré entre la chaîne continue du Bani et les 
collines arrondies qui bordent Y An ti- Atlas et derrière lesquel- 
les émerge une crête décharnée de 600 à 800 mètres d'altitude. 
La plaine, dont nous suivons le bord septentrional, est plate et 
nue, quelques gommiers y croissent épars, l'on y voit des 
ravins desséchés. Cette désolation donne une apparente vrai- 
semblance à la légende qui nous est contée. La Feija, dit-on, 
fut une forêt immense où pullulaient les fauves ; l'un d'eux 
dévora le fils d'un saint marabout qui maudit cette région inclé- 
mentc. Depuis lors, les oueds sont taris, la forêt est morte et les 
fauves ont émigré... 

A mi-route le cheikh Hammad et notre zettat Mouha l'Attaoui 
nous ont quittés, très émus, et nous prodiguant des recomman- 
dations de prudence. Ni l'un ni l'autre n'ont consenti à accepter 
aucune rétribution de leurs services ou des dépenses que nous 



Page 118 bis 



IManrhe \LVI 




Fig. 91. — La Feija. — Nouveau qçar d'Issiguern (Zenaga) (page 119). 




Fig. 92. — La Feija — Ancien qçar d'Issiguern. — A l'horizon, le Djebel Bani 

(page 119). 



DE L'OUED DRA A LA ZAOUIA DE SIDI MOHAMMED OU IAOOUB 119 

leur avions occasionnées. Deux heures plus tard nous campions 
sur les bords de l'oued Timguissint au pied du qçar de Timguis- 
sint [Timgassen] vassal des Zenaga, un peu au-dessous de la 
zaouia à'Imaraten. 

Nos malheureuses mules sont dans un état lamentable. On les 
nourrit d'herbes et de vieilles dattes. Leur maigreur fait pitié ; 
elles sont affreusement blessées, Tune d'elles a toute la chair du 
garrot emporté, les épiphyscs sont à nu. Naturellement elles 
sont incapables de porter autre chose qu'une très faible charge, 
et nous avons dû alléger notre bagage de tout ce qui n'était pas 
rigoureusement indispensable. Les nomades en sont réduits à 
vivre d'herbes ; ils les font bouillir longuement dans un peu 
d'eau salée, et en forment des boulettes qui ont l'apparence de 
paquets d'algues ou de mousses, et une saveur acre et aroma- 
tique . 

24 février 

Une aubade nous réveille. Timguissint joint à l'orgueil de pos- 
séder 200 fusils, la fierté d'avoir unrebab (sorte de banjo dont on 
joue avec un archet) et deux tobbals. On abat le camp de bonne 
heure au son de cette discordante musique, dont le but est sans 
doute de nous faire oublier l'absence de tout repas, et nous 
nous mettons en route escortés par deux zettats, un Berbère et 
un nègre. 

On nous fait traverser la Feija pour aller toucher le qçar 
à'fssiguern, célèbre par ses palmiers, dont quelques-uns valent 
150 pesetas et donnent des régimes d'un quintal. 

Issiguern est un village neuf ; l'ancien qçar, situé non loin de 
là, sur un monticule, n'est plus qu'une ruine. Il a été détruit 
par nos hôtes les Zenaga de Timguissint . 

Nous retraversons ensuite la plaine pour revenir à Y Anti- 
Atlas dans lequel nous pénétrons en remontant le lit de Y oued 
Tisint jusqu'au qçar d'Agmour. Cette rivière arrose la palme- 
raie de Tansida, puis traverse le Bani au pied du Djebel Taïm- 
zour aigu comme un clocher, et féconde ensuite la belle oasis 
de Tisint, décrite par de Foucauld. 



120 



\l CŒUB DE L ATLAS 



Agmour esl une modeste bourgade de 60 fusils, encastrée 
entre les parois escarpées de la vallée de Y oued Tisint. Ses 
maisons de pierres, superposées, et surmontées de terrasses 
couvertes, rappellent celles de la Kahylie et celles des Béni 
Ouaraïn. L'une d'elles porte une ancienne tour blanche dont 
les angles, les chambranles des portes et des fenêtres, sont 
peints en rouge, de façon à imiter la brique. 



25 février 

11 parait (prune bande de brigands est embusquée sur notre 
route. Le cheikh (YAmgour, lui-même, nous accompagne avec 
huit hommes armés. Nous escaladons sous leur escorte le flanc 
Ouest du val (Y Agmour et nous retombons, au delà de ce seuil, 
dans la vallée de Y oued Islid. h y Anti-Atlas porte dans toute 
l'étendue du territoire des Zenaga le nom de Djebel Maouas. 

On aperçoit de loin, dans la plaine monotone, l'oasis et la 
grosse bourgade d" Aqqa-Jrcn où nous allons camper, elle forme 
le centre d'une large cuvette infertile dont la croûte calcaire 
blanche est dure et sonore. Partout où l'eau ruisselle, dans cette 
Feija, elle agglomère le sable et les galets de son lit en un con- 
glomérat extrêmement résistant. Les seguias y sont taillées avec 
beaucoup d'art. Celles (YAqqa-Iren coulent à 5 ou 6 mètres au- 
dessous du sol, au fond de canaux que l'on dirait découpés dans 
le tuf, et dont la largeur ne dépasse guère 50 centimètres. 

La ville n'a pas d'autre rempart que les murs de ses maisons 
correctement juxtaposées. Tout est blanc ; le minaret de la jemaa 
est blanchi à la chaux, et se voit de loin. 

Les haratin dWqqa Iren disposent de 800 fusils, ils se déclarent 
indépendants ; en réalité ils paient la debiha à toutes les tribus 
qui les environnent, Doui Blal, Ounzin, Oulad Jellal.Le cheikh 
Mohammed, qui administre le qçar, habite sur une hauteur 
située au Nord de la ville. Il se fait suppléer dans ses fonctions 
de police intérieure par un adjoint, Sid' Brahim. 

L'accueil qui nous est fait est courtois, sans empressement. 
On nous confirme que la sécurité du pays est très précaire, que 



Page 420 



Planche XLV1I 




Fi „ 93. —Vallée de l'Oued Tisinl. — Agmour (page 120). 




Pi gi 94. _ La Feija. — Débouché de l'Oued Tisinl. Agmour. 
Au fond Djebel Maouas (Anti-Atlas) (page 120). 



DE L'OUED DRA A LA ZAOUIA DE SID1 MOHAMMED OU IAQOUB 121 

les nomades arabes coupent toutes les routes. Il nous faudra 
prendre une escorte de 20 rami, de 20 fusils, pour aller à Ilir, et 
encore serons-nous probablement obligés de livrer bataille pour 
passer... 

On nous a si souvent conté de pareilles histoires que nous som- 
mes devenus fort incrédules, et nous attendions, sans trop d'ap- 
préhension, l'étape du lendemain, en buvant notre thé à la men- 
the quotidien, quand un de nos serviteurs entra sous la qoubba 
d'un air effaré, en nous annonçant que l'un des haratin qui nous 
avait vus à Mogador était dans le camp. Cet homme, nommé el- 
Hajmi el-Euçeub ben el-Hassen, connaît tous mes compagnons. 
Il déclare qu'il va se joindre à nous, profiter de l'occasion de 
notre voyage pour retourner à Mogador. Il s'enquiert des nou- 
velles de ceux de mes Draoua dont il fut le confident, et demande 
où sont les Chrétiens qui devaient faire partie du voyage. Grave 
émoi !... J'ordonne qu'on acquiesce à tous les désirs d'el-Hajmi, 
qu'on l'embauche en lui disant que nous nous mettrons en route 
de bonne heure, et qu'il se charge de nous procurer une escorte 
puisque nous ne pouvons songer à trouver des zettats. 



W février 

A 6 heures du matin notre camp est levé, nos mules sont 
chargées, nous sommes prêts à partir. A 7 heures, après une 
heure de vains efforts pour obtenir l'escorte promise, on vient 
nous déclarer qu'il faut renoncer à prendre la route d'77?>, que 
personne ne veut consentir à nous y accompagner. 

D'ailleurs de deux choses l'une : ou bien nous voulons aller 
au Sous, et dans ce cas notre route est au Nord ; ou bien nous 
allons à Y oued Noua et alors notre route est au Sud-Ouest. Dans 
aucun cas nous n'avons à passer par Ilir, à travers le désert 
tant redouté à'Adnan, où les Ou lad Jellal pillent, rançonnent 
et tuent les voyageurs. Une caravane y périt la semaine passée ; 
un marabout y fut égorgé avant hier... 

Cette sollicitude a de quoi nous étonner. J'en cherche en 
vain les causes : mais, faute de pouvoir nous y soustraire, nous 



122 AU COEUR DE l'aTLAS 

finissons par opter pour La route du Sud-Ouest. Notre nouveau 
serviteur se fait fort de nous trouver une escorte de 11 fusils 
aux qçour à'Isserhin qui sont sur notre chemin. 

Et nous voici partis sous la conduite d'el-Hajmi qui, tout de 
suite, fait L'important, donne des ordres, décide de tout en chef 
de convoi, parle en maître. 

La plaine est en tout semblable à ce qu'elle fut ces jours der- 
niers. Nous traversons d'abord la palmeraie à' Ida Otistan, que 
prolonge, au Sud, celle de Tisgmoudin, dont l'aqueduc fait sail- 
lie dans la plaine. L'eau accomplit ici le même travail de pétri- 
fication que j'observe depuis que nous sommes dans le bassin 
àeYoued Dra ; elle cimente elle-même les seguiasoù elle court, 
les lits où elle coule, les cuvettes où elle stagne. 

Une heure plus tard nous atteignons les deux qçour à'Isser- 
hin que rien ne différencie de leurs voisins. Notre hartani réunit 
les hommes, leur conte je ne sais quelle histoire à la suite de 
Laquelle ils viennent nous examiner avec une attention inquié- 
tante. Puis 12 (rentre eux prennent leurs fusils, et nous nous 
remettons en route pour gagner la zaouia de Targant et Aqqa- 
Iguiren. Un chérif de la zaouia et ses deux fils se joignent à 
notre escorte. 

Ail heures, halte près de la zaouia, au tombeau de Sidi boa 
Médian. Cette zaouia appartient à des cheurfa de Sidi Moham- 
med ou ïaqoub ; elle est petite, pauvre, sa palmeraie n'est 
qu'un grand jardin. Son qçar croulant est accoté à des ruines 
qui attestent du peu de respect des Oulad Jellal pour la mai- 
son sainte. Un jour de famine ils l'ont prise et rasée. Les cheurfa 
ont reconstruit leur demeure ; ils paient maintenant une 
debiha aux nomades, et vivent en sécurité sinon en prospérité. 

On aperçoit dans la plaine, au pied du Bani, la palmeraie de 
Qacbal el-Joua. Plus loin, la colline escarpée de Boa Tizen 
s'avance dans la Feija comme pour se souder à Y Anti-Atlas, et 
la Feija s'étrangle en un couloir étroit. 

A 11 heures 40 nouvelle halte... 

J'énumère à dessein ces haltes continuelles pour montrer 
quelle patience exige notre mode de voyage : qoubbas à visiter ; 
qçour dont il faut, au passage, saluer les hommes ou bénir les 



Pa*e 122 bù 



Planche XLV1I1 




Fi(r 95. _ Type d'habitant d'Aqqa-Iren^page 121). 
El-Hajmi el-Euçeub ben el-Hassen (le zettat qui m a trahi). 




<*mm*m 



é 



Fig. 9H. — La Feija. — Aqqa-Iren. Porte sud (page 120). 



DE L'OUED DRA A LA ZAOUIA DE SIDI MOHAMMED OU IAQOUB 123 

enfants ; mendiants qu'il faut secourir ; mules qu'il faut 
rebâter ; tout est prétexte à s'arrêter. Quand les prétextes man- 
quent, nos hommes se chargent de les faire naître ; quand l'occa- 
sion ne s'y prête pas, ils s'arrêtent tout simplement, mettent le 
feu à une touffe d'herbe, tirent leur pipe à kif, la fument dévo- 
tieusemont, et repartent, abrutis et satisfaits, sans plus de souci 
de notre impatience que s'ils avaient accompli la fonction la 
pins naturelle. Si ce ne sont p;is nos serviteurs, c'est notre feqih 
qui nous arrête ; ce malheureux est abîmé de clous ; la peur se tra- 
duit chez lui par de continuelles coliques ; il faut le descendre 
de sa mule, l'y remonter. 11 sème tout son chargement, perd 
tout ce qu'on lui confie... D'autres fois c'est Mouley el-Hassen 
qui aperçoit une gazelle ou une outarde, et qui se lance à sa 
poursuite sans s'occuper de nous, bridant en de vaines fusillades 
notre précieuse provision de cartouches... 

Pendant cette dernière halte le chérif de Targant, qui s'est 
joint à nous, nous déclare confidentiellement que nos guides 
nous mènent à un guet-apens. Il nous conseille de profiter 
de l'appui que nous donne le voisinage de sa zaouia pour les con- 
gédier, et s'offre à nous conduire lui-même, avec ses fils, à Ilir 
où nous pouvons encore arriver avant la nuit. 

Mouley el-Hassen fait comparaître el-Hajmi et, séance 
tenante, lui dit son fait et le chasse. Rien n'est plus maladroit ! 
Evidemment nous esquivons pour aujourd'hui le piège tendu, mais 
quelle revanche aurons-nous à subir demain ?. . . La faute est com- 
mise, il n'y a qu'une façon de tâcher d'en éviter les conséquences, 
c'est de nous y soustraire par la rapidité de notre marche. Et 
nous fuyons, aussi vite que nos pauvres mules peuvent le faire, 
en traversant la zone dangereuse (YAdnan. La route remonte 
l'oued Targant, elle est dure, le lit de l'oued est mi-sable, mi 
galet ; nos animaux y enfoncent jusqu'aux jarrets. Gomme d'ha- 
bitude nous marchons à pied et nos serviteurs se prélassent sur 
nos mules blessées... 

Le désert à\Ydna?i, de redoutable réputation, est une vaste 
plaine elliptique, coupée par le lit d'une rivière desséchée, 
Y oued Adnan. Les collines qui l'encadrent sont escarpées et de 
formes régulières. Leurs lignes de faites sont orientées dans le 



124 



AU COEUR DE L ATLAS 



sons dos vents régnants: Ouest-Est; los couches rocheuses qui 
constituent leur ossature plongent vers lo Sud. Co désert est 
lamentable ; on n'y voit ni un arbre, ni un toit, ni une tente ; ni 
un être humain Los Oulad Jellal qui y nomadisent campent 
dans des ravins, tols que ïmaoun Ifraten, Bou Halifa, Anzour. 
Le voyageur qui s'aventure dans ces régions n'a qu'une seule 
chance do salut : la vitesse. Nous marchons, pendant les trois der- 
nières heures de notre étape, dans l'obscurité profonde d'une 
nuit sans lune et nous atteignons à 9 heures 30 des remparts her- 
métiquement clos à' Mr. Nous plantons notre camp contre la 
porte, à travers laquelle la voix somnolente d'un gardien 
répond laconiquement : « Il est trop tard ! » 



28 f* 



avrier 



Ilir est un qçar en pisé roux farci de grosses dalles. Les mai- 
sons sont espacées et de pauvre apparence, les jardins sont ferti- 
les et délicieux à cette époque où les amandiers sont lleuris. On 
compte 230 feux, autant de fusils, et la jemaa de 12 membres 
ne paye aucune debiha. dette indépendance s'explique ; Ilir est 
le marché des tribus arabes et chleuh : Oulad Jellal, Zenaga, 
Ounzin, Ireddioua, etc.. Elle est, par nécessité, un terrain 
neutre, une place de commerce. De là sa sécurité et sa pros- 
périté. 

On vient de reconstruire en partie la grande mosquée. La 
jemaa est précédée de 6 chambres d'ablutions ; chacune d'elles 
porte une inscription indiquant la clientète à qui elle est réser- 
vée. Il y en a 1 pour les tolba, 2 pour les arabes, 2 pour les 
chleuh, 1 pour les baratin. 

Ces races et ces castes différentes vivent en assez mauvaise 
intelligence, mais le danger commun les associe et souvent de 
façon anormale. En ce moment, par exemple, deux fractions de 
la tribu arabe des Oulad Je liai 'sont en guerre, elles ont chacune 
pris pour alliée une tribu chellah : l'une a pour elle Ounzin, 
l'autre Zenaga. 

Nous avons du séjourner hier à Ilir ; nous mourrions de faim 



I'mïc [Mets 



l'I lie XLIX 






« 




Fig. 97. — La Fcija. — Le qçar d'Isserhin (page 122). 




Fig. 98. — Le désert d'Adnan. Gorges d'Argueb Argan ( Anti- Atlas) (page d 23). 



DE L'OUED DRV A Là ZAOUIA DK SU>1 MOHAMMED OU IAQOUB 125 

et, sous prétexte que la ville hospitalise en ce moment plus de 
70 hôtes, on nous a fourni une poignée de kesksou et une bras- 
sée de paille. 

Nous avons grand peine à trouver un zettat. Un cheikh des 
environs. Moheml ben Tabia, est venu nous recommander de ne 
nous lier à personne pour la traversée d'//tV à Tagmout. 11 con- 
sent à nous escorter avec une dizaine d'hommes jusqu'à la 
grande zaouia de Sidi Mohammed ou Iaqoub qui n'est qu'à trois 
heures d'ici. Nous y séjournerons en toute sécurité, puisque la 
zaouia est un horm, un asile inviolable. Le cheikh viendra nous 
chercher dans la nuit, et nous gagnerons Tagmout de très bonne 
heure. 

Ainsi fut fait. Nous arrivons donc à 9 heures 30 du matin à 
la zaouia, après avoir traversé la plaine à' Azarar Imi riTa- 
fen où serpente Y oued Sidi Mohammed ou Iaqoub. La zaouia est 
située dans un col étroit d'où la rivière sort pour pénétrer dans 
la plaine. Elle comprend trois agglomérations que le ravin 
sépare. Le tombeau du grand saint, patron de la zaouia, est au 
fond du ravin, c'est une baouita à ciel ouvert. Trois fois les 
iidèles se réunirent pour édifier une qoubba, et chaque fois 
la voûte s'écroula. Les maçons n'admirent pas que leur talent 
put être mis en cause, et conclurent que Sidi Mohammed ou 
Iaqoub avait voulu, par ce miracle, donner un témoignage pos- 
thume de cette humilité qui fut sa vertu favorite... 

La zaouia est l'une des plus riches du Sud marocain. Tandis 
que les grandes zaouias des Derqaoua, des Naciria, confréries 
politiques autant que religieuses, s'épuisent en querelles intesti- 
nes où leur patrimoine s'émiette, où leur prestige sombre, les 
zaouias secondaires, locales, telles que Mrimima, Sidi Mrri, 
Sidi Aïssa ou Brahim, florissent, augmentent leur clientèle et 
conservent jalousement leur cohésion. Si forte est leur vitalité 
qu'elles continuent à vivre et à prospérer même après la dispa- 
rition de la descendance de leur créateur, comme c'en est le cas 
à Sidi Aïssa ou Brahim dont le chef est un simple nègre. 

Sidi Mohammed ou Iaqoub, chérif idrissite de la branche des 
Ait Amrar, fondateur de notre zaouia, fut le contemporain et 
l'ami de Sidi Ahmed ou Moussa, patron du Tazeroualt. Ses étu- 



J*26 ai COEOB DE l* ATLAS 

des achevées il vint, en cénobite, se fixer dans ces régions 
désolées. Le lieu lui plut à cause de son aridité absolue. Avant 
de s'y fixer, disent ses hagiographes, il voulut être certain que 
ses disciples ne manqueraient de rien. H invoqua donc 360 saints 
et sollicita leur concours, les pria ni d'entretenir sa zaouia pendant 
un jour de l'année chacun. Et, c'est pour continuer cette tradition, 
que la zaouia reçoit de tous les points du Maroc, de Y Algérie et 
du Sa/tara, chacun selon sa production, de l'huile, du piment, du 
safran, des dattes cl tout ce qui est nécessaire à son énorme 
clientèle. Le sultan, les qaïds du Glaoui, de Goimdaft, le hacha 
de Taroudanij le chérif de Sidi Ahmed ou Moussa, lui adressent 
chaque année des présents et de l'argent. Les Boni B lai (Dou- 
blai) eux-mêmes, ces pirates du désert sans foi ni loi, prélèvent, 
à son profit, une dîme sur les produits de leurs brigandages. 

La zaouia compte 166 feux, dont 116 pour la seule postérité 
de Sidi Mohammed. Point de juifs, bien entendu, mais beaucoup 
de baratin, serviteurs de la zaouia. Les hôtes sont chleub ou 
arabes, la plupart sont des mzaouig , des réfugiés, qui sont venus 
chercher asile et protection contre les châtiments ou les ven- 
geances qu'ils ont encourus. 

On les nourrit et Ton utilise au mieux leurs services. On leur 
fait garder les troupeaux, cultiver quelques champs d'orge 
épars dans la plaine, préparer les aliments. Quand on pénètre 
dans la zaouia la première pièce où Ion entre est une grande 
salle, toute noircie, où des mzaouig moudent le grain. La pièce 
suivante sert de grenier et de magasin de distribution. Les 
vivres y sont répartis en deux lots : l'un est salé, l'autre est pré- 
paré sans un atome de sel. On nous explique que ce second ser- 
vice est destiné aux esprits !... On leur attribue la même portion 
qu'aux vivants, mais sans sel, car chacun sait que le sel chasse 
les esprits... 

Dans la cuisine autre miracle. Les marmites, de gros keskass 
en 1er, sont posées sur des trous percés dans une large dalle de 
pierre. Comment elles cuisent, nul ne le sait, car si quelque 
indiscret commettait le sacrilège de regarder dans ces trous il 
tomberait foudroyé !... Ces marmites magiques ont d'autres par- 
ticularités : elles se mettraient à danser s'il entrait dans la 



DE L'OUED DRA à LA ZAOUIA DE SI 1)1 MOHAMMED OU IAQOUB 127 

zaouia quelque descendant desAïl Outtas dont les ancêtres mas- 
sacrèrent Mouley Ali chérif; de niême elles révéleraient infail- 
liblement par leurs bonds la présence d'un infidèle !... 

La zaouia entretient deux médersas <>n l'enseignement cora- 
nique est donné à 150 élèves, vernis de partout, dont rentre- 
tien est gratuit. Les professeurs sont ifokras qui font apprendre 
le Qoran à leurs élèves, en le leur expliquant et en le commen- 
tant en tamazirt, car personne à peu près ne comprend l'Arabe. 
Les élèves de la médersa et leurs maîtres sont venus, suivant 
l'usage, nous apporter une planchette sur laquelle une sourate 
éta it calligraphiée. Ils nous ont récité des versets du Qoran. Pas 
un seul d'entre eux n'a pu nous répondre en Arabe. 

La zaouia ne s'occupe pas de politique ; elle s'abstient éga- 
lement de tout particularisme religieux, et n'est servante 
d'aucune confrérie ; elle ne s'occupe que de piété et de charité. 

Sa charité s'exerce sur tous ceux qui lui demandent l'au- 
mône ; à tous elle donne le vivre et le couvert dans un asile 
près duquel nous campons. Nous avons eu la visite des pauvres 
de cet asile, ils sont venus nous présenter le plat de tâm que la 
zaouia leur octroie, c'est une façon de solliciter notre généro- 
sité. Nous avons planté un beau douro neuf dans cette pâte de 
keskous d'orge mêlée de paille hachée, ce qui nous a valu 
d'interminables bénédictions. 



CHAPITRE V 



DE LA ZAOUIA SIDI MOHAMMED OU IAQOUB A ANZOUR 
AGRESSION ET CAPTIVITÉ 



mars 



Le moqaddem de la zaouia nous a mis en défiance contre le 
cheikh Mohend benTabia qui doit venir nous prendre cette nuit. 
Ces ben Tabia sont une famille chleuh fixée dans la montagne ; 
leur repaire est inaccessible ; ils y vivent de brigandage... mais 
tout le monde est brigand dans ce pays ! 

Bailleurs l'exactitude du cheikh et sa complaisance désarment 
nos soupçons. 11 arrive vers minuit, avec 10 hommes, et se met 
à notre disposition pour aller soit à Tagmout, soit au Sous, soit 
à Aqqa-Içjiiiren ; sa zettata s'étend à une ou deux étapes dans 
toutes les directions. Il nous laisse entendre, fort habilement, 
que les cheurfa de la zaouia sont des ennemis de sa famille ; 
que ce soi-disant asile est le refuge de tous les criminels du 
pays, et que, en somme, l'exploitation de ce droit sacré est 
d'une immoralité profonde. 

Bref il est convenu que nous nous mettrons en route dès l'aube 
pour Tagmout. Le vent se charge de nous rendre exacts : vers 
5 heures une bourrasque abat la qoubba, et nous oblige à lever 
le camp. Le froid est vif, le vent est glacial, il devient surtout 
pénible quand, après avoir escaladé le flanc du col de Sidi 
Mohammed ou laqoub, nous parvenons au plateau érodé, désolé, 
qui s'étend jusqu'aux collines de Tagmout. h'oued Assaderen 
coupe ce plateau ; sa vallée desséchée est large et profonde. Au 



DE LA ZA<U IV Slltl MOHAMMED OU IAQOUB A ANZOUR 129 

moment où nous y descendons trois hommes apparaissent der- 
rière un buisson. Le cheikh leur court sus avec trois de ses ser- 
viteurs. Il revient nous routant que ce sont des pillards Oulad 
Jellal qui, convaincus (pie l'on nous menait à un guet-apens, 
suivaient notre piste pour avoir part au butin... 

Cette histoire, racontée avec une hilarité exagérée, me remet 
en mémoire les défiances du moqqadem de la zaouia, et je 
prescris à nies hommes de rester groupés et de tenir leurs 
armes prêtes. La route se poursuit sans autre incident jusqu'à 
11 heures. 

Nous sommes dans une cuvette au fond de laquelle croupit 
un redir ombragé par des cedra. Les voyageurs ont coutume 
d'y faire halte, les traces de feux l'attestent. Notre guide nous 
propose de nous y arrêter pour déjeuner et pour faire boire 
nos bêtes. On allume du feu; on réchauffe le keskous froid 
qui constitue depuis quelques semaines notre habituelle nourri- 
ture ; on cause. Le cheikh Mohend, Mouley el-Hassen et quel- 
ques autres forment un groupe ; on y examine le mécanisme de 
nos fusils à répétition qui, partout où nous passons, excitent 
la curiosité et l'admiration. Notre chérif se complaît à cette 
exhibition de sa richesse et de son savoir. Pendant ce temps une 
partie de nos hommes débride et abreuve les mules, l'autre 
cherche du bois pour entretenir le feu. 

Soudain les bords de notre cuvette se peuplent de gens armés 
qui, en un clin d'œil, dévalent vers nous, le fusil haut, poussant 
des cris de guerre. Les serviteurs du cheikh ben Tabia sautent 
sur nos armes et les prennent toutes sauf trois : la carabine du 
chérif, un fusil à cinq coups, et mon fusil de chasse que j'arra- 
che des mains d'un chleuh. 

Mes serviteurs, désarmés, se sauvent ; ils escaladent un mon- 
ticule qui domine la scène. Nous restons quatre : Mouley el-Has- 
sen, Zenagui, qui n'a plus que son revolver, un muletier et 
moi, adossés à un pâté rocheux, prêts à faire feu. 

Mohend ben Tabia se jette devant nous en nous criant : 

— Ne tirez pas... c'est un malentendu... ces gens sont nos 
frères : 

Nous restons ainsi face à face, indécis. Ben Tabia réunit en 

9 



130 



Al COHUll DE L ATLAS 



cercle tous ces brigands et palabre avec eux. La conversation 
dure quelques minutes, puis il revient vers nous portant une 
lettre qu'il nous prie de Lire. Cette lettre émane du cheikh 
Mohammed d!Agqa'Iren ) elle raconte (juc nous avons été recon- 
nus par le hartani el-Hajmi ; que L'un de nous est chrétien ; que 
nous sommes porteurs d'un trésor dérobé au Sultan... pour 
toutes ces raisons il faut nous arrêter, tuer le chrétien et pren- 
dre L'argent. 

— Qu'avez-vous à répondre ? demande Ben Tabia. 
Evidemment nous sommes trahis, je suis perdu. Notre seule 

chance de salut est de tenter de nier; elle est bien probléma- 
tique mais, en de pareils instants, l'instinct de conservation 
prévaut, on se cramponne à tout, on espère contre toute espé- 
rance... 

Mouley el-Hassen, Zenagui et moi, nous nions énergiquement 
qu'il y ait parmi nous un infidèle, et pour preuve Zenagui récite 
la profession de foi islamique, la Ghahada. 

Ben Tabia porte nos protestations à ses brigands qui, natu- 
rellement, ne s'en contentent pas. Ils veulent qu'on leur 
remette le chrétien et tous les bagages. Notre position stratégi- 
que est telle qu'on ne peut nous tourner, et nos agresseurs se 
rendent certainement compte, à notre attitude, (pie, dans ces 
conditions, la capture sera coûteuse... Ils causent à voix basse, 
discutent. 

Cependant Mohend Ben Tabia revient vers nous, et nous pro- 
pose 1 de retourner à la vaouia. 

— Là, dit-il, vous serez en sûreté, nous examinerons l'accu- 
sation portée contre vous, et nous aviserons.... 

Nous rassemblons nos mules, notre caravane se reforme. On 
se met en marche, les brigands nous suivent, les hommes de 
Ben Tabia nous encadrent. Par précaution j'ai placé mon revolver 
dans une poche de mon burnous, sous ma main gauche, je tiens 
mon fusil de la main droite. 

Pendant une heure nous marchons ainsi, refaisant, en sens 
inverse, la route parcourue ce matin. On s'accoutume à tout, 
nous unissons par croire que le cheikh est sincère, qu'il nous 



Page 130 bit 



Planche Ll 




Fig. 101. — Femmes d'Ilir (page 124). 




Fig. 102. — Ànzour. — Femme esclave rapportant de la broussaille. 



DE LA ZAOUIA S1DI MOHAMMKD OU IAQOUB A AiNZOUR 1 31 

/ 

ramone à la zaouia. L'alerte aura été chaude, niais, avec <lu 
temps, de la diplomatie et de L'argent, tout s'arrangera ! 

Nous descendons dans la vallée de Y oued Assaderen, et nos 
mules peinent dans Le lit de la rivière encombré de gros galets. 
Tout à coup je suis violemment tiré à la renverse, arraché de 
ma mule et, avant même que je puisse sortir mon revolver, je 
suis terrassé et ligotté dans mon burnous dont on un 4 rabat Le 
capuchon sur les yeux. La première surprise passée je me 
débats furieusement; à coups de pieds, à coups de poings j'ar- 
rive à me relever, à dégager mon revolver. Hélas ! le levier- 
fermoir s'est ouvert dans la lutte, les cartouches sont tombées... 

J'ai autour de moi un cercle d'une vingtaine d hommes qui 
brandissent des fusils et des poignards. J'essaye, désespérément, 
de percer le cercle en me jetant de toutes mes forces sur un 
nègre qui s'abat sous moi, je roule avec lui, et, cette fois, je suis 
cloué à terre sans pouvoir me relever. A coups de pierre, à 
coups de crosse de fusil, à coups de poignard, on m'arrache mon 
inutile revolver en m'écrasant les doigts, et on m'attache. I^e 
nègre (pie j'ai assommé, et qui saigne abondamment, s'accroupit 
sur moi, me renverse la tête d'une main et se prépare à me 
scier la gorge avec un affreux petit couteau de fer... 

Une intervention se produit en ce moment, quelqu'un arrête 
le nègre Moulid ; je saisis l'instant où il se redresse pour me 
relever moi-niênie, la corde qui nie lie les poignets éclate. De 
nouveau j'assène un coup de poing à Moulid et je fais une ving- 
taine de pas en courant. 

Un coup de crosse dans le genou gauche me fait tomber, on 
me rabat de nouveau mon capuchon sur la ligure, on m'attache, 
et solidement cette fois ! J'entends les brigands qui se dispu- 
tent le plaisir de m'égorger... 

J'ai bien cru que tout était tini. 



C'est la curiosité de mes agresseurs qui m'a sauvé. L'un d'eux 
est intervenu, conseillant de surseoir à mon exécution jusqu'à ce 
que l'on m'eût extorqué des explications sur l'usage des objets 
de forme étrange que contiennent nos bagages ; objets desti- 



132 al; cœur de l'atlas 

nés, dans L'esprit de ces barbares, à La recherche des mines et 
des trésors, A la fabrication de la fausse monnaie.. 

On me laissa donc encore une fois me relever; on me 
dépouilla de tous mes vêtements, sauf une chemise et un seroual. 
Moulid profita de ce que j'étais sans défense pour se venger de 
son mieux des coups qu'il avait reçus et, quand il fut las de me 
frapper, on me laissa en paix. 

Pendant cette scène Zenagui avait failli être tué, lui aussi. On 
lavait cru chrétien, on lavait traîné à l'écart pour l'égorger. Ses 
protestations, ses prières, étaient vaines. Il se mit à réciter à 
haute voix le Qoran ; on l'interrogea, la méprise fut reconnue, 
on Tenvoya rejoindre le chérif qui, assis par terre à quelque 
distance de là, discutait lamentablement, implorant pitié pour 
lui, pour nous tous, jurant, avec des serments solennels, qu'il 
était chérif et que nous étions tous ses serviteurs. 

Nos hommes, pendant ce temps, entouraient le cheval du 
cheikh ben Tabia, se pendant à sa crinière, passant sous son 
ventre, gestes de supplication et d'humiliation qui laissaient 
les brigands bien insensibles. 

La discussion dura plus d'une heure. Je n'en comprenais que 
des fragments, car un tiers seulement de nos agresseurs parlait 
Arabe, c'étaient les OuladJellal; les autres étaient cbleub et par- 
laient ïamazirt. La conclusion de cette palabre fut que Ton laisse- 
rait en liberté le chérif et tous ses serviteurs, excepté moi. Même, 
par une dérisoire hypocrisie, on lui rendit quatre mules blessées 
qui ne portaient rien, et un petit âne chargé de batterie de cuisine. 
l>es quatre autres mules furent censées porter mon bagage per- 
sonnel, elles étaient de bonne prise. On emmènerait dans la mon- 
tagne le prisonnier et le butin, et l'on statuerait plus tard sur 
l'usage que Ton en ferait. Pour calmer les objurgations du chérif 
on ouvrit un Qoran, et le cheikh ben Tabla jura que pas une 
aiguille ne serait soustraite des bagages, et qu'il ne tomberait 
pas un cheveu de ma tête... 

J'avais tenté pendant cette discussion de me rapprocher de 
mes compagnons, un Arabe le vit et me chassa à coups de pierres; 
Moulid se précipita et me souffleta à tour de bras. Pourtant, au 
moment de partir, le cheikh ben Tabia me fit enlever mes liens, 



DE LA ZAOIIA SIDI MOHAMMED OU IAQOUB V AN /A) lit 133 

rendre mes^belleras e1 ma djellaba rifaine. Je pus me glisser 
jusqu'à mes compagnons et leur l'aire mes adieux. Tous pleu- 
raient... Mohend ben Tabia m'a déclaré depuis que jamais il ne 
s'était tant amusé... 



Ce draine a duré deux heures. Mon consciencieux baromètre 
enregistreur, bien enfermé au fond d'une cantine, a inscrit sans 
s'émouvoir les incidents de cette route. Grâce à lui je connais les 
formes d'une région que j'ai parcourue la nuit, sans grand souci 
d'en observer le détail; je sais aussi la durée de nos marches, 
l'heure de nos haltes, de notre arrivée, l'altitude de notre gîte, 
qui se trouve dans X Anti- Atlas, au-delà de la ligne de faite qui 
sépare le bassin du Dra du bassin du Sous. 

Nous avons remonté Y oued Assaderen jusqu'à son origine, 
marchant droit au Nord. La vallée, si large au point où l'agres- 
sion s'est produite, s'étrangle vite ; les collines escarpées en font 
un ravin encaissé, dans lequel la marche est difficile. 

La bande de ben Tabia s'était dispersée. Une fraction, compo- 
sée à'Oulad Jellal, sous les ordres d'un cbef de douar nommé 
Ait Hamid, servait de guide à mes compagnons qui filaient en 
hâte vers le Sous, n'ayant plus qu'un souci, aller chercher du 
secours. Ben Tabia avait pris tout l'argent contenu dans le sac 
de Zenagui, notre argentier habituel ; il avait donné 7 douros à 
Mouley el-Hassen, et 7 douros à Ait Hamid; il se trouvait très 
généreux, et pensait qu'à ce prix son complice et sa victime 
devaient être contents. Une autre fraction marchait devant nous, 
en avant-garde. Enfin le gros de la troupe, dont je faisais partie, 
se composait du cheikh et de dix hommes. Quatre d'entre eux 
étaient juchés sur nos mules, le reste suivait. On partit à toute 
allure vers la montagne. 

Tant qu'il fit jour les choses se passèrent normalement. Pour 
rude que fut cette marche rapide, elle m'était un remède contre 
le froid dont ma mince djellaba nie protégeait mal. Le reste de 
mes vêtements ornait mes compagnons. Ben Tabia avait pris 



134 \V CŒUR DK L'ATLAS 

pour lui mon kheidous noir. Quand la nuit vint on fit une courte 
limite et l'on délibéra. Trois hommes bifurquèrent vers Ilir ; on 
ouvrit une de nos cantines, l'on y prit au hasard quelques objets 
qu'on leur donna. Le serment fait sur leQoran ne pesait guère ! 
Quant à moi, Ton discuta sur mon sort, mais la discussion eut 
lieu en Tamazirt et je ne compris pas. Seulement Ben Tabia 
s'approcha de moi et me dit : « Agenouille-toi ! » 

Je crus que c'était L'instant suprême, que Ton ne m'avait 
entraîné jiisqnc-là que pour se débarrasserde moi discrètement. 
On m'attacha les mains derrière le dos et l'on m'enleva mes 
belleras. Un coup de pied de Moulid me jeta la face contre 
terre, un clileuh qui dès le début m'avait paru pitoyable et 
humain, Saïd, me releva, et Ton se remit en marche. Ces mesu- 
res de précaution n'étaient destinées qu'à m'empêcher de fuir. 

La marche dura encore trois heures. J'étais si endolori, si exté- 
nué, j'avais tant de peine à marcher ainsi, pieds nus, les bras 
attachés derrière le dos, dans ces sentiers rocheux, que je tom- 
bais sans cesse. Saïd eut pitié de moi, il passa son bras sous l'un 
des miens et me dit tout bas : « Courage ! » 

Une de nos mules, épuisée de fatigue, s'abattit ; il fallut la 
débâter pour la relever. On me délia et je fus chargé de la faire 
marcher. La malheureuse bête fit encore deux cents mètres 
environ, puis s'affaissa lourdement ; aucun effort ne put la rele- 
ver. On me fit asseoir près d'elle, de nouveau on m'attacha les 
bras, et l'on nous laissa là tous les deux, en m'annonçant qu'on 
reviendrait nous chercher le lendemain.' Nous devions faire un 
bien pitoyable couple, ma pauvre mule et moi, affalés côte à 
côte , dans cette nuit glaciale . . . 

J'étais là depuis longtemps, grelottant, sans pensée, presque 
sans conscience, quand j'entendis des voix ; c'était Saïd qui reve- 
nait avec deux hommes, un peu de paille et une guerba d'eau. 
Il me fit délier, on abreuva la mule, on lui fit manger un peu 
de paille et l'on se remit en chemin. 

Nous avions atteint le sommet du col, notre route descendait 
maintenant en suivant le lit d'un oued desséché. On fit halte 
devant un rempart bas où s'ouvrit une porte étroite, nous étions 
rendus au qçar à'Assaka. 



Page 134 bis 



Planche LU 







KO^t 



Fiff. 103. — Anzour. — Le portail du bordj ; l'unique cheval. 




Fier. 104. — Anzour. — Le cheikh Mohammed hen Tabia (page 141 



DE LA ZAOUIA SIDÏ MOHAMMED OU [AQOUB A ANZOUR 133 

Assaka est un de ces bourgs chleuh qui peuplent la monta- 
gne. Il ne compte pas plus de 30 feux. Ses maisons de pierres 
cimentées avec de l'argile, son! basses, solides et laides, mais 
leur ensemble produit un certain effet. Le bon état des rem- 
parts, la solidité du porche, révèlent l'insécurité de la région. 
Assaka fait à sa voisine, Tisserin, une guerre sans trêve ni 
merci ; elle a pris pour protecteurs les ben Tabia et, depuis cette 
alliance, une trêve tacite est intervenue. Ses jardins ne couvrent 
pas 2 hectares ; un mince ruisseau irrigue ses champs où pros- 
pèrent des figuiers et des amandiers. En cette saison Assaka, 
vue des sommets voisins, parait un bastion grisâtre ; les orges 
tendent à ses pieds un tapis de verdure sur lequel alternent les 
figuiers sans feuilles et les amandiers en fleurs. 

De tout cela je n'ai rien vu la nuit de mon arrivée. On m'a 
conduit par une ruelle sombre devant une maison, la porte s'est 
ouverte et l'on m'a poussé dans une salle longue, étroite et 
basse, dans laquelle toute la bande ben Tabia était réunie 
autour d'un grand feu. On mangeait, et l'on buvait du thé, et je 
fus frappé du luxe du matériel et de la profusion des plats 
qui contrastaient si fort avec l'apparence misérable de cette 
demeure. 

Mon entrée parut n'intéresser personne ; on me relégua dans 
un coin et nul ne prit garde à moi. 

La conversation, mi-arabe, mi-chleuh, roulait sur notre aven- 
ture. On avait entassé nos bagages dans un angle de la pièce, 
ils formaient un monceau sur lequel Mohend ben Tabia était 
couché. On discutait le partage de ce butin et mon sort. Les 
Oulad Jellal et Moulid voulaient me tuer. L'un d'eux proposait 
même de me crever les yeux et de me brûler, il montrait mon 
carnet d'itinéraire, expliquant que j'y avais écrit leurs noms et 
le chemin de leurs qçour. Ben Tabia et les Chleuh protestaient ; 
je le comprenais à leur ton. Leur argument, je l'ai su depuis, 
était que ce pillage pouvait amener des représailles, contre les- 
quelles je constituais un excellent otage. Plus tard, si aucune 
protestation ne s'élevait, on déciderait de mon sort : il serait 
toujours temps de me vendre ou de me tuer. Mais les Arabes 



13ti Al COEUR DK L'ATLAS 

n'en voulaient pas démordre. L'un d'eux, se tournant vers moi, 
me demanda : 

— Que sais-tu faire; sais-tu découvrir les trésors ; exploiter 
des mines ; faire de la monnaie ? Nous t'emmènerons dans nos 
montagnes, elles sont pleines de trésors que les Roumis y ont 
cachés... 

Je déclarai ne savoir rien faire ; j'étais serviteur du chérif, 
et Tripolitain. Le Djellali nie saisit la main et l'inspecta, il y vit 
des durillons, tira sa koumia, en appuya la pointe sur le creux 
de ma main, et me dit : 

— Répète que tu ne sais rien faire ? 

J'expliquai que la Tripolitaine est située au bord de la nier, 
que les habitants sont marins, et que ces durillons provenaient 
du maniement de l'aviron... 

L'interrogatoire continua, sur ce ton brutal et menaçant, 
pendant une partie de la nuit, jusqu'à ce que, las de ques- 
tionner, on finit par s'endormir. La salle était si étroite qu'un 
homme de taille moyenne ne pouvait s'y allonger, dix per- 
sonnes y tenaient à peine, tant nos bagages l'encombraient. On 
m'envoya courber devant la porte, à coté de mes mules... 



Le lendemain, dès l'aube, les ablutions elles prières mati- 
nales terminées, on décida de faire l'inventaire du butin. Notre 
bagage fut étalé, et le pillage commença dirigé par le cheikh 
Mohend ben Tabia en personne. 

L'exhibition de mou matériel scientifique fut un étonnement 
et une déception. Chronomètres, sextant, lunette astronomique, 
appareils photographiques, boussoles, thermomètres, baromè- 
tres, hypsomètre, passèrent de main en main. On m'accablait 
de questions sur leur usage et, dans l'impossibilité où j'étais 
d'eu faire comprendre l'emploi, je me cantonnais dans mon 
rôle de muletier ignorant, déclarant que tout cela servait à faire 
de l'astronomie, et appartenait au chérif qui seul en connaissait 
le maniement. Naturellement cette réponse ne satisfaisait per- 



DE LÀ ZA.OUIA SIDI MOHAMMED OU IAQOUB A A.NZOUB 137 

sonne ; mais le moyen <lo faire entendre la photographie ou la 
topographie à desBerhères ! La même menace revenait, comme 

un refrain, à chaque réponse : 

— On va te tuer, puisque tu ne sais rien !... 

On s'efforçait d'ouvrir tout ce qui était fermé, et, quand 
L'appareil ou la boîte résistait, on forçait, on brisait. L'on 
ouvrit ainsi une vingtaine de boites de clichés ; des rouleaux de 
pellicules furent déroulés ; un appareil panoramique fut défoncé 
à coups de pierre. Un appareil photographique à soufflet eut 
un succès inattendu. Un juif, présent à cette scène, et qu'on 
avait requis parce que dans ses voyages il avait vu beaucoup de 
choses, déclara reconnaître cet appareil pour une mousica, un 
accordéon ! Et, pendant un quart d'heure, tous s'efforcèrent, 
successivement, de tirer un son de ce malheureux instrument... 

J'assistais impuissant et consterné à ce carnage, à l'éparpille- 
ment de nos précieux documents. (Test mourir deux fois que de 
voir détruire son œuvre... 

Tout au fond de l'une des cantines se trouvaient cachés six 
sacs de cent riais chacun, en monnaie Hassani. Leur découverte 
causa une stupeur générale. On pensait bien avoir fait un coup 
heureux, mais les espérances les plus optimistes ne prévoyaient 
pas une pareille aubaine. Le cheikh Mohend ferma net la caisse 
au trésor, désireux, mais un peu tard, de cacher cette fortune à 
ses complices, et l'on passa à l'inspection des armes. 

Ces hommes de poudre ont la passion des belles armes. Ils n'en 
possèdent guère, dans ces régions reculées, et notre armement 
leur paraissait résumer toutes les perfections. Il fallut ouvrir, 
démonter, faire manœuvrer, pistolets et fusils. On s'entassait 
pour mieux voir, tout le monde voulait manier, palper, épau- 
ler. Ma carabine Lee-Metford et un minuscule mousqueton Win- 
chester eurent tous les succès. En bon chef de brigands, qui 
sait son rôle, ben Tabia les enveloppa dans un sac de toile et 
s'assit dessus. 

Ensuite on pilla le lot d'effets qui constituait notre approvi- 
sionnement. Linge, belleras, vêtements, tout y passa ; le cheikh 
prélevant toujours la part du lion. On découvrit au fond du 
ballot mes herbiers, des flacons où mes collections entomolosi- 



1 38 



AU COKUR DE L ATLAS 



ques ftottaienl dans du formol, des sacs d'échantillons idéologi- 
ques... Plus de doute, je savais découvrir les niiues et tout cela 
servait à fabriquer de l'or ! 

J'expliquai de mou mieux que ces plaides, ces insectes, ces 
cailloux étaient destinés à composer des médicaments... 

— Des médicaments ! j'étais médecin ?... Que ne L'avais-je dit 
plus tôt ; justement heu Tabia avait encore dans l'épaule une 
balle qui le faisait souffrir ; tel autre avait une plaie, la femme 
d'un tel était mourante... J'avais des remèdes; où étaient-ils? 

On se mit à la recherche de notre caisse de médicaments. On 
la trouva empaquetée dans une tente. Tous les flacons, toutes 
les boites furent sortis, humés, flairés. On voulait savoir à quoi 
chacun servait, goûter à tout. Je pensais arrêter cette frénésie 
en prévenant que certaines de ces fioles contenaient des 
poisons... 

— Des poisons ! Où étaient-ils ?... J'avais des poisons et je ne 
disais pas! Et quels poisons ; rapides; sûrs ; douloureux?... 
Toutes les mains se tendaient... 

Devant ce succès, cet assaut, je dus battre en retraite et 
déclarer que le médecin de notre caravane était Zenagui ; je 
n'étais, moi, qu'un simple serviteur, je l'avais aidé souvent, je 
connaissais certains remèdes, certains secrets, mais beaucoup de 
ces médicaments m'échappaient. Pourtant je ferais de mon 
mieux pour guérir tous les maux... 

J'étais sauvé. 11 ne fut plus question de m'aveugler ni de 
m'égorger. Le cheikh déclara qu'il m'enverrait à Anzour où 
j'aurais à guérir son neveu dont la jambe était « rongée par 
des vers ». Je poussai l'audace jusqu'à rappeler que je n'avais 
pas mangé depuis quarante heures. On me fit donner une poi- 
gnée de dattes. Puis ou referma nos cantines, tout notre bagage 
fut entassé dans le grenier de la maison, et l'on décida départir 
le lendemain, dès l'aube, pour Anzour. 

d'assaka a anzour 

Anzour est situé à 4 heures de marche environ, et droit dans 
l'Est (Y Assola, Je n'ai plus à ma disposition aucun moyen de 




ce 








DE LA ZA0UIA SIDI MOHAMMED OU UQOUB A ANZOUR 139 

contrôle, et je ne puis obtenir qu'avec d'infinies précautions 
quelques renseignements géographiques. L'itinéraire, que j'ai 
Levé de mémoire et à l'estime, n'ii donc qu'une précision assez 
aléatoire. 

En sortant d'Assaka on remonte le lit d'un ruisseau affluent 
de celui que le qçar domine. Nous sommes ici au point de 
diramation orographique des vallées de Dadès, du Sous et du 
Dra. V oued Assaderen n'est qu'à trois quarts d'heures au Sud 
d'ici, et coule vers le Dra ; la rivière qui coule au Nord serai!, 
m'a-t-on dit, un affluent de Y oued Sous. Le ruisseau que nous 
allons remonter vient de l'Est ; il arrose de minuscules champs 
de céréales laborieusement conquis sur les pentes rocheuses qui 
l'encadrent. 

Un autre ravin, qui lui est opposé par le sommet, dévale vers 
l'Est et conflue avec un autre ruisseau au pied du qçar ruiné de 
Dodro. Le nom de qçar n'est plus usité ici. Les bourgs fortifiés 
des chleuhs sont désignés sous le nom de moudaa dont la tra- 
duction serait, à peu près : localité. 

Ces moudaa sont groupées par districts : Assaka fait partie du 
district d'Izazen ; les moudaas à'Aït Kleft, Talath, Tizgi, Ait 
Hamed. qui jalonnent notre route, appartiennent au district 
dlrredioua. Tizgi, la plus grande, n'a pas plus de 50 feux. 
Leurs jardins ne s'étendent guère sur plus de 300 mètres de lar- 
geur, mais s'allongent dans l'étroite vallée. La plus riche n'a 
pas 200 amandiers. C'est dire combien est misérable, cette région 
pourtant assez habitée. 

Les montagnes sont peu élevées ; la plus haute est le Djebcl- 
Iguigui dont la crête s'érige d'environ 250 mètres au-dessus des 
cimes voisines. 

Toutes ces hauteurs sont constituées par des assises de grès 
micacés gris, ou roses, ou même rouge vif, à gros grains. Le 
mica abonde, et les habitants le prennent pour un minerai pré- 
cieux. A les en croire les gens de Taroudant viendraient, la 
nuit, charger des mules avec les roches de leurs montagnes 
qu'ils vendent aux chrétiens de Mogador. On voit beau- 
coup de ruines sur les sommets. Les habitants prétendent 
qu'elles sont les vestiges de l'occupation des Roumis qui les 



140 Al COEUR DK L'ATLAS 

précédèrent dans ce pays et dont ils prétendent même être les 
descendants; on leur donne quelquefois le surnom de Tassount 
ri Boum. 

Nous sommes arrivés à Anzour vers 5 heures. Mohend ben 
Tabia nous avait quitté à mi-route pour retourner à llir. J'ai eu 
à peine le temps d'entrevoir la moudaa (X Anzour, et le bordj 
des ben Tabia qui la domine. Sitôt arrivé on m'a mené chez le 
cheikh Mohammed hen Tabia dont le fils va être mon client. 
Un cercle de gens somnolents, accroupis autour d'une théière, 
devisaient en m'attendant et, dès le seuil, le maître de maison 
me déclara (Tune façon fort courtoise que j'étais le très bien 
venu. Il ajouta, sans aucune ironie : 

— Tu es médecin, tu seras notre hôte jusqu'à ce que tu nous 
aies tous guéris. 

Ainsi suis-je entré, le 3 mars, dans la famille des Oulad hen 
Tabia. 



Anzour fut, il y a vingt ans, une moudaa prospère, une bour- 
gade d'une trentaine de maisons, sise à mi-pente d'une colline 
rocheuse, et que prolongeait dans la plaine le hameau d'Aga- 
dir. Ses jardins descendaient en terrasses jusqu'au fond d'un 
ravin dont les champs d'orge tapissaient les flancs. La rivière 
coulait sous terre dans une seguia bien entretenue, jalonnée de 
regards soigneusement maçonnés. Le seigneur de ce lieu, le 
cheikh ben Tabia, était un brigand notoire, redoutable et 
redouté, qui, jouant en stratège habile de la situation de son 
bordj planté en travers de la route du Sous au Saha? % a, rançon- 
nait caravanes et voyageurs, taxait les mules, les juifs, les dat- 
tes, les amandes, tout ce qui passait à sa portée. Hospitalier d'ail- 
leurs, hébergeant ses amis comme il rançonnait ses ennemis, 
princièrement ! 

Une querelle survint entre le maître et ses vassaux. Las d'un 
joug écrasant les chleuh à' Anzour et (Y Agadir montèrent à l'as- 
saut du bordj, le pillèrent cl tuèrent le cheikh d'un coup de pio- 
che. Ses quatre fi ls étaient à ///r ; ils revinrent en hâte, appelé- 



DE LA ZAOUIA S1D1 MOHAMMED OU IAQOUJB A ANZOUR \\\ 

rentà la rescousse, leurs parents, leurs alliés les Oitlad Jellal, les 
gens de Sedik; ils reprirent Le bordj (YA/izottr, démolirent aux 
trois quarts Le village, rasèrenl Agadir et égorgèrent tout ce qui 
tomba sous leur couteau. Le pays l'ut ruiné (A dépeuplé pour 
quinze ans. Après quoi les quatre Oulad ben Tabia restaurèrent 
tant bien que mal le bordj et quelques maisons et s'établirent 
parmi les ruines. 

L'aîné, Abd er-Rahman, est le maître de céans ; il jouit de 
l'autorité que lui confère son droit (Ta inesse. Il commande en 
chef de famille, répartit les charges, prélève les redevances, 
tranche les différends. 11 habite hors du bordj, dans un bâtiment 
neuf qui fait saillie, et que Ton nomme la qoubba. Cette qoubba 
n'a pas de coupole ; elle doit son nom, m'a-t-on dit, à ce que les 
tils du cheikh avaient eu la pieuse pensée d'élever un tombeau 
pour bonorer la mémoire de leur père. Abd er-Rahman a jugé 
ce monument inutile, il a installé ses deux femmes et leurs sept 
enfants dans le sanctuaire inachevé. 

Mohend, mon zettat félon, habite le bordj ; son unique femme 
lui a donné deux tils et une tille. Mohammed, le père de mon 
malade, et Ali, habitent hors du bordj, dans Tune des maisons 
réparées (1). On a relevé encore cinq ou six maisons pour les 
serviteurs, pour les esclaves et leurs familles ; l'une d'elle, 
attenante au bordj, sert de mosquée. 

Le bordj est un cube de maçonnerie flanqué de quatre tours 
d'angle, dont l'une surpasse les autres en hauteur et en élé- 
gance. Elle est très délabrée mais on y distingue encore des 
traces d'arabesques, les fenêtres sont élégamment dessinées, 
leurs ogives mauresques sont supportées par une colonnade en 
partie écroulée. La grosse tour porte à ses quatre coins des cré- 
neaux effilés surmontés de poteries rondes. 

La distribution intérieure du bordj est rudimentaire : aurez-de- 
chaussée, les appartements de Mohend, et une sorte de salle sans 
fenêtres où Ton fait du feu et où Ton se chauffe ; au premier, une 
salle de réception où Mohend reçoit ses hôtes. Aucun mobilier 



(1) Peu après mon passage Abd er-Rahman ben Tabia fut égorgé par ses 
frères Mohend, Mohammed et Ali. 



14*2 U CUKUB DE L'ATLAS 

ne la meuble, le sol est défoncé, les murs sont décrépis, les 
nattes sont misérables ; tout y révèle le désordre, la saleté, 
L'insouciance du maître. 

La qoubba d'Abd er-Rahman comporte deux corps de louis 
sans étage. Dans l'un vivent les femmes et les enfants, dans 
L'autre sont les appartements de réception, c'est-à-dire deux 
salles basses, une grande pour le commun, une petite, blanchie 
à La chaux et tendue de tapis, pour les hôtes de marque. 

Tout cela est singulièrement primitif et fruste ; les seuls 
luxes de ces chleuh sont leurs armes et les parures de leurs 
femmes ; encore les unes et les autres sont-elles bien primi- 
tives. 

Pour achever de brosser ce décor, où va désormais se dérou- 
ler mon existence, je n'ai plus qu'à mentionner la source à qui 
Anzour doit sa vie et la prospérité de ses jardins. Elle sourd 
fraîche et limpide au pied du bordj, dans une minuscule grotte 
artificielle que quatre personnes suffiraient à remplir. Son débit 
n'excède en aucun temps 30 litres à la minute, elle baisse nota- 
blement en été. L'eau qui s'écoule emplit en 12 heures un bas- 
sin vaseux que Ton débonde matin et soir pour irriguer l'oasis. 
Les esclaves, la houe en main, veillent à sa répartition. Elle 
court d'abord dans les jardins, à travers les carrés de navets 
et de fèves, puis elle dégringole, une à une, en cascatelles 
bruissantes, les marches qui descendent au ravin, et va s'étaler 
et se perdre dans les champs d'orge. Cette source est ma 
retraite favorite, quelques beaux peupliers lui font un dôme de 
verdure, et, dans cette oasis d'ombre et de fraîcheur, je puis 
oublier un instant la méchanceté des gens et la laideur des 
choses. 



Les douze premiers jours de ma captivité se sont écoulés dans 
le désœuvrement le plus lamentable. Il fallait, à force de 
patience, de résignation, conquérir la confiance de mes geôliers. 
On me traitait en bète curieuse, des gens venaient de tous les 
douars, de tous les bourgs voisins, voir 1' « étranger ». On 



Page 142 bis 



IManclic Ll\ 




Fig. 107 



Anzour. — Le col d'Anzour (vers le Sud) : les ruines (page 1-41). 




Fig. 108. — Anzour. — La source el le bassin réservoir (page H2j. 



DE LA ZAOUIA SIDI MOHAMMED ni [AQOtJB A ANZOUK 148 

m'interrogeait interminablemenl sur toutes choses, on me posait 
los questions les plus saugrenues : 

— Kst-il vrai que les femmes des chrétiens aient cinq ou 
six petits à chaque portée?... Que Les enfants des chrétiens soient 
nourris avec du lait de truie?... 

A me voir très assidu aux rites islamiques, aux ablutions, aux 
prières, ou Unissait pourtant par admettre que je fusse musul- 
man. Le pôle était facile à jouer au milieu de ces clileuh illet- 
trés pour qui la religion se borne aux gestes, et à la récitation 
de quelques sourates, dont la plupart ne comprennent pas une 
parole. Je continuais à soutenir la version que le chérif avait 
donnée : j'étais ïripolitain, sujet turc et musulman hanafite. 

Un incident vint donner une confirmation inespérée à cette 
fable. Il existait dans une moudaa voisine un vieux hadj, un 
pèlerin de la Mecque, qui au cours de son pèlerinage, avait 
séjourné une année à Tripoli. Il était malade et vint me con- 
sulter. Il me parla de Trahies, la chance voulut qu'il y eût habité 
en 1897, Tannée où je l'avais visité moi-même. Le pacha qui 
m'avait reçu l'avait hébergé aussi... De ce moment il fut admis 
que j'étais Trabelsi. 



L'existence d'un bourg chleuh est monotone et misérable. Les 
hommes dorment ou rabâchent pour la millième fois les mêmes 
récits. Les femmes vaquent à des occupations d'intérieur tou- 
jours pareilles et ennuyeuses. Les esclaves cultivent et irriguent, 
leur vie durant, le même hectare de terre ingrate. Il n'y a de 
vivant et de vraiment heureux que les enfants ; on ne les astreint 
à aucun travail, ils jouent et se battent du matin au soir, sans 
que personne prenne garde aux coups qu'ils reçoivent ni aux 
dégâts qu'ils commettent. J'ai tout de suite été leur ami, et un 
peu leur victime. La façon dont nous avons fait connaissance est 
amusante. 

J'avais dans ma cantine une provision de chocolat. Interrogé 
par les chleuh sur l'usage de ces tablettes brunes si bien embal- 
lées dans du papier de plomb j'avais raconté que c'était un 
remède pour soigner les mules. . . On avait pris le papier de plomb 



I \\ AU COEUR DK L'ATLAS 

et laissé Le chocolat. Tous les matins, j'en donnais aux petits !>cn 
Tabia en leur recommandant bien le secret qu'ils n'avaient garde 
de trahir. De la complicité à la camaraderie il n'y a qu'un pas ! 



Ma principale attribution est la médecine. Je suis médecin de 
par la volonté du cheikh Mohend, et je devrais, suivant lui, 
guérir ses amis et empoisonner ses ennemis ! Par bonheur la 
caisse de pharmacie est restée à Assaka, ce qui limite mes moyens 
d'action et me permet d'éluder, provisoirement du moins, les 
consultations et surtout les opérations. Les chleuh ont une opi- 
nion étonnante de l'habileté du toubib chrétien. Quand un 
malade vient me consulter il me dit simplement : « Guéris- 
moi ! » Si je l'interroge sur son mal, il a tout de suite mau- 
vaise opinion de mon savoir. C'est à moi de lui apprendre d'où 
il soutire. Toutes les maladies, d'ailleurs, découlent de deux cau- 
ses : les génies et les vers ! Elles comportent nécessairement des 
traitements variables, mais il existe une panacée bien commode 
pour le médecin : l'amulette; Il m'a fallu quelque temps pour 
m'y habituer. J'en fabrique maintenant une moyenne de dix par 
jour. Le procédé ne varie pas : on plie un papier en un petit 
rectangle ; on le déploie, et, dans chacun des carrés ainsi dessi- 
nés, on trace des signes cabalistiques, des nombres, des ligures 
géométriques. On replie le tout et, sur le dessus, on écrit plu- 
sieurs fois les noms d'Allah et de Mohammed. C'est l'abraxas 
de nos aïeux... La superstition n'a ni âge ni patrie, le fétichisme 
se retrouve dans tous les pays du monde à la base de toutes les 
religions. 

Mais ma clientèle réclame des médicaments; on sait que j'en 
possède une pleine caisse à Assaka, et l'on somme le cheikh 
Mohend de la faire venir. J'excite les appétits le plus que je 
peux, avec l'espoir que l'on apportera tout notre matériel et que 
j'arriverai peut-être à en reconquérir une partie. 

Le 14 mars nous nous sommes mis en route pour Assaka, 
nous y avons couché, et le 15 au soir nous rentrions à Anzour, 
rapportant tous mes bagages. J'ai eu un peu de peine à faire 



DE LÀ ZA0U1A SIDI MOHAMMED OU IAQOTJB A AiNZUUtt 145 

la route ; les coups de crosse de fusil que j'ai reçus dans le 
genou m'ont valu un épanchement de synovie. Un de nies nou- 
veaux compagnons, un Ouled Jellal, à qui j'ai donné quelques 
soins, m'a prêté sa mule pendant une partie 4 de la route de 
retour. Ce premier témoignage de sympathie m'est infiniment 
précieux. 

16 inars 

Désormais mon existence a un but : reconquérir mes docu- 
ments, mon matériel, et sortir d'ici. 

Le cheikh Mohend, depuis que son butin est à, Anzour, devient 
un tigre. Il nie conte que ses frères sont ses pires ennemis, qu'on 
songe à le dépouiller, que s'il garde jalousement mes bagages 
c'est seulement pour pouvoir nie les restituer au jour prochain 
où il me rendra la liberté. Tout est enfermé dans son bordj dont 
la porte est soigneusement verrouillée et cadenassée ; pour plus 
de sûreté nous y couchons lui et moi, lui sur les cantines, sa 
koumia nue à la main, moi en travers de la porte. 

11 passe beaucoup de voyageurs au pied de la bourgade 
à' Anzour ; ils vont de Tisint, de Qaçbat el-Joua, (YAqqa Iren, 
(Yl/ir, au Sous, ou réciproquement. Il vient aussi des Zenaga, 
des habitants de Ras el-Oued, de Zagmousen et des Oulad Jellal. 
Ces derniers ont une fraction de 65 tentes campée à 1.500 mètres 
à! Anzour ; ils sont clients des cheikhs, et leur prêtent assistance 
dans toutes leurs entreprises de guerre ou de pillage. 

L'hospitalité est une des plus belles vertus berbères ; on la 
pratique largement à Anzour. Point de soir où l'on n'héberge 
des hôtes ; j'en ai vu jusqu'à 50 les jours où la jemaa se réunit ; 
la moyenne est de 5 à 10. Haratin qui viennent de la Feija, 
chleuh qui vont au Sous vendre leurs produits et acheter des 
provisions, Oulad Jellal qui nomadisent dans la montagne, 
tous au passage s'arrêtent à Anzour. Ces passants colportent les 
nouvelles ; on cause autour du thé traditionnel, et toujours à. 
peu près des mêmes sujets. Je défraye une bonne partie de 
ces conversations, et c'est une de mes pires servitudes que cette 
obligation de répéter indéfiniment les mêmes bistoircs, de 

10 



110 



Al CCEUB l)K L ATLAS 



répondre à toutes les questions oiseuses que Ton me pose... On 
parle aussi beaucoup de La tribu voisine, Ounzin, avec laquelle 
on est en guerre ; on en dénombre les guerriers un à un, on 
Les juge, on les jauge, sans indulgence, naturellement. 

Le matin, dès qu'il fait jour, on se lève. Les enfants appor- 
tent de l'eau chaude pour les ablutions, on se lave, peu et 
mal, et l'on fait la prière de l'aube. Le savon est inusité. On en 
connaît pourtant trois sortes : le saboitm roitmi, savon d'Europe, 
outrageusement parfumé, et que Ton prise à raison de son par- 
fum ; le ressottl, savon minéral avec lequel on lave les vêtements 
et le linge ; et enfin le savon végétal que les Onlad Jellal 
recueillent dans la montagne et que l'on pile dans un mortier. 

Vers 7 heures du matin on apporte la tagoulla, que Ton 
nomme en arabe el-hava, potage à l'eau, à la semoule fine et 
au beurre. On la sert dans de grandes écuelles enterre, avec 
un jeu de trois ou quatre grosses cuillères en bois que Ton se 
passe à tour de rôle. On plonge la cuillère dans le plat et Ton a 
soin de la racler cinq ou six fois sur le bord de l'écuelle avant 
de la porter à sa bouche pour ne pas tacher le tapis ou graisser 
les nattes. Nattes et tapis sont sacrés ; ils tiennent lieu de meu- 
bles et de tentures ; on ne les foule que pieds nus ; on ne cra- 
che jamais à terre, mais contre les murs... 

A 10 heures on prend le thé. Les rites sont les mêmes que 
dans tout le Maroc; il faut avoir très grand soin de ne pas 
boire vite les petits verres que Ton vous tend. L'usage veut 
qu'on en aspire bruyamment le contenu, sans presque toucher 
le verre des lèvres : usage assez répugnant à entendre, mais 
singulièrement prudent à observer. Quand on a vidé trois 
théières le maître de céans en remplit une quatrième que l'un 
des serviteurs emporte avec un air de mystère. Cette dernière 
tournée ne contient guère que de l'eau chaude ; elle est destinée 
aux femmes et aux enfants. Ce thé du matin dure en moyenne 
une heure, après quoi l'on apporte le /'tour, le déjeuner. Il se 
compose généralement d'un plat de merga, sauce rouge à la 
graisse et aux poivrons, où nagent des carottes, des choux-tleurs 
et des navets, et, les jours de bombance, un morceau de chèvre 
ou de mouton. 



DE LA ZAOUIA SID1 iMOHAMMKD Ot IAQOtJB À ANZOUR 147 

Ce plat est servi sur une rima, sorte de table basse, qui porte 
également des pains, (les pains sont de plusieurs sortes : tantôt 
c'est du tounnirt, pain d'orge, plat et très cuit ; tantôt c'est du 
toukhrift, pain de blé plat et spongieux ; ou encore du kàoubs, 
pain d'orge cuit en énormes galettes ; ou enfin ce sont des 
crêpes de farine, analogues à celles que l'on fait en Bretagne. 

L'officiant, devant qui on dépose la table, rompt le pain et en 
répartit les morceaux sur la cinia, en face de chaque convive ; il 
retire la viande et la pose provisoirement devant lui pour la 
distribuer plus tard, puis il dit : « Bismillali ! » Au nom de Dieu ! 
Et chacun plonge son pain et ses doigts dans le plat. Il est juste 
de reconnaître que Ton passe une aiguière avant et après les 
repas, et que chacun s'y lave les mains... mais si peu ! En revan- 
che il est de bon ton de se rincer furieusement la bouche après 
le repas, dans un bassin qu'un serviteur vous présente, en se 
servant de son index comme d'une brosse à dents... 

Vers 3 ou 4 heures, après la prière de Tasser, on sert encore 
du thé, ensuite on mange des dattes arrosées de lait aigre. 
Ces dattes viennent de la Feija ou de Zguid. Les chleuh, qui 
sont pauvres, n'achètent pas de bonnes dattes, elles vont au 
Sous, on les voit passer bien empaquetées dans des peaux de 
chèvres ; les mauvaises seules restent dans la montagne. On 
les vend en conglomérat informe de noyaux, de poussière, de 
poils de chèvres et de chameaux. Le maître de céans apporte 
un morceau de cette pâtée, les hôtes piochent à pleine main. 
On met les noyaux de côté pour les mules. 

Enfin le soir, à 7 heures, après la prière de Tacha, on boit 
encore du thé, et Ton dine. Ce repas varie beaucoup suivant le 
nombre et la. qualité des convives. Quand nous sommes seuls, 
les femmes se reposent, on sert un peu de beurre rance fondu 
avec du pain. S'il y a des hôtes sans importance on fait un tâm, 
un keskous sans viande ; si Ton régale des hôtes de marque 
on fait un seksou à ia viande, et une tagoulla. La tagoulla, 
dont j'ai déjà donné la recette, est un turban de bouillie de maïs. 
C'est le plat national, il faut être chleuh pour savoir le bien 
manger. On a ménagé au centre du plat un trou qui est rempli 
de beurre rance fondu. Chacun attaque le turban en face de lui, 



I 18 al; cœur de l'atlas 

en creusant une poche dans Laquelle on verse au fur et àmesure 
du lait aigre. On pétrit bien sa poignée de tagoulla dans le lait 
aigre, on trempe le tout dans le beurre fondu et, d'un tour de 
main habile, on amène cette pâtée liquide devant sa bouche pour 
l'aspirer avec un bruit formidable. Puis on Lèche soigneuse- 
ment sa main et ses doigts, et on les replonge dans le plat... 

La distribution de la viande mérite aussi une mention. L'offi- 
ciant L'a placée devant lui, au début du repas ; quand les convi- 
ves ont mange la semoule et la sauce, il se tourne vers son voi- 
sin, et tous deux se mettent en devoir de déchiqueter le morceau 
de viande en autant de parts qu'il y a de convives. Chacun est 
servi suivant sa qualité. Il existe un protocole délicat qui 
nuance la considération depuis le filet jusqu'à Los... Mais ce qui 
est tout à fait réjouissant, c'est la lutte héroïque des deux 
officiants contre le morceau de viande. Le mouton, le bouc ou 
la chèvre immolé pour ces agapes, est toujours tué à la der- 
nière minute, et choisi parmi les ancêtres du troupeau, et Dieu 
sait si le bétail vit vieux dans ce pays pauvre ! Certains tendons 
exigent du renfort ; on assiste à de véritables séances de lutte 
entre quatre chleuh qui s'évertuent de leurs huit mains à 
écarteler un gigot. La politesse veut que Ton parle d'autre chose 
pendant ce dépeçage, et qu'ensuite on s'extasie sur la qua- 
lité de la viande iYAnzour. La victime est toujours qualifiée 
d'agneau ou de chevreau ; et, à voir la façon dont les hôtes de 
basse catégorie rongent l'os qui leur échoit, en sucent la 
moelle, en croquent les cartilages, on se prend à rêver avec 
inquiétude à la façon dont peut se nourrir la meute des chiens 
faméliques qui rodent autour du bordj... 

11 mars 

Aïd el-Achour ! C'est jour de fête. On manifeste sa joie en 
brûlant un peu de poudre, en criant plus que de coutume ; le 
tin' 1 se prolonge plus tard. On est en famille, car personne ne 
voyage un jour de fête. On prie un peu plus longuement. Le 
feqih Si Ahmed, le seul homme de tout le voisinage qui sache 
lire et écrire, lit à voix haute deux sourates du Qoran sur la ter- 



Page 148 bis 



Planche LV 




Fig. 109. — Anzour. — Le bordj ; la porte d'entrée (page 441), 




Fig. 110. — Anzour. — Types d'esclaves noirs (page 151). 



DE LA ZAOUIA S1D1 MOHAMMED 01 IAQOUB V W/.DLK 149 

passe de la mosquée, et les gens pieux l'écoutent, assis en cercle 
autour de lui, attentifs, mais absents par la pensée, car ils ne 
comprennent pas une parole. 

Ce feqih habite le village à'Aït llamcd, à un quart d'heure 
d'ici. On le fait venir quand on a besoin de ses services, quand 
on reçoit une lettre ou que Ton veut en écrire une. Il est tailleur 
aussi, comme presque tous les tolbas. 11 m'a confié que son 
aiguille l'enrichissait plus que sa plume. Il est aussi chargé de 
l'éducation religieuse des enfants. Chaque fois qu'il vient, il les 
réunit dans la mosquée et leur fait anonner leurs planchettes. 

Il est bien difficile d'apprécier le degré de religiosité de ces 
chleuh. Ils sont très pratiquants, niais si faux ! Ils jurent et se 
parjurent avec la même insouciance ; les invocations alternent 
avec les imprécations. On les voit tout le jour égrener leur 
chapelet ; ils observent très rigoureusement le jeûne du Rama- 
dan. Ils mentent avec une incroyable effronterie et, le plus 
souvent, sans but, pour le plaisir de tromper. Le seul homme 
à'Anzoïtr qui ait quelque piété est un pauvre vieux maçon, à 
demi perclu, qu'on nomme feqih Ali. C'est lui qui a réparé 
le bordj et bâti la qoubba ; il remplit bénévolement les fonc- 
tions de moudden, il appelle les fidèles à la prière ; il fait 
chauffer de beau dans la salle d'ablutions qui précède la mos- 
quée, et apporte les plats que l'on sert aux mendiants de pas- 
sage Il passe toutes ses soirées à épeler un vieux Qoran cras- 
seux qu'il déchiffre à l'aide d'une énorme paire de lunettes à 
monture de cuivre. Ce doux vieillard a revend iqué par avance la 
faveur de m'égorger. . . et je ne regarde jamais sans un peu d'émo- 
tion les grosses mains tremblantes de ce pauvre vieux caco- 
chyme. 

La zaouia de Sidi bon Aïssa on Brahim est toute proche ; 
c'est un lieu de pèlerinage fréquenté. Tout passant s'y arrête, 
tout montagnard y porte son offrande. Le moqaddem de cette 
zaouia est un vieux nègre monumental, à barbe blanche, qui 
est de mes clients; j'ai rarement vu plus belle dilatation d'es- 
tomac! Il m'a confirmé que la postérité de Sidi hou Aïssa était 
éteinte depuis longtemps, et que lui-même n'était que le des- 
cendant de l'un de ses esclaves. 



loO AU CŒUR DE L'ATLAS 

J'ai eu aussi la visite du chérif de la zaouia de Sidi Mohammed 
ou laqoub. Ou avait ouvert la salle d'honneur pour cet hôte 
sacré. Le malheureux a été victime d'une tentative d'empoi- 
sonnement. Le coupable fut arrêté, on le mit à bouillir à petit feu 
dans une grande cuve, pour lui faire avouer quel était l'instiga- 
teur de cette tentative criminelle. 11 raconta qu'il avait râpé le 
phosphore d'une hoîte d'allumettes dans les aliments du chérif, 
mais, cet aveu fait, on ne put plus tirer de lui que des cris 
affreux auxquels on mit fin en lui arrachant la langue. 

J'ai obtenu du cheikh Mohend l'autorisation de rester dans 
le bordj avec mes instruments et nies livres. Je sors de mes 
cantines, devant lui, les objets dont j'ai besoin, il referme soi- 
gneusement les cantines à clé, puis il m'enferme. Dès qu'il est 
parti je retire les chevilles qui assemblent les charnières de 
mes caisses, elles s'ouvrent ainsi à contre sens ; je prends ce 
qui m'est précieux, je l'enfouis dans mon capuchon et, plus 
tard, à l'heure du repos, quand je suis rendu à la liberté, je 
vais enterrer mon butin dans les jardins... J'ai pu reconquérir 
par ce procédé mes carnets d'itinéraire, mon journal de route, 
mes clichés et mes pellicules photographiques . 



18 



mars 



J'apprends qu'un reqqas, un courrier, est venu ce matin 
apporter une lettre du qaïd de Goundafi me concernant. Cette 
intervention bouleverse toute ma diplomatie. J'étais parvenu à 
convaincre Mohend que j'avais à Taroudant, à trois étapes d'ici, 
des amis riches, disposés à me secourir. Il était convenu qu'un 
jour prochain nous irions chez le cheikh des Mtonga, dont la 
qaçba est visible de Taroudant. Le cheikh est un ami intime des 
ben Tabia, l'affaire se négocierait par son entremise ; je donne- 
rais 500 ou 600 pesetas, et je reconnaîtrais par un acte devant 
adouU devant notaires, que rien ne m'avait été volé ! 

Toute cette combinaison s'écroule. Du moment que le qaïd 
de Goundafi prend la peine de s'enquérir de mes nouvelles, je 
deviens un personnage important. Il ne peut plus s'agir de régler 



DE LA ZAOUIA SIIH MOHAMMED OU IAQOUB A ANZOUB 151 

l'affaire à L'amiable; non que Ton songe à exiger une forte ran- 
çon ; ces chleuh n'ont encore aucune idée de ce genre d'opéra- 
tion, mais ils ont conscience d'avoir commis un méfait grave, et 
redoutent des représailles. Tant que je serai leur prisonnier ils 
n'ont rien à craindre, mais du jour où je serais rendu à la liberté 
ils auraient tout à redouter de la vengeance du qaïd. 

Comme conclusion à ces considérations le cheikh Mohend me 
déclara que j'étais désormais leur hôte... pour toujours ! 



On prépare une expédition contre Oanzbi. Les gens de cette 
tribu ont enlevé le troupeau d'une moudaa voisine, et la dje- 
maa se réunit ce soir, à Anzour, pour décider l'opération que 
l'on entreprendra. L'encombrement du bordj est tel que j'ai 
du me réfugier dans la salle où se tiennent les serviteurs et 
les esclaves. 

Chacun des cheikhs a un ou deux serviteurs chleuh et des 
esclaves noirs. Ils ont en tout i nègres, 6 négresses de 20 à 15 
ans. et une demi-douzaine de négrillons. Un bel esclave maie 
vaut 300 pesetas, une jeune négresse vaut un peu moins, sauf 
si elle est jolie, auquel cas son prix n'a de limite que le caprice 
des acheteurs. Le Soudan ne fournissant plus d'esclaves, ce 
précieux personnel ne se renouvelle que par reproduction. On 
vend aussi des prisonniers de guerre. La condition de ces mal- 
heureux dépend du caractère de leur maître. En principe il a 
sur eux tous les droits, mais son intérêt lui commande de ména- 
ger son serviteur et, sauf de très rares exceptions, les chleuh 
sont humains pour leurs esclaves. 



19 



mars 



La jeniaa continue à discuter ses projets de campagne. Cet 
envahissement est une gêne pour tout le monde. Le cheikh 
Mohend devient plus défiant que jamais. Il refuse même de 
m'ouvrirla porte du bordj, dans la crainte que quelqu'un de ses 
hôtes ne s'y glisse avec moi. C'est tout juste si, devant le mécon- 



152 ai cœur im<: l'atlas 

tentemeni général que cette séquestration suscite, il consent à 
sortir la caisse à pharmacie que tout le pays maintenant connaît 
et convoite. 

11 me vient, je l'ai dit, des malades de partout ; du Sous au 
Sahara, du Tafile/t à Y oued Noun, on sait qu'un médecin, turc 
ou peut-être chrétien, opère des miracles. Le miracle est que je 
n'aie encore tué ni estropié personne, car je n'ai pas le droit de 
refuser les opérations que l'on me demande, de ne pas donner 
une poudre ou une potion quelconque. 

Quelques exemples pour prouver ce qu'il en peut cuire 
d'exercer illégalement la médecine en pays chleuh : 

Le troisième jour de ma réclusion on m'amène un hartani 
blessé d'un coup de feu à l'épaule droite. Le projectile avait 
brisé une cote, traversé riiomoplate, et était resté logé dans les 
muscles, à fleur de peau, roulant sous les doigts. Injonction for- 
melle d'avoir à extraire cette balle, sans aucun instrument natu- 
rellement, ni bistouri, ni pince, ni aiguilles à suture... 

On me donna l'un de ces petits couteaux de fer avec lesquels 
les hommes se rasent la tête, on l'affila sur un galet, je le 
trempai dans du sublimé, le patient déroula son turban et en 
mit un tampon entre ses dents... Je fis une incision deux fois 
trop grande et une fois trop profonde, la balle tomba. Un peu 
d'iodoforme, du coton hydrophile et une des belles bandes en 
toile blanche dont la « Société de secours aux blessés » nous a 
si généreusement fournis, et mon chleuh, satisfait, proclame 
montaient... 

Ceci n'est rien ; le plus grave est que le renom de cette opé- 
ration heureuse se répand au loin. Les gens qui ont une balle 
dans le corps sont légion dans ce pays de poudre, et tous accou- 
rent me consulter. Os projectiles de tous calibres et de toutes 
formes, ne se présentent jamais avec le même bonheur que 
celui du hartani à qui je dois ma réputation, et qui reste, je le 
déclare à ma confusion, le seul que j'aie jamais extrait, malgré 
de multiples et bien douloureuses tentatives — douloureuses 
pour l'opérateur presque autant que pour le patient. 

Autre ennui : mes clients ne respectent pas mes ordonnances. 
Le cheikh se prétend empoisonné. Les chleuh ont du poison 



DE LA ZAOI IA Slhl MOHAMMED OU IAQOUB A ANZOUR 153 

une terreur constante et justifiée. IL aie demande un vomitif. 
Je Lui donne quatre cachots d'ipéca, on lui recommandant 
bien d< 4 n'en prendre qu'un seul à la fois. Il absorbe les quatre 
paquets d'un seul coup, et manque rendre lYuiie... 

Enfin, pour terminer ces exemples, une horrible aventure : 
on m'emmène un soir dans un douar dos Oulad Jellal pour 
soigner un malade qui avait « des vers dans la jambe... » On nie 
conduit auprès dune petite tente, dressée à l'écart, et qui exha- 
lait une odeur affreuse. Personne n'osait affronter cette infection. 
Enfin deux de mes guides se font apporter un oignon, le coupent 
en quatre, s'en introduisent un quartier dans chaque narine, et 
nous entrons. Sous cette tente agonisait un malheureux jeune 
homme dont la jambe gauche, à la suite d'une piqûre de vipère, 
était rongée par la gangrène. Pressé d'échapper à cet effroyable 
spectacle, je sors, en confessant mon impuissance. 

— Non ! non ! me déclare le chef du douar, tu ne sortiras que 
lorsqu'il sera guéri !... 

Au ton dont ces ordres là sont donnés, et à la figure de 
ceux qui les donnent, on sent bien qu'aucune réplique n'est pos- 
sible. Autant raisonner avec des gorilles ! J'essaye pourtant 
d'expliquer qu'il n'y a rien à faire : 

— Dieu seul peut guérir pareille infortune !... 

— Mais enfin ce mal existe chez toi ; que fait-on en ce cas ? 

— On coupe la jambe malade... 

— Eh bien ! coupe-la ! 

J'explique que pour couper une jambe il faut des instruments 
que je n'ai pas : un bistouri, une scie, des pinces, des aiguilles 
à suture ; j'insiste surtout sur la scie, sachant bien que les 
chleuh n'en ont pas. 

— J'en ai une, s'écrie le Djellali ! 11 court jusqu'à sa tente, et 
en revient triomphalement avec un cercle de tonneau échan- 
cré d'encoches faites à la hache, et portant un morceau de bois 
ticelé en croix à chaque extrémité : 

— Maintenant coupe la jambe ! 

« Coupe la jambe !... » disaient avec autorité les gens du 
douar! « Coupe la jambe!... » répétait avec supplication la 



loi AU COEUR DE L'ATLAS 

famille ! « Coupe-moi La jambe, je souffre tant !... » soupirait le 
malheureux agonisant... 

Ce l'ut un instant d'horrible cauchemar. Le bonheur voulut 
que j'eusse sur moi de la morphine el une seringue à injection. 
J'expliquai au malade que j'allais d'abord m'efforcer de le 
guérir en lui conservant sa jambe ; si j'échouais il serait tou- 
jours temps découper. Et d'abord j'allais abolir la souffrance... 
Je lis une injection ; pendant que son eii'et anesthésiant opérait, 
on m'emmena boire du thé sous une tente. Une demi-heure plus 
tard un enfant, envoyé en reconnaissance, revint déclarer que 
le malade dormait. Ce fut un émerveillement ; depuis trois 
mois le pauvre diable ne poussait qu'un cri ! 

J'ai revu plusieurs fois, depuis, ce malheureux. Chaque fois il 
me suppliait de lui donner ma précieuse seringue à injection et 
la « poudre du paradis » qui le soulageait. Il finit, un jour de 
détresse, par se faire porter jusque dans le bordj, pour me poser 
son ultimatum : « Coupe-moi la jambe ou donne-moi ton 
aiguille ! »... 

Mes fonctions ne sont pas toujours aussi terribles, elles me 
procurent l'occasion de circuler dans les environs à'Anzow* ; il 
n'est guère de village ou de douar, à 6 kilomètres à la ronde, 
où je n'aie pénétré. J'ai pu faire un peu de bien, et j'en ai été 
récompensé par de véritables gratitudes. Le seul accident qui 
faillit m'arriver est d'envoyer en paradis un vieil érotomane qui 
avait bu une gorgée d'acide cantharydique... il en guérit, et ce 
no fut pas le moindre de mes miracles. 

30 mars 

Ce matin violente discussion, qui faillit tourner au drame. Le 
cheikh Mohend, toujours en proie à sa. stupide défiance, refuse 
^le me laisser pénétrer dans le bordj, sous je ne sais quel pré- 
texte mensonger. Je lui reproche son attitude à mon égard, sa 
méchanceté qui consiste à me priver de mon travail, la seule 
consolation que j'aie. Il s'emporte, me déclare que je devrais 
m'estinier trop heureux d'être vivant, nourri, hébergé à ne rien 
faire, et, ce disant, il me lance un morceau de pain et tourne 
les talons. Je le rejoins, je lui jette son pain. Il veut me 



DE LA ZA0UTA SIDI MOHAMMED 01 1AQ0UB A ANZOUR I '>•"> 

donner un cou]) de poing, je pare et je riposte ; il dégaine, 

il crie, on accourt, on me saisit, on retient Mohend qui, 
furieux, voulait nie tuer. Il finit par m'attacher au pilier qui 
soutient le plafond du bordj, me frappe tant qu'il a de for- 
ces, puis sort tout ce que contenaient mes poches : montre, 
boussole, thermomètre, baromètre, crayons, carnets, tout ce 
que j'avais si laborieusement reconquis, le brise et le jette à la 
volée, puis s'en va, jurant que je ne rentrerai jamais dans le 
bordj, et que je ne vivrai pas longtemps ! 

C'est un désastre... 

De tout le jour il ne m'a pas dit un mot. Quand il est venu 
m'appeler pour le repas du soir, je l'ai prié le plus humblement 
que j'ai pu, de me faire mettre les fers et de me jeter en prison : 
Je ne suis plus son bote, il m'a frappé, ma place n'est plus sous 
son toit... 

Mohend a eu honte, il m'a fait des excuses, m'a donné sa 
koumia qu'il ne voulait plus porter puisqu'il l'avait tirée contre 
moi. Il m'a promis de me rendre tout ce dont il m'a dépouillé, 
et de me laisser libre de travailler à ma guise. 

Après le repas un des serviteurs, qui est mon ami, et à qui 
j'ai conté cette scène, m'a dit tout bas : 

— Ne dors pas cette nuit, garde-toi bien de Mohend ! 

9/ mars 

Mohend a dormi du sommeil du juste, il s'est éveillé de l'hu- 
meur la plus charmante, et m'a laissé reprendre possession de 
mes instruments et de mes documents. La porte du bordj est 
restée entr'ouverte, j'entends des pas discrets, des chuchotte- 
ments, ce sont mes petites amies, les fdles des ben Tabia, 
une bande joyeuse et rieuse dont mon chocolat me vaut la 
sympathie. 

Théoriquement, les femmes chleuh vivent claustrées, et quand 
elles sortent, elles se voilent le visage ; pratiquement, elles ne 
se cachent que des étrangers, encore faut-il pour cela qu'elles 
soient laides ou vieilles. 

Dès le deuxième jour de ma captivité j'avais vu défiler toutes 



156 AU COEUR DE L'ATLAS 

les femmes cYAnzour; les petites, effrontées et indiscrètes; les 
jeunes, timorées, un peu intimidées, s'esclaffant de mes moin- 
dres mouvements, ou s'enfuyanl avec des mines effarouchées 
quand je paraissais m'apercevoir de leur présence. 

Elles sesont apprivoisées bien vite, les jolies filles àAnzour. 
Jolies?... j'exagère; la galanterie ne peut m'empêcher de confes- 
ser qu'elles sont en général assez laides. Les vieilles sont hideu- 
ses de décrépitude et de saleté ; les jeunes ont pour elles leur 
jeunesse, mais ne sont ni plus propres, ni plus jolies. La moins 
mal est Fathma, fille aînée du cheikh Abd er-Rahman. Elle 
a le nez trop gros, des attaches trop fortes ; mais elle a de 
beaux yeux noirs ombragés de longs cils recourbés, de belles 
dents, un joli rire. Elle sait sa supériorité, la coquette, et joue 
de ses yeux et de son sourire comme une vraie femme d'outre- 
mer. 

Le surlendemain de mon arrivée elle me faisait demander par 
son dernier frère, un bambin de 8 ans, qui sait un peu d'Arabe, 
si j'avais dans mes bagages des bijoux ou des parfums. Il 
me restait deux savons, échappés par miracle à l'enquête des 
pillards ; je les lui ai donnés, et nous sommes devenus des 
amis. Quand il n'y a personne, que je travaille dans la salle du 
bordj, j'entends un pas léger de pieds nus qui marchent avec 
précaution. Puis il se passe un temps. Je sais que c'est Fathma, 
qu'elle me guette à travers les fentes de la porte. Elle pousse 
un grand éclat de rire, et entre comme une folle, en bourras- 
que. 

Je feins une surprise complète, et surtout je cache précipi- 
tamment tout ce que je puis avoir de fragile ou de précieux, 
tant je connais la redoutable indiscrétion de ma visiteuse. Les 
chleuh regardent avec les mains plus qu'avec les yeux. 
Quand Fathma découvre quelque chose qui l'intrigue ou qui 
lui plaît, elle fond dessus, s'en empare, et s'enfuit en coup de 
vent. J'ai eu toutes les peines du monde à récupérer mon 
flacon de mercure, qui avait eu l'heur de lui agréer. 

J'ai omis de dire que Fathma ne sait pas vingt mots d'Arabe, 
et moi pas cinquante mots de Tamazirt. Nos entretiens y per- 
dent un peu, mais Fathma n'en a cure. Elle parle avec une volu- 



DE LA ZA0U1A SIDI MOHAMMED OU 1AQ0UB A ANZOUK 157 

bilité que rien ne déconcerte. Quand elle voit que, décidément, 
je ne La comprends pas, elle a recours à la mimique la plus pit- 
toresque ; elle gesticule, crie, saute, court, et finit, en désespoir de 
cause, par me hurler dans l'oreille d'incompréhensibles paroles. 

La scène la plus comique eut pour prétexte ma boite de cou- 
leurs, une petite boite de touriste en métal. Depuis quelques 
jours Fathma la guignait. Elle s'était mis du rouge aux doigts 
en touchant an pinceau, et l'idée lui trottait en tête de se 
maquiller. Armée du miroir de ma boussole, l'un des objets de sa 
plus constante envie, elle commença par se barbouiller de vert 
et de violet. Enchantée de ce premier résultat, elle courut se 
montrer à ses sœurs et à ses cousines. Dix minutes plus tard 
j'avais autour de moi toute la bande des petites ben Tabia, 
Aicha, Khedaïja, Zeïna, Ijja, Isouka, Mahjouba, Mbarka, etc.. 

Pour sauver ma boite à couleurs d'un désastre complet je dus 
opérer moi-même le maquillage de ces demoiselles. Ce fut d'un 
comique irrésistible. Les colorations les plus absurdes étaient 
les plus goûtées. Si j'obtenais une teinte nouvelle, toutes en vou- 
laient avoir. Fathma, plus effrontée que les autres, finit par se 
peindre la poitrine et les jambes. La pudeur parait inconnue aux 
filles cYAnzour ! 

Cette orgie de peinture eut une fin désastreuse. Abd er- 
Rahman, en découvrant, sur le visage de ses filles, que j'avais des 
couleurs, voulut me faire exécuter des fresques pour orner toute 
la qoubba. J'eus beau protester que ma boite ne suffirait pas 
même à peindre la porte, il fallut, puisque je refusais d'opérer 
moi-même, remettre ma boîte à un malle m, un artiste, qui se 
fît fort de décorer tout Anzour. 

Le costume des femmes est peu différent de celui que portent 
toutes les marocaines. Les dessous, pantalon et chemise, sont en 
khoiint, en toile de guinée bleue. Lekhount, qui venait autrefois 
du Soudan, était une excellente étoffe, soigneusement tissée et 
bien teinte. Il avait le défaut d'être cher, aussi a-t-il été détrôné 
par une contrefaçon anglaise économique et détestable. Son 
moindre inconvénient est de déteindre affreusement, et cette 
coloration bleue aggrave fâcheusement l'apparence de saleté 
des femmes. 



L')8 AI CQE1 R DE L ATLAS 

La chemise est constituée par deux pièces de khount qui ont 
La largeur d'une épaule à L'autre, et La Longueur du cou aux 
genoux. Doux fibules d'argent, accouplées par une chaînette, les 
agrafent ensemble au-dessus des épaules. La ceinture, de laine 
ou de soie, permet de les enrouler hermétiquement autour du 
buste. (Test dans l'ajustement de celle ceinture que la femme se 
révèle. 

Lorsqu'elle est bien faite, les deux pièces de khount sont flot- 
tantes et largement béantes, pour laisser admirer tout le haut 
du corps. On voit de loin la femme coquette relever, d'un mou- 
vement d'épaules, la chemise de khount pour la laisser bouffante 
et suggestive. Elles sont toutes coquettes, les filles diAnzour, leur 
débraillement éhonté n'a que rarement l'excuse de la beauté 
plastique. Leurs mœurs sont faciles, et dans l'extrême tolérance 
des hommes on retrouve une survivance des antiques coutumes, 
du temps où la communauté de la femme était admise. Lue 
seule chose est déshonorante pour une femme : vendre ses 
faveurs. 

La polygamie est commune chez les chleuh de cette région, 
mais elle n'est guère pratiquée que par les gens riches ; non 
que le mariage soit une chose chère, puisque le mari donne 
seulement 15 à 20 douros à son beau-père, mais il faut payer 
les frais de la noce et le trousseau de la mariée, et, dans un 
mariage ordinaire, il se consomme pour 100 ou 200 douros de 
poudre et de nourriture. 

Le trousseau consiste en belleras de cuir lîlali, foulards, 
ceintures de laine et de soie, haïks de laine brune ou blanche, 
bijoux, bracelets de cuivre ou d'argent, colliers de boules d'am- 
bre, de verroterie, de pièces de monnaie, diadèmes de perles 
ou de coquillages. Fathma porte sur le front, en ferronnière, 
une pièce d'or attachée par un fil de laine. 

J'ai eu, ce soir, la visite d'un client de marque, le frère du 
cheikh héréditaire de la grande tribu des Ze/iaga, l'auirar Bella. 
11 revient de Taroadant, et fait un crochet, en rentrant à Azdeif, 
pour venir me consulter. Son cas est grave; il est tombe de sa 
terrasse, il y a de cela quatre ans, et s'est fracturé le coccyx, il 
lui en est resté une paralysie des fléchisseurs des pieds, en sorte 



DE LA ZAOtIA SIDI MOHAMMKD ot: IAQQUB A ANZoï il I 59 

qu'il peut chevaucher, mais ue peut presque pas marcher. 
L'amrar Bella est un dos brigands les plus redoutés de La con- 
trée : tous les Zenaga, (railleurs, ont un fâcheux renom, elles heu 
Tabia ont éprouvé quelqu'émoi de cette visite inopinée, encore 
que Tune des sœurs d'Abd er-Rahman ait épousé Le cheikh des 
Zenaga. On s'est congratulé de la façon la plus courtoise, mais 
j'ai vu que Ton vérifiail la charge des fusils, et Mohend m'a 
enfermé dans le bordj. 

À l'heure du thé l'on est venu me délivrer, et m'ordonner de des- 
cendre dans la qoubba où l'amrar Bella m'attendait. L'amrar 
est un gros homme au type néronien : tête glabre, figure bouf- 
fie, arcades sourcillières proéminentes abritant de gros yeux 
sans vie, nez énorme, lèvres épaisses, bajoues lourdes, mâchoire 
puissante, col bourrelé de graisse, membres massifs. La con- 
versation s'engage prudemment. L'amrar m'interroge sur mon 
savoir. Je lui confesse que je ne suis pas médecin, mais seule- 
ment disciple d'un médecin savant ; je ferai pourtant de mon 
mieux pour lui rendre l'usage de ses jambes, mais le traite- 
ment est long, exige des remèdes que je n'ai pas ici... 

Après un instant de réflexion et une longue discussion en taina- 
zirt avec ses serviteurs, l'amrar m'offre de m'enlever, de gré 
ou de force, et de ni'emmener chez lui à Azdeif \ j'y serai libre 
et je le soignerai de mon mieux. 

dette proposition soulève quelques objections, et, tout en 
exprimant au Zenagui la reconnaissance que son offre m'ins- 
pire, je lui explique mon désir d'emporter une partie de mes 
bagages. Cette prétention fait sourire Bella : 

— Estime-toi bien content, me dit-il, si tu sors d'ici vivant !... 

11 me promet néanmoins de négocier de son mieux, puis la 
conversation change de terrain ; on parle voyages, guerre, 
armes. L'amrar tient à me consulter au sujet de son fusil dont 
la hausse est débrasée. On apporte l'étui, on ouvre le cadenas 
qui le ferme, et l'on sort un Martini-Henry poli comme un 
miroir. La grosse figure de l'amrar s'anime, pendant qu'il fait 
manœuvrer le mécanisme, il me conte les exploits de ce fusil ; 
c'est une arme merveilleuse, elle a mis à mal une quarantaine 
d'hommes, depuis dix ans qu'il la possède : 



ll>0 AL COEUR DE L'ATLAS 

— lu tel, à 600 coudées (200 mètres), a reçu la balle 
entre les deux yeux ; la tête était en bouillie... Tel autre, atteint 
au ventre, a couru 100 pas en tenant ses intestins avec ses 
mains, puis il a crié « Allah ! » et est tombé mort... 

Les serviteurs accompagnent ces effroyables récits d'un mur- 
mure approbateur, et, quand le maître a fini, ils rencliérisscnt 
en donnant de terrifiants détails. 

b 2 u 2 mars 

Tout était arrangé ; j'allais partir avec l'amrar Bella qui s'est 
montré, en cette circonstance, brigand de bon conseil et loyal; 
quand un reqqâs est arrivé, portant trois lettres : une des Oumana 
de Mogador, une du bâcha de Taroudant llaïda ould Oummeis,la 
troisième du qaïd el-lladj Driss el-Yahiaoui. Toutes disent la 
même chose : Avez-vous tué le chrétien, si vous ne lavez pas 
tué, quelle rançon en voulez-vous ? 

dette triple intervention fait de moi un personnage impor- 
tant. Les ben Tabia savent maintenant qu'ils ont fait un mauvais 
coup, et une bonne affaire. Il s'agit d'éluder les conséquences 
de l'un, et de tirer tout le parti possible de l'autre. Et d'abord 
on déclare à l'amrar Bella que je suis trop précieux pour qu'on 
me laisse partir sans de grandes précautions. On m'enverra, 
sous une forte escorte, à l'un des puissants protecteurs qui 
s'intéressent à moi... 

L'amrar est parti, me recommandant la défiance. 

11 s'est passé ce soir une scène d'un haut comique, mais dont 
les conséquences pourraient être fâcheuses. Le cheikh Abd er- 
Rahman m'a fait venir dans la qoubba, pour causer et prendre 
du thé avec lui. Il me parla d'abord, et longuement, de mille 
choses indifférentes, comme un homme qui tourne autour d'une 
question grave ; puis il dénombra ses domaines, ses alliances : 
Sa fille ainée a épousé le cheikh de Qaçbat et-Joua; la cadette, 
le cheikh de Zagmouzen ; la troisième, le cheikh de Hobban 
qui administre le Djebel Siroita. 11 en reste trois, Fathnia 
est en Age de se marier. Et, prenant sa résolution, il me dit. 
tout d'un trait : 



DE LA ZAOUIA SIDÏ MOHAMMED OU IÀQOUB A ANZOUR 161 

— Pourquoi ne L'épouserais-tu pas ? Tu récites la Gha- 
hada, donc tu es musulman ; tu connais les secrets des Roumi, 
niais, par rancune, tu ne veux pas nous les livrer. Demeure 
parmi nous, je te donne Fathma et Les jardins d'Agadir ; nous 
reconstruirons le bordj que nous avons rase ; tu nous appren- 
dras à trouver les trésors et les mines dont nos montagnes sont 
pleines ; tu fabriqueras de la monnaie et tu oublieras le pays 
maudit des Nçara... 

Pendant que le cheikh parlait, et sa harangue fut longue, 
j'eus tout le loisir de préparer mes objections à ces délicates 
avances. Je lui fournis d'abord la meilleure, en lui racontant 
que j'étais déjà marié dans mon pays de Tripoli, que j'avais 
même des enfants, et que je comptais sur la sympathie qu'il 
m'avait toujours témoignée pour revoir bientôt ma famille. A 
l'appui de mon dire je lui montrai une photographie de mes 
neveux qu'une des dernières lettres qui me fût parvenue de 
France m'avait apportée. Il fallut lui expliquer l'image, car 
ceux qui ont fréquenté des primitifs savent que tout dessin, 
toute représentation plane d'une forme ayant dans la réalité 
trois dimensions, leur échappe complètement. Il faut une 
accoutumance, une éducation des yeux pour en percevoir le 
sujet. Abd er-Rahman fut un temps avant de distinguer les 
deux enfants que la photographie représentait. Quand il eut 
compris, son admiration fut telle qu'il éprouva le besoin, réel 
ou feint, de faire partager sa découverte aux siens ; il partit avec 
l'image, sans plus parler de sa proposition... 

23 mars 

Le reqqas s'en est allé emportant nos lettres ; les miennes ont 
pour objet de rassurer ma famille dont je ne devine que trop 
l'angoisse, et de prescrire à Zenagui de venir attendre à Taroa- 
dant l'issue de ma captivité ; car j'ai bien l'intention de conti- 
nuer, sitôt libre, la réalisation de mon programme. Les lettres 
des Ben Tabia répondent à leurs correspondants que leur solli- 
citude peut être en repos ; je suis leur hôte et leur ami. 

M 



162 AU CŒUR DE L'ATLAS 

Mais il ne saurait être question de me mettre en liberté tant qu'on 
ne sera pas lixé sur les intentions des compagnons dont on m'a 
séparé, qui font des démarches de tous côlés. Il faut dix jours 
pour (pie notre courrier parvienne à Mogador, dix jours pour 
qu'il en revienne, soit trois semaines avant qu'une nouvelle 
lettre formule des propositions plus précises... 

J'emploie mes loisirs à donner des leçons d'escrime au sabre, 
de Lutte, de boxe, de voltige, de fantasia. Les chleuh raffolent 
de ces sports ; ils y sont assez maladroits. La voltige surtout, et 
la fantasia à cheval leur sont presque totalement inconnues. 11 
n'y a dans tout le pays qu'un seul cheval, propriété collec- 
tive des quatre tils Ben Tabia, dont le cavalier ordinaire est 
el-Hassein, le frère de Fathma, le fils aine d'Abd er-Rahman. Ce 
cheval a été acheté dans le Sous, au cheikh des Mtaga, pour le 
prix de 100 riais ; il n'a d'ailleurs jamais été payé. On trouve 
quelquefois des chevaux sur les marchés du pays, sur celui dW- 
Arbaa Zenaga surtout. 

Ces marchés sont peu nombreux- et très éloignés les uns des 
autres. Ceux où les habitants à'Anzour fréquentent sont : 
el-Had Sektana, el-Tnin Ait Hamid et el-Arbaa Zenaga, dési- 
gnés, suivant l'habitude marocaine, par le nom du jour de la 
semaine, et celui de la tribu où ils se tiennent. 

Ces marchés ont un intérêt politique et un intérêt commer- 
cial. Ce sont les centres de réunion où se colportent les nou- 
velles, où l'on discute, où l'on prend les décisions. Il y éclate 
quelquefois des nefra, des disputes ; elles sont très rares, le 
marché est considéré comme un terrain neutre. On y vend de 
tout, et très cher ; les cours des dattes, des amandes, du sucre, 
du thé, sont extrêmement variables ; je cite à titre de rensei- 
gnement ceux de ce jour : 

Le petit pain de sucre vaut 2 1/2 à 3 pesetas (on prononce, en 
arabisant ce pluriel espagnol : psaset). Le thé vaut 2 riais la 
livre ; l'huile, 2 riais les 3 litres, environ. Un beau mouton se 
vend 3 riais ; un bon cheval, 100 riais ; une vache, 60 à 80 riais ; 
un âne, 20 riais ; un fusil agadir, 30 à 10 riais, une carabine 
à 16 coups (settachîa), 100 à 150 riais ; un esclave mâle, 60 à 
80 riais. 



Page 162^ 



Planche LYII 




Fie 113 - Ynzour.-Le-eheval des benTabia, monté pa? El-Hassein 
bon Abd er-Râhman (page 162). 




|ïg. 11 i. — Anzour. — 



Ter '** ** 

Le camp des'^Oulad Jellal. - Fathma ben Tabia (page 156) 



1)1 LA ZA0UIA SID1 MOHAMMED OU IAQOUB A ANZOUR 163 

La valeur du rial est variable : dans l'Ouest, le rial Çabil 
(Isabella) vaut \ux\s que le rial Founço (Alfonso) ; on les compte, 
en moyenne, ici, pour 5 pesetas, pour 4 1/2 pesetas dans Y oued 
Noun; le rial Hassani (Mouley el-Hassen) vaut 5 pesetas ; le 
rial Azizi (Mouley el-Aziz) n'est accepté nulle part. Il a été 
fabriqué tant de fausse monnaie, et même tant de monnaie 
vraie frauduleusement mise en cours, que toutes les pièces à la 
frappe du Sultan actuel sont refusées dans le Sud du Maroc. Les 
pièces les plus employées sont : le gricb (1/4 de peseta), la 
1/2 peseta, la peseta et la pièce de 2 pesetas 1/2. 

La rn.ouzov.na est peu usitée. 

4 mouzouna valent 1 oitgîa ; 

25 ouqîa valent 1 rba ; 

6 ouqîa valent 1 grich. 

L'unité de capacité est le sda. Deux sâa d'orge font la ration 
d'un cheval (4 litres environ). 

L'unité de poids est le marco (I livre anglaise), avec ses sub- 
divisions. 

25 riais pèsent 1 marco ; 

7 i riais pèsent 1 rtal ; 

10 ouqîa pèsent 1 meqtal ; 

25 pains de sucre pèsent 1 qantar (15 à 50 kilos). 

L'unité de longueur est le dra (coudée = 30 centimètres). 

Ici, comme dans tout le Sud, l'agent commercial par excel- 
lence est le juif. Les renseignements que j'ai recueillis sur la 
condition et les agglomérations des Israélites n'infirment rien 
des jugements sévères de de Foucauld, et n'ajoutent rien à l'ad- 
mirable précision de ses statistiques. Tel qu'il est, le juif du Sud 
est utilisable, et constitue un précieux agent d'importation et 
d'information. Je n'en ai vu que de nomades dans toute la région 
(VAuzour. L'un d'eux, un petit colporteur qui vendait de la paco- 
tille, m'a déclaré que le pays était trop pauvre et trop peu sur 
pour ses coreligionnaires. Dans le Sous, chez les Zenaga, dans 
le Dra, dans la Feija, à Tissint, à Aqqa, à Tatta, les juifs sont 
sédentaires et libres de se livrer au commerce, sous la seule 
condition d'acheter la protection d'un maître puissant. 

Les Arabes forment une partie notable de la clientèle des 



164 



AU CŒUR DE L ATLAS 



marchés. Sur ceux du Nord ou rencontre des Ait Alla, des 
Oulad Yalria, sur ceux du Sud des Oulad Jellal, des Ait ou 
Mribet, des Doux Blal [Doublai). 

La proximité du grand douar de 65 tentes me permet d'étudier 
les Oulad Jellal de près. Je vais sans cesse m'installer dans leur 
camp, prendre du thé, soigner des malades. Je m'abstiens d'y 
passer la nuit ; les Oulad Jellal conçoivent l'hospitalité d'une 
façon si complète que « coucher chez les Oulad Jellal » équi- 
vaut à « aller à Cythère » ! 

Et vraiment, puisque l'occasion vient d'elle-même sous ma 
plume, il faut bien que je le confesse, la vertu du voyageur ne 
court guère de dangers dans tout ce Maroc berbère, si faciles 
qu'en soient les mœurs, si accueillantes qu'y soient les femmes. 
Les tentations que l'on rencontre sont telles qu'il faudrait plus 
de courage pour y succomber que pour y résister ; surtout quand 
on exerce, à son corps défendant, la profession de médecin qui 
vous livre les misères secrètes et les confidences de vos clientes, 
et vous donne un avant-goût des joies offertes, et la certitude 
de leurs dangers... 

Les Oulad Jellal sont presque tous très noirs de peau ; mais 
il est impossible de généraliser aucun des traits de leur phy- 
sionomie ; leur existence nomade les conduit du Sahara au 
Sous, de Y Oued Noua au Dra, et la facilité de mœurs de leurs 
femmes a imprégné leur sang de beaucoup d'éléments berbères 
ou nègres. La tribu entière compte plus de 1.200 tentes. Le 
douar avec qui nous voisinons appartient à la fraction des 
Oulad Ait. Os Arabes parlent une langue très pure, très 
littéraire ; les nécessités de voisinage les obligent à parler 
également bien le Tamazirt. Ils professent un profond mépris 
pour les chleuh qui leur paient la debiha, et qu'ils considèrent 
comme des vassaux. 

(Test un spectacle curieux de voir chaque soir, à l'heure où 
la nuit tombe, les femmes des Oulad Jellal venir puiser de l'eau 
au puits qui se trouve à mi-chemin entre leur douar et Anzour. 
Parmi accord tacite, qui est un bien curieux exemple d'indiffé- 
rence ou de tolérance, les maris n'y viennent pas, mais les 



DE LÀ ZÀOUU SID1 MOHAMMED OU IAQOUB A ANZOUR 165 

amants y vont en troupe et, dans l'ombre propice, les romans 
se dénouent avec une patriarcale simplicité... 



24 mars 

Le cheikh Mohend devient pour moi d'une douceur inquié- 
tante. 11 me déclare que ses frères sont des fourbes ; je n'ai 
qu'un seul ami : lui !... Il a hâte deme remettre enliberté, mais 
les routes sont si peu sûres, et les gens de si mauvaise foi ! 
Que je n'aille pas croire, surtout, aux bonnes intentions de ses 
frères. Ils avaient comploté deme laisser partir, et de me faire 
assassiner à une heure d'ici ; ils touchaient ainsi ma rançon, et 
se débarrassaient de mon témoignage. 

J'ai pu raccommoder deux de mes appareils photographiques. 
Le panoramique tourne h la main, son ressort étant cassé ; 
l'obturateur du Bloc-Notes fonctionne grâce à un élastique. Mes 
botes sont persuadés que ces instruments servent à déterminer 
rigoureusement l'heure des prières. On sait, même à cette dis- 
tance de la civilisation, même k cette profondeur de la barbarie, 
que l'astronomie fut une science familière aux premiers musul- 
mans, et, parmi les Arabes OuladJellal, j'ai rencontré un taleb, 
qui avait des notions de cosmographie extrêmement justes, et 
savait se servir d'une sorte d'octant auquel on donne le nom de 
stroulab (astrolabe). 

Ce soir, à 3 heures, est arrivé le cheikh Hammou, amrar héré- 
ditaire des Ze?iaga, frère aîné de l'amrar Bella, et chef le plus 
puissant de la région qui s'étend entre le Dra et le Sous. Le but 
officiel de sa visite est de proposer son arbitrage entre Ounzin 
et Ireddioua, qui sont à la veille d'en venir aux mains ; le but 
réel est de s'enquérir, de la part du qaïd du Glaoui, de la situa- 
tion où je me trouve, et de me ramener avec lui. 

Tout cela ne fut pas dit au débotté. Le cheikh Hammou est 
un petit vieillard froid, flegmatique, qui parle bas, lentement, 
avec une autorité qui ne doit guère tolérer d'objections. Ses 
petits yeux gris, mobiles et malins, démentent cette apparente 
roideur. Il porte la barbe à la façon des chleuh de YAnti- 



166 AU CŒUR DE L'ATLAS 

Atlas, presque entièrement rasée, sauf un filet sous le nez et un 
collier sous le menton. 

Cette nouvelle intervention en nia faveur produit un gros 
émoi à Anzour. Leqaïddu Glaoui est le Sultan du Sud ; les ben 
Tabia sont fort perplexes de savoir comment répondre à cette 
mise en demeure. Mohend, avec qui j'ai causé, m'a déclaré que 
le qaïd ne pouvait rien contre eux, pas plus que le Sultan, non 
plus que personne, Dieu excepté ! Et encore, ajoute Mohend : 

— Allah est juste, il a donné aux chleuh la montagne 
acide ; il leur accordera plus d'indulgence qu'aux gens du 
Karl) ! 

$5 mars 

Le cheikh Hammou est parti ce matin pour le bourg de Tin- 
maliz, dont deux hommes ont été tués par les gens à'Ounzin. 
C'est là que va se décider le plan de campagne (YIreddioua. 

Dans la soirée on me conduit à une vieille citerne ensablée 
qui contient un trésor!... Des jenoun, des génies, le gardent 
jalousement. Malheur à l'imprudent qui tenterait de le ravir !... 
J'ai déclaré n'avoir aucune peur des jenoun ; cette tentative 
est une épreuve à laquelle on me soumet. J'entre dans la citerne 
avec un pic et une lampe, je dérange de paisibles chauves- 
souris, je sonde les murs, je pioche un peu, par acquit, sans 
rien trouver, naturellement. Mais les murs portent des traces 
de coups de pics, et le sol est entamé en plusieurs endroits, 
preuve qu'il y a dans ce pays des esprits forts chez qui la 
capacité prime la superstition. 

26 mars 

Hier soir, pendant que je prenais la hauteur d'une étoile à 
la porte du bordj, un homme s'est approché de moi avec un air 
de mystère. ïl m'a remis un crayon, un cahier de papier à let- 
tre et des enveloppes, et m'a dit : 

— Ecris ; je reviendrai demain près delà source, pendant la 
prière du louli. 



Page 166 bis 



Manche LVH1 




Fig. 115. — Azdeii*. — Enfants juifs (page 196). 




Fig. 116. — Types de juifs du Haut-Atlas (page 196). 



DE LA ZAOUIA SIDI MOHAMMED OU ÏAQOUB A ANZOIÎR 167 

Cet envoyé vient assurément do Mogador ou de Merrakech : 
le crayon et le papier à Lettre sont choses totalement ignorées 

dans le Sud... 
J'ai revu mon mystérieux courrier ; c'est un homme du village 

(VA// Ilamid ; il viont do Merrakech, sans savoir qui l'a envoyé. 
Il est reqqasde son métier. Il m'apprendque dès que mon arres- 
tation fut notoire, on so mit en quête d'un reqqas connaissant 
la région où j'étais captif. Il s'offrit ; on lui donna do l'argent, 
le crayon ot le papier, pour qu'il pût rapporter un mot do moi, 
ot on lui dit de faire pour le mieux. Je l'interroge sur ses 
intentions, il me répond qu'il agira suivant mes instructions ; 
mais, puisque le cheikh Mohond annonce son intention clc me 
conduire chez les Mtaga, lo mieux serait qu'il m'attendit dans 
son village : Ait Hatnid est justement la première étape sur la 
route de Mlaga. Il dispose de 20 fusils, le cheikh n'en aura que 
6 ou 10. Il nous attaquera, soit en rase campagne, ot, en ce cas, 
il me recommande de poignarder immédiatement le cheikh ot 
do courir à mes lihérateurs, soit la nuit, dans sa propre maison 
où nous serons héhergés ; mais cette dernière hypothèse lui 
répugne : la première solution est un combat loyal ; la seconde 
une trahison. 

Tout étant convenu, nous décidons que mon homme — il so 
nomme Ahmed — attendra six jours à Ait Hamid ; s'il no voit 
rien venir, il retournera à Merrakech porter à ceux qui Font 
envoyé une lettre que je lui remets. 

En récompense de ses services Ahmed me demande do lui 
fabriquer une amulette pour que sa femme, Reqiia, prenne en 
aversion Mohammed el-Merrakchi, qui est son amant, et ronde 
ses faveurs à lui, Ahmed, son légitime mari !... 

fl mars 

Le cheikh Hammou est revenu do Tinmaliz. Les négociations 
on vue d'empêcher la guerre entre Ounzin et Jreddiona ont 
échoué. On entrera en campagne dès demain. 

Pour ce qui me concerne, les ben Tabia réunis en conseil ont 
décidé de répondre au qaïd du Glaovi que son désir était un 



168 AU CŒUR DE LATLAS 

ordre, et qu'ils riaient tout disposés à m'cnvoyer à lui, mais ils 
réclament une lettre du Sultan ou de son khalifa Mouley el-Hafid, 
promettant qu'ils ne seront pas inquiétés à cause de leur 
méfait; ils sollicitent aussi une somme de 1.200 pesetas, en 
compensation des frais que mon séjour leur a coûté ; enfin ils 
prient humblement le qaïd fie leur donner un cheval en témoi- 
gnage de sa bienveillance. 

Cette bizarre épître, écrite par le feqlb Si Ahmed, requis en 
hâte, m'a été lue devant le cheikh Uammou qui a fait immé- 
diatement monter un de ses cavaliers à cheval et l'a envoyé au 
qaïd. Llle y sera rendue dans cinq jours, et la réponse peut être 
ici le 7 avril. 

Mohend m'a pris à part, le soir, et ma dit : 

— Tous ces gens-là veulent te dépouiller et me frustrer à 
leur profit. Nous partirons demain ou après pour Mtaga... 



$8 mars 

Branle-bas général ; on part en expédition contre Ounzin ! 
Le vieux feqih Ali lui-même a pris son fusil, et a chaussé ses 
iggoiijad, sorte de bottines en laine, à semelle de cuir, qui rap- 
pellent nos souliers de bains de mer. 

— Viens-tu, Ben Mjahd ! me cric ironiquement el-Hassein, 
le frère de Fathma. 

Certes je viens, trop heureux de voir de près comment les 
chleuh se comportent à la guerre... 

Et nous voilà partis ! Les femmes poussent des youlcments sur 
les terrasses. Il ne reste en fait d'homme que mon pauvre petit 
malade qui sanglote désespérément... 

Nous sommes 2i fusils. A une heure du bordj on s'arrête, à 
l'abri d'un ravin, et l'on combine le plan de l'expédition. Il 
s'agit seulement d'enlever un fort troupeau de chèvres et de 
moutons, aventuré sur le bord du plateau qui s'étend à l'Est 
(VAnzoïtr. On évitera de faire usage des armes à feu pour ne 
pas attirer l'attention, car nous laissons sur notre flanc droit un 
village ennemi qui, certainement, nous couperait la retraite. Je 



DE LA ZAOUIA SIDI MOHAMMED OU JAQOUB A ANZOUR 169 

commence à regretter d'être vomi : l'opération n'est qu'un vol 
à main armée... 

Nous avons parmi nous doux bergers; on los laisse dans lo 
ravin. La troupe so partage en deux groupes, qui vont envelop- 
per le plateau et rabattre le troupeau sur los bergers. Je fais 
partie du groupe do droite, lopins nombreux, et aussi lo plus 
exposé, puisqu'il aura le village ennemi à dos. La marche d'ap- 
proche se fait très bien ; j'admire sans restriction l'adresse avec 
laquelle los chlouh utilisent les accidents du sol, la souplesse 
de leur marche rampante. Le troupeau est à un kilomètre à peine 
du bord du plateau que nous avons atteint, et au delà duquel 
il faudra marcher à découvert. On s'arrête un instant pour souf- 
fler et prendre son élan... 

Tout à coup des cris éclatent dans notre dos ; trois coups de 
fusils partent de la direction du village... Sauve qui peut ! 
c'est une débandade générale. Sans rien regarder, sans savoir 
même à qui ils ont à faire, nos chleuh dévalent la pente du 
plateau comme des lièvres ; il en est qui courent tout d'une 
traite jusqu'à Anzour. Le groupe de gauche, le plus éloigné, 
a eu moins peur, il revient en meilleur ordre ; même, il rapporte 
quatre moutons, qui, affolés, sont venus sur eux. L'honneur est 
sauf ; on mangera de la viande ce soir, et ce sera l'occasion de 
raconter nos prouesses... 

$9 mars 

La naïveté et la crédulité des chleuh sont colossales. Un 
vieil homme, arrivé de Tagmout ce matin, raconte que dans le 
Sud-Ouest de Y Anti-Atlas on prétend que je suis le sultan Mouley 
Abd el-Aziz lui-même, allant, sous un déguisement, visiter 
la partie méridionale de son Empire ! Il est venu aussi, de 
l'Ouest, deux montagnards blonds ; ce sont les premiers échan- 
tillons du type blond que j'aperçois dans le Sud. 

Le vêtement des hommes est à peu près le même dans tout 
le Sud. Ils portent la qechehaba, la chemise longue, blanche ou 
bleue ; le pantalon de khounttrès long ; le haïk de laine blanche, 
drapé de façon à envelopper tout le corps et même la tête, et 



170 AU COEUR DE LATLAS 

Le selham ou kheidous, burnous blanc ou brun très long, ou 
Y akhnif très court, dont j'ai décrit déjà la singulière coloration. 
Ce qui frappe surtout dans ce costume, c'est son incommodité 
pour la marche. Un homme bien mis est dans l'impossibilité de 
courir. On simplifie la mise pour les expéditions. On enroule 
d'abord son pantalon sur sa tète, comme font les Rifains des 
étuis de leurs longs fusils. On plie le haïk et on le pose sur 
L'épaule, sous le fusil. IL ne reste (pie la qechehaba et le 
selham (pie Ton retrousse à laide (Tune ceinture. Cette cein- 
ture on la porte autour du cou dans l'ordinaire de la vie, comme 
un collier. Le vêlement est complète par la chkara, ce sac en 
cuir rouge dont un Marocain ne se sépare jamais, la koumia, \o 
poignard recourbé, et la poudrière, el-guern, qui est, comme son 
noml'indique, une corne sertie dans des montures de cuivre ou 
de fer. Son aspect rappelle l'olifant carolingien ; on la porte 
en sautoir par dessus le selham. Des sachets en cuir fermant à 
coulisse, ornés de longues et minces lanières de cuir, pendent 
à la poudrière : ce sont les sacs à balles. Enfin tout homme 
porte à la main un chapelet, auquel est suspendu un cure-dents 
de métal, et au doigt un anneau d'argent. 

Les gens riches chaussent la bellera jaune teinte avec de 
l'écorce de grenadier, la masse porte le tourzin, simple san- 
dale de cuir ou d'halfa ; en hiver on met Yiggoujad et le Inn- 
mag que j'ai déjà décrits. 

Tout le monde est armé du fusil à pierre. 11 en est de diffé- 
rents modèles, de différentes qualités. Les uns ont la crosse 
large, d'autres l'ont étroite ; les uns sont longs, d'autres courts ; 
les uns riches, d'autres sont réduits à la ferrure. Les plus répu- 
tés portent le nom d'Agadir. J'ai eu beaucoup de peine à trou- 
ver l'explication de ce nom, elle m'a été fournie par le qaïd du 
Glaoui : I^es canons de fusils d'importation étrangère, très supé- 
rieurs aux canons marocains, pénétraient dans le Sud par le port 
d'Agadir ; d'où ce surnom. De même les anciennes lames de 
koumia, fabriquées en Angleterre, portaient comme marque de 
fabrique un bateau ; de là leur nom de Babour. Une moukha/a 
Agadir vaut jusqu'à 150 riais ; une koumia Babour en vaut 
30 ou 40. Une vieille marque de fusil très renommée est le 



Planche LIX 




Fie. M 



7. _ El-Medinet (Ounzinj (page 189). 








Fig.118. 



Aiizoïu'. — Arrivée du cheikh Hammou amrar des Zenaga (page 165). 



DE LA ZA0UÏA SIDI MOHAMMED OU IAQOUB A ANZOUR 171 

Ben-Ioussf, du nom d'un vieil armurier de Tarowdant, mort 
il v a une centaine d'années. 

Ainsi vêtu, paré, armé, le chleuh a belle prestance. Ce qui 
pèche chez lui c'est la propreté. Depuis vingt-six jours que je 
suis à Anzour, je n'ai jamais vu faire de lessive. Changer deche- 
mise est un luxe inusité. Mohend m'a regardé avec stupéfaction 
quand je suis venu lui demander un peu de savon pour laver 
mou linge... Nous sommes dévorés par la vermine !.. La conve- 
nance s'oppose à ce que j'en énumère les différentes espèces ; il 
serait impossible d'en dénombrer les représentants. Avoir froid, 
faim, soif, sont misères brèves, transitoires ; vivre dans la 
saleté, au milieu de la vermine, est un mal qui s'aggrave cha- 
que jour ; c'est, celui dont j'ai le plus souffert... 



30 



mars 



Le chérif de Tamesloht, vient d'envoyer à Anzour le nioqad- 
dem de sa Zaouia de Sidi Brahim, porteur du voile sacré qui 
recouvre le tombeau du santon. Le moqaddem est à une étape 
d'ici, son courrier fait demander aux ben Tabia le chiffre delà 
rançon qu'ils exigent, promettant d'apporter la somme dans 
cinq jours, en argent ou en or, quelle quelle soit. Et le reqqas 
aurait ajouté verbalement : 

— Le chérif donnerait 150.000 riais (750.000 pesetas) pour 
délivrer son ami le Chrétien ! . . . 

Telle est la nouvelle que me conte un Jellali de mes amis. 

31 mars 

Journée de réclusion. Il est arrivé je ne sais quels hôtes avec 
lesquels on veut m'empêcher de communiquer ; et Mohend 
m'enferme dans lebordj... 

A 6 heures du soir on me fait descendre dans la qoubba. Elle 
est encombrée dune foule d'hôtes ; l'un d'eux, un grand 
homme décoratif, à l'allure décidée, se lève, me salue militaire- 
ment, et me dit en français : 



172 M CCEUB DE L'ATLAS 

— Bonjour, mon capitaine, je viens te chercher de la part 
de M. de Flotte... 

Je crus que j'allais lui sauter au cou. Il nie sembla que tout 
était arrangé, que jetais libre, enfin ! Mouley Ahmed, c'était le 
nom de mon libérateur, m'expliqua qu'il avait rempli les fonc- 
tions de guide dans la caravane de mon collaborateur de 
Flotte. Il avait vu mes autres collaborateurs : Louis Gentil, 
qu'il avait laisse partant pour explorer le versant sud du Haut- 
Atlas ; Boulifa, qui était installé à Merrakech ; Zenagui qui, en 
exécutant mes ordres, avait failli être écharpé à Taraudant (1)... 

En une demi-heure je fus au courant de tout ce qui s'était 
passé depuis mon départ ; j'appris le succès de nos travaux, 
l'émoi causé par mon aventure, les efforts tentés pour me déga- 
ger. . . Je ne songeai plus qu'à sortir le plus tôt possible iYAnzour, 
et à reprendre l'exécution de mon programme. Mouley Ahmed 
avait amené avec lui le qadi de Seklana, personnage très 
influent dans tout le Ras el-Oued ; le cheikh de Zagmousen, el- 
Hassen el-Hadj Abd Allah, le propre gendre d'Abd er-Rahman 
ben Tabia ; le talob el-Hadj Omar, envoyé par le qaïd el-Arbi 
Alozé ben Haïda er-Rhali. Il avait huit hommes armés et trois 
mules. 

Cet important cortège en imposait visiblement aux ben Tabia. 
Mohend semblait furieux, mais les lois de l'hospitalité lui impo- 
saient un visage souriant et des formes courtoises. Les botes 
furent installés dans la qoubba, on prit le thé, et l'on commen- 
çait à causer quand un serviteur vint annoncer de nouveaux 
arrivants : le cbeikh el-Hadj^Taïeb el-Mtagui, ami intime 
des ben Tabia, accompagné d'un homme de Mogador, el-Hadj 
Mohammed, et de quatre serviteurs. Pendant que les ben Tabia 
étaient tout à la joie de fêter leur ami, el-Hadj Mohammed me 
remit en cachette une lettre de Pepe Ratto, négociant anglais 
bien connu dans tout le Sud marocain, me disant d'avoir con- 
fiance en son envoyé et de le laisser agir... 

Me voici donc entouré d'amis, et certain, désormais, d'être bien- 
tôt hors des griffes des ben Tabia. En attendant, et pour bien 

(t) Voir à In suilc le Journal de route d'Abri el-Aziz Zenagui. 



DE LA ZAOlïA SIDI MOHAMMED OU 1AQ0UB A ANZOUll 173 

affirmer son autorité, Mohend, malgré des protestations généra- 
les, m'enferme dans le bordj, et je l'aperçois faisant lui-même 
une ronde, pour s'assurer que le portail est bien clos et que les 
esclaves de garde sont à leur poste. 

/ er avril 

Je vois, non sans inquiétude, se dessiner entre Moule y Ahmed, 
l'envoyé de de Flotte, et el-Hadj Mohammed, l'envoyé de Pepc 
Ratto, un fâcheux antagonisme. Quant aux benTabia ils affectent 
d'entourer leur ami le cheikh el-Mtagui, et délaissent un peu 
le qadi et leur gendre. 

Mouley Ahmed veut engager les pourparlers après le repas 
de ce matin... 



Echec complet de Mouley Ahmed ! 

L'entretien a commencé d'une façon très solennelle . Le qadi, 
qui est un vieillard à barbe blanche, a prié les ben Tabia de 
se réunir dans la qoubba. Quand ils ont été présents tous les 
quatre, il a récité la Fatiha, puis il leur a exposé, avec une 
giande clarté et beaucoup de fermeté, le but de sa visite : 
m' emmener avec mes bagages. 

Les ben Tabia avaient certainement préparé leur réponse, car 
Abd er-Rahman a parlé sans hésitation, et je suis forcé de recon- 
naître que sa défense est adroite. Il dit en substance ceci : Nous 
sommes tout disposés à rendre la liberté à ben Mjahd, mais nous 
devons le remettre officiellement au maghzen, puisque le magh- 
zen nous l'a réclamé par ses oumana, par les qaïds du Sous. 
Puis, le qaïd du Glaoui nous a envoyé le cheikh des Zenaga, et 
nous avons donné notre parole au qaïd du Glaoui. Nous atten- 
drons donc sa réponse, à moins que vous n'aviez une lettre du 
sultan vous autorisant à emmener ben-Mejahd ?... 

L'entretien, que je résume ici, a duré deux heures. Promesses 
offres, menaces à mots couverts, rien n'a modifié l'attitude des 
ben Tabia. On attendra donc la réponse du qaïd du Glaoui, et 
Mouley Ahmed ira s'installer avec ses hommes chez le cheikh 



174 AU COEUR DE L'jLTLAS 

de Zagmousen, qui, exaspéré contre son beau-père, nie déclare 
que si clans huit jours je ne suis pas libre il viendra nie prendre 
avec 100 chleuh du lias el-Oued. 

Ils sont partis à 5 heures, emportant Un peu du bel espoir 
que j'avais fondé sur ce concours de bonnes volontés et de diplo- 
maties. Unie reste le cheikh el-Mtagui, qui, tandis que je les 
regardais mélancoliquement s'éloigner, vint s'asseoir auprès de 
moi, et me dit en me prenant la main : 

— Je fais le serment de ne sortir d'ici qu'avec toi, mais il 
faut que tu paraisses ignorer mon intervention... 

2 avril 

Ce matin, de très bonne heure, le cheikh Mtagui a égorgé un 
mouton devant le portail du bordj. Ce sacrifice propitiatoire a 
stupéfié les beuTabia. Quelle requête peut vouloir leur adresser 
cet ami puissant, riche, à eux pauvres montagnards qui n'ont 
ni autorité, ni fortune?... Tel est le récit que nie fait Mohend. 
Je l'écoute de l'air le plus détaché que je peux. Mohend devient 
plus précis ; il nie demande si je connais le cheikh, si mes amis 
ont des accointances avec lui, si je sais quelque chose de ses pro- 
jets?... 

— Non : je ne sais rien du Mtagui, son nom même m'était 
inconnu avant que je vinsse ici... 

S avril 

J'assiste, avec l'émotion que l'on devine, aux négociations du 
cheikh Mtagui. Sa méthode contraste avec celle de Mouley 
Ahmed, de son qadi et de ses acolytes. Le cheikh est un petit 
homme calme, réfléchi. 11 parle peu et lentement; il écoute 
beaucoup, et sourit longuement avant de répondre. Souvent 
même son sourire énigmatique tient lieu de réponse. 11 est arrivé 
ici sans tapage, sans but apparent, en ami. Les ben Tabia sont 
venus souvent s'installer chez lui pendant des mois entiers, ils 
sont ses obligés, il leur a rendu des services de toutes sortes, des 
services d'argent surtout. Le fameux cheval vient de chez lui, et 
n'est pas payé... El-Hadj Taïeb rend simplement à ses amis une 
visite dont on le prie depuis quinze ans... 



Page ilÂbù 



Planche LX 




Fig. 119. — Azdeil*. — Types de Zenaga (page 493). 




Fig. 120. — Azdeif. — Types de Zenaga (page 193). 



DE LA ZÀOUIÀ S1D1 MOHAMMED OU IA.QOUB A ANZOUll 175 

11 apporte do menus présents : du sucre, du thé, des étoiles 
pour les femmes et les tilles, un peu d'argent pour les ser- 
viteurs. Le cheikh el-Mtagui est un ami riche, il vient de Tarou- 
dant ; rien n'est plus naturel que ces petits cadeaux... 

Il a assisté sans rien dire aux manœuvres de Mouley Ahmed. 
Son impénétrable sourire ne se voile un peu que quand il nie 
regarde, niais si peu, que moi-même je devine plus que je ne 
distingue la nuance de sérieux qui ombre un instant ses yeux 
couleur de feuille morte. 

Hier matin il a égorgé un mouton sans expliquer pourquoi. 
(le matin, en prenant le thé, pendant que Ion parlait de choses 
indifférentes, il a raconté d'un ton neutre qu'il avait de grandes 
obligations envers un Roumi de Mogador, le tajer (le négo- 
ciant) Pepe Ratto ; que jetais aussi l'ami de ce tajer et qu'il 
avait le projet de nie reconduire à lui... 

(le fut un coup de théâtre, mais personne ne broncha, et le 
cheikh se mit à parler d'autre chose, de l'air le plus indifférent 
du monde. 

L'envoyé de Pepe Ratto, el-Hadj Mohammed, a entamé 
aussitôt des négociations plus précises, mais si mystérieuses 
([ne je n'en connais rien. Je le vois, tour à tour, satisfait et exas- 
péré ; tantôt nous partons ce soir, tantôt le départ est remis à 
demain. Ce matin il était convenu que nous emportions tout, 
armes, bagages, mules ; il vient cle nie dire à l'instant que les 
heu Tabia refusaient de rien rendre, et exigeaient une somme 
de 1.300 riais... 

J'apprends rétrospectivement des détails peu rassurants : 11 
a été souveut question de me faire disparaître ; le cheikh 
Mohend — mon seul ami ! — considère encore que c'est la solu- 
tion la plus simple et la plus sûre. On me laisserait partir avec 
armes et bagages, et Ton me ferait attaquer par des Oulad Jellal 
(Mi quelque détilé de la montagne. Dans sa prévoyance mon aima- 
ble geôlier a songé à tout : il me rendrait mon fusil de chasse 
et des cartouches dont il aurait préalablement remplacé les 
chevrotines par du sable... 

(les renseignements ne sont pas faits pour nie rassurer en 
cas d'échec des négociations du cheikh el-Mtagui ! 



176 AL CŒUR DE LATLAS 

Un autre point noir assombrit l'hypothèse la plus heureuse. 
En cas de libération Le cheikh el-Mtagui veut m'emmener chez 
lui, à coté de Taraudant. El-Hadj Mohammed ira, pendant ce 
temps, chercher à Mogador le montant de ma rançon. 11 y a 
dans ce projet quelque chose que je ne m'explique pas bien, 
puisque j'ai des lettres de crédit sur des Israélites de Tarou- 
dan/, et <pf il me sera possible de rembourser mon libérateur 
dans la journée de mon arrivée. 

En outre el-Hadj Mohammed prétend me ramener jusqu'à 
Mogador, en dépit de ma volonté de retourner vers l'Est, vers 
le Glaoui. 

Tout cela est complexe, obscur. Pour l'instant je n'élève 
aucune objection à ces décisions prises en dehors de moi. 11 
sera temps, quand je serai libre, de songer à me dégager de ces 
nouvelles entraves. 

4 avril 

Mohend se dit malade, il prétend que je ne veux pas le soi- 
gner, le guérir, et, pour se venger, il me met à la porte du bordj 
dès l'aube, sans me laisser même remonter mes chronomètres. 
Je suis parvenu pourtant à lui faire comprendre que ces fra- 
giles machines s'arrêtaient quand on y touchait, ou quand on 
ne les remontait pas à heure fixe. 11 a compris aussi l'intérêt 
qu'avait, pour mes études astronomiques, la marche régulière de 
mes montres. Cette compréhension est devenue pour lui un 
moyen de vengeance. Il m'empêche de monter mes montres 
pour le plaisir de m'ennuyer. Quand il veut me faire souffrir 
il prend une des montres, l'ouvre avec sa koumia, et pose 
son gros doigt sur le balancier en se tordant de rire, et en 
disant, invariablement : « Mâtet ! » Elle est morte I... 

J'entre dans la qoubba au moment où s'achève une discussion 
assez vive. El-Hadj Mohammed, qui a le verbe tranchant, a 
déclaré que le cheikh Mtagui voulait partir ce soir, que toutes 
ces tergiversations étaient bien étonnantes de la part de gens 
qui se disaient ses amis, qui étaient ses obligés. 

Les ben Tabia, l'air humble et sournois, ont riposté qu'ils 



DE LA ZAOIIA SIDI MOHAMMED OU IAQOUB A ANZOUB 177 

étaient au désespoir de ne pouvoir accéder au premier désir 
qu'ait exprimé leur ami, mais le qaïd du Glaoui avait leur 
parole... Que Ton attende le retour du cheikh lïaminou des 
Zenaga, et, eu sa présence, on nie remettrait au Mtagui... 

Ce soir un incompréhensible changement s'est produit dans 
les idées du Mtagui. 11 est assis dans un coin de la qoubba, son 
sourire a fait place à un pli amer qui le rend méconnaissable ; 
il évite mon regard, il reste muet et comme inconscient. El-Hadj 
Mohammed me fait signe de sortir avec lui, et voici ce qu'il me 



m 



conte : Les ben Tabia ont trouvé un argument d'une subtilité 



?r 



machiavélique. Ils ont persuadé au cheikb que s'il se mêlait de 
cette affaire le maghzen l'en rendrait certainement responsable. 
Qu'il me fasse rendre la liberté, il sera prouvé qu'il est l'ami 
des ben Tabia, et le maghzen saisira ses troupeaux pour payer 
l'indemnité que les Rounds ne manqueront pas de réclamer. 
S'il échoue, au contraire, il aura prouvé et sa bonne volonté et 
son impuissance ; comment pourrait-on lui en tenir rigueur ? 
Ainsi s'en va mon dernier espoir... 

5 avril 

Le chef de la zaouia de Sidi Mohammed ou laqoub est 
arrivé hier soir. J'ai conté déjà qu'il fut empoisonné avec du 
phosphore ; il vient me consulter. En entrant dans la qoubba 
je snis allé, suivant la leçon que m'avait faite el-Hadj Moham- 
med, baiser son turban et me mettre sous sa protection. Le 
charitable vieillard a dit : 

— Ne le laissez jamais sortir d'ici, pour aucune offre, ni pour 
aucune menace ; c'est un chrétien, sa mort réconfortera votre 
foi et attirera la bénédiction divine sur vos biens !... 

Cette malencontreuse démarche m'a valu d'être incarcéré, 
séance tenante, dans le bordj ; Mohend m'a déclaré qu'il allait 
me faire river les fers... 

A 3 heures on est venu me prévenir que le cheikh el-Mta- 
gui partait et voulait me faire ses adieux. J'ai réuni mes notes, 
mes itinéraires, mon journal de route, mes clichés, et j'ai tout 

12 



178 AU COEUR DE i/ ATLAS 

remis à el-Hadj Mohammed avec quelques lettres, en lui recom- 
mandant de tout porter à Mogador, le plus vite et le plus soi- 
gneusement possible. Puis, au passage, j'ai enlevé la clef du 
portail du bordj, et je l'ai ajoutée à mon envoi. Ce sera un 
souvenir si je sors d'ici : il peut m'être commode aussi que le 
portail ne ferme plus à clef... 

Le cheikh elt-Mtagui me fait des adieux désolés ; il nie pro- 
met de ne pas m'abandonner, de rester à portée, car il a l'ait 
serinent de ne pas rentrer chez lui tant que je serai prisonnier. 
Mais il ne peut demeurer une heure de plus sous le toit de gens 
sans foi ni loi, qui ont trompé son affection. Abd er-Rabman 
ben Tabia lui renouvelle, au moment du départ, l'expression de 
ses regrets et sa promesse de ne nie livrer qu'à lui seul. 

A i heures la petite caravane se met en route, sans un mot 
de politesse, sans une seule de ces formules, de ces souhaits, 
dont les musulmans sont prodigues. Au dernier instant je sup- 
plie le cheikh d'envoyer un homme sûr, demain, après la prière 
de la nuit, à la source à'Anzour ; je l'y trouverai, et je m'éva- 
derai... 

C'est (diose convenue. Mon ami Said, celui-là même qui m'a 
sauvé du couteau de Moulid, me promet de venir, en personne, 
nie chercher, et cet espoir d'évasion adoucit le regret de voir 
s'en aller mon dernier espoir. 

Me voici de nouveau seul, enfermé, et abandonné à mes 
bourreaux que toutes ces tentatives exaspèrent... 

J'ai pris une résolution grave ; il s'agit de mettre à sa réali- 
sation toute la prudence possible. Je vais m'évader. Et d'abord 
je tiens à emporter ceux de mes instruments qui sont indispen- 
sahlesà la continuation de mes travaux. Je profite de ce que 
Mohend m'a relégué dans le bordj pour arrimer au fond d'un 
sac de toile à voile mon matériel et mes carnets. 

En prévision de mon départ avec le Mtagui j'avais rassemblé 
tout ce que j'ai soustrait à mes cantines et caché dans les jar- 
dins. Mon sac pèse une trentaine de kilos. Comment pourrai- 
je le sortir ; comment, surtout, pourrai-je le porter pendant les 
huit heures d'étape qu'il nie faudra faire en courant dans la 
montagne en pleine nuit ? 



Page 178 6* 



Planche'LXl 




Fig. 121. — Agoulmin. — Le village perché sur un piton rocheux (page l92\ 





^*w ' 'Lit- •"-*'■- ~ M ■ 

'm " '-.'«^/^Vv 




Fig. 122. 



Azdeif. - Le nid d'aigle d' Agoulmin (page 192) , 



DK LA ZAOUIA SIDI MOHAMMED OU IAQOUB A ANZOUB 179 

Je possède deux outils qui, au besoin, me serviraient d'armes : 
un marteau de géologue et une pince-hachette. 

On m'ouvrira Le bordjce soir, à b* heures, comme d'habitude ; 
je forai la répétition générale de mon évasion, j'étudierai les 
issues, la position des gardiens, et, demain soir, je serai au pen- 
dez-vous de Saïd. D'ordinaire je rentre dans le bordj où Mohend 
a fini par nie laisser coucher seul, sachant bien que mes baga- 
ges sont mieux gardes par moi que par personne. Ce soir, au lieu 
de rentrer, je sortirai par Tune des deux issues : le portail qui 
ne ferme 2)lus, puisque j'ai enlevé la clef, ou la porte basse qui 
d< une dans l'étable, et par où ne passent que les troupeaux. 

6 avril 

Que n'avais-je organisé mon évasion pour la nuit dernière ! 
Tout eut réussi à souhait. On ne se fut douté de mon départ 
qu'à 7 heures, ce matin, quand le cheikh Mohend m'a fait appe- 
ler... J'eusse été depuis deux heures à AU Hamid, au milieu 
de mes amis, à l'abri des poursuites des ben Tabia. 

Ma répétition générale a très bien réussi. Le grand portail 
fut facile à ouvrir, personne n'en gardait l'entrée. La petite porte 
de l'étable n'a pas de serrure, elle ferme par un loquet que 
l'on pousse de l'intérieur. J'ai donc la certitude de pouvoir sor- 
tir quand je voudrai. 

11 est important que je me prépare un alibi. J'ai conté à 
Mohend que j'irais, cette nuit, chez les Oulad Jellal qui 
m'avaient invité à dîner et à coucher sous leurs tentes. Cette 
intention l'a beaucoup amusé; il m'a promis la discrétion. En 
échange de ma confidence il m'annonce qu'il partira dans la 
soirée pour Sidi ben Aïssa ou Brahim, et me prie de lui en gar- 
der le secret... 

Mon sac contient : un sextant, un baromètre enregistreur, un 
hypsomètre, un thermomètre, 2 appareils photographiques, 
avec 300 clichés et 8 rouleaux de pellicules, papier, plumes, 
crayons, encre. Il est décidément bien lourd... 

J'abandonne lunette astronomique, lorgnettes, pharmacie, 
livres, et bien d'autres choses utiles ou précieuses. Je porte sur 



180 AU CŒUR DE L'ATLAS 

moi mon chronographe, une; boussole, un baromètre et deux 
carnets d'itinéraire. 

Ces préparatifs si délicats sont affreusement émouvants ; j'en 
suis plus fatigué que si j'eusse fait une étape de huit heures... 

Il est arrivé, à 5 heures, ce soir, deux reqqas. L'un vient de 
Zagmousen de la part du cheikh cl-Hassen, gendre d'Àhd er- 
Rahman ; il annonce que le cheikh reviendra à Anzour dans 
trois jours, avec l'Algérien Mouley Ahmed. L'autre vient de 
chez le qadi de Sektana, Si Ahd Allah, et prévient que l'envoyé 
du qaïd el-Arhi Alozé, parti pour se rendre auprès du qaïd du 
Glaoui, sera de retour dans trois jours. 

— C'est bien ! répond Mohend, et, se tournant vers ses frères, 
il ajoute : Je me charge d'abréger leur route... 



7 avril 

Quelle amère déception de voir encore le soleil se lever sur 
les collines i\ Anzour... 

Mon guide n'est pas venu ! 

La veillée s'était prolongée fort avant dans la nuit. Abd cr- 
Rahman était en veine de rabâchage et de prolixité. Il était neuf 
heures quand j'ai pu quitter la qoubba. Je suis allé prendre dans 
le bordj mon volumineux ballot ; j'ai ouvert le portail qui grince 
sur ses gonds de bois, et je suis descendu, le cœur battant, 
jusqu'à la source. 

Personne !... 

Dix heures... Onze heures... personne !... 

Je me décide à revenir, laissant près de la source mon pré- 
cieux ballot. Je rentre dans la qoubba, à tâtons. Les deux req- 
qas arrivés dans la soirée y dorment, côte à côte ; je réveille 
celui qui vient de chez le qadi, le seul qui comprenne quelques 
mots d'arabe, et je lui explique, tant bien que mal, à voix basse, 
que je veux fuir immédiatement, qu'il faut qu'il nie conduise à 
Tassouli chez le cheikh el-Hassen. Etrange colloque que cette 
conspiration, dans l'obscurité, entre deux hommes qui ne se con- 
naissent pas et qui se comprennent à peine.,. 



Page 180 ta 



Planche LXÏI 




Fig. Il>:5. — Azrieif. — La plaine des Zenaga, vue d'Agadir n'Sfiha (page 191). 




jg. i-2i. — Azdeif. — La plaine des Zenaga, vue des cavernes de Tafeza (page 192), 



DE LA ZAOUIA S1DI MOHAMMED OU IAQOUD A ANZOUR 181 

Après do laborieuses explications mon chle.uh so décide, mais 
la pensée que la porte est gardée Le terrorise. J'arrive à le ras- 
surer; nous descendons ; Aoici le portail! Mon chleuh s'ar- 
rête... il a oublié son fusil ! Il rentre le chercher, demeure un 
quart d'heure, qui me paraît un siècle, et revient me dire que 
son fusil est enfermé à clef dans la salle d'honneur de la qoubba ! 

Impossible de partir sans armes... un Berbère n'abandonne 
jamais son fusil... Mon projet d'évasion est anéanti !... 

Il ne me reste qu'à retourner chercher mon ballot, et à le 
rentrer sans être vu. C'est une délicate affaire. Les chiens, que 
ce mouvement insolite émeut, aboient furieusement. Il est 
minuit. Le moindre bruit prend une importance singulière 
dans l'admirable silence de ces nuits africaines ! 

On a fermé la porte ; il faut la rouvrir, avec quels efforts, 
avec quel tapage ! Je descends par le sentier qui mène à la 
source. En passant devant la maison qui sert de mosquée je 
remarque que la porte en est restée ouverte. Le sable crie sous 
mes belleras ; je les ôte et je m'écorche les pieds aux roches 
aiguës. Un dernier espoir me soutient : si mon guide pouvait 
être survenu !... 

Personne!... La source bruit doucement avec un clapotis 
monotone. Dans l'étable les chevreaux geignent avec des voix 
d'enfants. Je charge mon ballot, et je remonte le sentier pier- 
reux ; j'arrive au portail. La nuit est splendide et admira- 
blement claire bien qu'il n'y ait pas de lune. 

Le portail est fermé !... 

Que vais-je devenir ? Il ne faut pas songer à appeler ; com- 
ment expliquer ma sortie, mon ballot ? Si je fais du bruit les 
esclaves de garde me fusilleront... 

11 faut vraiment que les gens à'Anzour aient un sommeil de 
plomb pour ne pas s'éveiller au vacarme que font les chiens!... 

Je me souviens tout à coup d'une lucarne qui donne dans l'éta- 
ble, et dont il m'a semblé possible de démolir le chambranle. 
J'escalade le toit qui la commande, et je commence à déblayer 
les pierres qui aveuglent l'ouverture. Une voie crie de l'in- 
térieur : 

— « Àchkoun ? » Qui va là ? 



182 AU CŒUR DE L'ATLAS 

Je fais le mort. Pondant longtemps je reste figé, retenant 
mon souffle, cherchant une solution. 

L'idée de la mosquée ouverte me vient ; je descends de mon 
mur avec des précautions infinies, je reprends mon malheureux 
ballot, qui me parait à chaque fois plus lourd, pins encombrant ; 
et, toujours escorté par les jappements de la meute furieuse, 
je gagne la jema et j'y pénètre avec circonspection... 

Kilo est vide !... J'ai passé là les dernières heures de la nui! 
Elles m'ont semblé longues î... 

À l'aube, un nègre est sorti, la houe sur l'épaule, allant ouvrir 
les seguias, je me suis précipité pour rentrer par le portail 
demeuré entrouvert. Au moment où j'en franchissais le seuil, 
le feqih, Si Ahmed, sortait pour annoncer la prière dufedjer... 

Après un instant de stupeur réciproque je lui ai rapidement 
conté que je venais de la source où j'étais allé me laver, et 
changer de linge. 11 a paru me croire, et m'a félicité de ma 
propreté matinale. Je suis rentré dans le bordj, sans autre 
fâcheuse rencontre, plus fatigué, certainement, par cet avorte- 
ment de mes projets que je ne l'eusse été par leur réalisation. 



J'ai pu causer un peu avec mon chleuh de cette nuit, l'en- 
voyé du qadi ; il m'a promis d'être plus brave ce soir. J'ap- 
prends que le cheikh Mohend ne rentrera que demain, dans la 
journée ; la nuit prochaine nous offrira donc encore une occa- 
sion propice. 

A midi, après le repas pris chez le cheikh Mohammed, et le 
pansement de mon malade, je m'enquiers de mon guide que 
je ne trouve plus dans la qoubba. Il vient de partir... 

Je cours jusqu'à la colline, d'où l'on domine la vallée 
(YAnzour, et j'aperçois mon chleuh, poltron et lâche, qui fuit en 
courant vers Zagmonzen... 

Encore un projet avorté ! J'ai comme un épuisement de cette 
faculté d'espérance si indispensable à ma détresse... 

A i heures on vient m'annoncer que le cheikh Hammou, 



Paire 182 bis 



l'I.IIM-lir IAIII 




Fig. 125. — Azdeif. — La falaise de Tafeza ; habitations des troglodytes (page 193). 




Fig. 126. — Azdeif. — La falaise de Tafeza. — (lave ni es el constructions des troglodytes 

(page 193). 



DE LA ZAOUIA SID1 MOHAMMED OU IAQOUB A ANZOUR 183 

dos Zenaga, arrive kAnzour. Il est escorté de trois de ses servi- 
teurs et de trois cavaliers du qaïd du Glaoui;'û amène quatre 

mules et un cheval de main. 

A peine descendu de cheval le cheikh me fait appeler. Il me 
communique une lettre du qaïd du G/aoui donnant satisfaction 
aux desiderata exprimés par les ben Tabia, et me raconte que 
mes geôliers lui ont écrit pour lui dire de ne pas donner suite 
à leurs demandes, car ils avaient l'intention de me remettre 
entre les mains de leur ami le cheikh des Mtaga. Cette four- 
herie l'a profondément irrité ; il me prévient qu'il m'emmènera 
de gré ou de force, que je me tienne donc prêt à tout événe- 
ment. Le qaïd du Glaoui lui a donné Tordre de brusquer le 
dénouement. 11 songe à nTenlever de nuit. Nous partirions 
seuls ; ses cavaliers et ceux du qaïd resteraient pour tenir tête 
aux gens àAnzow\ qui n'auront certainement pas l'audace de 
maltraiter un homme des Zenaga. Plus tard il s'unira aux gens 
(XOimzin et reviendra écraser ce nid de vipères... 

S avril 

Journée vide ; le cheikh Haniniou attend pour parler l'arri- 
vée de Mohcnd qui ne rentre que tard de Sidi bou Aïssa ou 
Brahim. 

La seule distraction de ces longs jours d'attente est l'heure 
de la prière du crépuscule. Fathma et ses sœurs, Aïcha et 
Mahjouba viennent, en cachette, m'apporter tantôt du miel, 
tantôt du lait aigre. Elles me confient leurs commissions pour 
la capitale quelconque vers laquelle je vais partir. L'une 
veut une montre, l'autre des bracelets, la troisième des fibules. 

J'apprends par Fathma que l'on connaît ma tentative d'éva- 
sion, et que l'on me surveille. 

9 avril 

J'ai quitté Anzour à 3 heures ; après quarante jours de cap- 
tivité ! 



181 AU CŒUR DE L'ATLAS 

La scène des négociations fut admirable. Après le repas de 
midi, le cheikh Hammou a prié les bon Tabia de se réunir 
dans la qoubba ; il m'a fait asseoir près de lui. Il a exposé à ses 
hôtes qu'il avait rempli les conditions posées par eux-mêmes : 
il apportait la lettre de pardon, la somme d'argent et le cheval 
demandés ; il partirait à 3 heures, m'emmenant avec mes 
bagages. 

Aussitôt les hen Tabia de protester : le cheikh savait bien 
([ne la situation s'était modifiée depuis son départ. Des offres 
considérables leur avaient été faites... Il ne pouvait pas, lui, 
leur ami, leur parent, les truster de la rançon considérable 
qui leur était offerte. D'ailleurs ils comptaient bien lui faire 
une large part dans cette aubaine... 

Le cheikh les laissa parler, puis il appela son chef d'escorte, 
nommé Bon Nit, et lui parla à l'oreille. Bon Nit alla fourrager 
dans les chouaris de l'une des mules, il revint portant une pou- 
drière, et un petit sac rempli d'argent. Le cheikh présenta ses 
deux mains. Bon Nit versa un peu d'argent dans la droite, et 
un peu de poudre dans la gauche. Tout le monde regardait silen- 
cieusement cette pantomine. Le cheikh alors tendit ses deux 
mains vers les ben Tabia et dit : 

— Au nom de Dieu, le clément et le miséricordieux, choisis- 
sez !... 

Bouleversés par cet ultimatum imprévu, déconcertés, indignés, 
les ben Tabia protestèrent bruyamment, suppliant le cheikh de 
comprendre combien folle était sa mise en demeure. Ils repre- 
naient, tous ensemble, leurs arguments, leurs objections, leurs 
offres... Le cheikh versa paisiblement la poudre et l'argent sur 
le tapis, et, montrant du doigt le Sud-ouest, il répliqua ; 

— Quand le soleil sera là, je partirai !... 

Puis il s'accota conjre le mur, ferma les yeux, et se mit à égre- 
ner son chapelet. 

Deux heures plus tard nous quittions Anzoïtr ! 

La fin de cette séance a été lamentable. On m'a fait venir 
dans le bordj, dont j'étais exclu depuis l'arrivée du cheikh 
Hammou, et là, devant le cheikh, devant une vingtaine de 
témoins, chleuh des villages alliés, Oulad Jellal des douars 



DE LA ZAOUIA SIDI MOHAMMED OU TAQOUB A ANZOUR 185 

voisins, on m'a sommé d'avoir A emporter immédiatement mes 
bagages « auxquels rien ne manquait ». 

Gomme cotte affirmation me laissait incrédule, j'ai demandé 
à la contrôler. Il me fut répondu que les clefs do nies deux 
cantines étaient perdues.. . Qu'à cela ne tienne, séance tenante, 
devant les ben Tabia ahuris, j'enlève les chevilles des charniè- 
res, et j'ouvre mes caisses à nia façon ordinaire. Hélas ! le plus 
ahuri fut bien moi... On avait pillé, saccagé, toutes nies affaires. 
Tout ce qui pouvait exciter l'envie avait été volé ! 

La perte la plus sensible est celle de nies chronomètres, com- 
pagnons de tous mes voyages, accessoires indispensables de mes 
observations. On m'a pris aussi ma grande lunette astronomi- 
que, une jumelle triédrique... il serait plus court d'énumérer 
ce que Fou m'a laissé ! 

Dans mon désespoir je déverse sur les ben Tabia toutes les 
invectives de mes vocabulaires arabe et tamazirt, ce qui met 
rassemblée en joie! Le cheikh Hammou, aussi consterné que 
moi, me supplie de ne pas protester davantage. Je referme donc 
stoïquement mes cantines, et j'aide l'un des Zenaga à les 
charger sur une mule. Elles ne pèsent guère plus de dix kilos 
chacune. C'est tout ce qui reste de ce matériel si complet, si 
commode que nous avions laborieusement transporté par de là 
le Haut- Atlas... 

Au moment où je franchis pour la dernière fois le seuil du 
bordj, une petite main se pose sur mon bras. C'est Fathma ! 
J'étais tout ému de cette attention dernière, et j'allais lui expri- 
mer ma gratitude quand, avec un sourire triomphal, elle écarta 
son haïk, me montrant mes trois chronomètres suspendus en 
collier à son cou î . . . 

Son petit frère, Abd Allah, a chaussé sa jambe droite du 
manchon qui sert au chargement de mes appareils photogra- 
phiques et vient, avec des gros sanglots, me supplier de lui don- 
ner « l'autre jambe » de ce pantalon magnifique !... 

Abd er-Rahman se précipite sur moi et, me serrant les deux 
mains, me recommande de lui envoyer des cartouches, pour les 
fusils qu'il m'a volés, et de prier le qaïd du Glaoui de lui expé- 
dier un autre cheval; celui que le cheikh Hammou vient d'ame- 



186 



AU CŒUR DK L ATLAS 



lier ne Lui plaît pas. Et puis, il n ? a pas de selle !... Que le qaïd 
lui donne nue selle, avec une housse en drap cramoisi brodée 
et frangée <lo soie !... 



Page fôti bis 



Planche l,\V 




PW 129, —Azdeif. -- La maison de l'amrar Hammou (page 490) 




Fi* i30. —Azdeif. —L'entrée de la maison de l'amrar Hammou (page 490) 



CHAPITRE VI 



D ANZOUR A TAZERT 



Le cheikh Hammou marche entête de notre caravane, silen- 
cieux, enroulé dans ses haïks blancs que recouvre un selhani 
sombre. Derrière lui, deux cavaliers ; puis quatre mules montres 
et un piéton ; puis moi, sur une petite mule grise, absorbé par 
le levé de mon itinéraire et par mes photographies que la dis- 
location de mes appareils rend difficiles. 

Nous traversons, perpendiculairement à son axe, la vallée 
(YAnzour, et nous escaladons le plateau qui en forme le flanc 
Est ; puis nous cheminons sur ce plateau pierreux, inculte, sans 
arbres, sans maisons. Au Nord les crêtes dentelées du Haut-Atlas 
émergent au-dessus des nuages qui roulent dans la vallée de 
l'oued Sous comme un immense fleuve de brumes, charié par 
le vent d'Ouest. Il fait un jour gris, triste. 

Tout à coup le cheval du cheikh s'arrête et recule. L'escorte 
surprise se télescope ; les cavaliers arrachent précipitamment les 
housses de leurs fusils, les muletiers sautent à terre. 

Alerte ! Cinq hommes, de sinistre mine, barrent notre chemin, 
embusqués derrière les rochers, le fusil haut. On se hèle, on se 
questionne : 

— Qui êtes-vous. . . . Passez au large ou nous tirons ! . . . 

Ce sont des Oulad Jellal de la fraction à Oulad Ali ; ils veulent 
tout simple ment nous piller. Le bonheur veut que je les con- 
naisse ; deux d'entre eux sont de mes clients, les autres m'ont 
souvent reçu sous leurs tentes. On se reconnaît, les fusils se relè- 
vent, on se congratule, on me félicite, et nous nous séparons 
avec des vœux de bon voyage et de prompt retour. 



188 



AU COEUR Dl<] L ATLAS 



Le reste de la route est infiniment monotone. Après deux heu- 
res de marche sur le plateau (YOunzin nous tombons à pic dans 
un cirque encaissé, bien cultivé, d'environ 5 kilomètres de dia- 
mètre. I ne bourgade en pierres rougeâtres couronne l'un des 
pitons de la berge Ouest, ("est Teifst, village Zenaga, enclavé 
dans le territoire (YOunzin. Nous y faisons étape dans la maison 
d'un notable. 

Teifst est bien campée sur son socle rocheux, sa face Ouest est 
pittoresque, sa face Lst domine à pic un ravin de 60 à 100 mètres 
de profondeur ; et, peut-être parce que ce fut ma première étape 
de liberté, les gens m'en parurent moins rudes, plus sympathi- 
ques, que ceux avec qui j'ai vécu depuis mon entrée dans Y Anti- 
Atlas. 

10 avril 

Les proverbes berbères sont curieux pour l'antithèse qu'ils 
forment avec les nôtres. On y peut mesurer la différence qui 
sépare nos mentalités. 

Nous disons : «. Times is money. » Les chleuh disent : « Le 
temps ne coûte rien. » 

Il coûte si peu qu'on le prodigue, on le perd. Nous avons 
passé toute la matinée à lézarder dans la salle basse, noire, et 
enfumée, où notre bote nous a installés sur ses plus belles 
nattes et ses meilleurs tapis. Personne ne dit mot ; chacun suit 
son rêve, vaque à ses occupations. L'un rapièce sa sandale ; 
un autre fume béatement son kif ; le cheikh Hammou égrenne 
son chapelet ; j'achève de réparer mes instruments. 

La bouilloire chante sur son fourneau de terre dont un enfant 
souffle la braise et fait voler la cendre. Le mon! ec-çmia, l'hôte 
préposé à la confection du thé, veille avec un sérieux de faqir 
et des minuties de Japonais à la préparation du breuvage classi- 
que. Dehors le vent de Nord-Ouest fait rage et roule dans le ciel 
de gros nuages menaçants. Quelques gouttes de pluie donnent 
aux cultivateurs de l'espoir, à nous des craintes... 

On se met en route à 11 heures seulement. D'abord on des- 
cend dans le fond du ravin que Teifst surplombe, pour gravir 



Page 188 bù 



PlanrlielAVI 



M, 



4» 










Fis. 131. — Azdeif. — Cavalier desZenaga (Bon Nît). 




Kig. 132. — Azdeif. — Le fils aîné de l'amrar Hammou devant sa maison (page 195), 



d'àNZOUB à TAZERT 189 

ensuite sa berge Sud. Puis, pendant trois heures, on chemine 
sur un sol de grès érodés, à travers Le même paysage, tour- 
menté, désolé, sans rencontrer âme qui vive. 

Vingt-quatre hommes nous font escorte, car le bruit court 
que les Heu Tabia ont lancé les Oulad Jellal à nos trousses. 

En transversant une cuvette, au fond de laquelle se trouve le 
bourg de Tatguemout, notre escorte nous abandonne et fait 
un crochet pour éviter ce territoire : Teifstet Tatguemout sont 
en guerre, et Teifst doit huit vies humaines à Tatguemout. La 
paix ne sera possible que lorsque l'équilibre sera rétabli entre 
les crimes des uns et les meurtres des autres. Nos guides ne 
paraissent pas soucieux d'acquitter cette dette. 

Une heure plus tard nous atteignons le Djebel Agitinan, bar- 
rière rocheuse qui coupe notre route. L'oued Aguinan en 
longe le pied Ouest ; on voit d'ici des villages jalonnant la val- 
lée ; le plus proche est Agiter d. Ensuite la rivière contourne un 
piton rocheux, sur le sommet duquel les gens de la tribu 
d'Owizin ont construit une importante bourgade, nommée el- 
Mdinet. Nous y montons, car ce sera notre gite. La route grimpe, 
en lacets courts et roides, à travers de beaux jardins où pros- 
pèrent, cote à cote, oliviers, palmiers, figuiers, amandiers et 
peupliers. 

De la maison du cheikh, vaste demeure au plafond soutenu 
par deux belles arches, on découvre vers le Sud, la crête bleue 
du Djebel Bani et, vers le Nord, le long ruban de verdure de la 
vallée de l'oued Aguinan, qui se déroule et serpente parmi les 
collines rocailleuses. 

Toute la soirée se passe en visites. Chacun tient à honneur 
de recevoir l'amrar des puissants voisins Zenaga, alliés et suze- 
rains à'el-Medinet. On nous fait visiter le tombeau de Sidi 
lass'm. patron de la bourgade, dont la qoubba blanche sur- 
monte un tertre rocheux. 

11 avril 

Ce ne furent, toute la matinée, que festins et causeries oiseu- 
ses. Iaw cinquantaine de plats, une centaine de convives, ont 



190 AU CŒUR DE L'ATLAS 

défilé (lovant nous. Le menu change peu; la conversation varie 
moins encore :Tagoulla e1 keskous; formules de courtoisies tou- 
tes faites el invocations pieuses... Heureux peuple à qui l'art 
culinaire et les frais de conversation coûtent si peu de soucis ! 

Vers 10 heures Ton se met en route longeant le flanc du 
Djebel Aguinan. Un peu plus tard nous en franchissons la 
crête ; la région désolée, aride, qui s'étend devant nous, se nomme 
Anari ;jene nie souviens pas avoir vu pays plus triste que ce 
désert, bossue de collines chauves, sillonné de ravins desséchés. . . 

A 2 heures nous atteignons la plaine des Zenaga. Rien de plus 
imprévu que cette immense cuvette à fond plat, rouge et fer- 
tile, encastrée dans les parois escarpées de Y Anti-Atlas. On 
dirait d'un immense lac desséché. 

Les villages y font des ilôts de verdure autour desquels les 
champs d'orge étalent un tapis plus pale. Quelques monticules, 
témoins géologiques de l'effondrement de cette plaine, portent 
des ruines dont on nous dit les noms et les légendes. Nous 
descendons en lacets dans les grès rouges et les micas, et nous 
nous dirigeons vers une agglomération adossée à la paroi som- 
bre et brillante comme une falaise de minerai de fer qui borde 
la face orientale de la plaine. On la nomme Azdeïf, elle est 
la résidence du cheikh Hammou, et sa forteresse solidement 
accrochée à la roche, a l'aspect d'un burg carolingien. 

1$ avril 

Ce matin le cheikh Hammou est venu me trouver dans la 
salle tendue de beaux tapis que Ton m'a réservée ; il était 
accompagné de ses tils, de ses gendres, de plusieurs notables 
et marabouts dont je ne sais pas encore les noms. Il m'a salué 
très solennellement en me disant : 

— Celui auquel Dieu nous permet de sauver la vie devient 
notre enfant... Sois le bienvenu, et, quand tu seras rentré chez 
toi, dis à tous les tiens ({lie les Zenaga les accueilleront comme 
des frères... 

Depuis cet instant je vis, je marche, je mange, je dors, escorté, 
gardé, observé par un peuple d'oisifs sympathiques et souriants. 



Page I90 6î.s 



Planche LXVI1 







Omm** 



Fis. 133. — ïizi. — L'Oued Timjijl (page 197). 




j.jn |34. _ ïizi.— Maison du qadi Alxl er-Rahman (page 197j. 



d'anzour a tazert 191 

On s'efforce de me dire en tamazirt de fort aimables et intéres- 
santes choses que je ne comprends pas. Je mets la main sur 
mon cœur avec un sourire et un salut, et nous sommes quittes 
<>t enchantés les uns des autres. 

Pour avoir une idée de la topographie du pays, j'ai fait 
L'ascension de la falaise noire et luisante contre laquelle Azdeif 
est accotée ; les fils du cheikh Hammou faisaient l'office de 
ciceroni, et j'ai pu écrire sons leur dictée les noms des moindres 
bourgades éparses dans l'immense plaine qui s'étale à nos 
pieds, et des montagnes qui l'encadrent. 

Le roc, d'où j'observe ce paysage, porte une ruine informe, 
éboulis de grosses pierres assemblées sans ciment ; on la 
nomme Agadir n ' Sfiha . 

Le Djebel Siroua se dresse à une vingtaine de kilomètres au 
Nord. Derrière lui court l'immense chaîne du Haut- Atlas. 



13 avril 

Le territoire de la tribu des Zenaga s'étend surtout en hau- 
teur, du Nord au Sud, des Ait Amer au Djebel Boni. De 
L'Est à l'Ouest il est resserré entre les Oulad Yahia et Ounzin. 
La plaine où nous sommes est admirablement fertile ; dans les 
années de pluie elle est le grenier de toute la région. Les quel- 
ques sources qui font vivre les villages perdus sur sa surface ne 
suffisent pourtant pas à l'irrigation des champs. Les puits sont 
nombreux mais les Zenaga ne savent pas les utiliser pour l'arro- 
sage. De toutes les questions qui m'ont été posées celles relatives 
aux pompes, aux conduites d'eau, furent les plus fréquentes. Les 
habitants semblent avoir conscience de la possibilité de trans- 
former leur pays ; ils m'ont exprimé à maintes reprises leur 
désir de voir venir chez eux un mallem el-ma un spécialiste 
des questions d'eau, qui leur enseignerait les travaux à faire, et 
leur vendrait l'outillage nécessaire. - 

La tribu des Zenaga est indépendante, mais elle paye régu- 
lièrement l'impôt au qaïd du Glaoui dont elle relève. Le qaïd 
est venu plusieurs fois à Azdeif. La sécurité et l'ordre qui régnent 



J92 AU CŒUR DE L'ATLAS 

dans le Sud-Est du Maroc sont les résultats de son énergie et de 
son activité. 

Le cheikh Hammou se nomme, de son nom complet, Moham- 
med Ida ou l'Qaïd. Sa famille gouverne depuis longtemps les 
Zenaga. Le qaïd dont il est l'ait mention dans ce nom patrony- 
mique est Si Brahim, trisaïeul du cheikh Hammou, qui fut 
intronisé qaïd des Zenaga par un Sultan de la dynastie Filala. 
Le titre de qaïd ne s'est pas transmis, mais le commandement 
de la tribu est demeuré dans la famille depuis cette époque. Le 
cheikh actuel, qui gouverne depuis plus de trente ans, a 
rehaussé le prestige des Ida ou l'Qaïd. Fils dune juive conver- 
tie à l'islamisme, il a plusieurs femmes, dont la première est 
sœur du cheikh Ahd er-Rahmanhen Tahia. Il a huit fils ; Laine, 
AJxl er-Rahman, peut avoir 30 ans ; le dernier n'a (pie 4 ans. 

Le frère cadet du cheikh Hammou, l'amrar Ahd er-Rahman 
fut tué, il y a quelques années, au siège iYAgoidmin. Agoulmin 
est un nid d'aigle perché sur une aiguille de la falaise occiden- 
tale. Le dernier frère du cheikh est cet amrar Bella dont j'eus 
la visite à Anzour. 

14 avril 

J'ai eu la malencontreuse idée de déclarer que je n'avais 
aucune crainte des esprits, des jenoun, qui gardent les trésors 
enfouis dans les ruines. Depuis lors on me promène de grottes 
en citernes, partout où la légende veut qu'il y ait une cachette 
hantée. Et, sans doute, on voit bien que les esprits ne me font 
aucun mal, mais, comme je ne découvre aucun trésor, il ne 
manque pas de gens défiants pour dire que j'y mets un mauvais 
vouloir intéressé, que je reviendrai seul quelque jour prochain, 
et que, ce jour-là, je saurai retrouver les trésors dont on m'a 
bénévolement indiqué les gites... 

j'ai exploré ce matin la falaise calcaire de Tafeza qui s'avance 
comme un promontoire rocheux dans la plaine. Elle est formée 
de matériaux tendres très afïbuillés, creusée de grottes nom- 
breuses qui furent habitées. Les troglodytes, qui en firent leurs 
demeures, les fermèrent par des murs en pierres sèches dont 



pcge 192 6t. 1 



Planche IAV1II 




Fig. 135. - Tislit. - - L'assif Azguemerzgui (page 197). 




Fi*. 136. ïislit. Types d'habitants (page 197). 



d'anzour a tazert 198 

beaucoup sont encore en place. On y distingue les ouvertures, 
l'agencement des habitations, les sentiers d'accès. Il y eut là 
des forgerons dont on voit encore les fourneaux encombrés de 
scories ; preuve certaine qu'on exploitait alors les mines de fer 
voisines. 

Mes guides nie certifient que ces ruines furent habitées par des 
chrétiens. Les Regraga les trouvèrent installés dans le pays 
quand ils en firent la conquête. Ces Regraga furent eux-mêmes 
chasses par les Zenaga, dont l'occupation remonte à (500 ans. 

Les Zenaga sont chleuh, ils ont le type berbère, la tête 
ronde, les traits forts, la peau assez blanche mais basanée et 
ridée précocement. Us ne conservent qu'un filet de moustache 
et une jugulaire de barbe. Rudes et pillards, ils sont, d'autre 
part, doux, gais et loyaux. Nul fanatisme, aucune intolérance 
religieuse, ne parait les animer contre nous. On m'invite par- 
tout, je suis de toutes les fêtes, de tous les festins. 

Il faut séjourner plusieurs jours pour entrer en relation avec 
les femmes. Elles semblent au premier abord assez farouches ; 
on regrette vite qu'elles ne le soient pas davantage. 

Le premier jour je n'ai vu que les esclaves ; le deuxième 
j'aperçus des formes voilées qui fuyaient sur mon passage ; 
maintenant que l'on connaît mes habitudes, ma discrétion, 
l'on s'embusque pour ni'attenclre, pour me demander un 
remède, une amulette, un cadeau. J'ai eu l'honneur de voir, en 
rentrant de ma promenade, tout le personnel féminin du bordj 
de mon bote. Les hommes étaient à une réunion, les femmes 
avaient envahi la cour intérieure. 11 y avait 8 petites filles ; 
5 jeunes filles de 15 à 20 ans ; 4 femmes de 30 à 50 ans et une 
demi-douzaine de négresses. Les unes portent du khount, les 
autres du coton blanc, les négresses sont vêtues de haïks de laine 
brune. Toutes sont couvertes de colliers de perles et de boules 
d'ambres, de bijoux d'argent. La coiffure est la même quïi 
Anzour. On sépare les cheveux par une raie ; on les tresse en 
deux nattes, un peu en arrière et au-dessous des oreilles ; ces 
nattes pendent enveloppées d'un fichu, ou sont relevées et main- 
tenues par deux macarons qui rappellent les pompons de 
parade de nos chevaux de carrousel. 

13 



194 AU COEUR DE L'ATLAS 

Les Zenaya trouvent leurs femmes jolies... Question d'accou- 
tumance, sans doute ! 

15 avril 

On a parlé hier soir d'un voyageur Roumi qui faillit être 
massacré à Mrimima il y a quelque vingt ans. [1 était déguisé en 
juif... A ce signalement j'ai reconnu le Vicomte de Foucauld, 
et j'ai raconté au cheikh Hammou sa rencontre avec le voyageur 
dans la plaine de Zenaya. Le cheikh n'en eut aucun souvenir, 
niais son cavalier de confiance Bou Nit s'en est immédiatement 
souvenu. Il m'a même rappelé que de Foucauld avait été, à 
Tissint, l'hôte d'un ami des Zenaya, el-Hadj Bou Rahim Aber- 
saq avec lequel il tit un voyage à Mogador. 

El-Hadj est mort il y a deux ans à Tissint. Il était tombé dans la 
misère, et avait été recueilli dans l'une des six maisons que les 
Zenaga possèdent au pied du Djebel Taïmzour. Ses tils, 
Mohammed et Abd er-Rahman se sont expatriés ; personne n'a 
pu me dire où ils vivaient. 

Parmi les hôtes arrivés ce matin se trouvent le cheikh de la 
tribu de Hebbun, beau-frère d'Abd er-Rahman ben Tabia et le 
cheikh des Ait Semmey, neveu du cheikh Hammou. Les Hebban 
peuplent le Djebel Siroua ; la tribu des Ait Semmeg marque la 
limite occidentale du commandement du Glaoui. L'oued Ait 
Semmey, affluent de l'oued Zayynottsen, délimite les territoires du 
Glaoui et du Goundafi. J'apprends par ces personnages qu'un 
Roumi, habillé en musulman, est descendu de Te lotie l à Tikirt il 
y a une quinzaine de jours, il y a séjourné, et s'est dirigé vers le 
Djebel Siroua dont il a fait l'ascension. Il était à pied et accom- 
pagné de deux serviteurs ; ils ont loué des mules et ont rempli 
leurs chouaris de pierres... 

Impossible, à ce dernier trait, de ne pas reconnaître mon 
collaborateur Louis Gentil. Exact au rendez-vous, il s'est trouvé 
au Siroua à la fin de mars, comme il était convenu, pendant 
que de Flotte arrivait à Merrakech. Sans ma mésaventure notre 
jonction se faisait avec une étonnante précision. 

Elle s'opère sur la carte, et c'est là l'important. Nos itinérai- 



Page HU bis 



Planche IALX 




Fig. 137. - Irels. — La maison d'Hamed n'Aïi ba Hamed (page 198). 





Fig. 138. — Irels. - Vue prise de l'intérieur de la bourgade (page 198). 



d'amour a ïazert 195 

res se raccordent ; désormais mon but est de gagner Tikirt et 
Telouet. Le passage de Gentil dans le Djebel Siroua rend inutile 
L'excursion que j'allais y entreprendre. 

Je déclare au cheikh Hamniou que mon intention est de me 
rendre immédiatement auprès du qaïd du Glaoui. 11 se propose 
de m'accompagner jusqu'à Telouet, voulant faire de ma visite 
l'occasion d'un rapprochement entre les Zenaga et leur puissant 
suzerain. Cette détermination est un événement pour la, tribu, 
car le cheikh n'a jamais été rendre hommage au qaïd. On 
décide que Ton ira en nombre, que Ton portera des cadeaux : 
un cheval, des tapis, de l'argent... 

Chevaux et tapis sont deux spécialités des Zenaga. Les che- 
vaux sont petits, trapus, laids, mais bien membres et résis- 
tants. Les tapis sont admirablements tissés ; ils se vendent à 
raison de 2 riais la coudée ; le rouge y domine, ce beau rouge 
éclatant qui semble être une spécialité des teinturiers de 
Merrakech . 

Pour célébrer dignement ces importants projets le lils aine 
du cheikh Hamniou nous a invités à déjeuner dans le grand 
agadir qu'il habite avec ses frères et ses cousins. Le repas était 
servi dans une petite chambre, tout en haut du donjon. On y 
accède par un dédale de couloirs et d'escaliers sombres, en 
traversant la salle centrale, belle pièce carrée dont le plafond 
est soutenu par des arceaux et des colonnes en pisé. Du haut de 
cette tour on découvre toute la plaine rougeoyante de Zenaga 
qui flamboie sous lardent soleil de midi. 

La bande des enfants à'Azdeif est une troupe singulièrement 
bruyante et joyeuse. Elle tourne et crie toute la journée autour 
de moi, disparait comme par enchantement, s'abat comme 
une volée de moineaux partout où l'on boit, partout où l'on 
mange. 

Les chleuh adorent leurs enfants ; ils leur laissent une 
entière liberté ; à peine exige-t-on qu'ils apprennent le Qoran 
pendant une heure ou deux par semaine, sous la férule d'un 
vieux feqih. 

Pendant les soirées, qui se prolongent indéfiniment, les 
enfants sont vautrés au milieu des hommes, ils écoutent tout ce 



196 AU CŒLll DE J^ATLAS 

qui se dit, tout ce qui se chante, et Dieu sait si les chansons 
berbères sont obscènes !... 

Il n'y a de trêve à ce vacarme que vers la tombée du jour, 
à l'heure où la haute falaise à'Azdeif étend son ombre dans 
la plaine. On la voit s'allonger sans fin, gagner les montagnes 
roses qui ferment l'horizon du coté de l'Est. A cette heure-là, 
chaque soir, la population iVAzdeif, lasse de son labeur ou de 
son inaction, s'assied parmi les roches qui portent le hordj, 
et regarde, les yeux perdus dans je ne sais quel rêve, le cré- 
puscule envahir la plaine immense des Zenaya. 

(Test aujourd'hui samedi, jour du sabbat. Les juifs à'Azdeif 
sont dehors, oisifs et sordides. Us portent, sur une chemise 
longue, de couleur innommable, l'akhnif berbère élimé et 
crasseux ; ils sont chaussés de bellcras noires et coiffés de la 
calotte noire, luisante de graisse, d'on émergent les nouader, 
ces longues mèches qui tombent des tempes en avant des 
oreilles. 

Leurs femmes sont drapées d'une façon assez immodeste 
dans des pièces de cotonnade blanche ; elles sont très parées 
de bijoux d'argent et coiffées comme les musulmanes. Les 
enfants ne diffèrent guère des enfants chlcuh. 

Détail singulier : sur une trentaine de juifs que j'ai vus, j'ai 
compté huit blonds et deux albinos. 

Le sort des Israélites à 1 Azdeif est assez doux. Le cheikh est 
paternel et ne les pressure pas trop. 11 ne prélève aucun impôt 
spécial sur eux, et leur laisse la liberté de vaquer à leurs affaires, 
de voyager, et même d'émigrer si bon leur semble. Ils n'en ont 
garde. A zdeif est un asile dont la sécurité leur est précieuse. Leur 
mellah, adossé àl'agadir du cheikh, n'a jamais été pillé. Je l'ai 
visité en compagnie des fils du cheikh et d'un marabout des 
environs. Tout ce monde disparate semble vivre en bonne 
intëlliffence. 



',-■ 



16 avril 

Nous nous mettons en route vers midi, non sans peine, car 
notre escorte est nombreuse et encombrante. De toutes les mai- 



Page 196 6* 



Planche LXX 




Fis. 439. 



— ïislit. - Un cavalier de ïazenakhl Ail Onzanif) page 197). 




Fis. 140. — ïikirt. - Cavalier et cheval du Ouarzazat (page 199), 



d'amour a tazert 1ï)7 

sons, de tous les villages que nous traversons, les gens accou- 
rent saluer leur anirar. Notre marche est lente ; la plaine est 
monotone, et le décor montagneux qui l'enserre est d'une beauté 
sévère. Nous traversons deux zaouia : la première, Sidi el- 
Hossein, possède une jolie qoubba bien peinte et élégamment 
ornée : l'autre est toute blanche, elle abrite le tombeau de 
Sidi Âbd Allah ou M/tend, et jalonne la frontière entre Zenaga 
et Ait A nier. 

Un peu plus loin nous atteignons le district de Timjijt dont 
les tirremts bordent un ruisseau : YAssif Timjijt. Ce district 
dépend du cheikh de Tazenakht avec qui le cheikh des Zenaga 
est en assez mauvais termes. Nous allons demander l'hospita- 
lité à deux amis, le qadi Abd er-Rahman et son frère le feqih 
Sid Mohammed, au bourg de Tizi. 

il avril 

Nous devions prendre la route de Tammasin, qui est la plus 
courte, mais notre escorte a grossi de telle façon que nous 
sommes obligés de passer par la route de Tazenakht, la seule 
où nous puissions trouver à nous ravitailler. Nous avons 
40 animaux de selle et de bat, et plus de 60 hommes. 

J'ai dit que les relations étaient tendues entre le cheikh des 
Zenaga et le cheikh de Tazenakht, l'amrar Abd el-Ouahad ez- 
Zanifi (des Ait Ouzanif). Nous longeons Tazenakht sans y entrer. 
Les tours de guet, qui gardent la campagne, se hérissent de 
tireurs à notre approche. De part et d'autre, on s'observe, on 
se recueille, mais sans nulle envie d'en venir aux mains. 

Nous longeons ensuite la vallée de l'assif Azgnemerzgi, au 
bord duquel s'élèvent Tazrout, Assaka, Tafounent. Puis, la 
rivière pénètre entre des collines arides et laides, où elle 
coule, large à peine de 2 mètres, dans une vallée étroite qui 
s'ouvre seulement à Tislit, et s'emplit alors de jardins et de 
vergers. 

Nous faisons halte devant la maison d'un notable, ami du 
cheikh, qui parait aussi effrayé qu'honoré d'être l'hôte de cette 
imposante caravane. 



198 AU CŒUR DE L'ATLAS 



18 avril 



Nous apprenons ici que le qaïd du Glaoui a l'intention de se 
rendre à Merrakech. Cette nouvelle précipite fort opportunément 
notre migration que l'hospitalité de nos hôtes menaçait de pro- 
longer outre mesure. 

Nous sommes partis à \ heures du matin, pour arriver à Irels 
à 8 heures. Un courrier nous avait précédé, et la jolie demeure 
d'Hamed n'Ait ha Hamed était prête à nous recevoir. 

Irels, vue par un matin d'avril, est une plaisante bourgade en 
pisé brun, aux maisons artistement ornées de décoration en 
briques crues, figurant des colonnades surmontées dv créneaux 
pointus. 

Notre hôte est un homme riche. Il nous sertie thé dans deux 
services de faïence, l'eau bout dans deux samovars ; viandes, 
dattes, miel et beurre, lait aigre circulent à profusion. Les tapis 
sont épais, les nattes sont blanches, des coussins de cuir capi- 
tonnent les angles. Les armes avec leur matériel de poudrières, 
de sacs à balles, de dégorgeoirs, pendent aux murs en pitto- 
resques panoplies de cuirs, de cuivres et d'aciers. 

Les plafonds, les portes, les volets des fenêtres sont joliment 
peints de motifs roses et rouges sur fond vert tendre. Les jar- 
dins sont pleins de rosiers en fleurs ; il n'est homme, si pauvre 
soit-il, qui n'ait une rose à la bouche ou à la main... 

I) 1 Irels à Tagenzalt on marche, pendant trois heures et demie, 
à travers un désert montagneux dont la laideur décourage toute 
description. Tagenzalt est une bourgade enterre rougeâtre, sans 
style. Une maison isolée, juchée sur le sommet d'un tertre, mérite 
seule une mention. Elle est neuve, joliment bâtie et bien située. 
Tagenzalt a de beaux jardins où les palmiers prospèrent à sou- 
hait ; son climat est doux. 

Le désert montagneux reprend ensuite. Mais, par delà ces 
collines arides, désolées, se dresse la splendide chaîne du Haut- 
Atlas. On la découvre sur une longueur immense ; je distingue, 
dans l'Ouest, le pic des Ida ou Mahmoud, et dans l'Est le Djebel 
Mçrour, au pied duquel s'étend, comme une large dépression 



Page 198 bù 



Planche LXX1 




t ,. ■ r 



Fig. 141. — Zaoui 



aouia «le Sidi el-Hossein (Zenaga). - Cavaliers récitant la Fatiha 
(page 197). 




Fig. 142. - Tikirt. - La maison du cheikh Hamed ou el-Hadj (page 199). 



199 

fauve, la vallée de Thodr a-Fer Ida, bordée au Sud par les col- 
lines bleues et dentelées du Sarro. 

Nous entrons à Tikirt à l'heure où le soleil, disparaissant der- 
rière les tours de ses châteaux, lui fait un fond d'apothéose. 

Je n'ai rien vu dans tout le Nord de L'Afrique qui puisse être 
comparé à Tikirt. Ce n'est qu'une petite ville, mais ses hautes 
maisons lui donnent un singulier cachet de forteresse médié- 
vale. 

Personne ne sait ici d'où peuvent provenir ces types d'archi- 
tecture si spéciaux. Les photographies que j'ai rapportées 
en diront, mieux qu'aucune description, l'élégance et la svel- 
tesse. 

La demeure du cheikh Hamed ou el-Hadj, notre hôte, est la 
plus belle. La salle voûtée où nous sommes installés peut con- 
tenir jusqu'à cinquante convives. 

Tout respire la prospérité. Les récoltes de la vallée de l'oued 
ïriri sont hautes et déjà mûres ; les champs sont pleins de tra- 
vailleurs ; d'innombrables seguias brillent entre les orges et 
luisent, sous leur nappe blonde, comme un réseau de moire. 



19 avril 

Un nouvel hôte de marque est venu rehausser notre récep- 
tion. Le cheikh Ahmed, de Tafoiment, revient de Telouet, et 
nous conte les nouvelles de la cour du Glaoni. Les fils du cheikh 
de Tikirt me font visiter leurs maisons. On m'invite de tous 
cotés à revenir, à séjourner, à envoyer des amis, des méde- 
cins, surtout. 

Vers 3 heures seulement, après un dernier repas, nous nous 
remettons en route, dans un terrible vent du Nord qui nous 
fouette au visage la poussière de notre propre caravane. 

Nous traversons d'abord le lit de l'oued Iriri, puis nous 
remontons son affluent, l'oued Mellah, qui coule dans une plaine 
désolée, jonchée de pierres. La rivière s'est creusée un lit pro- 
fond dans ce sol friable. A 5 heures nous entrons dans le bourg 



200 



AU COEUR DE L ATLAS 



des AU Aïssa où nous rencontrons Sid Hammadi, frère du qaïd 
du Glaoui, qui retourne dans son khalifa de Ouarzazat. 



W avril 

La route que nous suivons pénètre dans le Haut- Atlas par 
la trouée de l'oued Malleh qui porte aussi les noms d'oued ïou- 
nidet d'oued Merrad. Mon collaborateur Gentil est descendu par 
cette menie vallée. Un de ses guides m'accompagne et me mon- 
tre les endroits où il s'est arrêté pour prendre des photographies 
et ramasser des échantillons. L'étroite vallée argileuse est emplie 
de roches éboulées. L'oued est salé, comme son nom l'indique ; 
une mince couche blanche recouvre ses abords. On voit, de loin 
en loin un village et, plus souvent, une ruine. Ces débris sont 
les vestiges de la dure répression d'une révolte qui éclata il y a 
six ans, lors de mon premier séjour à Merrakcch. 

Les parois escarpées sont, par endroits, percées d'ouvertures 
carrées, régulièrement alignées, dont quelques-unes même sont 
maintenues par un encadrement en bois. Sont-ce des sépultu- 
res ; sont-ce des magasins ; par qui furent-elles creusées, et 
surtout comment, puisqu'elles sont situées le plus souvent à 
mi-falaise ? Sont-elles de même origine que ces haoaanet phé- 
niciennes que l'on retrouve en Sicile, en Tunisie, en Algérie? 
Une étude approfondie pourrait seule le déterminer. 

Après huit heures de marche nous atteignons le qaçba du 
qaïd du Glaoui. Le qaïd vient lui-même à notre rencontre accom- 
pagné d'un peuple de serviteurs. Les Zenaga déploient leurs 
étendars, dégainent leurs fusils, dégagent de leur selle et relè- 
vent d'un grand geste leurs burnous sombres dont l'envol 
découvre les doublures éclatantes. 

Lorsque les deux troupes sont à 20 mètres l'une de l'autre, 
elles s'arrêtent ; tout le monde saute à terre, et l'on se porte 
avec empressement au devant les uns des autres pour donner 
et recevoir le baise-main de bienvenue. 



V:\nctOOhh 



Planche LXXII 




Fiir. 143. - Tikirl. — L'entrée dans la ville (Sud) (page 199). 




Fi-. \U. - Tikirl. — L'Oued ïriri. - Face Nord de la ville (page 19&). 



d'anzour a ïazert 201 



2/ avril 



La qaçba <lu qaïd Sid el-Madani ben el-Mezouar, gouverneur 
du Glaoui, est une juxtaposition de plusieurs tirremts assem- 
blées sans souci de la symétrie, et de styles différents. Vu du 
Sud l'ensemble est imposant et confus ; la façade Nord est 
ceinte d'un mur bas en pisé, flanqué de tours carrées. On y 
voit des détails modernes qui sont d'un étrange anachronisme. 
La tour d'entrée porte de véritables fenêtres, protégées par des 
persiennes... Le qaïd habite une lourde bâtisse à trois étages qui 
donne sur un riad, un jardin intérieur entouré d'une colonnade 
sous laquelle sont situés les pavillons des hôtes. Au centre, un 
jet d'eau retombe dans une vasque de marbre blanc, quelques 
orangers ombragent des carrés où Ton cultive de la menthe et 
des roses... 

Les fenêtres de la maison du qaïd sont grillées ; par les 
volets ouverts j'aperçois les plafonds enluminés, et, parfois, une 
figure de femme énigmatique et souriante. 



Ce matin le Seigneur de ce lieu tient ses assises sous le 
porche qui sépare son logis de la première cour intérieure. 
Quand j'arrive, conduit par le moqaddem, Sid el-Madani est 
tout simplement assis sur une borne. Il fait apporter, pour me 
faire honneur, deux chaises cannées sur lesquelles nous nous 
juchons, fort empêchés tous deux d'être si haut perchés, dans 
une attitude si peu conforme aux usages, si peu seyante au cos- 
tume musulman. 

La conversation débute par des banalités, puis, tout de suite, 
avec volubilité, le qaïd me conte son émoi de mon aventure et 
me félicite d'en être sorti sauf. 

— Quant à moi, dit-il, je me suis efforcé de te secourir, bien 
que les lien Tabia ne rélèvent pas de ma juridiction, non pour 
obéir au maghzen, mais uniquement parce que tu étais Fran- 
çais... 



202 

Et Sid el-Madani me raconte qu'il a commandé pendant 
quelques mois les contingents envoyés contre le Rogui. Il est 
passé par Oran, où il a séjourné assez longtemps pour connaître 
les Français, pour admirer leurs soldats, leur armement. 

— Quel dommage, ajoute-t-il, que votre nouvelle religion ne 
vous permette pins de vous servir de ces armes merveil- 
leuses !... 

Pendant que nous causons un flot de serviteurs, de visiteurs, 
passe auprès de nous. Chaque homme baise au passage la 
main du maître qui, tout en causant, donne des ordres, reçoit 
des lettres, les parcourt d'un coup d'œil, écoute une réclama- 
tion. Ces interruptions ne détournent jamais sa pensée de l'idée 
qui l'occupe. Il reprend ses phrases au point précis où elles ont 
été coupées. 

Voici venir sa meute de sloughis ; quinze beaux chiens de toutes 
robes, à poil ras, ou à poil rude comme des griffons, conduits 
par un Berbère barbu et sordide. Le qaïd me demande si 
j'aime la chasse, et m'offre d'en organiser une pour le lende- 
main. 

Pendant cette entrevue, qui se prolonge jusqu'à l'heure du 
déjeuner, j'ai tout le loisir d'observer mon hôte. Sa physiono- 
mie est singulière ; il a le type kalmouk : teint safrané, yeux 
horizontaux, pommettes très saillantes, nez légèrement busqué. 
La bouche est affreuse : une bouche de nègre avec de grosses 
lèvres, des dents mal rangées, une incisive tachée. La barbe 
est rare et les nouader courts. Sid el-Madani parle bas, vite, et 
pourtant de façon claire et précise ; il écoute admirablement, 
sans interrompre, avec un désir visible de bien comprendre. 

Le qaïd est mis simplement mais la propreté et la qualité de 
ses vêtements dénoncent un raffiné. Mon accoutrement misé- 
rable le choque et le désole. Il n'a de cesse qu'il ne m'ait fait 
troquer les bardes sordides dont les ben ïabia m'ont affublé 
contre un caftan de drap rouge doublé de soie rose, une fara- 
jia de fine mousseline blanche et un selham de drap gros 
bleu. 

Le qaïd m'annonce qu'il m'accompagnera lui-même jusqu'à 
sa qaçba de Tazert, sise à l'issue Nord du col de Tcloiict et 



d'anzour a tazert 203 

devanl Laquelle nous sommes passés en allant à&Merrakechk 

Donnât. 

C 2S avril 

Vers 10 heures du matin lé qaïd Sid el-Madani sort de sa 
qaçba escorté d'une foule compacte de clients, de serviteurs 
e1 d'esclaves. On l'arrête à chaque pas : l'un sollicite une béné- 
diction, l'autre tend un placet. Les remparts sont couverts de 
spectateurs et, par delà les remparts, sur les terrasses créne- 
lées des corps de logis, les femmes contemplent le départ du 
maître et poussent des youlements d'adieu. 

Le qaïd, toujours entouré, assailli, monte à pied jusqu'au 
marabout de Sidi Ouissadoun, où la tradition veut qu'il fasse 
une prière avant de se mettre en route. 

Les tolbas l'attendent, et se précipitent pour baiser ses 
vêtements. Les cavaliers qui vont l'escorter, troupe bariolée et 
turbulente, font cercle autour du marabout. Les chevaux se 
traversent, se cabrent sous les brutalités du mors, ruent à 
l'éperon dont leurs cavaliers les chatouillent pour parader ; 
les grands étriers se choquent. Quelques piétons armés de 
moukhala font une fusillade enragée, en poussant des hurle- 
ments de fantasia. 

Pendant ce temps un chérif des Naciria, mains jointes et 
capuchon rabattu, récite à voix haute la Fatiha, et clame les 
vœux de bonheur qu'il adresse au qaïd. Le peuple répond. Le 
qaïd prononce quelques paroles, souhaits et recommandations. 
On amène une superbe mule baie dont la serija est couverte 
d'une housse de soie rouge. Sid el-Madani se met lestement 
en selle ; un esclave lui tend un négrillon de 3 ans qu'il ins- 
talle à califourchon devant lui : c'est son dernier enfant, Si 
AImI el-Malek. 

Il est 11 heures. La caravane se met en route ; on voit, sur 
le sentier qui s'engage dans la montagne, la longue file des 
mulets lourdement chargés qui composent notre convoi. Le 
moqaddem me raconte que l'effectif de notre troupe est de 
oOO hommes et autant d'animaux. 



204 



Al r.OEUR DE L ATLAS 



De loin en loin, assis parmi les roches, attendant le passage 
du qaïd, des groupes s'échelonnent le long de la piste. Quand 
le qaïd arrive à leur hauteur ces gens se lovent, viennent baiser 
le genou du maître, el formulenl leur requête. 

Solliciteurs, mendiants, sujets courtois qui s'empressent, 
vassaux importants qui briguent l'honneur d'une Patiha spéciale, 
tous arrêtent le qaïd, sans souci de sa hâte ni do sa fatigue. Et, 
chaque fois, Sid el-Madani fait halte, écoute avec bienveillance, 
répond à voix basse, fait prendre des notes par ses secrétaires. 
Nul ne l'aborde en vain : il distribue des conseils, donne des 
ordres, de l'argent. Pendant l'étape de Telouet à Zerkten il a 
distribué plus de 1.500 pesetas en aumônes... 

Chacun emploie, selon son ingéniosité et sa qualité, un pro- 
cédé différent pour solliciter la générosité légendaire du qaïd. 
Les mendiants exhibent leurs infirmités, étalent leur misère. Une 
vieille femme couverte d'ulcères eut l'impudeur de dépouiller 
ses haillons et de se montrer nue. La maigreur de tous ces misé- 
reux est chose effrayante... Les enfants apportent leurs planchet- 
tes d'écoliers soigneusement enluminées et calligraphiées. Les 
femmes présentent au qaïd un bol de lait ; il y trempe le doigt 
et y laisse tomber une pièce de monnaie. Cet usage est répandu 
dans toute la montagne. L'offre du lait constitue un souhait de la 
part de qui l'apporte, il est un heureux présage pour celui qui 
le reçoit, et l'offrande dont on le rétribue n'est ni un salaire 
ni une aumône, mais un remerciement. 

Notre convoi et notre escorte s'égrennent pittoresquement sur 
les pentes du col de Telouet. Du haut de la crête la plus méri- 
dionale je découvre, une dernière fois, le vaste panorama monta- 
gneux qui s'étend du bassin de l'oued Ferkla au bassin de l'oued 
Sous : le Djebel Sarro, la région centrale de Y Anti-Atlas, le 
cirque àesZenaga, les sommets ébréchés qui avoisinent Anzour, 
et, plus loin dans le Sud, à peine distinct à travers la brume 
bleutée qui monte à l'horizon, le Djebel Barri, rive septentrio- 
nale du Sahara... 

Le qaïd s'approche de moi et, embrassant d'un large geste, 
sans nulle forfanterie, cet immense paysage tourmenté, il me 
dit : 




te 




d'anzoub a tazert 205 

— Voilà mon commandement !... La paix y règne à l'heure 
présente. Que le Dieu clément et miséricordieux en soit loué ! 
Combien cette accalmie, cette prospérité dureront-elles?... 
Il faut être fort pour être le maître dans cette région turbu- 
lente ; et pour être fort, il faut être riche... Les soldats, les 
armes, les munitions, les chevaux, les mules se payent... 

Le maghzen n'a souci que de lever des impôts. 11 exige de 
ses qaïds des sommes énormes, et nous ne pouvons les arracher 
au peuple que par des procédés barbares. Qu'en résulte-t-il? 
Les qaïds dociles aux volontés du maghzen se font haïr de leurs 
administrés, épuisent le pays, sans profit pour personne, car 
leurs tribus se soulèvent, les chassent ou les massacrent, et 
s'affranchissent du joug du maghzen. Ceux qui veulent ménager 
leurs administrés sont convoqués à Fjz. S'ils y vont on les jette 
en prison. S'ils refusent de s'y rendre, ils sont déclarés rebelles ; 
un autre qaïd est nommé : le plus offrant !... Il vient, à la tête 
d'une maiialla, prendre possession de son poste, en chasser son 
prédécesseur... et c'est la guerre ! Qui donc affranchira le 
maghzen, de la concussion, delà prévarication, de la corrup- 
tion ?... 

Je sais parles secrétaires et les confidents de Sid el-Madani 
qu'il est de ceux qui refusent de pressurer leurs vassaux. Il est 
noté à Fez comme dangereux. Il paye mal ; et pourtant il se 
ruine. Il est criblé de dettes ; son plus gros créancier est le 
célèbre chef du niellah de Merraktch, l'Israélite J. Corcos. Mais 
le maghzen sait bien qu'il serait imprudent de lui susciter un 
compétiteur. 

— Les Français ont prêté de l'argent au Sultan, poursuit le 
qaïd. Dans quel but ? Acheter le pays ? On ne vend pas ce dont 
on n'est pas le maître ; le Sultan ne pourrait même pas disposer de 
Tanger... Réorganiser l'armée? Etablir la sécurité? Ouvrir le 
pays au commerce et aux industries du dehors ? C'est la tâche des 
gouverneurs, des qaïds. Il fallait traiter directement avec nous, 
el nous aider au prorata de nos commandements, car le maghzen 
est un gouffre, et les millions des chrétiens n'ont servi qu'à 
enrichir les vizirs. Pour le prix qu'elle a versé la France eût 
acheté tout le .Maroc !... 



20G AU COEUR DE L ATLAS 

Je demande au qaïd s'il croit que Le Maroc puisse s'acheter. 
(1 réfléchit un instant et répond avec force : 

— Non ! jamais le Maroc ne tolérera un maître chrétien, c'est 
la loi de l'Islam; 

— Mais l'Egypte, la Tunisie, l'Algérie ? 

— Le fidèle se soumet à l'épreuve que Dieu lui impose, 
mais il a le devoir de défendre la terre sainte tant qu'il lui reste 
une goutte de sang... Vous êtes les plus forts, et je sais que vous 
pourriez conquérir le Maroc, mais Dieu a détourné vos esprits 
de ce dessein. Vous ne songez, prétendez-vous, qu'à faire régner 
le bien, Tordre, la sécurité ; qu'à faire du commerce avec nous, 
à créer des ports, des routes, des chemins de fer... Tous les 
musulmans de bonne foi et d'intelligence vous y aideraient, moi 
le premier. Mais comment pouvons-nous croire à votre parole 
après ce que nous avez fait de tous les pays d'Islam où vous 
avez pénétré par la force ou par la douceur ? 

— Qu'avons-nous donc fait, Sid el-Madani ? Nous avons trans- 
formé des plaines arides en terres fertiles, des régions pauvres 
en pays riches, des brigands en cultivateurs honnêtes ! 

— La terre n'a qu'un maître : celui qui la tient de ses aïeux. Les 
musulmans possédaient l'Afrique, Dieu la leur avait donnée, 
ils étaient libres d'en disposer à leur guise... Vous les avez spo- 
liés ! D'ailleurs à quoi bon disputer de ces choses, tout est 
écrit... 

Et sur cette sentence, qui résume l'opinion de tous les musul- 
mans éclairés, le qaïd tire son chapelet et reprend sa route. 

J'ai transcrit, aussi fidèlement que possible, ces arguments 
d'un homme intelligent et sincère. Sid el-Madani est revenu 
dans la suite, à plusieurs reprises sur ce sujet qui le préoccupe 
visiblement pour m'aflirmer (pie si nous savions persuader au 
Maroc — non pas seulement au Sultan et au maghzen — que 
nous respecterons l'intégrité du pays et sa foi, on accepterait 
nos conseils, et même notre concours, pour l'organisation et 
l'administration du pays. 

La fin de l'étape est monotone ; notre route monte et descend 
parmi les schistes et les grès rouges, au milieu d'une région 
infertile. 



Page"206M 



Planche LXXV 




Fi-. 119. — Telouet. — Le départ du qaïd, son dernier fils; 
au Tond la qaçba de Telouet (vue vers le Sud) (page 203). 




Fie. 150. - Telouet. - La porte de la qaçba. Le feqih du qaïd, serviteurs (page 202) 



d'anzour a tazert 207 

Zerkten, où nous couchons, est un agadir en pisé rose planté 
an bord tYun torrent. Cent hommes l'empliraient outre mesure. 
Nous nous y entassons cinq cents ! Et c'est un pittoresque 
spectacle que le campement de notre horde nomade dans cette 
gorge de V Atlas. Une soixantaine de feux empourprent la vallée, 
les chants se mêlent en une clameur discordante qui se pro- 
longe jusqu'à L'aube, témoignage excessif de la vigilance avec 
laquelle on veille sur le sommeil du maître... 



$4 mai 



De Zerkten à Tazert la route est longue. Le Djebel Mes floua 
surplombe le massif complexe de Y Atlas, et, de loin en loin, par 
l'échancrure du col, on aperçoit la plaine blonde des Zemra?i 
vers qui nous descendons en suivant les méandres du capri- 
cieux oued Rdat. La halte du déjeuner se fait au village 
àïArbaloii, dans la maison de Sid ïhanii, frère cadet du qaïd. 
Sid Thami, que je connaissais déjà, est un homme de 25 ans, 
très uoir de peau, mais de figure fine et intelligente. Il arrive 
de la mahalla qui opéra contre les Hrarua, prêtant main forte 
au qaïd Bel Moudden que ses vassaux assiégeaient dans sa 
qaçba lors de notre passage. Sid Thami administre, en ce 
moment, les Mesfioua dont les cheikhs sont tous assemblés 
autour de nous, à Arbalou. Ils bifurquent ici pour rentrer dans 
leurs foyers. Le qaïd les congédie avec des recommandations 
faites sur un ton qui n'admet aucune réplique. Quand ils sont 
hors de vue le feqih de Sid el-Madani me dit : « La poudre 
parlera ici avant que la récolte ne mûrisse... » Trois mois 
plus tard Mesfioua, Srarna et Rhamna étaient en pleine 
insurrection ! 

Nous débouchons dans la plaine à la nuit. Un goum des 
Zemran forme la haie sur notre passage. Leurs qaïds mettent 
pied à terre, et viennent saluer leur puissant voisin. Ils lui ren- 
dent compte, en quelques brèves paroles, d'un différend grave 
qui s'est élevé entre eux, et dans lequel on le prend pour 
arbitre... 



208 AU CŒUR DE L'ATLAS 

Ce différend devait être vidé de tragique façon la nuit sui- 
vante Le qaïd Bon Qebbour égorgeait son rival et deux de ses 
lils, qui étaient venus lui demander l'hospitalité, et qu'il soup- 
çonnait de vouloir s'emparer de lui. 

Los vassaux de Si<l el-Madani sont accourus au-devant de 
leur seigneur. Les ovations, les fantasias se déroulent dans 
l'obscurité profonde que déchirent les éclairs de la mousquet- 
terie. Los femmes, reconnaissables à leurs haïks blancs, cour- 
rent et crient parmi les cavaliers. 

Tout à coup le cortège s'arrête, une vieille femme en larmes 
se suspend à la bride de la mule du qaïd en implorant justice. 
Là, dans la foule, on vient de lui voler son enfant ! C'est un 
cavalier des Zemran ; elle l'a reconnu, il avait deux com- 
plices... 

Le qaïd donne un ordre bref que le moqaddem répète. En un 
clin d'œil l'escorte s'envole comme par enchantement ; les 
chants se taisent, la fusillade cesse, et nous demeurons seuls 
dans la nuit, le qaïd, son secrétaire et moi. 

Un quart d'heure après, l'escorte revenait dans un galop 
bruyant, ramenant une douzaine de cavaliers des Zemran, pris 
comme responsables, et nous entrions enfin dans la qaçba de 
Tazert. 

Un peu plus tard, pendant que nous soupions sur les terrasses 
de la qaçba tendues de nattes et de tapis, les chefs des Zemran 
amenèrent les coupables. L'interrogatoire fut remis au lende- 
main, et Sid el-Madani, en nie priant d'y assister, me conta que 
les vols d'enfants et de femmes étaient une odieuse et indéraci- 
nable coutume des Marocains. Le cas le plus fréquent est celui 
dont nous venons d'être témoin : on enlève une fille de 10 à 
15 ans, les voleurs la violent, et la vendent dans une tribu 
voisine. Ces crimes exaspèrent le qaïd à ce point que lui, 
l'homme froid et juste, que j'ai vu si paternel au milieu de ses 
admininistrés, a tué de sa main un nègre qui avait volé le fils 
d'une de ses servantes. 



Page 208 bis 



Planche LXXV I 





Fig. loi. — Tameddart. — Col du Glaoui. — La maison du qaïd (page 207). 




Fig. 152. — ïelouel . — La maison du qaïd ; le riad ; les jardins intérieurs (page 201). 



d'anzoi îi a tàzërt 209 



25 mai 

Le qaïd est debout dès l'aube. On fait la prière, on déjeune, 
et, de suite, on fait amener les prisonniers. Ils s'accroupissent 
autour de Sid el-Madani. Six nègres énormes sont debout der- 
rière eux. L'interrogatoire commence. Les Zemran essayent de 
nier, mais les témoins sont là qui affirment. Les captifs tentent 
alors une autre tactique : 

— Seigneur, dit le plus âgé, c'était une revanche... 

Il n'a pas même achevé sa phrase que le qaïd lève la main. 
Les nègres empoignent les trois hommes, les terrassent, les 
en lèvent et les portent dans la cour des exécutions. 

Le qaïd donne l'ordre de leur administrer un nombre de coups 
dt 1 lanière qui équivaut presque à un arrêt de mort. S'ils survi- 
vent, ils seront enchaînés et emprisonnés à perpétuité. 

Le supplice commence. Le patient est jeté à terre sur le ven- 
tre ; ses vêtements sont relevés ; deux nègres tiennent les jam- 
bes, deux autres tiennent les bras ; les exécuteurs, placés de 
chaque côté, frappent alternativement, à tour de bras, avec une 
forte lanière tressée. Le sang jaillit vers le dixième coup. Le 
patient hurle, supplie, invoque jusqu'à perdre haleine. II s'éva- 
nouit... On arrête le supplice, on lui verse de l'eau fraîche sur la 
tête ; dès qu'il reprend connaissance on recommence à frapper. 

C'est un spectacle affreux, mais exemplaire ; et, devant l'énor- 
mité du crime, toute pitié disparait. On comprend, on partage, 
l'indignation du qaïd. La colère anime les témoins et les acteurs 
de ce drame. On le sent bien à la violence des bourreaux qui 
B «puisent à frapper avec acharnement, avec fureur... 

Lu incident comique a terminé cette exécution. 

De la terrasse, d'où nous contemplions cette scène, le qaïd a 
vu l'un des nègres prendre et chausser les belleras de l'une des 
victimes. 11 a dit un mot à l'oreille de son moqaddem, et, quand 
le dernier coup de lanière eut cinglé les jambes sanglantes du 
troisième Zemrani, le nègre, avant même d'avoir pu proférer 
un cri, fut terrassé et fouetté d'importance, pour la plus grande 
joie des assistants. 

14 



210 AI GflETIR DE L 1 ATLAS 

Une heure après j'ai aperçu des uoirs qui traînaient les misé- 
rables voleurs d'enfants, toujours évanouis et pantelants, jus- 
qu'au cachot, où le forgeron les attendait pour river leur 
chaîne. 



Mes itinéraires se ferment à Tazert, et mon journal de route 
s'arrête là. 



Page 210 bis 



Planrlic LXXVI1 




Fig. 153. — Supplice de trois voleurs d'enfants> 
Les deux premiers sont étendus, évanouis, au fond à gauche (page 209). 




Fig. 154. — Supplice interrompu par l'évanouissement de la victime. 
Un esclave lui verse de l'eau froide sur la tête (page 209). 



CHAPITRE VI 



ÉPILOGUE 



Deux jours plus tard j'étais rentré à Merrakech où mon col- 
laborateur Boulifa m'attendait. Jamais la capitale de Yakoub 
el-Mansour ne m'apparut si désirable que de cette dernière 
étape de la route du retour. Le svelte minaret de l'almohadine 
Koutoubia me semblait être, de loiu, comme un phare planté 
sur l'extrême rive du monde civilisé. Le Kbalifa Mouley 
el-Hafid, frère cadet, et frère favori du Sultan Mouley Abd 
el-Aziz, me fit l'accueil le plus courtois. Notre première entre- 
vue fut une longue et réciproque congratulation. Je lui exprimai, 
avec toutes les ressources que mon vocabulaire trop indigent 
fournissait à ma gratitude, la reconnaissance que j'éprouvais de 
son intervention. Nul doute que je ne lui fusse redevable de la 
liberté, peut-être même de la vie ! Lui, littérateur incomparable, 
me coûtait, dans une langue somptueusement voyellée, sa joie 
d'avoir pu me servir ; heureux, disait-il, qu'Allah lui eût fourni 
cette occasion de donner à la France un gage de son bon 
vouloir. 

Quand nous eûmes absorbé le nombre protocolaire de tasses 
de thé parfumé à la menthe, je me disposai à prendre congé 
du khalifa. Il était visible pourtant qu'il gardait une arrière- 
pensée. Ses phrases harmonieuses restaient en suspens ; il sem- 
blait soucieux de dire encore quelque chose, et préoccupé de 
trouver une transition. Au moment où je me levai, il prit brus- 
quement son parti, et dit à voix basse, s'adressant à Boulifa et 
à moi : 



212 Al CŒUR DE L'ATLAS 

— Auriez-vous qualité pour faire en mon nom certaine com- 
munication au Gouvernement français? 

Je lui affirmai que, bien que dépourvu de tout mandat offi- 
ciel, je pouvais transmettre discrètement et fidèlement son 
message. Le mieux était qu'il le rédigeât sous la forme d'une 
lettre que je remettrais au Ministre. 

11 fut convenu que je reviendrais le lendemain, et que j'em- 
porterais sa lettre. Mais le khalifa tint à m'exposer de suite 
qu'il s'agissait pour lui d'une affaire capitale. Sa situation à 
Merrakech devenait impossible. Dépourvu d'argent et de sol- 
dats il n'avait plus ni prestige, ni autorité, ni crédit. Son titre 
de khalifa était purement honorifique. Pris entre la défiance de 
son frère, le Sultan, que ses moindres actes alarmaient, et l'ini- 
mitié des grands qaïds du Sud, jaloux de leur indépendance, il 
vivait misérablement, entouré d'espions et d'ennemis. La France 
ne pourrait-elle le protéger?... N'avait-elle pas, en des circons- 
tances analogues, accordé sa protection aux Gheurfa d'Ouez- 
zan? 

11 était tard quand cette confidence prit fin. Des moghazni 
allaient et venaient autour de nous, intrigués de ce long et mys- 
térieux colloque. On allumait déjà les cierges de cire jaune 
dans les grosses lanternes multicolores. Le khalifa remit au 
lendemain la suite de cet entretien. Il fut décidé que la lettre 
serait rédigée, et que nous la porterions au Doida francès, au 
gouvernement de la France. 

Le lendemain donc, après la prière de Tasser, nous frappions, 
Boulifa et moi, à la porte du Dar el-Maghzen. L'attente fut 
longue... Le Maroc est une école de patience ! Quand on nous 
introduisit enfin, notre surprise fut grande de trouver le khalifa 
flanqué de deux Européens î Tous deux portaient, comme moi. 
le costume marocain, tous deux parlaient couramment l'Arabe 
et le Français; l'un était Italien, et avait mine de comparse : 
l'autre se donnait pour Allemand et se faisait magnifiquement 
appeler Le Docteur Holzmann. J'anticipe sur le cours des événe- 
ments pour révéler de suite que ce personnage, doublement 
imposteur, n'était ni docteur, ni Allemand, mais Juif de Syrie. 
Elève rabbin, rejeté par ses coreligionnaires, il courait le 



Page 212/;?> 



IMnncho LWYIII 





Fig. '155. - Tazert. — Qaçba du qaïd du Glaoui (pages 47 el 207). 




456. — Tazert. — Cour intérieure; prison, internemenl d'un supplicie (page 210). 



ÉPIL0G1 E 21 X 

Maroc en quête de bonnes affaires. Pour L'instant, il exploitait 
Mouley el-Hafid, qui le méprisait mais l'employait à toutes 
sortes de besognes. 

Or, ce soir-là. Holzmann rentrait précisément d'un voyage en 
Europe. 

11 rapportait à Mouley el-Hafid les achats dont il avait été 
chargé et quelques menus cadeaux : un revolver Browning, une 
jumelle triédrique. Mais surtout il lui apportait une extraordi- 
naire nouvelle : l'Empereur Allemand venait de débarquer à 
Tanger ! 

dette visite inopinée était, à l'en croire, mieux qu'une sim- 
ple escale de touriste, plus qu'une politesse vis-à-vis de Sa 
Majesté Ghérifienne ; c'était un grand événement, dès longtemps 
prémédité. Guillaume II, ami des musulmans, venait offrir aux 
Marocains le même appui qu'il donnait si opportunément aux 
Turcs. Apôtre fervent du panislamisme, il voulait réconcilier 
l'Islam d'Orient et l'Islam d'Occident ; il rêvait de renouer, à 
travers la Méditerranée et, plus au Sud, à travers le Sahara, les 
liens de fraternité rompus par l'intrusion des Français et des 
Anglais en Algérie et en Egypte... 

Mouley el-Hafid, songeur, écoutait ce récit en égrenant son 
chapelet. 

Sa perplexité semblait extrême, et, comme nous nous taisions, 
il se renferma dans son mutisme, et nous laissa partir sans faire 
aucune allusion à ses confidences de la veille. 



Beaucoup plus tard, quand l'accord d'Algésiras eut éclairé sa 
conviction, quand il eut compris la vanité des espérances con- 
çues ce soir-là, Mouley el-Hafid revint à ses premiers projets. 
On fit à ses avances tel accueil qu'elles comportaient, et, pour 
satisfaire un désir que lui-même avait exprimé, le gouverne- 
ment français ouvrit un dispensaire à Merrakech. L'organisa- 
tion en fut confiée au docteur Mauchamp, un jeune médecin qui 
venait de diriger avec succès le dispensaire de Jérusalem. 

Mauchamp rêvait depuis longtemps d'entreprendre des éfu- 



214 

des médicales au Maroc. Ses travaux antérieurs l'y préparaient 
admirablement : il savait L'Arabe ; il avait la passion dos recher- 
ches scientifiques, une vraie sympathie pour les musulmans. 
I ne curiosité très éclairée L'attirait vers ce mystérieux pays, où 
La médecine devait trouver un champ d'action si intéressant, où 
l'apostolat du médecin pouvait être si fécond. 

Lors de l'organisation de ma dernière mission, il fut l'un des 
premiers à moffrir sa collaboration. Il ne m'avait pas été possi- 
ble de m'adjoindre un médecin, mais le Comité du Maroc réser- 
vait cette bonne volonté pour la première œuvre qui solliciterait 
son concours ; et cette œuvre fut la création du dispensaire fran- 
çais de Merrakcch. 

Mauchamp y réussit au-delà de tout espoir. En quelques mois, 
il eut gagné la confiance de Mouley el-Hafid et acquis une 
clientèle. Les pauvres et les malades venaient à lui, de par- 
tout, sans que son zèle d'apôtre se lassât jamais. Il n'avait que 
<lou\ enoemis : le bâcha de Merrakech et Holzmann. Le bâcha 
par aversion fanatique des étrangers, des chrétiens, par haine 
aussi du khalifa dont la suzeraineté exaspérait son orgueil ; 
Holzmann par jalousie, et surtout par rancune, car le hasard 
avait voulu que Mauchamp connût Holzmann en Syrie et, 
comme de juste, il avait démasqué son imposture. 

Lu mars 1907 mon collaborateur Louis Gentil était revenu au 
Maroc. 11 s'était installé à Merrakech afin de rayonner dans 
L'Atlas et d'y continuer ses enquêtes géologiques. Il employait 
le temps que lui laissaient ses préparatifs de voyage à relever 
le plan de Merrakech et de ses environs. Mauchamp, pour faci- 
liter ses travaux et leur fournir un point de repère, avait érigé 
un simple bambou au-dessus de la terrasse de son dispensaire. 
H se trouva quelqu'un d'assez lâchement criminel pour ameuter 
le peuple contre cet inoffensif signal, pour persuadera la popu- 
lace crédule et stupide que ce bambou était un mât destiné à la 
télégraphie sans fil, et que la télégraphie sans fd était une 
entreprise diabolique de pénétration et de conquête française. 
Le 19 mars Mauchamp fut massacré sur le seuil même de ce 
dispensaire où, depuis dix-huit mois, il ne cessait de prodiguer 
chaque jour les trésors de sa science et de son dévouement.., 



Page '21 l bis 



►tanche IA\I\ 





Fig. 157. — La visite de l'Empereur d'Allemagne à Tanger (1905). 
L'Empereur eausanl avec Si Torrès (page 213). 




Fig. 158. — La visite de l'Empereur d'Allemagne à Tanger. 
Le qaïd Mac Lean au milieu de l'escorte impériale (page 2i3). 



ÉPIL0G1 i: 215 

Quel rôle joua Mouley el-Hafîd dans ce drame ? On ne Le 
saura, sans doute, jamais. Au premier moment, son attitude fut 
parfaite. Il lit arracher à la foule, par ses soldats, le corps pante- 
lant que Ton traînait au bûcher. 11 lit protéger les quelques 
Européens résidanl à Merrakech, et leur fit donner des escortes 
pour assurer leur exode. Mais, depuis, le machiavélisme féroce 
du Sultan a fait douter de la sincérité du khalifa. Pour bien des 
gens, Le meurtre de Mauchamp, dûment prémédité, devait être 
le prélude du grand soulèvement xénophobe qui jeta le Sud- 
inarocain contre Mouley Abd el-Aziz, ami des chrétiens... 

(Jue Ton me pardonne cette digression où je n'ai cherché que 
l'occasion de rendre un suprême hommage à mon héroïque 
ami le docteur Mauchamp. 



J'ai revu Mouley el-Halîd Tannée suivante dans des circons- 
tances épiques. C'était au lendemain des massacres de Casa- 
blanca. J'avais rejoint à Rabat l'ambassade française, accourue 
à l'appel du défaillant Mouley Abd el-Aziz. Notre ministre, 
M. Regnault, et le général Lyautey s'efforçaient de remettre un 
peu d'ordre dans l'esprit, les finances et l'armée du sultan, pen- 
dant que notre corps de débarquement s'installait, autour de 
Casablanca, sous les balles des Chaouia. On annonçait que Mou- 
ley el-Hafid s'était fait proclamer à Merrakech, qu'il levait une 
armée pour venir livrer bataille à son frère et jeter les Français 
à la mer... 

Etait-il possible que mon ancien ami le khalifa poète eût à ce 
point changé ? 

Quels étaient ses intentions, ses moyens d'action, ses alliés? 
Ne pouvait-on lui faire entendre quelques conseils de sagesse ; 
tenter de réconcilier les frères ennemis ? 

Avec l'autorisation du Ministre de France, et l'approbation de 
Mouley Abd el-Aziz, je résolus d'aller poser à Mouley el-Hafîd 
lui-même ces graves questions. Et voilà pourquoi, un mois et 
demi plus tard, j'étais installé dans le camp du prétendant, au 
milieu de cette légendaire harka qui partait pour la conquête de 
L'Empire chérifien. 



216 



Al r.OKl'K I>K I. ATLAS 



Je transcris ici Lespages du journal de route qui relate mes 
entretiens avec Mouley el-Hafid et sou grand vizir le qaïd du 
Glaoui. 



Hou Oggas. Camp de Mouley el-Hafid, 

$8 novembre 1907 

En dépii des pronostics, des racontars, des invraiscmblan- 
ces mêmes, Mouley el-Hafid, sultan Ben-Drahou, sultan de par 
sa volonté, comme on dit ici, est sorti de Merrakech. Il n'avait, 
prétendait-on, ni prestige, ni argent, ni armes, ni soldats ; je 
suis pourtant dans son camp, un camp de 500 tentes environ, 
planté à 3 kilomètres des remparts de la capitale, bourdonnant 
comme une ruche, grouillant comme une fourniillière. A pre- 
mière vue, j'estime à G. 000 hommes la harka hafîdienne ; on 
compte qu'elle se doublera par l'appoint des tribus du Houz. 
Mais elle peut aussi fort bien fondre de moitié, pour peu qu'on 
la paye mal ou que la mouna soit maigre. Quelle peut être la 
valeur militaire de cette horde ? L'avenir nous le dira. Mais, 
de toutes les troupes marocaines qu'il m'a été donné de voir, 
depuis tantôt dix ans que j'explore l'Empire Chérifien, celle-ci 
est la plus misérable et la plus déguenillée. 

Le nouveau sultan s'est préoccupé surtout d'entourer sa jeune 
majesté des apparences traditionnelles. Son campement est 
l'exacte réplique de celui de son frère ; sou afrag, cette muraille 
de toile qui enveloppe ses tentes personnelles, a les mêmes 
dimensions que celui de Rabat. Une étonnante musique, compo- 
sée de quelques pistons que rythme une terrible grosse caisse, 
joue, en ce moment même, un air arabe. Un souffle d'enthou- 
siasme semble animer cette petite armée : ce n'est peut-être 
([lie l'excitation de la première étape, que la joie de faire bom- 
bance ce soir, après avoir touché une première solde et reçu 
cinq cartouches par tête... Les pessimistes, et il n'en manque 



KP1L0G1 E W 2I7 

pas dans cette troupe recrutée moitié de gré, moitié de force, 
prétendent que le trésor est vide, que déjà les munitions man- 
quent. Mouley el-Hafid paraît cependant rouler sur l'or. 

Que de légendes on a fait courir sur l'origine de ces beaux 
doublons espagnols, dont les plus jeunes ont un siècle, et qui 
ruissellent actuellement sur le marché deMerrâkech ! La version 
officielle est que le sultan a fait ouvrir le trésor de la Djehad, 
amassé par son ancêtre Mouley Abd Allah pour permettre 
aux musulmans de faire la guerre sainte. Une vieille négresse 
du palais, seule détentrice du secret de ce trésor, l'aurait révélé 
au sultan, qui, du coup, s'est trouvé possesseur de 24 millions 
de pesetas. Suivant une version moins merveilleuse, mais plus 
vraisemblable, Mouley el-Hafid a mis la main sur un trésor 
enseveli, vers le milieu du siècle dernier, par un richissime 
commerçant de Merrakech, nommé El-Arbi Ben Arab. Les 
maçons qui démolissaient les ruines de sa maison auraient trouvé 
des caisses pleines de doublons. Le sultan en aurait eu vent, et 
s'en serait emparé. Cet or donne au jeune souverain un prestige 
considérable. Les doublons ont couru de mains en mains jus- 
qu'aux tribus les plus reculées de la montagne, jusqu'au Sahara 
même, recrutant les adhésions, racolant les soldats. En reste-t- 
il assez aujourd'hui pour amener cette horde jusqu'à son but ? 
( Test le secret des dieux. 

Ce but, tout le monde parait l'ignorer. Les uns disent que 
l'on marche contre Anflous ; les autres prétendent que l'on se 
dirige vers la province de Chaouia, contre Mouley Abd el-Aziz 
ou bien encore contre Mazagan. Les tribus du Houz assurent la 
subsistance de la colonne ; elles payent aussi une contribution 
de guerre que prélèvent des oumana envoyés en fourriers avec 
des détachements de soldats. La seule tribu des Aït-Immour, 
chez qui j'ai couché la nuit dernière, a dû payer 100.000 pesetas, 
et fournir en outre une quantité considérable de vivres et de 
fourrages. 

L'impression qui ressort de ce premier contact avec la harka 
hafidienne est médiocre. Elle fait l'effet d'une armée très pué- 
rile ; son camp a l'air d'un jouet dans cette immense plaine 
de Merrakech, encadré entre les collines mauves des Djebilet 



218 



AU CŒUR DE L ATLAS 



et l'Atlas titanique, étincelant de neige ; entre la palmeraie som- 
bre d'où émerge la Koutoubia, et le courbant d'apothéose où le 
soleil vogue dans un ciel d'or et de pourpre » Sans doute, ce décor 
écrase Tannée de Mouley el-Hafïd, mais comme il est seyant 
au rêve héroïque de ce jeune souverain qui part ce soir pour la 
conquête d'un empire ! 



W novembre. 

Un coup de canon nous éveille, immédiatement suivi d'une 
aubade de la musique chérifienne. Les mystérieux musiciens, 
que l'afrag du sultan dérobe à notre admiration, paraissent ce 
matin n'être plus que trois : un piston, une clarinette et la 
redoutable grosse caisse. Une grande rumeur monte du camp ; 
les bêtes s'ébrouent, les soldats chantent ou crient, les gens des 
environs apportent les provisions de bouche, un clairon s'épou- 
monne ci souffler un air bâtard où se mélangent, en une harmo- 
nie douteuse, mais touchante, les sonneries anglaise et fran- 
çaise du réveil. Le temps est gris. Ce sombre lendemain d'une 
radieuse soirée pourrait bien être symbolique, mais personne 
n'y songe ici. 

Le vieux chérif de Tamesloht me fait l'honneur de déjeuner 
sous ma tente. Puis il rentre dans sa zaouïa. Ce sage regarde de 
loin et de haut les événements présents. Sa zaouïa, très fameuse, 
est riche, ne paye d'impôts à personne et ne relève que d'Allah. 
L'excellent vieillard voudrait concilier les choses et réconcilier 
les frères ennemis en leur octroyant à chacun une moitié du 
Maroc : à l'un, le Nord, délimité par l'Oum er-Rebea ; à l'autre, 
le Sud, de l'Oum er-Rebea au Sahara, Il appuie sa thèse de 
l'exemple des derniers Mérinides partageant l'empire avec les 
premiers Almohades, et je l'afflige beaucoup en lui exposant 
les objections qui m'empêchent d'accepter son idée et de la 
soumettre à Mouley el-Hafid. 

Vers midi, la nouvelle se répand qu'on ne bougera pas. 
L'exode de Merrakech est pénible ; le matériel n'est pas com- 
plet ; certains contingents manquent encore à l'appel, 




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ÉPILOGUE 219 

Le ministre de la guerre, qui porte au Maroc le titre dallai', 
me fait prier de venir le voir à trois heures. Ses lentes occupent 
à peu près Le centie du camp, et un peuple de clients, sollici- 
teurs, ou secrétaires, en assiège l'entrée. Dès qu'il m l aperçoit, 
Sid el-Madani, qaïd du Glaoui, fend la foule qui l'entoure, 
m'entraîne devant sa tente, m'offre un siège et me prodigue 
tous les aimables compliments dont la langue arabe est si pro- 
digieusement riche. 

Voilà deux années que nous ne nous sommes vus ; et, depuis, 
que d'événements ! Les banalités et les nouvelles déblayées, nous 
en venons aux paroles graves. J'ai promis au qaïd de rapporter 
impartialement ses déclarations ; je les résume en en respectant 
Tordre et, autant que ma mémoire nie le permet, la forme : 

— « Nous sommes sortis de Merrakech, me dit-il, pour faire 
quelque chose. Le temps des paroles n'est plus, celui de la pou- 
dre est venu. Tout le monde blâmait notre inaction ; on la pre- 
nait pour de l'hésitation, pour de la faiblesse ; ce n'était de 
notre part que de la patience. Nous voulions espérer que les 
puissances européennes demeureraient neutres, se contente- 
raient d'assister à notre lutte. Nous ne l'espérons plus : on donne 
assistance à Mouley Abd el-Aziz ; on transporte ses troupes, 
on lui prête de l'argent ! Vous avez beau prétendre que c'est 
son droit d'affréter vos navires pour transporter ses méhallas 
et < lenvoyer à Anflous un des instructeurs algériens que vous 
mettrez à sa disposition, nous savons bien que tout cela se fait 
avec votre concours et sur vos conseils. Nous ne sommes pas 
des enfants que l'on puisse berner; nous prouverons que nous 
sommes des hommes. 

» Vous êtes mal venus, vous autres Français, à nous contes- 
ter le droit de faire une révolution ! L'ordre des choses, au Maroc, 
était pitoyable ; vous-mêmes en conveniez avec nous. L'anar- 
chie régnait partout ; elle amenait des accidents, des massa- 
cres, qui motivaient votre légitime intervention, mais qui cau- 
saient chez nous une humiliation et un malaise dangereux. 

» Nous avons résolu de supprimer la cause du mal, et nous 
voulons rétablir l'ordre, la sécurité, ouvrir le pays à tout le 
inonde, y faire pénétrer la tolérance et le progrès. Chose étrange, 



220 vu ccEtJB i>e l'atlas 

c'esl vous qui vous mettez en travers de notre mouvement! 
Vous, qui vous faites les défenseurs de l'anarchie et du désor- 
dre ! Nous vous en supplions encore, au nom de Tordre, au 
nom des sentiments amicaux que nous inspire la France, recom- 
mandez aux Européens de m 4 pas intervenir dans les opérations 
que nous entreprenons. Nous n'allons pas à la guerre sainte ; 
nous respecterons ceux qui resteront neutres ; nous ne voulons, 
à aucun prix, provoquer un deuxième massacre comme celui de 
Casablanca ! » 



Cet entretien avait eu lieu devant une dizaine de personna- 
ges, dont le grand qadi Moulcy Moustapha, des chérifs et des 
qaïds. Je promis de répéter fidèlement ces arguments, mais le 
qaïd du Glaoui m'a prié d'en soumettre d'abord les ternies à 
Mouley el-Haiîd, qui doit me recevoir à cinq heures. 

Un mokhazni se précipite bientôt dans ma tente, et m'avertit 
([iio le sultan m'attend. Il me conduit sous une tente verte, 
rehaussée d'applications rouges et relevée en dais sur sa face 
orientale. Sa Majesté chérifienne est assise lorsque je pénètre 
sous cette tente. Le siège qui porte le sultan est un large fauteuil 
de fer à roulettes d'ivoire ; il y est assis, les jambes reployées, 
à la mode arabe, sur un épais coussin de couleur saumon assorti 
à son caftan. La belle figure du jeune souverain, très foncée mais 
plutôt cuivrée que bronzée, est encadrée d'une barbe courte, 
harmonieusement coupée. Ses traits sont réguliers et empreints 
d'une grande noblesse. 11 porte à la main droite un diamant 
assez beau, enchâssé dans une monture d'émail bleu. Le ministre 
de la guerre, Sid el-Madani, est assis à terre, en face du sul- 
tan. Je prends place à coté de lui ; un cercle de mokhaznis et de 
dignitaires nous enveloppe à distance respectueuse. 

Dix mitrailleuses, montées sur trépieds et soigneusement 
encapuchonnées de cuir rouge, et quatre petits canons sur affûts 
à roues sont rangés devant nous. Au fond, l'Atlas se dresse 
impérieux et splendide. 

Les compliments préliminaires sont brusquement interrom- 
pus par le coup de canon du moghreb, aussitôt suivi d'une inter- 



ÉP1L0G1 I 221 

minable sonnerie de clairons è1 d'un roulement de tambours. Le 
sultan nous fait signe d'attendre la fin de ce vacarme ; il reste, 
pendant cinq minutes, clans une immobilité hiératique, plongé 
dans la contemplation de son rêve intérieur. J'ai le loisir de Le 
bien regarder, et, tout naturellement, j'évoque l'image de son 
frère, Mouley Abd el-Aziz, devant qui jetais en pareille pos- 
ture, il y a un mois à peine. Celui-ci est plus majestueux, l'autre 
était plus sympathique ; Mouley el-Hafid parait être un homme, 
Mouley Abd el-Aziz était un éphèbe. 

Ces contrastes me remettent en mémoire une houtade que 
Ton prête au qaïd du Goundafi : « Si leur père n'eût fait qu'un 
fils de ces deux enfants-là, ce fils serait parfait. » 

Mais les clairons se sont tus, la clameur des muezzins s'est 
éteinte, le silence est devenu complet ; Mouley el-Hafid se pen- 
che en avant pour se rapprocher de nous. La conversation com- 
mence alors. Le sultan parle dune voix harmonieuse, avec une 
vivacité contenue : 

— « Sid-el-Madani m'a rapporté votre entretien. Tout en est 
exact. Tu nous offres une occasion de faire entendre nos paroles, 
je suis heureux d'en profiter. Nos griefs sont justes. Nous 
demandons à vider notre querelle librement, sans que la France 
favorise nos ennemis. On nous accuse d'être le sultan de la guerre 
sainte ! Déclare bien que c'est faux. Aucun de mes soldats 
n'ignore qu'on les conduit contre Abd el-Aziz. Seulement, que 
la guerre sainte s'ensuive, la chose est possible ! Il ne tiendra 
qu'à vous qu'elle ne soit pas déclarée. Tu prétends que les 
hommes de Mouley er-Rechid ont attaqué le général Drude à 
Casablanca. Ce ne sont là que des isolés, et je les renie. Tous 
nos efforts ont tendu, au contraire, à contenir les Cbaouia. Ce 
qui met le comble à notre désappointement, c'est le débarque- 
ment à Mazagan des soldats d'Abd el-Aziz, nos ennemis, par 
des bateaux français. 

» Je marche demain contre Mazagan pour livier bataille aux 
troupes de mon frère. Que dois-je faire? Je veux évitera tout 
prix de léser les Européens. Je désire qu'ils n'aient aucune 
crainte. Comment y parvenir ?. . . Tu me dis qu'en pareille occur- 
rence, on fait une déclaration officielle. Je la ferai. Mais pour 



222 au coeur de l'atlas 

donner plus de force à ma déclaration, je vais l'écrire. Tu 
porteras ma lettre au consul de Mazagan. Elle lui affirmera que 
mes intentions sont seulemenl de combattre mon frère, ce qui 
est mon droit. Je veux, pour mieux attester encore ma volonté 
de respecter, de protéger même les Européens, les prévenir du 
jour de la bataille. Us viendront dans mon camp, sous ma propre 
tente qui Leur servira d'asile. Aucun pillage ne sera toléré ; 
aussitôt le combal terminé, l'ordre régnera et la confiance 
renaîtra »... 

Pendant cet entretien, qui fut long, car j'omets les objections 
que je m'efforçais d'opposer aux raisons du sultan et aussi les 
compliments personnels dont il usait pour me convaincre, la 
nuit était tombée. Un serviteur noir, à pas discrets, avait apporté 
une gigantesque lanterne marocaine dans laquelle brûlait un 
cierge vert, et c'était vraiment une scène étrange que ce con- 
ciliabule passionné et secret, tenu à ciel ouvert, à la lueur falote 
dune bougie, au cours duquel ce jeune souverain, plein de 
confiance, précisait ses volontés et comptait, comme des réa- 
lités échues, les étapes victorieuses de son épopée. 



30 novembre. 

Mêmes manifestations musicales et guerrières qu'hier matin. 
Un grand vent de Nord-Est secoue les tentes qui claquent avec 
un bruit de voilures. Quelques gouttes de pluie crépitent sur la 
toile. Il fait froid, et le camp parait morne. J'ai encore dans 
l'oreille la voix vibrante de Mouley el-Hatid me disant : « Je 
marche demain contre Mazagan pour livrer bataille aux troupes 
de mon frère !... » 

Ce lendemain n'est pas encore levé, parait-il, car un servi- 
teur du sultan me fait prier de surseoira mon départ. Sa Majesté 
chérifienne désire m'eutretenir à nouveau de ses intentions ; 
elle me demande, en conséquence, d'être encore son hôte pour 
quelques jours, et, puisque j'ai manifesté le désir de me rendre 
à Merrakech, elle fait donner ordre au bâcha de mettre une 



Page 222 bù 



Planche LXXXI] 




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Fig. 162. — Le camp de Mouley el-Hafîd à Zaouia ben Sassi (paye 224). 




itr. 163. — Le vovageur Ahmed ben Mejàd, sur un cheval du Houz (Merrakech). 
Don de Mouley el-Hafid (4905). 



ÉPILOGUE t 223 

maison de la ville à ma disposition. Je n'ai aucune objection à 
opposera cette courtoise invitation. 

Si convaincu que je sois, maintenant, de l'inutilité de toute 
tentative conciliatrice, du moins ai-je le devoir de ne pas 
repousser l'occasion qui s'offre de renouveler des conseils de 
prudence et de sagesse. D'ailleurs, le nouveau bâcha de Mcr- 
rakech est El-Hadj Thami, frère du qaïd du Glaoui, l'un de mes 
compagnons de route dans F Atlas. 

Il met tant de bonne grâce dans son insistance que nous voici 
sur la route de Merrakcch. Elle est noire de monde, ou plutôt 
grise, car piétons et cavaliers sont en majeure partie vêtus du 
long kheidouz de laine à peine désuintée. Voici pourtant des 
montagnards, engoncés dans leur akhnif noir étrangement 
orné dune large tache rousse ; puis des gens du maghzen, fonc- 
tionnaires ou chérifs, encapuchonnés dans le selham de drap 
bleu, vêtement uniforme des patriciens ; puis des soldats, por- 
tant la chéchia pointue ; des cavaliers berbères, qui vont tête 
nue sur leurs chevaux efflanqués ; des femmes étroitement voi- 
lées, montées sur de belles mules, que des nègres conduisent 
aux tentes de leurs seigneurs; des filles tramant leurs babou- 
ches brodées dans la poussière rouge de la piste ; puis, enfin, 
d'innombrables mendiants, chantant, priant, clamant et invo- 
quant la charité des passants par tous les moyens imaginables, 
et au nom de tous les saints de l'Islam. 

Au milieu de ce peuple affairé s'écoule, majestueuse et 
interminable, une caravane de chameaux chargés de mysté- 
rieuses cages. Nous croisons un lourd affût sans roues que por- 
tent quatre chameaux accouplés, mais de canon point. Un de 
mes voisins me conte que le canon n'a pu être enlevé des rem- 
parts ; il me dit aussi, et ses confidences me plongent dans une 
grande perplexité, que les neuf mitrailleuses sur trépieds, que 
j'admirais si naïvement hier, datent de l'avant-dernier sultan. 
On les aurait trouvées dans une kasbah. En y repensant, il me 
vient à l'idée qu'elles ont une curieuse structure, ces mitrail- 
leuses si luisantes dont le mécanisme est si soigneusement 
enveloppé de cuir filali... 

Il me confie d'autres secrets encore, mon précieux voisin ; 



±H Al CŒUR DE L'ATLAS 

il m'affirme que la solde n'a pas été payée depuis 15 jours; on 
la verse aux arrivants, comme don de bienvenue, au taux d'une 
demi-peseta par tête el par jour. Mais, sur cette somme, le 
soldat doit se nourrir. En ce moment, pour calmer les récri- 
minations, on distribue aux troupes les énormes approvisionne- 
ments que les tribus voisines apportent chaque matin. N'empê- 
che que des protestations se font entendre, et j'apprends que 
cette grande clameur des soldats, voisins de nos tentes, que je 
prenais pour une invocation, signifiait: «Nous réclamons notre 
niouna, au nom de Dieu ! » 

Nous entrons dans Merrakech parla Bab Erkab ; en nous 
retournant, la route apparaît comme une traînée de fourmis. Il 
se peut bien que Mouley el-Hafid n'ait ni armes ni argent, mais, 
incontestablement, il a des hommes, et s'il parvient à les ame- 
ner en face de ceux de son frère, ce sera une prodigieuse bataille 
que le heurt de ces deux hordes barbares, que le choc du 
royaume de Fez contre celui de Merrakech. 



Zaouia Ben Sassi, 4 décembre 

Me voici revenu à la mahalla de Mouley el-Hafid. Je la 
retrouve campée sur la rive droite de l'oued Tensift, en face de 
la petite et pittoresque zaouia de Ben Sassi, dans la jemaa 
duquel Mouley el-Hafid célébrera, demain, la prière hebdoma- 
daire . 

Le camp escalade les dernières pentes des collines chauves 
et pierreuses des Djebilet. On y domine toute la plaine de Mer- 
rakech, qui s'allonge comme un immense couloir entre les Dje- 
bilet et le Haut-Atlas. La ville aux maisons rouges, aux cent 
mosquées, aux remparts monumentaux surmontés de créneaux 
croulants, flanqués de tours effondrées, Merrakech, la capitale 
de Ioussefben Tachefin, centre religieux, économique et poli- 
tique de tout le Sud marocain, surgit au milieu de sa palmeraie, 
de ses olivettes et de ses jardins, impérieuse et superbe. De 
près, ce n'est qu'une ruine. Ainsi de toutes choses en ce Maroc ! 

A nos pieds, l'oued Tensift noue et dénoue capricieusement, 



KPILOGUI 



>'):\ 



comme des rubans de moire, les cinq ou six torrents ou ruisse- 
lets, où son cours se partage. 

La mahalla est plus grouillante, plus bruyante encore aujour- 
d'hui que de coutume. Une caravane de trente chameaux vient 
d'apporter de Sali les uniformes de la harka. On habille les 
hommes. L'allaf (ministre de la guerre) Sid el-Madani a fait 
planter une grande koubba à 500 mètres en avant du iront de 
bandière. Des contingents d'infanterie sont massés, je devrais 
dire parqués, entre 300 cavaliers formés en carré, le fusil haut. 
On fait défiler les hommes un par un, devant les distributeurs 
qui les dépouillent de leurs haillons et les revêtent de la veste 
pouge traditionnelle. 

J'ignore quelle maison de confection a livré ces abominables 
vêtements. L'étoffe en est détestable ; les coutures cèdent dès la 
première tentative d'essayage; et les misérables recrues s'en 
vont, gauches et gênées dans leur nouvelle tenue, rajustant leur 
caleçon minable et leur éclatante et ridicule livrée, dont les 
manches, à demi arrachées, pendent lamentablement. 

Les chefs, qaïds mia (centurions), qaïds relia (chefs de tabor, 
c'est-à-dire de bataillons) reçoivent à part des vêtements plus 
complets, plus somptueux, vestes, culottes et gilets de toutes 
teintes, et burnous blancs ou gros bleu. 11 parait que les ché- 
chias et les belras ne sont pas encore arrivées. La troupe ira 
tête et pieds nus, sauf à se coiffer et à se chausser à sa guise, et 
à ses frais. Voici vingt jours que les soldats n'ont pas touché de 
solde... 

De loin, en me retournant, j'admire le fourmillement poly- 
chrome de cette armée hafidiste, puérilement fière de ce ruti- 
lant uniforme, gage incontestable de son rôle chérifien et de 
ses destinées glorieuses. Tout cela, comme tout au Maroc, n'est 
qu'apparences et mirages... 

5 décembre 

Le ministre de la guerre, Sid el-Madani, me convie à déjeuner 
avec lui. Le repas est servi sous un pan relevé de sa grande 
tente conique. Lue bousculade, plus rude peut-être qu'il n'était 



*226 AU COEUR DE L'ATLAS 

nécessaire, refoule et disperse le peuple de solliciteurs, clients 
et mendiants, qui l'assiège. Nous voici seuls pour trois grandes 
heures, et j'en profite pour tenter de faire pénétrer une idée de 
conciliation dans l'esprit de mon hôte. Dès les premiers mots, il 
m'arrête : 

— « Tu viens ici, me dit-il, nous le savons depuis un mois, por- 
teur de paroles de paix. Mouley Abd el-Aziz t'a prié de tenter 
une réconciliation qu'il désire, et dont la condition serait le 
pardon général, et l'oubli de notre entreprise. Sois de môme 
notre porte-parole. A son offre de clémence, nous répondons : 

» Un des deux sultans est de trop ; si tu peux quelque chose, 
sors, et viens nous combattre ; si tu ne peux rien, va-t-en ! 

» Mais, continue ardemment le qaïd, Abd el-Aziz se gardera 
bien de sortir ! Son vieux maghzen, fourbe et adroit, s'efforce 
de déchaîner la guerre-sainte, de pousser nos partisans contre 
vos soldats, avec l'espoir de vous faire faire la guerre à votre 
compte, à son profit ; et vous serez, encore une fois, ses dupes, 
si nous n'arrivons pas à faire entendre à temps nos supplications 
de neutralité. Ce que nous demandons est-il donc injuste ou 
excessif ? Un peuple n'a-t-il pas le droit de renverser un gou- 
vernement qui le ruine et l'opprime ? Tu nous dis que nos 
déclarations de la première heure ont alarmé la France parce 
qu'il y fut question d'un retour à la situation du Maroc au temps 
de Mouley el-Hassen, d'un appel à toutes les puissances de 
l'Europe, parce que nous paraissions vouloir méconnaître l'acte 
d'Algésiras et la situation privilégiée de la France, et désavouer 
les dettes contractées par le gouvernement de Mouley Abd 
el-Aziz. Rien de tout cela n'était dans nos intentions. Tu sais 
mieux que personne que nos sympathies nous portent vers la 
France. Que n'a-t-on voulu causer avec nous ! Tous ces malen- 
tendus eussent été aplanis en une heure de discussion, et la 
France aurait su que notre plus ardent désir est de conserver 
ses sympathies, de l'avoir, plus tard, quand Allah aura fait 
triompher notre cause, pour amie, pour conseillère et pour 
auxiliaire. Notre fierté est trop grande pour que nous sollicitions 
de vous aucun concours avant la victoire. Seulement, dis bien à 
ceux qui pourront t'entendre qu'il est injuste d'aider nos adver- 



ÉPILOGUE 227 

saires et, par conséquent, de aous traiter en ennemis, nous qui 
combattons pour La justice pour le bien et pour Le progrès. 

»... Si nous avions pensé que vous y lussiez accessibles, nous 
nous aurions l'ail drs promesses supérieures à celles de nos 
adversaires. Mais cette surenchère nous a paru indigne de vous 
et <le nous. Qu'on attende l'heure de notre triomphe, et Ton 
verra si nous savons faciliter Les entreprises agricoles, indus- 
trielles el commerciales... » 

J'ai promis à Sid el-Madani de lui soumettre le résumé de 
notre entretien ; c'est dire que je m'attache à en respecter le 
sens et, autant que possible, la forme. Ce que je ne saurais ren- 
dre, c'est l'accent de sincérité de ce plaidoyer. 



6 décembre 

Le jeudi est traditionnellement consacré par le sultan aux 
joies intimes. L'afrag chérifien est resté discrètement clos hier, 
mais on m'a fait prévoir que je serais favorisé, ce soir, vers 
cinq heures, d'un définitif et suprême entretien. 

En effet, au coup de canon dumogreb, un moghazni est venu 
me prendre, et m'a conduit sous la même tente verte où je fus 
mené l'autre soir. I^e ministre de la guerre Sid el-Madani 
m'y a précédé. Point de périphrases ni de circonlocutions. Les 
compliments d'usage sobrement échangés, Mouley el-Hafid 
entre, de plein-pied, avec volubilité et feu, dans le sujet qui lui 
tient tant à cœur : 

— « As-tu songé à nos arguments ? Notre bonne foi t'a-t-elle 
pénétre ; la droiture de nos intentions à l'égard des étrangers 
t'est-elle apparue ? Il faut que l'on comprenne bien la gravité 
de la situation. Tant que nous fumes dans la période de prépa- 
ration et de concentration, on a pu se leurrer sur notre but et se 
méprendre sur notre force. Aujourd'hui, nous marchons au 
grand jour. Notre but est Mouley Abd el-Aziz ; nos tentes sont 
au soleil ! Compte-les, et ajoute à leur effectif nos mahallas 
éparses dans toutes les directions, ainsi que les contingents des 
tribus prêts à se joindre à nous. Ce n'est plus avec des paroles 



228 



AL COKllIl DE L ATLAS 



de miséricorde, et des conseils de sagesse qu'il faut nous abor- 
der. Nous voulons une réponse précise et loyale. Noire question 
est celle-ci : La France a-t-elle vraiment pris fait et cause pour 
Mouley Abd el-Aziz, comme mus vos journaux Je publient? 

» Accèdera-t-elle à notre requête, en restant témoin de notre 
lutte ? On nous doit la vérité, car il est évident que notre cam- 
pagne s'orientera suivant votre réponse ; et ceci n'est pas une 
menace, mais L'expression d'une fatalité dont vous êtes les 
arbitres, et qui sera pour nous inéluctable. Nous sommes encore 
à quelques étapes de notre but, et, de môme que vous avez 
douté de nos forces, de notre action, vous doutez encore de 
notre campagne, et vous attendrez la certitude de la dernière 
heure pour répondre à nos objurgations. Nous ne saurions nous 
en offenser ; l'ignorance seule est. cause de votre silence. .Mais, 
quand je serai devant Mazagan, il importera que j'aie un entre- 
tien avec le consul français, que j'échange, avec un plénipoten- 
tiaire français quelconque, la promesse de n'inquiéter en rien les 
Européens contre la promesse de la neutralité de la France. 

» Je ne suppose pas que le facile débarquement des troupes 
de Mouley Abd el-Aziz, appuyé par la présence de vos frégates, 
vous fasse illusion quaut aux sentiments des populations de 
Mazagan. J'ai occupé Mazagan sans soldats, quand il m'a plu. 
On la reprend de force ; c'est bien ! Mais la venue de ma harka 
pourrait modifier les choses. Ce n'est pas, en effet, avec cette poi- 
gnée de soldats que vous avez débarqués que la ville me résis- 
tera. Donc, ou mon frère viendra la défendre, et Allah jugera 
entre nous deux ; ou bien Mazagan nous reviendra par Lin 
brusque revirement dont notre prévoyance et notre sollicitude 
Voudraient épargner le danger aux Européens qui habitent 
la ville. » 

A ce moment de notre entretien, un moghazni s'approche du 
ministre de la guerre et lui remet une missive urgente. Le sultan 
la prend, la décacheté fébrilement, tandis que le soldat hausse 
sa lanterne pour faciliter la lecture. Mouley el-Hafid lit vite, à 
voix haute, et emphatiquement. Cette lettre émane du chef 
d'une mahalla qui opère en avant de la colonne, contre les 
Segharna : elle rend compte d'un engagement qui eut lieu hier 



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£29 



e1 (jui dura plusieurs heures. L'ennemi a été « rompu » [tqitas- 
seron) avec des portes sérieuses. Le qaïd, en annonçant sa vic- 
toire, ajoute qu'il es! Légèrement blessé au bras. Mouley el- 
Hafid exulte avec un sourire de triomphe. 

— « En résumé, continue le sultan, tu pars demain, tu nous 
as vus, tu nous as entendus, tu nous ;is compris. Puisses-tu con- 
vaincre les concitoyens que nous ne sommes pas les fanatiques 
stupides quon leur représente ! Nous ne demandons ni con- 
cours compromettant ni secours dispendieux. Nous réclamons 
seulement le droit d'en appeler, entre mon frère et moi, au juge- 
ment de Dieu. » 



La suite de cette épopée appartient à l'Histoire : Mouley 
el-Hafîd, mettant à exécution ses menaces, fait appuyer, par ses 
ma ha lias et ses canons, les agressions des Ghaouia dissidents 
contre nos troupes. En février 1908, il se met en marche vers 
le Nord, avec toute sa harka, et défile, de flanc, à portée de nos 
postes, narguant le général d'Amade que des ordres malencon- 
treux contraignent à l'inaction. Il entre à Fès en triomphateur, 
fait déposer solennellement son frère et prend le titre de Sultan, 
sous le nom de Mouley el-Hafîd el-Ghazi, « le Victorieux » ! 

Depuis lors, la Fortune n'a cessé de lui sourire. Sans cesse 
menacé, mais toujours triomphant, il a vaincu les Béni Mtir et 
les Zemmour qui avaient élu Mouley el-Kehir ; il a réprimé la 
rébellion du chérif el-Kittani ; il a saccagé les territoires des 
Oulad el-Hadj et des Hia'ina révoltés, et s'est emparé du célèbre 
prétendant rifain, le Rogui. Ses victoires, les orgies qui les 
fêtent, les libations dont il les arrose semblent avoir troublé son 
entendement. Il est atteint d'une mégalomanie féroce ; il se 
complaît aux tortures, pensant ainsi continuer la tradition des 
grands sultans sanguinaires, dont Mouley Ismaïl lui parait le 
prototype. Son insolence envers les ambassadeurs et les consuls 
des puissances étrangères est stupéfiante. Il viole ses engage- 
ments, se rit des traités, refuse d'acquitter ses dettes... 



230 Al CŒUR DE L'ATLAS 



Mais ce n'est pas pour Le vain plaisir d'étudier révolution 
psychologique de Mouley el-Hafid que je me suis attardé au 
récit de nos relations. Je voulais on tirer cette conclusion que 
nos généreux projets de pénétration pacifique, de collaboration 
avec le Sultan et son maghzén ne sont que d'irréalisables chi- 
mères. Elles nous ont coûté beaucoup de temps, beaucoup 
d'argent... trop de sang ! Les conseils, les menaces ne sont que 
des mots... 

« Les mots — disent les Berbères — ne séduisent que les 
femmes, et n'effraient que les bêtes ! » 

Eux, n'entendent que deux arguments : l'argent et la poudre. 

Et je ne sais pas de meilleure leçon de diplomatie marocaine 

<pie le geste du vieux cheikh des Zenaga, tendant aux brigands 

dAnzour, dune main ma rançon, de l'autre sa poudrière, et 

leur criant : 

— (moisissez ! 

Janvier 1910. 



CHAPITRE VIIT 



J0LRNAL DE ROUTE DE ABD EL-AZIZ ZENAGUI 
MOGADOR. TAROUDANT 



Rapport (T Abd el-Aziz Zenagui 

Le Marquis de Segonzac, en captivité chez les Oulad ben Tabia, 
me fît parvenir à Mogador, où j'étais rentré ramenant les débris 
<l<> sa caravane, l'ordre de venir l'attendre àTaroudant, capitale 
du Sous. 

L'entreprise était délicate, le Sous étant en complet état d'in- 
surrection. J'organisai mon convoi, conformément aux instruc- 
tions de mon chef, et, pour lui donner un semblant de garantie 
et un certain air de respect, je joignis un mokhazni aux lettres 
de recommandation que notre consul, M. Jeannier, avait bien 
voulu me faire obtenir du maghzen. 

Ces lettres et ce mokhazni furent vains, je dirai même qu'ils 
me nuisirent. Car les lettres du maghzen, surtout lorsqu'elles 
recommandent des chrétiens ou leurs partisans, revêtent toujours 
un caractère mystérieux, dans leur forme et dans leur esprit. Il 
faut connaître à fond le maghzen pour pouvoir découvrir ce 
caractère . 

Que l'on me permette d'en citer un trait comme exemple, 
mais il est grossier, celui-là : 

« Ayez soin de lui (l'homme recommandé), lit-on, à la fin de 
certaines lettres, jusqu'à ce qu'il revienne protégé de la grâce 
d'Allah. » 



W 2'A"2 \y coei m iu<; l'atlas 

Los six derniers mots composant celle formule consacrée, 
occupent une place où se voit la trace d'une autre expres- 
sion complètement effacée, probablement : « Jusqu'à ce qu'il 
revienne, marqué du sceau de la colère divine. » 

La lettre que j'avais pour le hacha de Taroudant portait ce 
signe conventionnel. J'avais ouvert la lettre et constaté ce fait, 
en présence de M. Jeannier, dans son consulat. Ce hacha, 
entre parenthèse, n'existait ({lie dans l'imagination de l'amel de 
Mogador, car Taroudant n'avait point de gouverneur à l'heure 
où j'y allais. 

Nous étions quatre hommes, et nous avions trois mulets, deux 
fusils, quatre revolvers, deux tentes, quelques lettres de cré- 
dit, une somme d'environ 600 pesetas, en monnaie hassanie, 
et tout ce que les instructions de M. de Segonzac, et l'expé- 
rience que j'avais acquise dans mon premier voyage avec lui 
nie conseillaient d'avoir. 

Parti de Mogador le 4 avril, et coupant l'Atlas au col de 
Bibaoun, j'arrivai à Taroudant le 9 de ce mois, à 10 heures du 
matin. C'était un dimanche, jour du marché. 

Une affluence considérable d'acheteurs et de vendeurs, venus 
des tribus a voisinant immédiatement la ville, donnait à celle-ci 
un étrange aspect, du moins à en croire mes yeux qui l'avaient 
vue, un mois auparavant, dans un calme enchanteur. Je dis 
« avoisinant immédiatement la ville », car les gens d'autres tribus 
n'y avaient point accès, leurs luttes perpétuelles et obscures s'y 
opposant. 

Taroudant est, certes, l'une des villes les plus vastes de l'em- 
pire marocain ; mais les ruines et les jardins intra-muros en occu- 
pent la moitié. Sa population, qu'on peut évaluer à cinq ou six 
mille âmes, se divise politiquement, en temps de paix, c'est-à- 
dire lorsqu'il va un gouverneur fidèle au Sultan, en quatre par- 
ties dont chacune doit fournir un certain nombre de soldats. La 
qaçba l'orme, à elle seule, une cinquième partie, caste distincte, 
sauvegarde du hacha, avec lequel elle demeure. 

Os cinq groupes de population, habitant les cinq quartiers de 
la ville, prennent, en temps d'anarchie, le caractère de tribus voi- 
sines et ennemies ; c'est-à-dire que, dans la même ville, il peut 



.JOURNAL DE ROUTE I>K VIII» EL-AZIZ ZENAGU1 *2«W 

y avoir cinq partis, d'opinions différentes, se querellant les uns 
lesautres. 

Le dernier gouverneur de Taroudant est le bâcha Hida ould 
Mouéis. Agé de 60 à 05 ans, il conserve encore la vigueur d'une 
jeunesse extraordinaire. Grand, très bien portant, grave et auto- 
ritaire, il est d'une activité qui n'a d'égale que son énergie. 11 
passa toute sa Vie à détruire les influences des seigneurs ses voi- 
sins. Grâce à sa force de caractère, à sa volonté inébranlable et 
aussi à sa générosité, il put, durant son règne, doter son territoire 
d'une administration basée sur les principes de la justice et de 
l'équité, il savait inspirer le respect, et l'emploi de la force en 
toutes circonstances caractérisait le mode de son gouverne- 
ment. 

Le supérieur qui ne saurait que se faire craindre, son pouvoir 
ne pourrait être que chancelant. A la moindre incartade il se 
trouverait anéanti. Les détails qui suivent nous expliquent la 
manière dont fut renversé Hida ould Mouéis, renversement qui 
amena la révolution de tout le Sous. 

« Quand le chat est absent, les souris dansent. » 

Nulle part mieux qu'au Maroc ce proverbe ne peut être 
placé. 

De même qu'on craint Dieu et qu'on lui obéit parce qu'il est 
partout, parce qu'il est en nous-mêmes, de même on craint le 
maître quand il est avec nous parce qu'il nous regarde, mais 
l'on s'en moque s'il vient à s'absenter. 

A peine le hacha Hida et autres qaïds, rappelés par le Sultan, 
avaient-ils quitté le Sous qu'une révolution générale éclata dans 
tout ce pays. 

Et il semble que le Sultan, en sollicitant, il y a quelques 
années, le concours des gouverneurs du Sous pour combattre le 
prétendant qui, en ce moment-là, occupait Taza, n'avait point 
pensé qu'il était impossible que dans des états si désunis, l'or- 
dre se maintint tout seul, ou simplement par la force acquise. 

Malgré tous les enseignements que lui ont fourni d'innombra- 
bles révolutions pareilles, le Sultan n'y avait, en effet, point 
réfléchi, et les principaux qaïds du Sous arrivèrent à la tète de 
déplorables combattants, laissant derrière eux leurs femmes. 



234 AU CCEUR de l'atlas 

leurs enfants, leurs biens, tout ce qu'ils avaient de plus cher. 
On sait l'échec que Leur infligea Le llogui à la bataille mémo- 
rable de Taza. Eux, cependant, n'avaient qu'une seule pensée : 
battre en retraite, rejoindre le foyer maternel. 

Les qaïds partis, on détruisit leurs palais, et, quand ils vou- 
lurent rentrer dans leurs tribus, on leur en interdit l'accès sous 
peine de mort. 

Hida ould Mouéis était Tun de ces qaïds venus du Sous. Il 
avait laissé à ïaroudant, tout son harem cloîtré dans la qaçba 
que gardaient ses mokhaznis au nombre de 60 fusils. A Ras 
el-Oued, son fils Ahmed, qaïd des Menabha, dès que son père 
eut quitté le Sous se trouva bloqué dans sa grande maison avec 
toute sa famille, ses frères et cousins et quelques amis. Il dût 
soutenir un siège de plusieurs mois, pendant lequel il reçut une 
halle qui lui ravit l'âme toute jeune, inassouvie. Son frère, le 
qaïd el-Hâj, lui succéda et ne se montra pas moins énergique. 
C'est un jeune homme d'environ 25 ans, très bien élevé, et d'une 
exquise politesse. Il a voyagé : c'est un pèlerin qui a visité 
l'Arabie, l'Egypte et l'Algérie. Il n'en parle jamais sans que 
ses yeux trahissent une joie indicible. 

De retour au Sous, le bâcha Hida trouve donc la face des 
choses entièrement changée : Taroudant, où il fut longtemps 
maître absolu, lui refuse toute hospitalité ; ses mokhaznis même, 
auxquels il avait confié la garde de la citadelle, ses concubines, 
ses esclaves et la gérance de tous ses biens, font cause com- 
mune avec le peuple et lui ferment la porte au nez. Un de ses 
soldats, Ahmed Kabba, dont je reparlerai lorsque je conterai 
comment je fus sorti du danger, Ahmed Kabba, ayant conquis 
la confiance des autres, en devient le chef et joue un rôle con- 
sidérable dans les partis révolutionnaires. Les Houara, détrous- 
seurs de profession, qui avaient toujours, soi-disant, dépendu du 
bâcha de Taroudant, ont tenté plus d'une fois la dévastation de 
la qaçba du maître absent. Ahmed Kabba a su se concilier les 
Oulad Yahia, tribu attenant à la ville, en partageant avec eux 
les biens du hacha et c'est grâce à cette alliance qu'Ahmed 
Kabba a pu repousser les attaques continuelles des Houara. 

Ces Oulad Yahia, tribu centrale du Sous, occupent toute cette 



JOURNAL DE ROUTE DE ABD EL-AZIZ ZENAGUI 235 

plaine fertile et très cultivée qui se prolonge, à l'Est, jusqu'à 
Taroudant qu'elle entoure de trois côtés et que les Menabha 
eontinuent à l'Ouest. 

Leur qaïd el-Haj Driss, revenu de L'expédition de Taza, trouve 
sa maison détruite et son pouvoir usurpé par el-Haj Ali, grand 
brigand dont le système est de profiter des défaillances 
maghzenniennes pour descendre des montagnes, où il vit en 
exil et venir ravager la plaine. 

D'accord avec cet el-Haj Ali, qui le soutient contre les Houara, 
A.hmed Kabba est non seulement aujourd'hui maître absolu de 
la qaçba, mais encore il parait avoir, à Taroudant, une autorité 
très peu contestée. 

Tel est L'état du Sous au moment du retour du bâcha Hida. 

Tous les habitants de Taroudant, sauf quelques gros commer- 
çants, déclaraient désavantageuse la présence d'un maghzen 
«liez eux. Et c'est étonnant, car les citadins sont en général 
pacifiques, et ne demandent pas mieux que de vivre paisible- 
ment sons l'ombre protectrice d'une égide quelconque. 

Le bâcha Hida peut donc s'en laver les mains. Mais il le 
comprend si bien qu'il n'insiste point, sans toujours perdre 
l'espoir qu'un jour plus ou moins lointain, un vent favorable lui 
rapportera son pouvoir. 

Ed attendant que ce jour tut venu, il s'en fut chercher asile 
dans la maison de son fils encore assiégée. 

L'arrivée soudaine du grand bâcha jeta dans le cœur de tous 
les Mnabha une sorte de terreur panique si intense, si péné- 
trante, que leurs notables, au nombre de dix-huit, ne tardèrent 
pas à venir se prosterner devant ses genoux, offrant leurs 
excuses et leurs cadeaux. Un accueil, cordial en apparence, 
leur fut réservé. On fit la fête. On mangea des tajin, du 
méchoui, du couscous. Puis, on fumait du kif ; quelques-uns, à 
(«■qu'on m'a dit, buvaient même du vin, que quelques prévoyants 
israélites du voisinage avaient fermenté. 

Les chaleurs enchanteresses de cette boisson dilatant leur 
esprit, tout le monde se mit à chanter. Mais le kif produisit 
Idrntot son effet délirant. Et Morphée ne tarda pas à étendre 



236 



Al COKlll DE I. ATLAS 



scs ailes sur ces hôtes assoupis. Leurs armes étaient en sûreté 
dans une pièce à côté, et les portes <lu palais fermées. 

Alors apparut Le hacha, comme un spectre majestueux et 
lent, et, derrière lui, des hommes aux physionomies sinistres 
tenant la chaîne d'une main et le poignard de l'autre. Et le 
bâcha, dune voix grave, vibrante : « Traîtres, tils de traîtres! 
Cadavres abominables ! (miens de malheur ! Vous avez tué mon 
fils qui m'était aussi cher que ma main droite, eh ! bien, cette 
main droite, et ce khanjar qu'elle brandit, vont, en un clind'œil, 
vous ravir la vie. » 

La main droite du bâcha ne tua personne. 

Ligotés ce soir-là même, les notables des Menabha furent, le 
Lendemain, fusillés tous ensemble et jetés dans un puits. 

La nouvelle, répandue, tel un éclair, valut au bâcha la sou- 
mission de toute la tribu Menabha. (Test aujourd'hui dans tout 
le Sous la seule tribu qui soit dite maghzen. 

J'ai traversé deux fois le Sous dans son état actuel que je 
viens de décrire. 

Mon second voyage a été marqué par une mésaventure dont 
voici le récit. 

Un ou deux jours avant mon arrivée à Taroudant des raqqaçs 
spéciaux avaient déjà informé les gens du Sous, et particulière- 
ment les Oulad Yahia, qu'un chrétien cousu d'or et porteur 
d'armes magnifiques allait arriver dans leur pays. Le chrétien, 
c'était moi ! 

Arrivé à Taroudant à 10 heures du matin, je plaçai mes 
bagages dans un fondouk, et allai trouver les négociants aux- 
quels j'avais à remettre des lettres de recommandation et de 
crédit. Je m'adressai pour les renseignements à un juif que 
j'avais connu pendant mon premier voyage, et auquel j'étais 
recommandé, cette fois, par le consul allemand de Mogador. Il 
me reçut dans sa boutique, m'offrit du thé. Des gens venaient 
s'informer du prix de certaines marchandises mais n'achetèrent 
rien. Entre temps ils glissaient sur moi des regards curieux et 
s'en allaient souriants. Je n'y faisais nullement attention. On fit 
signe au juif de sortir. Il sortit et revint me dire : « Ces gens- 
là vous disent chrétien. » Le visage blanc du juif Lévy Belka- 



JOURNAL DJ3 ROUTE Dh! ABD ËL-AZ1Z ZËNA.GUl 237 

noun. c'était sou nom. était si pale, on l'eût dit à l'agonie ; ses 
yeux apeurés si clignotants, et ses membres si tremblants, qu'il 
m'eût probablement refusé toute explication si je lui en eusse 
demandé. Il me pria de m'éloigner <lr sa boutique et j'obéis 
sans rien dire. 

Sa boutique se trouve dans ce grand bazar où tous les négo- 
ciants de marque font leur trafic. ïl n'a qu'une porte et c'était 
là que plusieurs centaines d'individus attendaient la sortie du 
« chrétien ». 

Les négociants, effrayés par le nombre de cette foule crois- 
sant de plus en plus, fermèrent tous leurs boutiques et obli- 
gèrent le juif à livrer son roumi. 

Quand je fus à la porte du bazar tout le monde se lança sur 
moi. tels les vautours affamés lorsqu'ils découvrent leur proie. 

Harcelé, tiraillé comme peut l'être une balle dans les mains 
de joueurs habiles, je pus rester en vie grâce à la convoitise de 
mes agresseurs, convoitise qui excitait en eux une espèce de 
jalousie égoïste, car chacun voulait avoir tout mon or pour lui 
seul. Mon or, s'imaginaient-ils, revenait de droit à qui me tuait. 
Les naïfs croient que c'était pur fanatisme ; qu'en se disputant 
le meurtre d'un chrétien, les fanatiques s'en disputaient la 
récompense céleste. Cela, je n'y crois pas, car de tous temps 
et partout, les actes de brigandage commis au nom de la reli- 
gion ont toujours pour mobile l'intérêt matériel. 

Si Mbarek d'Abda, vous qui m'avez sauvé la vie, je revois en 
ce moment avec une précision singulière l'image de votre brun 
visage ! 

Et vous, Ahmed Kabba, qui avez pris une grande part à ce 
sauvetage, qui m'avez enlevé aux grilles de la mort en m'enfer- 
mant dans la qaçba dont vous êtes sans conteste le vrai chef, 
je ne vous oublierai jamais î 

Le premier me conduisit, au milieu de la foule, chez le qadi 
de la ville. Il était le dernier à fermer sa boutique qui se trouve 
à la porte du bazar. 

— Seigneur ! lui dis-je, ces gens-là me croient chrétien, et je 
suis, pourtant, un fervent musulman. Je sais de mémoire le 
Qoran puissant qui est la parole de Dieu même, et je possède, 



2,'J8 AU COEUR DE [/ATLAS 

des connaissances mystiques, théologiques et littéraires. Si ces 
gens-là s'obstinent à me croire un chrétien maudit, je ne l'ou- 
blierai pas demain, devant Le Seigneur, Lorsque les créatures 
comparaîtront toutes unes cl ([ne fortune el enfants ne serviront 
de rien. » 

— « Gela ne me regarde point », me répondit Si Mbarek qui 
était bien convaincu que j'élais chrétien. Puis il n'éprouva 
aucune honte à nie faire cet aven : « Les chrétiens, aujourd'hui, 
dit-il, son! bien plus forts dans les sciences musulmanes que lei 
musulmans eux-mêmes. » 

Alors me tournant vers la foule et d'une voix frémissante : 

« Ceux qui tuent volontairement un bon croyant, leur dis-je, 
leur récompense sera le séjour éternel en enfer. » Lis n'y 
entendaient rien les bons musulmans qui m'entouraient ! mais 
Si Mbarek eut maintenant pitié de mon sort : « Suis-moi», me 
dit-il. Je le suivis, le tenant parla main, jusqu'à la maison du 
Qadi. 

Un pays en révolution, on ne peut le comparer à rien, même 
au Bled es-Siha où les sociétés, différentes parfois quant aux 
mœurs et coutumes, possèdent des institutions immuables, 
réglant leurs genres de vie sociale. Il ne peut avoir ni les lois du 
passé qu'il vient d'abolir, ni celles, à plus forte raison, d'un pays 
siba qu'il n'a pas connues ou qu'il a tout au moins oubliées. 

J'ai connu le Bled es-Siba. J'y ai vécu plusieurs mois. Ce qui 
maie plus frappé, c'est cette sécurité, cette entente cordiale de 
tous les membres de la société, cette étonnante discipline qu'on 
y remarque et qui manque souvent dans un pays de gouverne- 
ment. 

Dans un pays en révolution, il n'y a qu'une seule loi, primitive 
sans doute, mais paraissant être dictée par la nature même de 
l'homme : C'est la loi du plus fort. 

Le Sous d'aujourd'hui en fournit un exemple frappant, cette 
haute vallée du Sous surtout, qui jouissait naguère d'un simu- 
lacre de gouvernement, et où les voyageurs circulaient sans 
danger avec leurs riches caravanes et bagages: Je ne sais si 
c'est l'Islam qui fortifie leur àme, mais il m'a semblé que les gens 
du Sous étaient tous forts, ou croyaient l'être, depuis les plus 



JOURNAL DE ROUTE DE ABI) KL-AZIZ ZENAG1 I 239 

misérables qui portent des haillons jusqu'aux plus riches de 
force et de fortune ; je n'en ai point remarqué un seul qui me 
parût réellement faible, même ce malingre commerçant, Si 
Mbarek d'Abda, qui a osé prendre seul l'initiative de me faire 
obtenir justice, enme conduisant au milieu dune foule compacte 
cbez le qadi. 

La maison du qadi est placée au fond dune impasse cou- 
verte, espèce de couloir. 

Les foules qui me suivaient, qui, à chaque pas, essayaient de 
m'arrêter, qui me frappaient des mains et des pieds, qui déchi- 
raient mes vêtements, en criant : « A mort le chrétien ; tuez 
l'infidèle ; venez à la guerre sainte, 6 musulmans ! » ces foules 
proclamant la guerre sainte contre un seul chrétien égaré dans 
leur pays, n'osaient point franchir ce couloir et entrer dans la 
maison du juge où je fus demander justice. 

Tandis que j'exposais l'affaire au qadi des foules nouvelles 
rendaient plus tumultueux les rassemblements formés à rentrée 
du couloir. Un vacarme inouï. Tous parlaient en même temps 
pour demander à peu près la même chose : que le qadi leur 
livrât le chrétien réfugié dans sa demeure ; sinon, ils y entre- 
raient de force. 

Ce qadi n'est en fonctions que depuis les débuts de la révo- 
lution. 

Soutenu par el-Haj Ali des Oulad Yahia et, par conséquent, 
formant çoff avec Ahmed Kabba de la Qaçba , il a, d'autre part, 
tous les Houara pour ennemis, et même une partie des habitants 
de la ville. 

Soupçonné riche et n'ignorant point les intentions de ses enne- 
mis qui, déjà, avaient essayé de le manger dans sa propre mai- 
son, il accepta l'ultimatum, le cœur effaré. Il était sûr, cepen- 
dant, que j'étais musulman, car je le lui avais prouvé par la 
dernière des preuves : Je fus examiné ! 

Il donna l'ordre à ses mkhâznia de me livrer à mes bourreaux, 
et, après avoir vainement insisté, je fus contraint de sortir. 

Quand je fus au bout du couloir, Ahmed Kabba arrivé me fit 
rebrousser chemin. Et je comparus de nouveau devant le juge 
qui venait de me condamner à mort. 



2Ï0 VI COKUR DE L'ATLAS 

Kabba lit en ma faveur une longue plaidoirie, 

<< Gel homme-là, dit-il au qadi, iut-il même chrétien, s'il 
retombait dans les mains des llouara, serait instantanément 
coupé en morceaux. Et alors, ce ne sont pas les llouara seule- 
ment qui en seraient responsables devant Dieu et devant ses 
créatures, mais nous-mêmes, surtout, gens de la ville : il est à 
la fois notre hôte et notre âr, et ce serait pour nous une double 
honte. » 

Mais, les foules insistant, le qadi ne voyait point la possibilité 
de me garder chez lui. « Amenez-le à la mosquée, dit-il, et on 
y viendra l'examiner. » 

Maintenant, comme tout à l'heure, Ahmed Kabba s'opposait 
énergiquement à l'exécution de ce deuxième arrêt du qadi. 

Les foules, à qui l'on suggéra l'idée d'aller au fondouk d'abord 
manger les biens du chrétien, disparurent soudain, et, accom- 
pagné de Kabba et suivi de ses soldats, je courus vers la qaçba. 
Aussitôt que j'y fus on en ferma les portes. Il était exactement 
une heure quand je me trouvai en lieu sur. 

(Jue s'était-il passé dans la ville ? Kabba et ses amis venaient 
m'en donner des nouvelles à mesure qu'ils en apprenaient. 

D'abord le marché de ce jour-là fut réduit à néant. 

Les commerçants qui avaient des magasins purent les fermer, 
laissant en sûreté leurs marchandises. Mais ceux qui vendaient 
en plein air se virent publiquement pillés. Et rien n'est plus 
touchant que l'aventure de ces pauvres femmes qui avaient mis 
longtemps à coudre à la main quelques vêtements simples 
qu'elles cherchaient à vendre et qu'on leur vola. 

LejuifLévy Belkanoun, qui devait me rendre quelques servi- 
ces, s'était caché dans une maison mauresque, chez un musulman 
de ses amis et protecteurs. On y était venu le questionner et il 
avait répondu que j'étais parfaitement chrétien, apportant aux 
chioukh Ben Tabia la rançon de M. de Segonzac. (Tétait proba- 
blement la peur qui lui fit dire ce mensonge. 

Les pillards, en effet, ne souffraient point qu'on leur dît : « il 
n'est pas chrétien. » Cela les eût détournés de leur but qui était 
de tuer le chrétien, uniquement pour s'emparer de ses biens. 

La foule s'était transportée au fondouk et essaya d'y pren- 



JOURNAL DE KOI Li: l»K ABD EL'ÂZIZ ZENAGl I 241 

dre tout ce que j'y avais laissé. Mais le propriétaire de rétablis- 
sement ferma bientôt les portes, et ceux parmi les envahisseurs 
qui y étaient déjà entrés, n'en pouvaient plus sortir. Mes trois 
mules souffraient : chacune délies était entourée de plusieurs 
individus qui la tenaient, les uns par la gueule et les oreilles, 
les autres par les pieds et la queue. Ils indiquaient ainsi la 
part qui devait leur revenir dans le partage du butin. 

Un des hommes que j'avais pris à Mogador s'était sauvé par 
la terrasse du fondouk ; un autre, le mokhazni, soldat de Sidna, 
était devenu comme fou, il demeura jusqu'au lendemain, bou- 
che béante, les larmes plein les yeux ; à chaque question qu'on 
lui posait il répondait par des sanglots. Le troisième, Bachir, 
brave et lidèle serviteur, avait, dès que la nouvelle lui fut par- 
venue, placé mes affaires dans un magasin qu'il ferma à clef ; 
et comme il répondait toujours que je n'étais pas rouini, il fut 
roué de coups, et on lui passa même un couteau sur le cou, 
n'ayant fait néanmoins qu'effleurer sa peau. 

Les notables de la ville, s' étant réunis, décidèrent de me 
défendre contre les pillards ; convaincus maintenant que jetais 
vraiment mulsuman. 

On sonna l'alarme : soixante soldats, fournis par les quatre 
quartiers de la ville, furent envoyés au fondouk ; d'autres cir- 
culaient en ville. 

Quatre heures après-midi. Quarante cavaliers des Oulad 
Yahia, et à leur tête le fameux brigand Haj Ali, firent alors 
leur entrée menaçante dans Taroudant. Il y avait deux jours 
qu'Us étaient prévenus de la prochaine arrivée d'un chrétien. 
Et ils étaient venus tout armés, et en nombre, pour empêcher 
qui que ce fût d'avoir une part dans le butin. 

Les notables de la ville s'adressant au chef des Oulad Yahia : 
« Si tu es venu manger le chrétien, lui disent-ils, celui-là n'en 
est pas un. C'est un vrai musulman, et, d'ailleurs, tu peux t'en 
rendre compte par toi-même, car rien n'est plus facile. » Ils 
faisaient allusion à la circoncision. 

Soit ! firent les Oulad Yahia. Mais il faut que ses biens lui 
soient rendus par nous-mêmes, et suivant les règles d'usage. 

Le qadi, ses secrétaires et quelques notables arrivent au 



2 1-2 



ai <:<h;ih de l atlas 



fondouk. Les Oulad Yahia sont là et Ton enregistre mes bagages, 
un à un, jusqu'aux épingles. 

Le soir, vers 9 heures, ma caravane, conduite par les Oulad 
Yahia, arrive à la qaçba, complète. 

C'est devant les secrétaires du qadi, devant Kabba, Si Mbarek 
et d'autres que les Oulad Yahia m'ont mis en possession de tous 
mes objets. 

Sur leur demande, je leur en donne un reçu. 

C'est fini, tout le monde s'en va. Les Oulad Yahia ne s'en vont 
pas cependant, et, pour je ne sais quelle raison, veulent abso- 
lument que je leur donne : 2 fusils, 1 revolver, 2 tentes et une 
somme de 100 douros. J'accepte le marché, non sans discussion. 

Le lendemain, à 8 heures du matin, le qadi de la ville, ses 
secrétaires, quelques notables, Kabba et ses niokhaznis m'accom- 
pagnent jusqu'à la porte de ïaroudant où m'attendaient trois 
cavaliers des Oulad Yahia. Je traverse avec ces derniers leur 
tribu et j'arrive après midi chez les Menabha. Enfin je peux 
respirer maintenant. Je suis en Bled el-Maghzen et je serai 
demain l'hôte du grand hacha Hida Ould Moueïs. 

Le bâcha me fît reconduire à Merrakech d'où je rentrai à 
Mogador. 

Abd el-Aziz Zenagui. 



DEUXIÈME PARTIE 

Renseignements 

Politiques, Economiques, Statistiques, Sociologiques. Religieux. 

Nous avons groupé dans cette Deuxième Partie les renseigne- 
ments qui nous ont été fournis par des informateurs indigènes, 
ou que nous avons pu recueillir nous-même : 

1° sur la situation économique ; 

2° sur l'organisation politique, religieuse et sociale ; 

3° sur la géographie du Sud marocain. 

Nous livrons ces documents tels que nous les avons recueillis. 
Sous leur forme incomplète, imprécise, approximative ils peu- 
vent fournir la trame d'une enquête plus serrée. L'expérience 
nous a souvent prouvé combien il est difficile de déchiffrer un 
pays totalement inconnu, combien le moindre canevas de carte 
est précieux pour s'y orienter, pour le comprendre. 

Ces renseignements ne prétendent à rien de plus ; ils appellent 
le contrôle et la critique de ceux qui nous suivront (1). 



(1) Nous tenons à rendre hommage une lois de plus à notre éminent 
devancier le Vicomte Ch. de Foucauld dont la Reconnaissance au Maroc 
demeure le modèle de l'exploration marocaine. 

Nous voulons remercier aussi M. Robert Boulle, représentant à Mogador 
du Comité du Maroc, pour le précieux concours qu'il a donné à tous los mem- 
bres de notre mission, et pour le soin quïl a pris de nous chercher et de 
nous faire venir des informateurs sérieux. 



CHAPITRE PREMIER 

situation économique du maroc méridional, et possibilités 
qu'elle comporte 



La région située au Sud du Haut- Atlas, entre le Sahara et 
l'Océan, est isolée du monde extérieur, par la nature d'abord, 
ensuite, par la volonté du Sultan. Le désert et la montagne 
l'enserrent sur trois faces ; l'Atlantique baigne la quatrième, 
et la disgrâce de ce littoral peu accessible, bordé de dunes, 
ceint d'une barre presque partout dangereuse, s'aggrave de 
l'obstruction qu'un souverain défiant oppose à toute pénétration 
étrangère. 

Le Sud marocain ne communique avec le reste de l'univers 
que par une demi-douzaine de cols qui franchissent le Haut- 
Atlas. Il suffirait de les bloquer — et ce serait chose facile — 
pour que cette région devint une véritable île. Si l'on ajoute 
que les populations berbères et arabes qui l'habitent sont en 
état d'insoumission permanente, on voit que ce champ d'action 
est isolé, vierge de toute pénétration, et sans maître. Il présente 
à notre enquête quatre côtés distincts ; nous examinerons suc- 
cessivement ces quatre faces. 



Trois provinces : le Sous, le Tazeroualt, l'oued Noun, bai- 
gnent dans l'Atlantique. Leurs côtes sont assez bien connues ; 
une mission hispano-marocaine les étudia en 1883 (1). Le sul- 

(1) Rapport manuscrit de l'ingénieur José-Manuel Alonzo. Bulletin du 
Comité de V Afrique française. 



246 AU COEUR ue l'atlas 

tan Mouley el-Hassen se croyait assez fort pour lever l'obstruc- 
tion qui pesait sur cette région et ouvrir ses marchés au com- 
merce européen. Ce projet ne fut jamais réalisé. Il est urgent 
de Le reprendre et facile de l'exécuter. 

La famine qui désole en ce moment même tout l'Empire ché- 
rifien nous fournirait un prétexte de visiter la côte, une occasion 
de l'alimenter, d'y nouer des relations commerciales. Les habi- 
tants eux-mêmes nous y convient (1). Ils ont adressé une 
requête au Sultan, sollicitant qu'on les ravitaillât par mer, 
comme cela se fit lors de la dernière famine. Le Sultan n'a pas 
répondu à leur demande. Ils ont décidé de passer outre. Leur 
loyalisme ne va pas jusqu'à mourir de faim pour complaire au 
vague et loitain souverain, qui n'a souci — disent-ils — que de 
ses plaisirs. 

Le premier port à ouvrir est celui d'Agadir-Irir. Son gouver- 
neur, le cheikh Mohammed, beau-frère du plus puissant des 
trois qaïds de Haha, Sid Embarek el-Gellouli, s'est déjà mis en 
rapport avec un négociant anglais, auquel il a fait une com- 
mande de blé. 

Dira-t-on que nous violons l'intégrité du Maroc en pénétrant 
par une porte qui s'ouvre d'elle-même ? Se trouvera-t-il 
quelqu'un pour protester contre une initiative qui élargit le 
marché du monde ? 

La Commission espagnole signale, en second lieu, le point de 
Sidi Mohammed ben Abd Allah comme le plus propice à la créa- 
tion d'un port. Cette partie du littoral dépend du chérif du 
Tazeroualt, Ahmed ould Sidi Mohammed ou Hachem, chef 
de la confrérie des Ouled Sidi Ahmed ou Moussa, qui réside 
à quelques kilomètres d'Ilir. Ce chérif est animé d'idées très 



(1) Les événements politiques qui ont bouleversé le Cenlre et le Nord du 
Maroc n'ont lait qu'aggraver l'isolement du sud marocain et son désir 
d'émancipation économique. Le danger est que les gens de ces régions pren- 
nent pour confidents de leur désir lous ceux qui passent. C'est ainsi qu'en 
1908, un Belge, le D p Tacquin, s'efforça d'organiser une société pour mettre 
en valeur le sud marocain : et que, a l'heure actuelle, MM. Mannesmann, 
sujets allemands, dirigent dans le Sous une très active pénétration qui a pour 
but les gisements miniers que nous avons signalés (4910). 



SITUATION ÉCONOMIQUE PU MAROC MÉRIDIONAL 247 

libérales et désireux d'entretenir de bonnes relations avec 
les puissances étrangères. Il vient de succéder à son père, 
Mohammed ou Hachem, décédé au retour d'un pèlerinage, à La 
Mecque. Mohammed ou Hacheui avait souvent manifesté le désir 
d'entrer en relations avec la France. Il avait même sollicité la 
protection française lors de la campagne du sultan Mouley el- 
llnssen dans le Sous. Tout récemment encore, il faisait adresser, 
confidentiellement, à un personnage officiel de nos amis, une 
lettre en hébreu, pour s'informer des intentions de la France. 

Enfin le qaïd Mohammed ould Beirouk, gouverneur de l'Oued 
Noun, résidant à Goulimin, vient d'envoyer son neveu à Moga- 
dor, avec la singulière mission d'y commander un scaphandre 
pour curer les puits de sa région dont les eaux baissent d'une 
façon inquiétante. Cet envoyé a pris un négociant anglais pour 
confident des desiderata de la province d'Oued Noun. L'on y 
voudrait accroître le mouvement commercial, et amener des 
bateaux étrangers sur la côte. Mais le souvenir des tentatives 
antérieures (1) inspire quelques défiances, et l'on désire, avant 
toutes choses, entamer des pourparlers avec les diplomates et 
non avec des négociants. 

On nous a encore rapporté des propos analogues tenus par le 
qaïd el-Hadj Mohammed du port dArbalou, le qaïd Bihi de 
loued Massa, les qaïds Ould Brahim ou Saïd et Mohammed 
Açouab des Ait bou Amran, Saïd el-Glioui d'Aglou. 

Rien n'est plus simple que de vérifier ces dires. Nous avons 
sous la main des intermédiaires alliés ou amis de tous ces per- 
sonnages. Cette enquête pourrait être faite en un mois ; aussitôt 
le résultat connu — et nous n'avons nul doute qu'il confirme nos 
renseignements — on pourrait envoyer sur cette côte une mis- 
sion mi-scientifique et mi-commerciale dont l'œuvre nous paraît 
devoir être facile et féconde. 



Le Haut-Atlas forme une cloison naturelle entre la plaine de 
Merrakech et la région qui nous occupe. Des cols suffisamment 

(1) Affaire de « la Tourmaline » . 



248 Al COKl B DE L'ATLAS 

nombreux et assez praticables la traversent, et mettent le Sud 
en relations commerciales faciles et suivies avec le Nord. Le 
passage de ces cols est libre pour toul Le monde, sauf pour 
nous... 

Ici, comme sur la côte Est, l'obstacle naturel est surmontable ; 
la difficulté provenant du mauvais vouloir des habitants est 
peu de chose ; l'obstruction chérifienne est la véritable barrière. 

La route la plus occidentale est celle qui mène de Mogador h 
Agadir. On la fait en quatre étapes, elle est bonne et sûre. Les 
qaïds de la province de Ha ha : Embarek el-Guellouli et Hamed 
Enflous (1) sont en rapport avec les consuls et les négociants de 
Mogador. Ils observent strictement la consigne qu'ils ont reçue 
de nous interdire le passage, mais seraient toLit disposés, pour 
peu que leur intérêt y fut lié, à favoriser notre extension com- 
merciale vers le Sud. 

Le col de Bibaoun met en relation Imi n'Tanout et Taroudant, 
une bifurcation, dite col d'Ameskout, joint Mogador à la nzala 
d'Argana. C'est la grande route du Maghzen. Elle est gardée 
par le qaïd Si Abd el-Malek el-Mtougui, dont le commandement 
s'étend sur les Ida ou Mahmoud, les Ait B'kher, les Ahl Irri, les 
Ahl Imi n'Tanout et les Mtouga. Le col débouche à el- 
Meneizla sur le territoire des Haouara, qui relève normalement 
du hacha de Taroudant, Haïda ould Oummeis. 

La région de Taroudant est, à l'heure actuelle, en pleine 
insurrection. Le hacha est réfugié dans sa forteresse, hors de la 
ville. Les principaux chefs insurgés sont : cheikh Yahia, de Mes- 
kina ; cheikh Mohammed, des Ait Gheddekh ; cheikh el-Arbi, 
de Qfifat ; cheikh el-Mahfoud, des Ida ou Mennou ; cheikh 
Mohammed, des Ida ou Mohammed ; cheikh el-Arbi, des Ahl 
Adnim ; qaïd el-Hadj el-Hassen, de Qsima, etc., etc. 

J'énumère à dessein les noms de ces chefs, dont quelques-uns 
me sont personnellement connus. Tous sont en relations excel- 
lentes avec des Européens, et Ton est certain de trouver bon 
accueil chez eux. 



(1) Le qaïd Enflous lui aotre plus fidèle allié et le dernier soutien dans le 
Sud de In cause du Sullan Mouley Abd ol-Aziz (1910). 



SITUATION ÉCONOMIQUE DU MAROC MÉRIDIONAL *2\9 

Le col de Goundafi conduit d( k Aniizmiz au lias el-Oued, 
c'est-à-dire à La haute vallée de L'oued Sous, comprise outre 
le confluent des oueds Tifnouf et Zagmouzen, et Târoudant. Le 
commandement du qaïd Si Taïeh el-Goundafi, qui eu a la 
garde, s'étend, au Sud, jusqu'à L'Anti-Atlas ; à l'Est, jusqu'au 
territoire des Ait Semmeg ; à l'Ouest, jusqu'à Târoudant. 

J'ai été l'hôte de Si Taïeb el-Goundafi eu 1899. C'est un 
homme actif, un esprit ouvert. Nous aurions en lui un précieux 
auxiliaire. Il a pour khalifa son frère, Si Brahim, qui l'a rem- 
placé pendant son long séjour à la cour de Pez. 

Le Sultan vient (renvoyer deux mahalla d'un millier d'hom- 
mes chacune à Si ïaïeh pour l'aider à faire rentrer le Sous 
dans le devoir. L'une de ces mahalla est commandée par 
Mouley Ara fa, l'oncle du Sultan. Elle punira au passage les 
Ouled Beç-Çbâa et les Aït Imour qui se sont révoltés, et se join- 
dra à la mahalla du qaïd el-Hadj Ali. Les deux mahalla seront 
secondées par la mahalla du Sous, actuellement commandée 
par le qaïd el-Hassen el-Mezmizi, qui se portera de Tiznit, sa 
garnison normale, vers Târoudant. Ces opérations ont dû com- 
mencer vers la fin de mai 1905 (1). 

Les principaux chefs du Ras-el-Oued sont : el-Hadj Moham- 
med el-Mtagui, chef de la tribu des Mtaga, voisine de Târou- 
dant ; le qaïd el-Hadj Driss el-Yahiaoui, chef des Ouled Yahia ; 
el-Arhi Alozé, qaïd d'Aoulouz ; le cheikh Mhammed des Aït 
Semmeg. 

Tous ces chefs ont été pour moi des amis précieux. Ils m'ont 
témoigné un véritable dévouement pendant les épreuves que 
j'ai traversées. Je suis resté en relation avec eux. Leurs terri- 
toires nous sont ouverts et leur bonne volonté nous est acquise. 

Le col de Telouet, qui conduit de Sidi Rehal à Tikirt, et le 
col qui met Demnat en communication avec la haute vallée de 
l'oued Dra, désignée sous le nom d'oued Dadès, relèvent de Sid 

(I) Elles se sont terminées par la pacification de tonte la région. Le qaïd 
de Goundafi, retranché dans sa qaçba, s'est prudemment abstenu de prendre 
parti dans la querelle entre les deux sultans. Il est vassal soumis de Mouley 
el-Hafid, mais nul n'ignore qu'il a peu de sympathies pour son grand voisin 
]o qaïd ri ii Glaoui (1910). 



250 ATI CŒUR DR L ATLAS 

el-Madani ben el-Mezouar, qaïd du Glaoui (1). Les khalifas du 
qaïd sont : ses frères Sid Eïammadi, gouverneur du Ouarzazat ; 
Si el-Hadj Thami, résidant à Sfès, chargé de L'administration 
des Mesfioua ; Sid llassih, actuellement occupé à réduire l'in- 
surrection des Srarna contre Leur qaïd bel Môudden; le kha- 
lifa de Demnat, el-Hadj Mohammed abd Allah Abellakh cl- 
Kerouli, dont l'autorité s'étend jusqu'aux Ait bou Zid et aux Ait 
bon Ouli, dans l'Est, et jusqu'au district de Skoura, au Sud. 
Nous avons été leurs hôtes au cours de ce voyage. Tous nous 
ont prêté leur concours et sont prêts à venir en aide à quiconque 
se recommandera de nous. 

Le qaïd du Glaoui est le plus puissant seigneur de tout le Sud 
marocain. Par dc-\i\ le domaine soumis à son administration 
directe, il commande, à l'Est, jusqu'à l'oued Keris, au Sud jus- 
qu'à la Feija, à l'Ouest jusqu'à l'oued Zagmouzen et au territoire 
d'Ounzin. Parmi ceux de ses vassaux qui me sont connus, je 
citerai le cheikh Hamniou ez-Zenagui, chef héréditaire de la 
grande tribu des Zenaga, comme particulièrement favorable à 
notre pénétration commerciale. Les Zenaga circulent librement 
du Tafilelt à l'Oued Noun ; ils possèdent encore d'importantes 
propriétés à Tisint. Par eux, nous pourrons étudier tout l' Anti- 
Atlas, jusqu'au Sahara marocain où leurs bergers conduisent 
en hiver d'immenses troupeaux. 

Au delà de Demnat, le Haut-Atlas est peuplé de tribus berbères 
encore réfractaires à toute pénétration. Aucune autorité poli- 
tique n'y est écoutée. Toute tentative de ce côté serait préma- 
turée. 11 y a lieu cependant de nouer et d'entretenir des relations 
avec les chefs religieux qui seuls ont accès dans cette région bar- 
bare. Ils ne sont que deux : Sid Ali ou Hossein el-Ahançali et Sid 
Ali Amhaouch. 

Le premier a deux zaouias (2), l'une à l'entrée, l'autre à l'is- 



(1) On sait <juo le qaïd du Glaoui a été l'instigateur <lu soulèvement du 
Sud marocain contre Mouley abd cl-Aziz. Il a donné sa fille en mariage au 
frère du sultan, Mouley el-Hafid, qu'il a l'ait proclamera Merrakech puisa 
Fez. Il est maintenant grand vizir ; son frère Si el-Hadj Thami est bâcha de 
Merrakech (1910). 

(2) Première partie, pages 38 à 45. 



SITUATION ÉCONOMIQUE DU MAROC MÉRIDIONAL 251 

Bue du col d'Ahançal d'où sortent, dune part l'Assif Ahançal, 
principal affluenl d<> gauche de l'oued el-Abid, et de l'autre 
l'oued Thodra, affluent de l'oued Ziz. La clientèle spirituelle des 
Àhançali est composée des Ait bou Zid, Ait Atta, Ait Içah et 
Ail Soukhman. 

Sid Ali Amhaouch habite la zaouia (rArl)ala (1), voisine des 
sources de L'oued el-Abid et de l'oued Mlouya. Sa renommée est 
grande et son influence considérable. Les Ait Abdi, Ait Sri, Ait 
Ihoudi, Ait Ouirra, Aït Içhaq, Ait Ichcheqqeren, Ait Yabia, Ait 
Ihand, lui obéissent. 

Nous avons eu ces deux cheurfa pour hôtes et pour guides pen- 
dant plusieurs jours ; leur sentiment pour nous se résume dans 
ces mots, que le chérif Amhaouch adressait aux cavaliers des 
Aït Yahia, à la suite d'une fantasia donnée en notre honneur : 
« Fabriquez de la poudre, fourbissez vos armes, entraînez vos 
chevaux, la guerre sainte est proche ! » 

Il est utile de connaître ses ennemis, de les surveiller, d'avoir 
dos agents chez eux. La chose nous sera facile ; les deux cheurfa 
sont affiliés à la confrérie des Derqaoua, et Sid Ali Amhaouch 
est l'ami du chérif de Tamesloht, qui est de tout cœur dévoué à 
la France (2). 

Les deux derniers cols qui franchissent le Haut- Atlas, avant 
que la chaîne ne s'affaisse et ne se perde dans les déserts du 
Sud Oranais, sont le col de Tifnout et le col de Telrount. 

L'oued Reris sort du premier, Toued Ziz du second. Les Ait 
Haddidou et les Ait Merrad peuplent l'un, les Ait Izdeg l'autre. 
Toutes ces tribus montagnardes sont difficiles à aborder. Le 
voisinage de l'Algérie les rend défiantes et agressives. Il n'y a 
chez elles ni chef politique, ni chefs religieux dont l'influence 
soit prédominante, mais nous aurons de ce côté un agent d'in- 
formation et de pénétration qui est exclu de la partie centrale de 
l'Atlas : le juif. 

Nul ne connaît mieux le Maroc que les Israélites. Nous avons 
le devoir de signaler comme l'une des œuvres les plus utiles à 



(1) Première partie, pages 53 à 59. 

(2) Mouley el-Hadj, chérif de Tamesloht, est décédé en 4908. 



252 AU CCEUR de l'atlas 

notre pénétration, le développement des écoles Israélites, et 
c'est pour nous un plaisir de reconnaître avec quel dévoue- 
ment éclairé les maîtres des écoles de L'Alliance française israé- 
lite de Mogador et de Merrakech se consacrent à cette tâche 
de nous préparer <les auxiliaires. 

fl y a beaucoup à faire encore pour mettre ces écoles en 
mesure de suffire à la population juive. Ce n'est qu'une question 
de très peu d'argent, tn'a-t-on dit, et je ne doute pas, tant le 
but est intéressant, qu'on ne le trouve vite et qu'on ne l'emploie 
bien. 



La face Est de notre quadrilatère est formée par le Tafilelt. 
Nous sortons ici de l'empire chérifienpour entrer dans la sphère 
d'attraction de l'Algérie. Ce bassin saharien n'est rattaché au 
Maroc que par ses traditions. 11 doit devenir client de l'Oranie. 
La géographie a des arrêts contre qui la politique ne saurait 
lutter. Une oasis, de même qu'une ile, est vassale du continent 
le plus proche. Or ici le plus court chemin qui joigne le Tafilelt 
à une terre fertile mène àBéchar, point terminus de notre che- 
min de fer du Sud oranais (1). 

D'ailleurs, les sentiments de cette population sont peu fixés. 
11 court sur elle un dicton berbère qui la juge : « le Berbri n'a 
qu'un maître : la poudre ; le Filali n'a qu'un Dieu : l'argent ! » 
Au Sultan qui fait appel à son loyalisme, le Filali répond en 
montrant l'Est; à l'Oranie qui le sollicite il montre l'Ouest. En 
réalité, il ne tient à rien qu'à son indépendance... financière 
surtout. Il masque la peur que nous lui inspirons du nom de 
fanatisme, et son mépris pour le Sultan du nom d'orthodoxie. 

Le Tafilelt est alimenté par deux routes : celle de Fez, longue 
de dix étapes, qui passe normalement par le col de Telrount et 
occasionnellement par celui de Tounfit ; celle de Merrakech, 
longue de douze étapes, qui emprunte le col de Telouet. 

Par l'une, les marchandises arrivent, en temps ordinaire, 

(1) Do Béchar à Bon Deuib, 440 kilomètres environ, en suivant la vallée de 
l'oued Guir, avec de bons points (Jean aux étapes. De Bon Denib au centre du 
Tafilelt, 30 kilomètres. 



SITUATION ÉCONOMIQUE 1>1 MAROC MÉRIDIONAL 253 

Hiajorées de 50 0/0 ; par L'autre de 00 0/0. (les chiffres montent, 
en temps d'insurrection, au-delà de 100 0/0. Enfin, le cas sVsl 
vu d'un véritable blocus, isolanl le Tafilelt du Maroc II suffit 
pour cela que soient fermés les deux cols qui relient cette colonie 
à sa métropole. 

Il nous serait possible de déterminer, à notre gré, cette obs- 
truction. Le Tafilelt est presque enclavé dans le territoire de la 
redoutable tribu des Ait Atta. dette tribu mi-nomade et mi- 
sédentaire ne reconnaît d'autre pouvoir que l'autorité spirituelle 
des cheurfa de Tamesloht. J'ai dit déjà quelle gratitude je devais 
au chérit', quelle protection et quel accueil j'avais reçu de lui. 
Par une lettre manuscrite qu'il m'a remise au moment de mon 
départ, il m'autorise à déclarer qu'il met toute son influence au 
service de la France dont il sollicite la protection pour lui et 
ses tils. 



La frontière Sud du Maroc est l'habitat d'un certain nombre 
de tribus nomades, Arabes pour la plupart. 

La pénétration économique de cette face désertique n'est que 
peu intéressante. Il importe pourtant de savoir quelles intluences 
y peuvent agir et comment on peut l'atteindre. 

Le pouvoir politique y est morcelé à l'infini. L'autorité des 
chefs les plus puissants n'excède pas la superficie de leur tribu. 
Leur commandement ne s'exerce pas au-delà d'un district, 
dune fraction, d'un douar, et encore leur action est-elle sou- 
mise à l'approbation des Jemaâ, ou assemblées de notables, 
qui les nomment et les contrôlent. Les Zenaga nous fournissent 
un rare exemple de tribu berbère, très fidèlement soumise à 
un chef héréditaire, et dont le territoire traverse le Sud maro- 
cain du Nord au Sud, du Djebel Siroua au Sahara. 

Ici, l'autorité religieuse n'est plus seulement aux mains des 
cheurfa ou des marabouts, qu'en berbère on désigne du nom 
d'agouram ; elle appartient surtout à des zaouias. Les plus 
célèbres, les plus influentes, sont celles de Tamgrout (1), sur 

(1) Première partie, pages 89 à 102. 



254 au coeijb i>k l'atlas 

l'oued Dra ; de Mriniima , sur l'oued Zguid ; de Sidi Mrri (1), sur 
l'oued Tlit ; de Sidi Mohammed ou laqoub (2), près d'Ilir ; de 
Sidi Aïssa ou Brahim (3), près d'Anzour. 

Tous ces établissements religieux sont besogneux, et le pro- 
verbe berbère dit : « Il n'est sanctuaire que n'ouvre une clé 
d'or. » 

Notre itinéraire passe par tontes ces zaouias, sauf celle de 
Mrimima, que le vicomte de Foucauld a longuement visitée. Je 
connais particulièrement les chefs des trois dernières, Mien ne 
serait plus simple que d'entrer en relations avec eux. 

Il nous est facile d'atteindre directement cette limite méridio- 
nale du Maroc. Les DouiMenia en connaissent bien la route. Ils 
la parcourent chaque année pour venir piller les mader de l'oued 
Dra et razzier les troupeaux des tribus nomades du Sabel atlan- 
tique. 

Nos Sahariens ont prouvé (4) qu'il nous serait facile de faire 
la police du Sahara marocain en prenant pour base nos postes 
du Sud-Oranais. 



Pour compléter cet aperçu de la situation politique et reli- 
gieuse du Sud marocain, il nous faut citer encore quatre person- 
nages qui, bien qu'habitant au Nord du Haut-Atlas, ont de l'in- 
fluence dans la région méridionale, et peuvent être pour nous 
des collaborateurs précieux. 

Je nommerai en premier lieu le frère du Sultan, Mouley el- 
Hatid, khalifa de tout le Sud, dont le rôle consiste plutôt à 
transmettre les ordres impériaux qu'à les faire exécuter. Son 
appui nous serait fort utile. Les voyageurs qui ont circulé dans 
l'intérieur du Maroc savent de quel poids peut être, même en 
pays peu soumis, une lettre de recommandation officielle tini- 



(1) Première partie, page 118. 

(2} Première partie, pages 125 à 127. 

(3) Première partie, page 149. 

(4j Reconnaissance du Capitaine Flye-Sainte-Marie, de la Compagnie Saha- 
rienne du Touat, vers Tindouf, 31 octobre 1904-11 janvier 1905, Bulletin du 
Comité de l Afrique Française, octobre 1905. 



SITUATION ÉCONOMIQUE DU MAROC MÉRIDIONAL 255 

broc au sceau du Sultan. Le makhzen en est avare, et ce refus 
de passeport esl sa meilleure arme pour écarter les étrangers 
entreprenants. Mouley el-Hafid en sa qualité de khalifa, détient, 
le sceau chérifien. 

Ce jeune prince est poète, il passe pour l'un des plus fins 
lettrés de l'Empire ; il est populaire, la voix publique l'a 
maintes fois désigné pour remplacer son frère... 

Ces raisons doivent nous intéresser à lui. Nous aurions un 
autre motif d'attention. Le khalifa est travaillé par deux influen- 
ces qui nous sont hostiles. 

Il a près de lui un moqaddem du célèbre marabout soudanais 
de Chenguit, le cheikh Ma 1-Aïnin. Ce « nonce », comme on 
le surnomme, a pour mission d'exciter le fanatisme du prince. 
L'exagération de sa violence suffît à écarter de lui Mouley el- 
Hafid qui semble, au contraire, plein de tolérance et de sagesse. 
Nous n'en avons pas moins été péniblement impressionnés 
quand, lors de notre visite, ce moqaddem, s'emporta nt contre 
les prétentions de la France et ses agissements dans la Mauri- 
tanie, déclara, avec une fureur tristement prophétique, que 
les Maures se chargeraient bien de couper la route qui mène 
du Sénégal au Maroc (1). 

L'autre influence fâcheuse qui s'exerce sur Mouley el-Hafid 
est celle d'un pseudo-docteur, qui joue près du khalifa les rôles 
un peu subalternes de secrétaire interprète et de commission- 
naire (2). 

Si Aïssa el-Abdi, qaïd d'Abda, est le plus riche et le plus 
puissant des personnages politiques du centre du Maroc. 
L'accueil qu'il fait aux Français, celui qu'en a reçu mon colla- 
borateur M. de Flotte Roquevaire, l'aide obligeante qu'il nous 
a prodiguée en toute occasion, montrent que nous avons en lui 
un ami dévoué autant que précieux par son influence et ses 
relations. 

(1) Quelques semaines après notre retour les Maures assassinaient M. Copo- 
lani, puis, plus tard, le lieutenant Fabre. Mais, depuis lors, la belle campagne 
du colonel Gouraud (1909) a chassé vers le Nord les bandes pillardes de 
Ma 1-Aïnin qui est, en ce moment même, réfugié à Tiznit dans le Sous (1910). 

(2) Sur ce Docteur Holzmann, voir Première partie, pages 212 à 214. 



256 Al CŒUR DE 1/ ATLAS 

Le marabout de Bon el-Djad est, dans ce même centre du 
Maroc, le chef religieux le pins vénéré. Il réside dans le ïadla, 
mais sa protection s'étend an loin. Elle fut utile à de Foucauld ; 
on nous assure qu'elle nous est encore toute acquise, et que le 
marabout mettrait ses nombreux lils au service de notre cause. 

Enfin Sid el-Mahdi el-Menebhi, proscrit et exilé à Tanger, 
conserve l'affection et le dévouement de tous les chefs du Sud. Le 
qaïd du Glaoui est son cousin germain, le chérif de Tamesloht 
est son ami. Dans les tribus les plus reculées, j'ai entendu vanter 
son courage et souhaiter son retour. Lui-même, avec une obli- 
geance que je n'ai pas sollicitée, m'a offert ses services quand je 
suis parti pour le Sud. Gomme je l'en remerciais à mon retour, il 
me chargea de déclarer qu'il serait toujours heureux d'être utile 
aux Français (1). 

(1) Nous n'avons rien changé à cet aperçu publié dans le Bulletin du 
Comité de V Afrique française de juin 4906. On sait comment les événements 
ont réalisé nos prévisions. Le khalifa Mouley el-Hafid s'est déclaré indépen- 
dant. Il a pris pour ministre de la guerre (allaf) le qaïd du Glaoui dont il a 
épousé la fille. Merrakech l'a proclamé Sultan en août 1907. Fez l'a reconnu 
en janvier 1908. Mouley abd cl-Aziz, détrôné, s'est réfugié à Tanger (juillet 
1909. Le marabout de Bon el-Djad est venu à Casablanca, pendant les opé- 
rations du Général Dru de. attester son bon vouloir et offrir de mettre son 
influence au service de notre cause. Le chérif de Tamesloht est mort en 1908. 



CHAPITRE II 



ORGANISATION POLITlyUE 



En résumé le Maroc méridional, isolé entre l'Atlas, le désert 
et l'Océan, forme un îlot à peu près indépendant. Son organi- 
sation politique est si complexe qu'au premier abord elle parait 
anarchique. On y trouve toutes les formes de groupements 
depuis les petites communes indépendantes de l' Anti-Atlas 
jusqu'aux grands qaïdats héréditaires du Houz. Sur cette carte 
politique se superpose une carte religieuse, plus compliquée 
encore, où les zones d'influence des différentes confréries et les 
domaines des innombrables zaouias s'enchevêtrent inextricable- 
ment. Cette complication s'aggrave chaque jour. Le Maroc est 
en pleine désagrégation sociale : les confédérations politiques se 
dissolvent, les tribus se divisent, les confréries religieuses se 
multiplient... Bientôt le Maroc ne sera plus qu'une mosaïque 
de groupements élémentaires, de qbila, ayant chacune leur 
autonomie politique et religieuse. Cette révolution, que des 
observateurs mal avertis appellent l'anarchie marocaine, n'est 
en somme que la tendance atavique de la race Berbère à 
revenir à son organisation ancestrale, au régime démocratique. 
L'histoire nous montre le Mogreb d'avant les invasions arabes 
peuplé dune poussière d'hommes groupés en communes, en 
clans indépendants, tels que sont encore aujourd'hui nos sujets 
les Kabyles, nos vassaux les Touareg. 

La conquête arabe, et la conversion qui l'a suivie ont profon- 
dément modifié cette organisation rudimentaire. Les Arabes ont 

17 



258 Al COEUR DE i/ati.as 

réuni les qbilas en tribus sous le commandement des cheikhs, les 
tribus en confédérations sous l'administration des qaïds. Le 
gouvernement démocratique des assemblées de notables a 
fait place à l'autocratie du qaïd, à la théocratie du Sultan, 
empereur et pape. Mais cette organisation, imposée parles Ara- 
bes, ne fut jamais que superficielle. Les Sultans n'ont pu la 
maintenir que par la force, et en courant sans cesse du Nord 
au Sud de leurs états. A chaque défaillance du pouvoir central 
l'unité du Maroc est mise en péril, les groupements factices se 
désagrègent, l'instinct des Berbères dissocie l'œuvre des con- 
quérants arabes et les ramène aux coutumes ataviques à la 
démocratie traditionnelle. 



L'aire que nous étudions (Safi, Djebel Aïachi, oued Dra) est 
peuplée par les représentants de quatre races qui sont, dans l'or- 
dre chronologique de leur apparition au Maroc : les Berbères, 
les Nègres, les Juifs, les Arabes. 

Nous ne tenterons pas de résoudre ici les difficiles problè- 
mes de l'ethnologie marocaine. L'insuffisance des documents 
recueillis, la difficulté des observations rendent toute hypothèse 
aléatoire et toute conclusion prématurée. 

Bornons-nous à constater que les populations du centre 
sont en majorité berbères. On sait que les invasions arabes ont 
d'abord refoulé les Berbères dans leurs montagnes, puis, un 
reflux naturel a ramené les Berbères dans les plaines, et repoussé 
les Arabes aux confins du Sahara. Lutin dans l'intérieur même 
du pays l'élément arabe s'est résorbé peu à peu dans la popu- 
lation berbère, si bien qu'il n'est guère possible, aujourd'hui, 
de démêler dans quelles proportions le sang asiatique se mêle 
au sang africain pour constituer cette population marocaine, 
dont les types, singulièrement disparates, varient du Rifain 
blond au Hartani noir. 

Dans le Sud marocain les Berbères sont désignés sous des 
noms différents : ils se donnent entre eux le nom à'Imaziren ; 
on appelle Brader ceux du Moyen-Atlas, du Haut-Atlas et du 



ORGANISATION POLITIQUE 2« ; )9 

Sahara; Chleuh, ceux du Sous e1 de L'Anti-Atlas et du llaul- 
Àtlas : ffara(in ) les Berbères noirs du bassin de L'oued Dra. Tous 
sont sédentaires, agriculteurs, éleveurs; ils ont un instinct 
commercial égal, sinon supérieure celui dos Israélites ; ils par- 
tout, à peu près exclusivement, la langue tamaziri . 

Les Arabes relégués, nous l'avons vu, sur les confins du 
Sahara, sont constitués en grandes tribus nomades, et tiennent 
en vasselage h>s communes, les oasis berbères enclavés dans 
leurs domaines et auxquels ils imposent un droit de debiha (1). 

Les Nègres, originaires du Soudan, sont esclaves. Ils étaient 
importés autrefois par les caravanes, mais depuis la conquête 
française ce commerce est ruiné ; la race ne se perpétue plus 
que par reproduction, elle suffit cependant aux besoins des 
Marocains. Les croisements de sang berbère et de sang nègre 
sont fréquents ; ils donnent naissance aux Draoua, Haratin, 
Qebdana, qui peuplent le bassin de l'oued Dra. 

Les Juifs sont répartis assez irrégulièrement sur la surface du 
Sud-marocain. On leur attribue deux origines : l'une asiatique, 
la plus ancienne, à laquelle se rattachent les juifs de l'inté- 
rieur (les Berbères les appellent Ait Mouça ou Flicbtin, Philis- 
tins) qui prétendent avoir quitté la Palestine après la destruc- 
tion du Temple de Jérusalem ; l'autre européenne, à laquelle se 
rattachent les juifs de la côte, venus d'Espagne et de Portugal 
au temps des persécutions. Et, de fait, le type, les rites, le lan- 
gage des juifs marocains justifie ces assertions (2). 

Nous l'avons dit, l'organisation politique de ces populations 
est rudimentaire ; elles ne se sont pas encore élevées à la notion 
de patrie ; elles ne sont pas agrégées en nation ; elles for- 
ment de petits groupes sociaux élémentaires, sous le nom arabe 
de qlrila, ouïe nom berbère de taqbîlt, que nous traduisons par : 
tribus. 

La tribu n'est guère qu'une unité géographique, car les frac- 



(1) Nous supposons connus les renseignements que de Foucauld a donnés 
sur la Debiha. Reconnaissance au Maroc, p. 130. 

(2) Les renseignements et les appréciations de de Foucauld sur les Juifs 
au Maroc sont trop exacts pour que nous croyions devoir y rien ajouter. 



260 AU CUEUR DE 



ALLAS 



fions qui la composent sont imbues d'un particularisme féroce- 
ment égoïste. On désigne ces fractions du nom à'ikhs (famille), 
adm (os), khoms (cinquième), sebs (sixième). La fraction corres- 
pond à ce que nous appelons le clan ; elle est le premier grou- 
pement présentant une réelle cohésion ; elle est constituée par 
la réunion de plusieurs familles ou foyers, que les Berbères 
appellent adouar (maison), inkdn (foyer), tignemmin (maison), 
et les Arabes, kheima (tente), taka (tente), kanoun (foyer) (1). 
Ces groupes sociaux s'associent entre eux, pour la défense de 
leurs intérêts communs, en ligues temporaires que l'on nomme 
leff (tamazirt : ameqqam). Il est Lien rare que toutes les frac- 
tions d'une tribu fassent partie du même leff. Le plus souvent 
elles appartiennent à deux leii's ennemis. 

Le trait caractéristique de cette société berbère esl le particu- 
larisme. Chacun le pratique dans la mesure de ses forces. Le 
Berbère est férocement égoïste hors de sa famille. 

Dans la famille, en dépit de l'autorité du chef, les femmes se 
jalousent, les frères consanguins se haïssent. Entre fractions, tout 
est cause de querelles et de batailles : les pâturages, l'eau, etc. 
Entre tribus, on s'accorde toujours pour la défense, et quelquefois 
pour l'attaque. En sorte que cette région apparaît au géographe 
comme une mosaïque infiniment compliquée, et le sociologue 
n'y distingue qu'une poussière d'hommes incapable d'ordre ou 
de cohésion. 

Les nécessités de la vie en communauté ont cependant créé un 
organisme social rudimentaire, qui fonctionne à peu près de la 
même façon dans presque tous les groupements berbères. Que 
l'agglomération soit un douar, un qçar, une qaçba, une moudâa, 
un agadir, une tirremt elle est administrée par un conseil, qui 
prend le nom de jemda, iYanfaliz (berbère), ou de zeroufat 
(Houzj, et qui est formé par la réunion de tous les uotables, 
chioukli ou icemrroure?i, sous la direction de l'un d'entre eux, 
élu chaque année, et appelé cheikh cl-am ou Amrar. 



(1) Dans les énumérations on attribue au « loyer » deux valeurs différen- 
tes : le loyer est de trois personnes, un homme, une femme et un enfant, ou 
de dix personnes, suivant (pie Ton dénombre en vue d'une statistique ou en 
vue de l'établissement des impôts. 



1 



ORGANISATION P0LITIQ1 K 



2(>l 



Cette organisation démocratique porte dans le Sous le nom 
pittoresque à'Aït Arbaïn (gens aux quarante chefs); c'est par 
celte métaphore aussi que les Berbères traduisent le mot : Répu- 
blique. L'élection du cheikh el-am est encore accompagnée 

dans certaines régions du Sous d'une sorte d'investiture symbo- 
lique, qui consiste à ceindre la tète de l'élu d'un énorme turban, 
une rczriii. achetée aux frais de la qbtla. 

La jemâa élit aussi un mezrdg (porteur de lance). Ces deux 
personnages, le cheikh el-am et le mezrag, sont chargés, l'un 
de faire exécuter toutes les décisions prises par la jemâa, 
l'autre de surveiller cette exécution. 

Une assemblée supérieure, où figurent les chioukh el-am et 
les mzareg de toutes les fractions, règle les affaires de la qbîla, 
Cette assemblée désigne chaque année un amrar afeila, un chef 
suprême, dont le mandat n'est, en principe, ni résiliable ni renou- 
velable. Cette restriction n'a d'ailleurs jamais empêché certains 
chefs, dont la puissance ou les capacités s'imposaient, de conser- 
ver longtemps le pouvoir. Le titre d'amrar est ainsi devenu 
viager, et même héréditaire, comme, par exemple, dans la puis- 
sante tribu des Zenaga. 

Il subsiste encore dans le Sous un certain nombre de per- 
sonnages qui portent le titre de qaid. Ce titre, purement honorifi- 
que en Bled es-Siba, puisqu'il désigne un fonctionnaire du magh- 
zen, est la survivance de quelqu'une de ces nominations éphé- 
mères que les Sultans confèrent au cours de leurs expéditions. 
Le dignitaire endosse, en l'acceptant, une responsabilité déri- 
soire, car son pouvoir cesse dès que la colonne chérifîenne éva- 
cue son territoire ; il ne lui en reste que le titre qui, par une per- 
sistance singulière, peut même être conservé à ses descendants. 

La jemâa de la tribu règle les affaires extérieures. Elle ne se 
réunit que pour décider de la guerre ou de la paix, des allian- 
ces {leff) à nouer, les protections à accorder (debiha). Elle 
décrète les préparatifs d'armements à faire. La jemâa des Ait 
Atta avait décidé, lors de notre passage, que tout homme de la 
tribu devrait, selon sa fortune, posséder, avant une date fixée, un 
cheval, un fusil européen ou un fusil arabe. 

De pareils ordres sont transmis à la fraction parle cheikh el- 



262 Alî CŒUR DE L'ATLAS 

am ; l'exécution en est surveillée par le mezrag. Le manquant 
est puni d'une forte amende, et, au besoin, de la confiscation 
do sos biens et de La prison. 

La jemâa de La fraction est chargée des affaires intérieures : 
elle rend la justice, et fait la police ; le cheikh el-am est chargé 
de La première de ces fonctions, l'autre incombe aumezrag. 

Justice. — Théoriquement la justice est rendue par le qadi 
conformément au droit musulman, ou à la dda, c'est-à-dire au 
droit coutumier en matière criminelle. 

En pratique, on a rarement recours au qadi. Il n'existe pas 
plus (Lune vingtaine de qadis dans le Sud marocain. Ce sont, 
ordinairement, de savants vieillards, qui se déplacent peu ; leurs 
sentences coûtent cher ; il faut habiter dans leur voisinage, et 
être riche, pour recourir à leur ministère. La justice est rendue 
parle cheikh el-am, conformément à Yisref( jugement), c'est-à- 
dire à la coutume berbère. Le cheikh peut quelquefois être rem- 
placé par un arbitre, par un chérif, par un étranger de marque. 
Son jugement peut être déféré à la jemâa; en principe il est 
exécutoire sans appel ni délai. 

L'usage de Visrefe&t une dérogation à la Loi Coranique. Le 
chérif d'Ahançal, à qui nous devons les exemples qui suivent, 
s'en excusait sur l'ignorance de ses clients et sur l'antiquité de 
ces traditions. Uisref admet comme preuve le serment des dix 
témoins, qui consiste à opposer aux accusations le serment du 
défendeur appuyé par neuf hommes de sa tribu, qu'ils aient été 
témoins ou non. 

La. dia (composition) ou prix du sang, est d'un usage constant. 
Sa quotité varie selon la victime. 

Entre les Ait Yahia, les Ait Soukbman et les Ichcheqqeren il 
est fixé à 500 moutons et 500 douros pour le meurtre d'un 
homme. Chez les Ait Atta, l'assassinat d'une femme est coté à 
100 pesetas environ. Le meurtre d'un Juif peut être un cas de 
guerre ou l'objet d'un arbitrage, suivant la qualité de son protec- 
teur. 

Le meurtre d'un étranger est payé d'une amende de 60 mou- 
tons, que le âr, le protecteur (zettat), doit ramener à la famille du 
défunt. 



ORGANISATION POLITIQUE 263 

Quiconque, dans une rixe, casse une dent à son adversaire, 
lui donne un bœuf de deux ans et un mouton. ïl doit, en outre, 
fournil' un repas aux arbitres. 

L'indemnité due pour une blessure au visage varie, suivant la 
gravité. Pour l'apprécier, le juge fait i nettre des moutons en tile, 
sur un seul rang. Il se place à l'extrémité de cette file ; le blessé 
g'éloigne de lui à reculons, en lui faisant face, jusqu'à ce que le 
juge ne puisse plus discerner la blessure. Tous les moutons qui 
séparent le juge du blessé sont acquis à la victime. 

Le voleur restitue le double de son vol : qui prend un bœuf 
en rend deux. 

L'adultère est coté à 300 moutons chez les Aït Atta. Il n'est 
puni que si la femme coupable est mariée, car, l'adultère est 
considéré comme un vol, non comme une faute contre la morale. 
Les mœurs autorisent toutes les licences avec les femmes non 
mariées, quelles soient vierges, célibataires, divorcées ou 
veuves. 

Hospitalité. — Le cheikh el-am répartit les charges de l'hos- 
pitalité, la mouna. Elle est due à tout étranger qui la réclame 
par la formule traditionnelle : dif Allah ! — je suis l'hôte de 
Dieu ! L'hospitalité varie, suivant la qualité de l'hôte. Si c'est 
un personnage considérable, il est l'hôte de la tribu, et chaque 
foyer doit contribuer à son entretien. L'un fournit le tâm, un 
autre le sucre, un autre le thé, le bois etc., selon les prescrip- 
tions du cheikh. Si c'est un simple voyageur, il est attribué à 
un habitant, conformément à une liste de roulement établie 
par le cheikh. 

Les contestations en matière d'héritage et de divorce sont les 
plus fréquentes et les plus délicates que le cheikh ait à trancher. 
Il nous a semblé, tant les renseignements qui nous ont été four- 
nis sont confus, qu'aucune règle ne se dégageait de ces sortes 
de jugements. L'arbitre prononce selon l'équité, disent lesjuges ; 
selon son intérêt, disent les parties. 

L'exécution de ces sentence;, le prélèvement de ces amendes 
souffre la plupart du temps beaucoup de difficultés. On nous a 
signalé, chez les Ait Abdi, un procédé assez curieux. Le cheikh 
se rend chez le coupable qu'il a frappé d'une amende, et le met 



2() r l Al COEl B DE L'ATLAS 

en demeure d'en acquitter le montant. Si le condamné refuse, Le 
cheikh ramasse une pierre, et la mouille en y appliquant sa lan- 
gue. L'amende doit être payée avant que la salive ait séché, 
tante de quoi le montant en est doublé. Le cheikh renouvelle 
trois fois cette sommation, après quoi il requiert le mezrag qui 
emploie les moyens de coercition dont il dispose. 

Il faut encore mentionner, parmi les personnages indispensa- 
bles «à la vie publique et privée, les adoul (notaires), à qui 
revient le soin de rédiger les actes importants. Il n'existe que 
fort peu d'adoul et, comme pour les qadis, on s'efforce de se 
passer de leurs services toujours fort coûteux. 

Les fonctions de police du mezareg s'exercent principale- 
ment sur les marchés. Le soûq est la place publique d'une 
tribu. Situé en rase campagne, le plus souvent, et avec intention, 
loin des lieux habités, il présente une animation qui contraste 
singulièrement avec l'habituelle torpeur des bourgades ber- 
bères. 

Le marché est une institution sacrée dans le Sud du Maroc ; 
elle m'a paru être plus respectée que dans le Nord. Je n'ai 
entendu dire nulle part que Tâpreté des querelles ait inter- 
rompu un marché, ni que les femmes seules y fussent admi- 
ses, comme cela se fait dans le Nord, chez les Djebala. Un 
soûq, dans le Sud marocain, est un terrain neutre ; s'il est pillé, 
ce sera le fait dune tribu ennemie, mais non le résultat d'une 
nefra ou d'une kesra survenant parmi la clientèle du marché. 
On s'y bat quelquefois, mais personne n'en profite pour piller 
les marchands. Les Berbères ont bien trop d'instinct commer- 
cial pour mêler leurs intérêts économiques et leurs intérêts 
politiques. La guerre même n'empêche pas toujours le négoce 
entre tribus voisines. 

Nous donnerons, aussi exactement et aussi complètement 
que possible, dans nos Renseignements politiques, la liste des 
marchés de chaque fraction. Nous y ajouterons, pour que cette 
énumération soit complète, les grandes foires annuelles, telles 
que les mou g g ar de Mrimima, du ïazerouâlt, d'Aït Ioûça, et les 
fêtes patronales, les moûcen, des zaouias et des villes réputées. 



CHAPITRE III 



ORGANISATION RELIGIEUSE 



L'Islamisme est la religion commune aux Berbères, aux Ara- 
bes et aux Nègres du Sud marocain (1). Il est permis d'affirmer 
que l'islamisation de ces peuples primitifs est très rudimentaire. 
La langue arabe, la langue lithurgique, leur étant inconnue, ils 
ne peuvent comprendre le Qoran, ni en pratiquer toutes les 
prescriptions. On objecte à cette excuse que le Qoran a été tra- 
duit en langue tamazirt afin que les Berbères en puissent con- 
naître, sinon la lettre, du moins l'esprit. Tous les informants que 
nous avons interrogés ont démenti cette assertion. Le chérif 
Amhaouch s'indignait de cette hypothèse, rappelant avec jus- 
tesse que le Livre sacré doit être récité sans aucune altération 
du texte, et que même les intonations en ont été notées sui- 
vant des rites immuables. 

On commente le Qoran en Tamazirt dans toutes les écoles 
coraniques berbères, dans toutes les zaouias du Sud marocain. 
Les tolbas chargés de cet enseignement sont, la plupart du temps, 
incapables de parler l'Arabe ; tout au plus peuvent-ils rédiger 
et lire une lettre en mauvais Arabe littéraire. L'instruction 
religieuse des Berbères se borne donc aux quelques sourates 
usitées dans les prières quotidiennes, auxquelles il faut ajou- 



(i) Nous n'avons entendu parler d'aucun schisme analogue à celui que 
le savant professeur Moulieras a découvert chez les Zenata, et dont l'exis- 
tence nous avait été signalée en 1901, lors de notre passage chez les Riata 
de Gueldaman ( Voyages an Maroc). 



266 au coeur de l'atlas 

ter le dikr de la confrérie à laquelle ils appartiennent (1). Quel- 
ques lettrés ont traduit et commenté à l'usage destolbas berbères 
les principaux ouvrages de théologie et de droit. On nous a récité 
des passages d'une traduction du trait/' de théologie du Chikh 
Snousi, de Sidi Khi il . Nous avons rapporté un exemplaire manus- 
crit de la Borda du Cheikh el-Bousiri, avec paraphrase en lan- 
gue Tamazirt (2). 

L'ignorance religieuse des Berbères explique la tiédeur de 
leur foi ; elle nous permet de comprendre aussi comment l'isla- 
misme a pu devenir entre leurs mains ce culte hétérodoxe, mêlé 
de fétichisme, d'antropolâtrie, de superstition, où se retrouvent, 
pêle-mêle, des survivances du paganisme, de la magie, du 
judaïsme et du catholicisme. Il semble que ce soit la revanche 
du vaincu contre son vainqueur que cette déformation de la reli- 
gion des Arabes parles Berbères. Dans son ardeur de prosély- 
tisme l'Arabe ne s'est préoccupé que de convertir par le sabre, 
sans se soucier si ses néophytes s'assimilaient son dogme. Le Ber- 
bère, docile, a subi la loi du plus fort, mais, dans sa conversion 
trop rapide, trop brutale, il a gardé en les transposant, en les 
adaptant toutes les croyances qui lui étaient chères. La plus 
importante, celle dont les conséquences sont le plus grave est 
le culte des Saints. 

Uantropoldtrie est, à l'heure présente, l'agent de dissociation 
le plus puissant de l'unité islamique. Les Berbères ont hérité de 
leurs ancêtres païens, juifs et catholiques ce besoin de croire 
aux sorciers, aux prophètes ou aux saints ; ils ont introduit dans 
la religion la plus hermétiquement monothéiste le culte du 



(1) Le chéri f d'Ahançal nous a conté l'origine du dikr des Ahancala : Sidi 
S'îd, fondateur de la zaouia d'Ahançal, étant en pèlerinage à la Mecque, 
avec son maître Sidi Mliammed ou (Jalah, visilail la bibliothèque du Pro- 
phète. Il vit un livre donl la couverture attira son attention, et tendit la 
main pour le prendre. Le bibliothécaire l'arrêta en lui disant que quiconque 
lirait ce livre serait frappé de folie. Mais Sidi Mhannned le rassura et, 
donnant le livre à son disciple, il le lui imposa comme dikr delà confrérie 
qu'il rêvai! de fonder. Ce livre étail le Dimiati, ou les quatre-vingt dix-neuf 
noms d'Allah. Voir Première partie, page 44, une version presque identique. 

(i) Manuscrits berbères de la mission deSegonzac. Si Saïd Boulii'a. Jour- 
nal Asiatique. Sept, octobre 1905. 



ORGANISATION RELIGIEUSE 267 

cher if descendant du Prophète, la vénération du marabout 
fondateur d'une dynastie sainte. Au temple de Dieu Y unique 
ils ont substitué des milliers de chapelles, de zaouias ; le peu- 
ple des Croyants s'est morcelé en confréries rivales, sous la 
direction spirituelle et temporelle de chefs avisés qui se font 
une âpre concurrence. 

Nous avons esquissé en tête de ce travail la carte religieuse 
du Sud marocain. On se souvient combien elle est complexe, 
combien les influences y sont enchevêtrées. Il n'y reste qu'une 
bien petite place pour le clergé officiel, pour Yimdm, fonction- 
naire assez misérable et secondaire, que l'on trouve seulement 
dans les agglomérations importantes dotées d'une mosquée, une 
jamd. L'imâm est recruté parmi les lettrés de la localité ; il est 
nommé par la jemàa, et rémunéré parles soins du cheikh el-am. 
11 a mission d'entretenir la mosquée, de pourvoir aux besoins des 
mendiants qui y cherchent abri ou refuge, de préparer l'eau qui 
sert aux ablutions. Il chante l'appel aux prières, et dirige l'école 
coranique. Les petites bourgades, les qçour, les tirremts, n'ont 
souvent pas d'imàm ; un notable quelconque en fait fonction, et 
cumule les emplois de taleb, de secrétaire, de maître d'école, 
et... de tailleur, car les travaux de couture sont une spécialité 
des tolbas. 

Nous ne reviendrons pas ici sur l'organisation des zaouias et 
des confréries dont il a été maintes fois question dans la Pre- 
mière Partie de cet ouvrage (1) et dont le détail figure dans nos 
renseignements statistiques. Il importe seulement de retenir que 
toutes ces institutions religieuses sont besogneuses, et que, sui- 
vant le proverbe que j'ai déjà cité, « il n'est sanctuaire que 
n'ouvre une clé d'or ». 

La conclusion de ce rapide aperçu de l'organisation politique 
et religieuse du Sud marocain sera la suivante : 

(1) Les deux confréries les plus importantes du Maroc méridional sont les 
Naciriin dont le berceau est Tamgrout (voir Première Partie, page 93) et 
les Derqaoua (voir Première Partie, page 79). Les Derqaoua du Sous reçoi- 
vent leur mot d'ordre de Sidi Saïd résidant à Derarga dans la qbîla de Mes- 
seguina, et de Sidi el-Hassen ou Toumoudist, résidant à. el-Mader (Ida ou 
Semlal), Ils reconnaissent pour chefs les chioukh Derqaoua du Tafilelt. Voir 
Première Partie, page 80. 



2()8 \V COEUR de l'atlas 

L'individualisme dissocie l'unité politique, l'antropolâtrie 
désagrège l'unité religieuse ; cette situation rend impossible 
toute cobésion dans la défense, et chimérique toute velléité de 
guerre sainte. 

Quant à l'organisation de cette région, comme de tout le 
Maroc d'ailleurs, nous pensons qu'elle sera l'œuvre d'un pouvoir 
central habile, qui élèvera la population berbère de sa désagré- 
gation actuelle à l'échelon social supérieur, à la féodalité ; qui 
groupera les tribus en confédérations régionales sous le com- 
mandement de grands qaïds assistés de contrôleurs. 

L'absorption de ces grands vassaux par le pouvoir central 
constituera l'étape suivante. Pour la mieux accomplir, le Sultan 
d'alors placera sa capitale au centre de gravité de ses Etats ; il 
mangera feuille à feuille, qaïd par qaïd, tribu par tribu, Y arti- 
chaut marocain ; il n'en sera plus réduit, pour lever l'impôt, à 
courir pendant tout son règne du Nord au Sud de son empire 
bicéphale, du royaume de Fez au royaume de Merrakech. 



CHAPITRE IV 



ORGANISATION SOCIALE 



L'esprit particulariste des Berbères fait de chacun de leurs 
groupes de petites sociétés très attachées à leurs traditions, à 
leurs coutumes, très différentes, sous des apparences assez sem- 
blables. Chacune d'elle devrait faire l'objet dune monographie, 
et de l'ensemble de ces études on pourrait déduire les traits 
généraux de l'organisation sociale du Sud marocain. Faute 
d'avoir pu réunir des documents assez complets nous devrons 
nous contenter d'esquisser cette organisation, en apportant à 
l'appui de nos dires les textes et les renseignements que nous 
avons recueillis. 

Le mariage. 

Les Berbères sont polygames, bien qu'en fait la monogamie 
soit le cas le plus fréquent. Tout homme aisé possède deux, 
trois ou quatre femmes, selon ses moyens. Nous avons vu un 
qçar où la mort de deux frères avait obligé le troisième à épou- 
ser ses cinq belles-sœurs, ce qui, joint aux deux femmes qu'il 
avait déjà, formait une sorte de harem de sept femmes. Le con- 
cubinage est conforme à la loi et à la tradition ; tous les grands 
chefs politiques et religieux possèdent de nombreuses esclaves 
noires. On nous a cité le harem du qaïd du Glaoui comme le 
plus peuplé du Sud marocain. 

Le mariage est l'acte le plus important de la vie familiale 
berbère. On y songe de bonne heure. Les garçons se marient 
dès qu'ils peuvent subvenir aux charges du foyer, les filles dès 



270 Al CŒUR DE L'ATLAS 

qu'elles sont nubiles, parfois même avant. Dans les tribus toui 
à l'ait barbares, chez les Ait Soukhman, par exemple, c'est la 
fille qui choisit son époux. Chez les Ait Atta de l'Atlas, la jeune 
fille se prostitue sans pudeur ; l'homme n'attache aucune impor- 
tance à la virginité de l'épouse, mais il a le devoir d'épouser 
immédiatement la fille ou la veuve qu'il a rendue mère, et le 
chérit d'Ahançal ajoutait que ce correctif suffisait à rendre les 
hommes plus prudents si les filles étaient plus entreprenantes, 
et que le niveau moral de cette tribu, en dépit de cette éton- 
nante tolérance, n'était guère inférieur à la moyenne. 

Disons tout de suite que, d'une façon générale, les popula- 
tions du Sud marocain sont d'une immoralité et d'une impudeur 
qui dépasse tout ce que l'on peut concevoir. Les chansons ber- 
bères que nous rapportons édifieront le lecteur à ce sujet. 

Sauf les exceptions que nous signalons, la demande en 
mariage est faite par le père ou par la mère du futur. Elle est 
précédée d'enquêtes discrètes, menées par les femmes des deux 
familles, de façon à éviter l'affront d'un refus. Le prétendant 
connaît toujours celle qu'il demande, car dans la montagne les 
femmes ne se voilent guère, et partout elles jouissent d'une 
liberté d'action indispensable à l'accomplissement de leurs mul- 
tiples fonctions. Le Berbère, en effet, se décharge sur ses fem- 
mes, ses filles et ses esclaves de tous les soucis de l'existence. 
Son rôle à lui se borne à boire, manger, dormir, faire l'amour et 
la guerre. 

Le symbole des fiançailles est, en beaucoup d'endroits, un bra- 
celet d'argent que les négociateurs passent au bras de la fiancée 
dès que le p>acte est conclu. Les formes dans lesquels le con- 
trat est discuté et passé varient beaucoup. Tantôt, comme dans 
le Sous, les deux pères délibèrent devant deuxadoùl, pronon- 
cent la formule de la Souna au-dessus d'un plat de semoule 
sur lequel repose le bracelet ; tantôt, comme dans le Dadès, on 
signe un acte devant le qadi ou son naïb ; tantôt enfin, comme 
chez les Ait Haddidou, le fiancé négocie directement avec son 
futur beau-père. 

Tout mariage, dans le Sud marocain, implique le paiement 
d'une dot par le fiancé. Le montant est variable. Chez les Ait 



ORGANISATION SOCIALE 271 

Ichcheqqeren, la femme vaut 1.000 à 1.500 pesetas ; aussifète- 

t-on la naissance d'une fille plus que celle cTun garçon. La 
plupart du temps la dot consiste en nue somme d'argent dépas- 
sant rarement 100 douros (500 pesetas), et en vêtements, vivres, 
bijoux que le fiancé, envoie, en une seule fois ou à chaque mar- 
ché. Il a soin (rajoutera ses dons quelques menus cadeaux pour 
le père et la mère de sa fiancée. La fille apporte en mariage des 
Vêtements, des ustensiles de cuisine, des bijoux, et notamment 
le collier classique en pièces de monnaies entremêlées de corail 
et de verroteries. 

Alors commencent les rites de purification. Partout on teint de 
henné les mains des fiancés, on leur met du koheul aux yeux, 
on les lave, on les parfume, on les isole de leurs familles, on 
immole une victime propitiatoire, dont le sang sert à oindre les 
montants de la tente ou le chambranle de la porte. 

Les cérémonies achevées, les amis du futur viennent chercher 
la fiancée qu'ils conduisent à cheval, à mule ou à chameau jus- 
qu'à la demeure préparée pour la noce. Cet exode de la fiancée 
rappelle toujours, par quelques simulacres de résistance, l'idée 
d'enlèvement, et s'accomplit à Ja tombée de la nuit. Le fiancé 
reçoit de la main de ses amis celle qui va. être sa femme, il la 
voit officiellement pour la première fois. 

La possession s'accompagne toujours d'un semblant de lutte, 
prolongeant jusqu'à Lacté suprême cette violence universelle- 
ment simulée. 

In des usages les plus répandus, est celui qui consiste à faire 
aux nouveaux époux des présents en nature. Les présents consti- 
tuent une sorte de prêt, ils doivent être rendus lors du mariage 
du donataire ou de ses fils. 

La Répudiation 

Les Berbères du Sud de l'Atlas admettent que l'homme a le 
droit de répudier sa femme ; les femmes jouissent du même 
droit dans certaines circonstances. En principe, on se conforme 
à la loi coranique. Les formules de répudiation simple, ou de 
triple répudiation, entraînent une séparation provisoire ou défi- 



272 Al CÛEUB de l'atlas 

nitive. La femme emporte ses bardes, le mari réclame le mon- 
tant (le la dot, les enfants sont laissés au père. En pratique, les 
Berbères divorcent moins facilement que les Arabes. L incompa- 
tibilité d'humeur ne leur parait pas un motif de répudiation. 
Quand un mari a à se plaindre de sa femme il la fait enfermer 
dans Yaherbich, sorte de prison de femmes, surveillée par une 
tagoajimt, une gardienne. 

En cas de stérilité de la femme, ou quand le mari a des dou- 
tes sur la virginité de celle qu'il épouse, on a recours à la qatbia, 
l'examinatrice, qu'il faut se garder de confondre avec la sage- 
femme, la qabla. 

L'adultère constaté est un cas de répudiation. Le mari, pour 
donner plus de solennité à cet acte, le fait écrire par un taleb, et 
le remet à sa femme. 

Les Ait Atta de l'Atlas ont une forme de divorce particulière. 
Le mari convoque une dizaine de témoins et proclame, à haute 
voix, la répudiation et ses motifs. Il a le droit, par surcroit, d'in- 
terdire à sa femme d'épouser certains hommes qu'il désigne, 
mais dont le nombre ne peut être supérieur à dix. 

La femme a le droit de demander la séparation dans certains 
cas : l'impuissance est le plus fréquent. C'est encore la qalbia 
qui, sur Tordre du cheikh el-am, procède à l'enquête. 

Chez les Ait Soukhman, la femme, en se mariant, choisit un 
dàmen, un représentant. Elle dit à son époux : « un tel sera 
mon dâmen ; j'ai mis la parole de répudiation dans sa bouche. » 
Si, pour un motif quelconque, elle veut se séparer, elle envoie 
dire à son mari, par son dâmen : « Ta femme te répudie ! » Elle 
est libre, et rentre dans sa famille sous la protection du dâmen, 

La grossesse ajourne, de droit, toute répudiation, pourvu 
quelle se produise dans des délais licites après la séparation. 
Le mari doit reprendre sa femme, l'entretenir et l'assister jus- 
qu'au jour de l'accouchement, et même pendant les sept jours 
qui suivent la naissance de l'enfant. L'enfant demeure dans la 
maison du père. 

Nous avons déjà cité les Ait Atta et les Ait bou Zid comme par- 
ticulièrement grossiers et dépravés. On en trouve une nouvelle 
preuve dans l'extraordinaire tolérance des maris qui ne font 



ORGANISATION SOCIALE *273 

aucun cas de Ja virginité <lc la fiancée, et qui poussent le mépris 
de L'épouse jusqu'à faire entre eux des échanges de femme. On 
nous a même assuré, niais sans que nous en ayons obtenu con- 
firmation, que certaines fractions des Ait Àtta pratiquaient la 
communauté de la femme. 

La femme divorcée rentre dans sa famille, et demeure libre 
ou se remarie à son gré. La veuve est tenue de vivre seule 
pendant un délai qui varie de quatre mois et dix jours à une année. 
La coutume fixe la part d'héritage qui lui revient. Elle est sou- 
vent obligée d'entrer dans la maison de l'un de ses beaux-frères 
ou de l'un de ses cousins. 

Dans presque tout le Sud, veuve et divorcée sont synonymes 
de prostituée . 

La Naissance 

Le Berbère concentre ses affections dans le cercle étroit de sa 
famille. Au dehors il est égoïste et brutal, chez lui il est bon 
père, époux patient ; il adore ses enfants. La fécondité est une 
des qualités les plus prisées de la femme. La stérilité est un cas 
de répudiation ou, tout au moins, de relégation au rôle de ser- 
vante. On conjure la stérilité par toutes sortes de procédés magi- 
ques. Le plus simple consiste à porter, pendant un laps de temps, 
la ceinture d'une femme féconde. 

Pendant la durée de la grossesse, et jusqu'à la veille de l'ac- 
couchement, la femme continue de vaquer à ses fonctions, de 
remplir tous ses devoirs, selon le bon plaisir de son époux. Dès 
quelle ressent les premières douleurs, on appelle la qâbla qui 
installe la patiente sur un tapis ou sur une pierre, en lui mettant 
entre les mains l'extrémité dune ceinture accrochée aux poutres 
du plafond, puis elle s'installe en face délie. Si l'accouchement 
a lieu pendant le jour, on laisse l'accouchée seule avec la qàbla ; 
s'il a lieu de nuit, les femmes de la maison l'assistent. Aucun 
homme, pas même le mari, ne doit être présent. 

La qàbla noue le cordon, le coupe avec des ciseaux, et le 
cautérise; elle enterre ensuite la délivre, en grand mystère, hors 
de la maison ou du douar. Pendant ce temps le mari accomplit 
des rites propitiatoires. Il immole des victimes, moutons ou pou- 

18 



n\ 



Al CÛEtJB DE I. AI LA.S 



les, suivant sa fortune. Le sacrifice diffère aussi suivant le sexe 
de l'enfanl ; an garçon esl toujours accueilli avec joie, les filles 
sont moins bien venues : « Nous u'aimons les netoaa (femelles) 
que lorsqu'il s'agit de nos bêtes de somme ! » disent les Berbè- 
res. Nous avons vu pourtant que les Aïl [chcheqqeren préfé- 
raient les filles. 

La qâbla revêi l'enfanl d'une simple pièce d'étoffe percée 
d'un trou ; elle lui met autour de la tête un cordon de laine 
auquel pend une amulette. On ne le lave que beaucoup plus 
tard. Pour le calmer et l'endormir, elle lui fait sucer un chiffon 
trempé dans une infusion d'huile d'arganier et de feuilles de 
hryone. Sa mère le prend ensuite et lui donne le sein. 

La superstition berbère admet que les enfants nouveau-nés 
soient menacés de mille dangers occultes : il en meurt tant, et les 
sorcières sont si puissantes ! Pour conjurer les dangers et les 
malélices on accomplit toute espèce de rites, on emploie toutes 
sortes de fétiches. Nous avons en notre possession un de ces talis- 
mans fabriqué sous la direction du fameux marabout de Sidi 
Mohammed ou Yaqoub. C'est un nouet de drap bleu, contenant 
une branche de persil, de la rue, du sel, du soufre, et une pié- 
cette d'argent d'un grîch. Le tout doit être fixé au poignet de 
l'enfant jusqu'au septième jour. Le septième jour on l'attache 
au cou, en y joignant une amulette écrite par un taleb. 

Si l'accouchement est laborieux, on tente différentes manœu- 
vres atrocement barbares. J'ai vu les qâbla des Oulad Jellal user 
du couteau et du fer rouge... En fin de compte, quand toutes 
les tentatives ont échoué, que la femme va mourir, on court 
chercher le toubib, le médecin le plus proche, et le mieux qui 
puisse arriver à la patiente est de mourir avant sa venue î 

11 existe pourtant des moyens moins brutaux. Tel celui de 
laver les pieds du mari et de faire boire à l'accouchée l'eau qui 
a servi à ce lavage. 

Le septième jour est une date fatidique de la vie de l'enfant. 

C'esl déjà la fin du repos accordé à la mère. Dès sa délivrance 
on l'a nourrie de soupe, osona, de viande, et de thé. Le troi- 
sième jour elle a mangé une poule ou un poulet, suivant qu'elle 
a donné naissance à un garçon ou à une fille. Le septième jour 



ORGANISATION BOClALE 275 

elle se lève, on la baigne, elle reprend son labeur, et même sa 
vie conjugale, s'il plaît à son maître, bien que l'usage lui pres- 
crive une continence de quarante jours. 

L'enfant a reçu un nom dès le premier jour, sinon il ne le 
recevra que le septième jour, et pendant ce délai on l'appel- 
lera Adrab. 

L'imposition du nom est une fête de famille. On immole un 
mouton, on convie les enfants du douar ou de la bourgade à 
venir manger un plat de toukhrift, on leur fait réciter une fatiha 
pour la prospérité de l'enfant. 

Puis on se rend chez le marabout ou chez un taleb qui coupe 
les cheveux de l'enfant. L'importance que l'on semble attacher 
à cette première coupe justifie la théorie des ethnologues qui 
veulent y voir un rite destiné à purifier l'enfant et à écarter les 
maléfices. 

Nouvelle fête, et nouvelle invitation aux enfants d'alentour, 
en l'honneur des premières dents de l'enfant. « Puisse-t-il vivre 
assez pour apprendre les soixante sourates du Qoran ! » s'écrient 
les convives. 

La fête de la circoncision est quelquefois célébrée le septième 
jour, mais le plus souvent elle n'est pratiquée que quarante jours 
après la naissance, parfois même l'enfant n'est opéré qu'à 5 ou 
6 ans. 

Dans certaines tribus la circoncision est une fête pour les fem- 
mes ; elles s'assemblent chez la mère qui, ce jour-là, remet sa 
ceinture, et lui apportent des présents propitiatoires : poules, 
œufs, semoule, argent... Le barbier les aide à faire la toilette 
de l'enfant, lui rase la tête, le lave, le parfume, lui attache à la 
cheville droite un sachet contenant de l'alun et de la rue, ou 
du henné et du benjoin. 

On met à sa portée un oignon, des œufs, de l'écorce de noyer, 
l'on bande les yeux de la mère, et l'assistance chante en battant 
des mains. Pendant que le barbier incise rapidement les chairs 
d'un coup de ciseaux, un assistant pousse un oignon dans la bou- 
che du patient qui hurle de douleur. On lave rapidement la plaie 
avec de l'huile et du henné. Puis le barbier, son office accompli, 
emporte le prépuce qu'il enterre dans le cimetière. Le soin avec 



276 AU cuti H DK l'atlas 

lequel on enfouit tout ce qui l'ait partie du corps humain, la 
délivre, le prépuce, les cheveux coupés, les rognures d'ongle, 
s'explique par la croyance, presque universellement répandue 
chez les Berbères, qu'il suflit de posséder une parcelle d'un indi- 
vidu pour pouvoir pratiquer contre lui tous les maléfices et les 
envoûtements : c'est Lien la théorie de la magie sympathique 
telle que nos sorciers l'ont professée. 

Les danses, les chants, la guerre, les cérémonies funèbres 
font l'objet de trop nombreux articles de notre première partie 
pour que nous croyions devoir y revenir. D'ailleurs, les récits 
qui suivent compléteront nos informations personnelles. 






CHAPITRE V 



MŒURS ET COUTUMES BERBERES 



Récits écrits sous la dictée d'informateurs Imaziren. 



J'ai publié, au cours de cet ouvrage, tous les renseignements 
que j'ai pu recueillir sur les mœurs et les coutumes des tribus 
que j'ai visitées. Parallèlement à ces enquêtes, j'avais chargé 
mon collaborateur Si Saïd Boulifa, répétiteur de Kabyle à 
l'Ecole des Lettres d'Alger, et Kabyle lui-même, d'interroger 
les habitants, et de réunir des documents sur les dialectes ber- 
bères. Il put constituer ainsi, sous la dictée d'informateurs indi- 
gènes, un recueil de textes berbères, aussi intéressants pour la 
sociologie que pour *la linguistique. Ces « textes berbères, en 
dialecte de V Atlas marocain, » ont été publiés, par les soins de 
FEcole des Lettres d'Alger (1), sous le contrôle du très érudit 
professeur R. Basset. Je ne donne ici que la traduction de quel- 
ques extraits, en leur conservant leur forme de traduction litté- 
rale, persuadé que toute retouche et tout commentaire en alté- 
rerait la saveur. 



(I) Bulletin (fp correspondance africaine, tome XXXVI. 



Le Mariage chez les Imazir'en 

PRÉPARATIFS — DEMANDE CONDITIONS CÉRÉMONIES 

ACCOMPLISSEMENT DU MARIAGE 



Le jeune homme des Imazir'en, quand il veut se marier, se 
livre à un travail, qu'il reste dans le pays ou qu'il aille à 
L'étranger. De ce qu'il gagne, il dépense la moitié ; il cache 
l'autre jusqu'à ce qu'il ait économisé la somme qu'il s'est 
fixée. Alors il revient au pays. Arrivé chez lui, il frappe à la 
porte. Sa mère accourt et lui ouvre. . — Sa sœur s'accroche à 
lui ; toutes deux poussent des you-you de joie, le font entrer 
dans la chambre de la mère. La sœur court chez l'oncle et dit: 
« Voici ! mon frère chéri est arrivé !» — On se lève et on vient 
en courant ainsi jusqu'à la maison. De nouveaux you-you sont 
poussés par les femmes. Fatiguées, elles se taisent. — Voilà que, 
tout d'abord, on lui présente pour boire un cruchon d'eau ; quand 
il a bu, on lui apporte de la galette et du beurre salé. Il se lave 
la main droite et il mange jusqu'à ce qu'il soit rassasié. Il se 
lève pour se laver de nouveau les mains. — Puis il se rasseoit, 
et se met à causer avec sa mère, sa sœur et ses cousins ; il leur 
fait part de tout ce qu'il a enduré en pays étranger, de tout ce 
qu'il lui est advenu de mal ou de bien. Quant à son secret il le 
garde en lui-même. Après avoir attendu trois jours, le jeune 
homme dit à sa mère : « Je désire que tu me maries. » — Elle 
lui répond : « Volontiers ! mon fils. » — « Que nous faut-il? ». 
— Elle lui dit : « Appelle le bijoutier israélite, qu'il vienne avec 
son aide. » — Pendant que le jeune homme va chercher le 
bijoutier, la mère et la sœur procèdent au nettoyage complet de 
la maison ; elles pétrissent et préparent du pain de blé qu'elles 
enduisent de beurre. Elles prennent de l'eau, la font chauffer 



I 



MOEURS ET COUTUMES BERBÈRES 270 

jusqu'à ce qu'elle soit bouillante, la versent dans la théière ; 
elles y ajoutent du sucre et du thé. Elles attendent un moment 
que l'infusion soit faite ; elles goûtent le thé. Le trouvant fade, 
elles y ajoutent du sucre el remettent la théière sur le feu quelles 
raniment avec un soufflet. Pendant ce temps le bijoutier, accom- 
pagné <le son aide, arrive avec le jeune homme. Ils se dirigent 
vers la maison et frappent à la porte. La mère accourt et leur 
ouvre la porte. Entrés dans la cour de la maison ils y creusent 
un foyer, dressent et montent le soufflet, arrangent leurs outils 
et allument le feu. — La mère appelle son fils ; il entre seul dans 
la chambre avec sa mère qui lui dit : « Donne-moi de l'ar- 
gent ? » — « Combien? » lui demande-t-il. — Elle lui prend deux 
féaux (2 pièces de 5 francs) quelle remet au bijoutier, en lui 
disant: « Vous m'en ferez une paire de bracelets ». — Le juif 
prend l'argent, le jette dans le creuset et se met à soufflerie feu 
jusqu'à ce que l'argent soit fondu. Il le travaille en le martelant. 
Ayant façonné les bracelets il les remet à la mère. Le jeune 
homme arrive et paye au juif le salaire convenu. On leur apporte 
du pain avec du beurre qu'ils mangent ; ils boivent du thé ; ras- 
sasiés, ils s'en vont. Aussitôt la mère se lève et va chez l'oncle : 
« Il faut que vous veniez avec moi, leur dit-elle, pour chercher 
et demander en mariage une fille qui soit belle et de bonne 
famille pour mon fils. » — Elle emporte avec elle la paire de 
bracelets ; elle se fait accompagner de la sœur et de deux cousi- 
nes du jeune homme. Parties, et arrivées au milieu des habi- 
tations, elles se mettent à examiner les portes des maisons jus- 
qu'à ce qu'elles aient trouvé une grande maison ; alors elles se 
mettent à marcher doucement, sans que l'attention de personne 
soit attirée. Les gens de la maison ne s'en sont aperçus que lors- 
que, entrées dans la cour, elles se mettent à pousser des you- 
you. Alors une jeune fille suivie de sa mère arrive et sort. Ces 
femmes courent vers elle, la saisissent et lui mettent les brace- 
lets aux mains droite et gauche, en disant à la mère : « Nous 
sommes les hôtes de Dieu ! ». — « Que la bienvenue soit avec 
vous ! » leur répondent-elle. Aussitôt elle fait dire au père de 
la jeune fille de venir. — Il arrive et il rentre dans la cour de 
la maison où il trouve les femmes. Celles-ci se lèvent et le 



280 \l COËUB DE L ATLAS 

saluent en lui embrassant 1rs mains. Lanière du jeune homme 
lui dit : « Ilotes de Dieu ! » — « Soyez les bienvenues ! » lui 
répond-il. Elles lui disent : « Nous sommes venus te prier de 
nous accorder la main de ta fille pour notre garçon? » Il leur 
répond : « Partez, dites au jeune homme que son délégué vienne, 
afin que nous puissions discuter et arrêter les conditions ! » — 
Elles se lèvent et lui disent : « Soit ! » — Elles s'en vont en 
laissant les bracelets aux bras delà jeune fille. Arrivées chez 
elles, elles frappent à la porte et le jeune homme, resté seul, leur 
ouvre en leur demandant : « Eh bien? » — « Nous t'avons trouvé 
une jolie fille ; ses parents ont été" contents de nous ; nous avons 
mangé et bu à satiété ; maintenant choisis-toi un délégué avec 
qui discutera le père de la jeune fille ». Aussitôt le jeune homme 
se lève et sort. Ayant rencontré un ami du qadhi, il l'invite à 
venir chez lui. A la maison, après lui avoir offert bien à manger 
et bien à boire, le jeune homme lui dit : « ! un tel !» — « Que 
veux-tu, mon fils ? » lui répond-il. Il lui dit : « Voici, je désire 
que tu me représentes auprès du père de telle jeune fille jus- 
qu'à ce que ma noce soit célébrée ». — « Que Dieu m'aide, lui 
répond le naïeb, je te représenterai jusqu'à ce que tu aies célé- 
bré la fête ; tu peux commencer tes préparatifs dès demain ». Le 
lendemain le naïeb se rend auprès -du père et lui dit : « Me voici ; 
je suis le représentant du jeune homme qui a demandé la main 
de ta fille. » — « Voici les conditions lui répond le père, vous 
me donnerez telle et telle choses pour la dot de ma fille ». — 
11 lui dit : « C'est entendu! du consentement du jeune homme 
vous pouvez le lui donner. » Alors, accompagnés du jeune 
homme, ils se rendent auprès des 'adoul (adjoints du qadhi) ; 
ils font rédiger un acte de ce qu'ils se sont promis. Ensuite ils par- 
tent et vont s'occuper des préparatifs de la fête. Le lendemain, le 
jeune homme accourt auprès du naïeb et lui dit : « Allons au mar- 
ché ? » Us partent au marché et achètent un taureau de bouche- 
rie, puis une charge d'un quintal de blé, un cruchon de beurre, 
un de miel et un autre d'huile, du henné, des dattes, un voile, 
des babouches, une chemise pour la nuit de noce, une coiffure 
avec un foulard qui se porte flottant en arrière, un corsage 
pour la poitrine, brodé en or. Ils achètent encore deux longues 



MOEURS ET COUTUMES BERBÈRES 281 

chemises blanches. Tout ceci étant destina à la jeune fille, le 
futur achète également pour le père une paire de babouches et 
un turban, pour la mère dos babouches et une chemise. — 
Lorsqu'il a réuni tout cela, il l'envoie aux siens. Ceux-ci amè- 
uenl des hommes <mi assez grand nombre. Ayant avec eux de 
la poudre, ceux-ci \w cessent do tirer dos coups de fusils que 
lorsqu'ils sont arrives près dos parents de la jeune fille. — Là, 
Le porc et la mère se lovent et viennent au devant d'eux les 
recevoir en leur disant : « Soyez les bienvenus ! » — Les hom- 
mes entrent dans la cour de la maison ot remettent aux gens 
de la maison la corbeille qu'ils' ont apportée. Ils s'asseoient et le 
père de la jeune fille leur présente du pain de blé, du miel et 
du beurre. 11 place quatre hommes par plat. Ayant tous mangé 
jusqu'à satiété, ils se lèvent et repartent chacun de son côté. 
Trois jours s'écoulent ; le quatrième jour, le fiancé envoie une 
vieille inviter les femmes en les avertissant du jour du Pétris- 
sage. 

Le jour du Pétrissage les hommes arrivent et se mettent, avec 
les femmes, à danser et à chanter toute la nuit jusqu'à ce que 
l'étoile du matin se lève. Alors ils se taisent et s'asseoient pour 
manger du couscous et de la viande. — Puis les hommes se 
retirent pour aller se coucher. Quant aux femmes, elles se met- 
tent aussitôt à pétrir et préparer du pain de farine de blé qu'el- 
les tiennent à avoir prêt pour le lendemain, qui est le jour du 
Xettoyage. 

Ce jour, le naïeh organise une troupe de tireurs qu'il conduit 
à la maison du fiancé. Réunis et munis de leurs fusils ils se met- 
tent à faire parler la poudre depuis midi jusqu'à trois ou quatre 
heures de l'après-midi. — Le maître de la fête se lève et leur 
porte à manger du pain avec du miel et de l'huile. Ayant fini 
de manger, ils se lèvent et chacun se retire de son côté. Le 
lendemain, qui est le jour du Blanchissage, le fiancé dit à son 
naïeh : « Va, amène-moi un tel et un tel ». Lorsqu'ils sont au 
nombre de six, ils viennent trouver le fiancé qui les fait monter 
à l'étage où ils s'installent avec lui. On leur monte un plateau 
dans lequel se trouve un étui rempli de kolieid, du tienne et 
des dattes : il leur donne les dattes pour les manger, le koh'eul 



282 AU COEUR DE L'ATLAS 

pour se faire les yeux. — Pour cela, deux femmes se trouvent 
parmi eux. — Lorsqu'ils se sont fait les yeux et ont mangé, ils 
prennent le marié, Lui mettent du henné aux mains et à la tête ; 
cette opération terminée, les deux femmes redescendent et rega- 
gnent la cour où elles restent avec les autres femmes. Le naïeb 
se lève alors pour aller chercher le boucher. Voici que celui-ci 
arrive et pénètre dans la maison en disant : « Donnez donc le 
taureau que je l'égorgé ! » On détache le taureau, on le lui 
amène au milieu de la cour. — On prend une pioche, on y creuse 
un endroit vers lequel doit couler le sang. On prend égale- 
ment dix œufs que Ton enveloppe dans un linge propre, et que 
l'on dépose dans le trou fait pour recevoir le sang. Sur les 
œufs on met un miroir. — Le boucher se met aussitôt à ligoter 
le taureau ; pendant ce temps, deux femmes se tenant debout 
se mettent à chanter et à improviser en disant : « ! toi ! 
combien ta mort est belle ! ! taureau de la fête ! » Lors- 
que le boucher l'égorgé, la mère du jeune homme court et 
apporte une louche qu'elle met sous le sang ; lorsqu'elle en est 
remplie, la mère la retire et va répandre ce sang sur les mon- 
tants de la porte de la maison. — Les autres femmes ramassent 
le miroir et les œufs également couverts de sang ; puis elles 
prennent et découpent l'estomac du taureau, elles en font des 
brochettes qu'elles préparent et mettent de côté avec le cous- 
cous. 

Puis toutes les femmes s'en vont faire leur toilette et mettent 
ce qu'elles ont de plus beau. Elles reviennent, apportant chacune 
la pierre sur laquelle elle s'asseoit. — Lorsque toutes sont assi- 
ses, elles se mettent à jouer Yazamoud. Alors se lèvent trois vieil- 
les qui, saisissant un tambourin, se placent au centre. Survien- 
nent deux autres dont Tune frappe le tambourin au milieu avec 
une seule main pendant que l'autre le frappe des deux mains. 
Tandis que celles qui se sont faites belles, assises sur leurs pier- 
res, battent des mains. 

Pendant ce temps des vieilles arrivent et procèdent à la toi- 
lette de la mariée ; elles l'habillent en lui mettant tout d'abord 
la chemise de noce dans laquelle elle sera possédée. Puis elles 
lui ajoutent le caftan (corsage) avec par dessus une mlalifa que 



MOEURS ET COUTUMES BERBÈRES 283 

l;i mariée elle-même se fixe aux épaules au moyen d'agrafes. 
Installée par elles au milieu de la chambre, les vieilles font 
dire au naïeb d'avancer. Il arrive accompagné des parents du 
jeune homme pour emmener la mariée. Leur venue s'annonce 
par des coups de fusils. Toutes les femmes, parentes de la 
jeune fille, se mettent à pleurer. On bâte le mulet, le naïeb 
y monte, se pousse sur l'avant du bat et prend la mariée der- 
rière lui. On se met en route. Arrivé à la maison du marié, on 
tire de nouveaux coups de fusils. — La mère du jeune homme 
accourt, prend sur son dos la mariée et la porte vers la chambre, 
pendant que les autres femmes poussent des you-you. Elle y 
entre en courant et y dépose la mariée sur le lit où elle la fait 
asseoir. Elle ressort et la laisse seule dans la chambre. 

On appelle les garçons d'honneur du marié, on leur sert des 
plats d'aliments, une bouilloire remplie d'eau bouillante, ainsi 
que du sucre et du thé. Ils s'installent et se mettent à en verser 
dans de petits verres et en boire jusqu'à satiété. 

On dessert, en enlevant de devant eux ces ustensiles, puis on 
leur apporte de Leau pour se laver les mains. Trois plats leur 
sont aussitôt servis ; le premier consiste en un plat de viande 
rôtie au beurre salé. Ils s'installent tout autour et le mangent. 
On leur sert également un deuxième plat de pain, de beurre et 
de miel ; le troisième renferme une bouillie de blé grossière- 
ment écrasé sur laquelle on a répandu du beurre et du miel. 
Ils mangent de tous les plats. Quand ils sont rassasiés, on leur 
présente de l'eau avec laquelle ils se lavent les mains. De nou- 
veau, on leur rapporte le réchaud garni de braise. Ils font lever 
le marié, le déshabillent et le plongent dans de l'eau chaude, 
puis lui mettent d'autres habits dans lesquels il se présentera à 
son épouse. Tout doit être neuf. Après lui avoir fait subir des 
fumigations de résine odorante et Lavoir habillé, tous les gar- 
çons d'honneur descendent avec lui, portant chacun dans sa 
main droite une bougie. Ils le conduisent jusqu'à la chambre 
nuptiale où se trouve la mariée. Les femmes poussent des you- 
you. 

Le marié ouvre la porte de la chambre et y pénètre. Le naïeb 
referme du dehors la porte devant laquelle s'installent les 



^M u CQKUB DE LATLAS 

garçons d'honneur qui se mettent A jouer entre eux avec deux 
derboukas et un goumbri. 

Le marié se Lève pour prier. La jeune fille l'ayant laissé se 
prosterner, Le frappe avec un morceau de sel. Il pousse un cri 
de colère, il se lève, la saisit, lui enlève les effets qu'elle por- 
tait, effets qui avaient été soumis aux fumigations de benjoin 
et de tète de caméléon. 11 les dépose à la tète du lit, et il ne lui 
laisse qu'une chemise de baptiste blanche. S'étant, lui aussi, 
déshabillé, el n'ayant conservé (pie sa chemise, il saisit la jeune 
fille, cherche à lui lever les jambes ; comme elle se refuse, il 
lui tord les mains ; aussitôt elle se précipite sur lui et le mord 
au doigt. Après avoir reçu pour cela une gifle, elle le laisse se 
placer sur elle. 11 la déflore ; elle, en perdant du sang, se met à 
crier : « ! mère, je meurs ! » Le mari se lève, frappe à la 
porte que le naïeb lui ouvre. Il sort et jette aux jeunes gens des 
dattes qu'ils se disputent et mangent. Alors le mari revient à la 
chambre, s'y assied pour se chauffer près d'un fourneau, et 
il passe toute la nuit sans se coucher. Pendant ce temps les 
femmes poussent des you-you de joie et les parents se réjouis- 
sent. Les jeunes gens s'étant tus et ayant cessé de jouer, s'endor- 
ment dehors, devant la porte de la chambre nuptiale. Le len- 
demain, dès l'apparition de l'étoile du matin, ils se lèvent et 
appellent le mari qui arrive et qui leur jette la chemise ensan- 
glantée de la jeune fille. Puis il s'habille et se coiffe d'un tur- 
ban blanc. Les jeunes gens l'emmènent au bain et le lavent, lui 
font faire les yeux avec du kolieul, rougir les lèvres avec de 
l'écorce de noyer. Cette toilette terminée ils sortent du bain et 
accompagnent le mari jusqu'à la maison où ils s'installent au 
premier étage dans une chambre. Les femmes leur montent à 
déjeuner de la bouillie arrosée de beurre et de miel. Ayant 
mangé, ils l'entraînent aux jeux de distraction, et y restent jus- 
qu'au soir. 

Au moment du coucher du soleil, les jeunes gens le ramènent 
en tirant des coups de fusil. Après avoir fait parler la poudre 
devant la maison, ils montent et rentrent dans la chambre du 
premier étage avec le mari. Les femmes arrivent et ferment la 
porte sur eux. Après avoir fait de la lumière, ils se mettent à se 



MŒURS ET COUTUMES BERBÈRES 285 

distraire entre eux dans la chambre où ils se sont installés. 
Arrive la mère de la jeune mariée. Elle entre chez sa fille qu'elle 
trouve à la renverse, évanouie ; alors elle se met à pleurer. La 
mère du jeune homme accourt, et entre elle aussi. Toutes les 
deux prennent un grand plat en bois qu'elles remplissent d'eau 
chaude, et, après avoir jeté un morceau de sel dans cette eau, 
elles saisissent la mariée, la mère du jeune homme par les pieds, 
la sienne par les bras ; elles la font asseoir dans cette eau 
chaude. Aussitôt la jeune fille se réveille et se met à crier : ce 
qui fait rire la mère du jeune homme et pleurer la sienne qui 
ne cesse de dire : « Ah ! ma pauvre fille ! que le lion des bois a 
failli tuer ! Ha ! Haïe ! Haïe ! » Puis elles se lèvent, la font sor- 
tir de l'eau, la reconduisent dans sa chambre où elles rhabil- 
lent. Là elles font appeler une vieille tout édentée. La mère de 
la jeune tille l'interpelle et lui dit : « Empêche le mari, quand 
il rentrera, de toucher de nouveau ma fille » ; puis elles se 
lèvent et sortent. Voici que le mari rentre ; il trouve dans la 
chambre la vieille assise près de la jeune mariée. « Que fais-tu 
là, vieille, lui dit-il? » Elle lui répond : « Je t'en prie ; ne la 
touche plus! » — « Pourquoi? lui réplique-t-il? » Elle lui 
répond : « Attends qu'il se soit passé sept jours ». Aussitôt le 
mari s'en va s'asseoir seul. — La vieille dit à la jeune fille : 
« Voici ma fille, maintenant je vais m'en aller » ; mais celle-ci 
se cramponne à elle et lui dit : « Tu ne dois pas m'abandonner, 
ô ! . . mère une telle ! . . car, aussitôt toi partie, il va vouloir recom- 
mencer, ce chrétien (t) qui ne connaît même pas Dieu ! certes 
cette fois il va me tuer ! » La vieille dit alors au mari : « Je jure 
par Dieu que si tu la touches, tu n'auras affaire qu'à moi. Voici, 
si tu la touches je te rends impuissant î » Le mari répond à la 
vieille : « Non ! ô mère une telle, je ne la toucherai pas ». Sur 
ce, la vieille se lève et s'en va. On apporte au mari le souper, 
on lui donne de l'eau, et, après s'être lavé les mains, il dit à la 
jeune femme, son épouse : « Avance et soupe avec moi ». Elle 
lui répond : « Je ne souperai avec toi que lorsque tu m'auras 
juré par Dieu que tu ne me toucheras pas ! » 11 lui promet 

(t) Ce terme est usilé comme une iujure. 



286 



AIT CŒUR DK L ATLAS 



devant Dieu qu'il ne lui demandera rien avant quatre jours. 
Alors elle s'avance et se met à manger avec lui. Lorsqu'ils ont 
fini de manger, il se met à lui donner à la bouche des dattes, 
des amandes cassées, grillées et salées qu'elle prend de sa main 
et qu'elle mange. — Tout d'un coup il la saisit et se met à l'em- 
brasser entre les yeux. Elle aussitôt se lève et s'enfuit. 11 lui dit : 
« Pourquoi fuis-tu? » Elle lui répond : « Où est le serment que 
tu m'as fait, traître ? » 

11 se met à rire et lui dit : « Pour moi le serment n'a pas 
d'effet ». Alors, elle se sauve vers la porte sur laquelle elle se 
met à frapper. Le mari se lève et la supplie de venir se coucher, 
alors qu'elle est toute tremblante de peur, en souvenir du pre- 
mier jour où il l'a prise et l'a laissée évanouie. La prenant par 
la main, il lui dit : « N'aie pas peur, ô ! ma vie ! je te jure par 
Dieu que je ne chercherai à te prendre que le quatrième jour 
ainsi que je te l'ai promis ». Elle lui dit : « Voici, si tu ne 
vas pas t'asseoir, et si tu ne restes pas tranquille, j'appelle la 
vieille pour qu'elle revienne et me ramène chez ma mère ! » 
L'époux lui jure : « Que le jeûne d'un an me soit imposé si je 
te touche avant le quatrième jour ! » Alors ils se couchent et la 
jeune femme tourne le dos à son mari. Celui-ci se lève, prend 
la lampe, va vers la porte de la chambre, il appelle sa mère et 
lui dit : Dis aux jeunes gens que je les remercie ! » 

La mère s'en va trouver les jeunes gens qui lui répondent : 
« Madame une telle, nous avons, quant à nous, fait tout ce qui 
dépend de nous en veillant à ce que la fête de sa noce s'accom- 
plisse bien ; maintenant que cette noce lui porte bonheur, et que 
Dieu comble sa joie par la venue d'un fils. » — « Qu'il en soit de 
même pour vous, leur répondit-elle. » — « Et à vous, ajoutent- 
ils, nous souhaitons que vous ayez longue vie pour que vous assis- 
tiez aux noces de nos enfants. » Aussitôt les jeunes gens se reti- 
rent et s'en vont chacun de son côté, laissant les jeunes époux 
vivre ensemble. Au septième jour, la mariée se lève et procède 
à sa toilette pour aller, entre le coucher du soleil et le moment du 
souper, au bain, accompagnée de sa mère. A leur retour, elles 
frappent à la porte que la belle-mère vient aussitôt leur ouvrir. 
Elles entrent et les deux mères poussent des you-you dans la 



MŒURS ET COUTUMES BERBÈRES 287 

chambre où elles s'installent pour manger le souper qu'elles 
trouvent prêt. Lorsqu'elles ont fini de souper, le mari rentre H 
l'assied : sa mère lui sert également son repas. Quand il a fini 
de manger, il s'en va se coucher seul, laissant sa femme se 
reposer dans une autre chambre cette nuit avec sa mère et sa 
belle-mère. Le lendemain, dès qu'il fait jour, avant le lever du 
Soleil, il part seul au bain. Lorsqu'il a fini de se laver, il sort 
du bain, et revêt ses vêtements neufs qu'il attache avec une cein- 
ture de calicot ; puis il prend son burnous, il le revêt, en rabat 
le capuchon sur sa tête et revient chez lui retrouver son épouse. 
Chez les Imazir'en la coutume est qu'une belle-mère veuve 
ne quitte la maison de son gendre que lorsque sa fille est accou- 
chée. Pendant ce temps c'est elle qui s'occupe de la préparation 
des repas, de la lessive et de la propreté des ustensiles de 
cuisine. Tout ce qui touche au ménage lui est confié. Quant à 
la mère du mari, ainsi que la jeune mariée, elles n'ont qu'à se 
reposer et à manger jusqu'à ce que les neuf mois soient écoulés. 



Naissance 

ACCOUCHEMENT IMPOSITION DU NOM CÉRÉMONIES 

PREMIÈRES DENTS — CIRCONCISION 

Il est d'usage, chez les Imazir'en, qu'une femme enceinte 
reste à la maison qu'elle ne doit jamais quitter. Aussi son état 
de grossesse demeure-t-il ignoré jusqu'au jour de l'accouche- 
ment annoncé par des youyou. Neuf mois écoulés, la femme 
accouche et met au monde un garçon. Ce jour-là, le père se 
rend au marché, achète trois poulets qu'il égorge aussitôt. Il 
envoie chercher sa belle-mère qui est retournée chez son mari 
après le septième jour du mariage de sa fille. Elle arrive, et se 
met à pousser des you-you dès l'entrée de la maison en disant : 
« Ha ! quel bonheur, quelle joie ! » Aussitôt elle se débarrasse 
de son voile de laine, retrousse ses manches et prend de la 
farine de blé tamisée ; elle la délaie dans de l'eau chaude. Lors- 
qu'elle l'a bien pétrie, elle allume le feu, elle plume les pou- 



288 Al COEUR de l'atlas 

lets, qu'elle coupe en deux; puis elle verse sur eux de l'eau 
pure en y mettant du gingembre. Elle les laisse sur le feu jus- 
qu'à ce qu'ils soient cuits ; puis elle lns sort du feu et les met de 
côté. Aussitôt elle procède à la mise en pains de sa pâte, pains 
qu'elle fait cuire avec de l'huile pour empêcher ce pain d'adhé- 
rer au plat dans lequel elle le fait cuire. Ayant fini de tout faire 
cuire, elle prend un petit plat en bois dans lequel elle coupe le 
pain ; elle y met du poulet et de la sauce non épicée. Elle porte 
de l'eau à sa tille, qui se lave la main droite, puis elle lui sert 
le plat plein. Celle-ci après en avoir mangé un poulet et trois 
pains dit à sa mère : « Reprends le plat, j'en ai assez î » La 
mère enlève le plat et le sert aux autres femmes. Celles-ci se 
lavent les mains et s'installent autour du plat. Lorsqu'elles ont 
mangé à leur faim, la mère du jeune homme arrive et mange 
le reste. 

Le lendemain on fait de même ; ce jour-là la marraine de 
reniant arrive, prend les ciseaux et lui coupe le cordon. Elle 
lui noue autour de la tête une tresse de laine, l'emmaillote 
dans une étoffe de laine. Après six jours, le père égorge un 
mouton, et le lendemain il donne un nom à son fils. Ce jour-là, 
l'accouchée se lève et dit à son mari : « Nous voudrions aller 
au bain? » — « Volontiers, lui réplique-t-il, ta mère et les 
autres femmes peuvent t'y conduire. » Elle lui dit : « Alors, 
va le retenir, et aussitôt après souper nous nous y rendrons ; 
nous laisserons l'enfant à la marraine. Quant à toi, après nous 
y avoir conduites, tu reviendras à la maison où tu nous atten- 
dras en compagnie de la marraine jusqu'à notre retour. » 

Après souper, le mari se lève et les conduit au bain où elles 
entrent et se lavent. Après s'être bien lavées, elles s'habillent 
et restent au bain où elles se reposent jusqu'au lendemain. Dès 
le point du jour, elles eu sortent et rentrent chez elles. Arri- 
vées à la maison, elles frappent à la porte ; le mari arrive et 
leur ouvre. Elles entrent, et vont s'installer au milieu de la 
chambre eu poussant des yon-ijou. Aussitôt le père se lève et 
va au marché leur acheter des pâtes avec du beurre fondu. Sa 
femme prend ces pâtes, les trempe dans de l'eau, y met du 
sel, du lait et du piment pilé dans un mortier. Lorsque ces pâtes 



MOEURS ET COUTUMES BERBÈRES "2S { J 

sont cuites, elle les prend et les sert à celles qui l'ont lavée, puis, 
elle appelle la marraine qui vient et qu'elle fait asseoir à côté 
d'elle. Elles commencent à manger. La maîtresse de maison 
prend un peu de pâtes dans un bol quelle donne à son mari 
qui mange à part. Lorsqu'il a fini de manger il se lève et leur 
dit : « Je vous en remercie ! » — « A votre santé, frère ; que 
Dieu bénisse ton iils, et que vos désirs en lui se réalisent. » 
Elles disent également à la mère : « Nous te laissons avec la 
paix, sœur. » Elle leur répond : « Que Dieu vous conserve ! », 
puis elles s'en vont, laissant la mère allaiter son enfant. Lors- 
qu'un mois et dix jours se sont écoulés, le père va au marché et 
achète un mouton. Aussitôt la femme se lève, s'habille, et fait 
dos fumigations de résine, de Kermel et de tête de caméléon. On 
prend l'enfant, on lui met deux petites gandouras blanches, on 
lui entoure la tête avec une tresse de laine, puis les parents 
l'emmènent chez le marabout du pays ; la mère porte son enfant 
sur son dos. Ils vont jusqu'à la demeure du saint, frappent à la 
porte que le marabout lui-même vient leur ouvrir. Ils entrent 
et le saluent tous deux. La femme pénètre chez les maraboutes, 
amenant avec elle le mouton acheté par le mari. Quant à celui- 
ci, le marabout l'envoie sur la terrasse, lui étend une natte en 
jonc, et l'y fait asseoir avec quatre autres marabouts qui sont 
ses parents. Puis, le maître de la maison descend et se rend 
auprès des femmes ; il s'empare du mouton qu'il égorge dans la 
cour, le dépèce, enlève la peau et le découpe entièrement. 

Ensuite il le donne aux femmes qui le font revenir dans de 
l'eau et de l'huile avec du piment pilé dans le mortier. Elles y 
ajoutent un peu de sel; l'estomac, découpé par elles, y est mis 
et mélangé dans la marmite avec d'autre viande. Elles allument 
le feu. Quand la marmite entre en ébullition, elles prennent 
du couscous de blé qu'elles mettent, après l'avoir légèrement 
aspergé d'eau tiède, dans le couscoussier. Quand il est bien rem- 
pli de couscous, elles le prennent et l'ajustent sur l'orifice de la 
marmite dont elles ferment les interstices au moyen d'une cor- 
delette pour empêcher que les vapeurs ne s'en échappent. — La 
femme du marabout se met à garnir le foyer de bois jusqu'à ce 
que le couscous ait subi trois cuissons successives. Chaque fois 

19 



290 Al COSTJB DE L'ATLAS 

le couscous est versé dans Le plat et remis de nouveau sur la 
marmite. Après l'avoir refroidi avec la louche et bien enduit de 
beurre salé, elle prend la louche, et arrose le couscous avec la 
sauce dans laquelle a été cuite la viande 

Puis elle retire le gras-double, le met sur le couscous et 
appelle son mari. Le marabout descend, vient retrouver sa 
femme qui lui passe le plat. Il Le prend à deux mains et le 
monte sur la terrasse. Sa femme le suit et lui passe de l'eau 
pour les ablutions; il revient la prendre au dernier escalier. — 
Après que les gens se sont lavé les mains, ils commencent à man- 
ger. La femme du marabout revient et leur fait monter de 
l'eau pour boire. Celui-ci la prend et se met à en verser dans 
un bol avec le cruchon. Lorsque les hommes ont bien mangé 
et bien bu, les femmes prennent l'enfant qu'elles font passer 
au marabout. Il lui mouille aussitôt les cheveux avec de l'eau 
tiède ; ceci fait il prend un bon rasoir, coupe à l'enfant tous 
les cheveux qui sont autour de la tète et n'en laisse qu'au 
sommet après avoir bien dessiné un cercle. Ayant fini de le 
raser, il prend le petit instrument avec lequel il fait des 
tatouages et lui en trace trois sur le front entre les sourcils. 
Puis, mettant la main droite sur la tète de l'enfant, le mara- 
bout récite la sourate du Qoran : « Qoiilou Al/ahou .». Lors- 
qu'il a fini de réciter cette sourate, il prend l'enfant et le remet 
à sa mère en lui disant : « Tiens î voici ton fils, que Dieu le 
bénisse ! » La mère embrasse la main du marabout, s'empare 
de son enfant, le met sur son dos et dit aux femmes du marabout : 
« Que Dieu vous donne la paix, mes bonnes dames !» — « Qu'il 
tranquillise votre Ame, chère tille », lui répondent-elles. — Le 
père de l'enfant arrive, baise la tête du marabout et lui donne 
un rial de ziara (visite). Accompagné de sa femme, il quitte la 
demeure du saint et rentre chez lui. Il frappe à la porte, la 
marraine vient leur ouvrir; ils entrent, se dirigent vers la 
chambre où la mère fait descendre de son dos l'enfant que la 
marraine saisit et baise sur la bouche ; l'enfant s'étant mis à 
pleurer la mère le reprend ; elle lui donne le sein ; il se met 
à lèter pendant que sa mère le tient sur ses genoux et s'efforce 
de le calmer. — Un an après, lorsque l'enfant commence à 



MŒURS Kl COUTUMES BERBÈRES W 2«H 

s'asseoir et à se mouvoir en marchant à quatre pattes, quatre 
petites dents lui poussent, deux à la mâchoire inférieure H deux 
à la mâchoire supérieure. Lorsque les parents onl vu que leur 
lils a des dents, la mère dit au père : « Réjouis-toi, notre fils 
a poussé des dents ; maintenant il va falloir que nous fassions 
la fête des Premières dents en faisant cuire la toafrikt pour les 
petits enfants. » — « Volontiers », lui dit-il. Il sort, et s'en va 
au marché, à la place aux céréales, pour acheter des fèves, du 
maïs, des pois chiches, du blé, des lentilles et des pois. De tout 
cela il en achète un peu, jusqu'à ce qu'il ait réuni une quantité 
suffisante pouvant cuire dans une marmite. Le tout est mis dans 
la marmite posée sur le foyer qu'on alimente en y mettant de 
menu bois. Lorsque tout est cuit, la femme le verse dans le 
grand plat où elle laisse refroidir. Pendant ce temps l'homme 
sort et réunit de petits enfants ; quand il en a assemblé seize, il 
les amène chez lui, les fait entrer dans la cour. Là il les fait 
tenir debout l'un à côté de l'autre et la mère portant son 
enfant s'assied par terre. Elle installe son fils entre ses jambes 
pendant que tous les autres enfants forment cercle autour d'elle. 
Le père soulève le plat de toufrikl qu'il maintient au-dessus de 
l'enfant, à une coudée de sa tête ; puis il cric aux bambins qui 
l'entourent : « Allons ! prenez, jeunes gens ! » Et eux de se pré- 
cipiter sur le milieu du plat, de prendre de la toufrikt et d'en 
manger jusqu'ils soient rassasiés : « Eh bien ! avez-vous bien 
mangé », leur dit-il ? — « Nous avons bien mangé », lui 
répondent-ils — « Alors récitez pour moi une Fati/i'a », leur 
demande-t-il. Ils récitent une Fatih'a en faisant beaucoup de 
vœux disant, entre autres choses : « Que Dieu le fasse vivre 
jusqu'à ce qu'il ait appris les soixante chapitres du Qoràn ! » 
Puis ils sortent et s'en vont chacun de son coté. 

Lorsque l'enfant a passé quatre ans, la mère dit un jour à son 
mari : « 11 est à désirer que nous fassions circoncire notre enfant, 
il est grand maintenant, il est en âge de l'être. » — « Volontiers 
répond le père, dis-moi ce qu'il nous faut ? » — « Va, dit-elle, 
au marché acheter une demi-kerrouba de blé, une mesure 
d'huile de la contenance de huit huitièmes, six livres de beurre, 
un beau mouton de la valeur de cinq réaux et deux chouaris 



29:2 AU CŒLll de l'atlas 

(charges) de terre blanche (chaux) avec laquelle nous blanchi- 
rons les murs et les chambres <le la maison ; fais en sorte que 
tout cela soit prêt. » 

Le lendemain, le père engage un juif qu'il fait venir et entrer 
dans l'intérieur de la maison ; là il se met à lui montrer les cham- 
bres et autres murs de l'habitation. Après les avoir vus, le juif 
lui dit : « Que me donnes-tu? » 11 lui répond : « Je te donne tant 
pour tes peines. » — Le juif, ayant accepté l'offre, se lève, met 
une ceinture, relève bien ses effets, prend le grand plat, dans 
lequel on lave, le pose au milieu de la cour, et le remplissant 
de terre blanche il y verse de l'eau chaude ; puis il prend un 
petit balai au moyen duquel il remue la chaux jusqu'à ce qu'elle 
ait rendu blanche l'eau ; puis, avec ce balai, il commence, tout 
d'abord, à blanchir les chambres. Quand il a fini, il passe aux 
murs extérieurs qu'il blanchit entièrement, par couches succes- 
sives, tant en largeur qu'en longueur. — Le soir, quand il a 
terminé, le maître de la maison lui paye son salaire ; le juif 
ramasse ses outils et s'en va. Le mari et la femme s'installent 
dans le vestibule et laissent sécher les chambres* Quand toute la 
maison est sèche ils font venir une femme qui est chargée de 
faire les invitations. Dès qu'elle est arrivée, ils rhabillent bien, 
puis elle part, elle va de maison en maison appeler les femmes en 
leur disant : « Madame une telle vous informe de la fête de cir- 
concision de son fils. » — « Que Dieu augmente leur bonheur, 
lui disent-elles, quel jour aura lieu la fête ? » — « La fête est 
tel jour, si Dieu le permet » leur répond-elle. — Lorsqu'elle a 
ainsi averti toutes les femmes, elle revient à la maison. Elle 
rentre, enlève les habits dont on l'avait vêtue, et la mère lui 
donne pour ses peines une petite mesure de blé ; elle s'en 
retourne chez elle, jusqu'au jour fixé pour la fête. 

Le jour de la fête, toutes les femmes, lavées et débarrassées 
de leur crasse, le visage bien maquillé avec des fards noir et 
rouge, viennent, habillées de leurs plus beaux habits. Dès le 
matin, quand elles arrivent, chacune apporte la pierre sur 
laquelle elle s'assied quand elle veut se reposer ; certaines 
d'entre elles apportent, comme cadeau à la maîtresse de la fête, 
des pièces d'étoife, des foulards de soie ; d'autres l'honorent 



MŒURS ET COUTUMES IIERHÈRES *293 

en lui donnant de l'argent, d'autres du sucre. Lorsque la mai- 
son est remplie de femmes invitées par l'autre (la messagère) 
voici que les vieilles arrivent à leur tour ; elles entrent au 
milieu d'elles et se mettent à jouer. Pendant ce temps les 
hommes, invités par le père, pénètrent dans la maison et vont 
s'installer dans une autre chambre. Le barbier qu'a envoyé 
chercher le père, arrive portant avec lui ses instruments : des 
ciseaux bien aiguisés, un rasoir, une serviette propre, du linge 
blanc et une cuvette en cuivre jaune. Il entre dans la chambre 
où sont installés les invités et s'y assied en posant devant lui 
ses instruments. Le père se lève, s'en va trouver les femmes et 
leur dit : « Donnez l'enfant qu'on lui rase les cheveux. » Elles 
lui répondent : « Attendez qu'on l'habille. » Elles prennent 
l'enfant, lui lavent la figure avec de l'eau tiède et lui mettent 
une chemise sur laquelle elles ont répandu du parfum ; tous ses 
effets sont soumis par elles aux vapeurs de hermel et de hebb er 
rechael ; elles font un tout petit sachet dans lequel se trouvent du 
henné pilé et du benjoin noir, avec un coquillage de Guinée 
(caurie) ficelé extérieurement au sachet. Celui-ci lui est aussitôt 
attaché sous la cheville du pied droit avec un fil noir pris 
parmi les fils au moyen desquels les femmes tressent leurs 
cheveux. Lorsqu'elles ont fini de faire la toilette à l'enfant, elles 
appellent le père et lui disent : « Fais sortir le barbier hors de 
la chambre. » Le barbier sort et s'assied devant la porte de la 
chambre. Là le père lui amène l'enfant qu'il fait asseoir par terre 
devant lui. La marraine, elle, apporte de l'eau chaude avec 
laquelle le barbier mouille les cheveux de l'enfant. Ceci fait, il 
prend le rasoir et commence à lui raser les cheveux en partant 
du front et en suivant tout le tour de la tête, jusqu'à ce qu'il ait 
bien dessiné un cercle. Alors le père fait entrer l'enfant dans 
une pièce à part et ferme sur lui la porte, en poussant la tar- 
gette de peur qu'il ne se sauve. Puis il revient auprès des invi- 
tés, leur sert du thé avec la théière dans laquelle se trouvent de 
J'eau bouillante, du sucre et du thé. On s'installe, on verse le 
thé dans des verres et chacun se met à boire le sien. Quand il a 
fini de boire de cette boisson douce, le maître de la maison sert 
de nouveau des plats de nourriture. Enfin, l'on boit, l'on mange 



294 

jusqu'à ce que Ton soit rassasie. Puis on se lève, on prend une 
couverture de laine que l'on étale entièrement et dont un des 
bouts est fixé à un des côtés du couloir, et l'autre au côté 
opposé. Cette couverture est étendue de façon à former une 
séparation entre les femmes et les hommes. Le barbier arrive 
et va s'installer derrière la couverture, du côté de l'intérieur et 
dit : « Amenez-moi L'enfant. » Le père lui répond : « Volon- 
tiers. » Il se rend auprès des femmes à qui il dit : « Levez-vous 
et commencez à entourer la mère. » Les femmes se lèvent, 
prennent un grand plat en noyer, le posent au milieu de la 
cour et y conduisent la mère. Elles la font entrer dans le dit 
plat où elle se tient debout. Elles lui donnent à porter de la 
main droite un long roseau au bout duquel sont attachés des 
((mulet les de préservation et des coquillages de Guinée. La mère 
sétant faite toute belle, se trouve avoir le visage et les yeux 
bandés avec un linge propre. Les femmes arrivent, forment le 
cercle autour délie selon les bords du plat dans lequel elle se 
met à tourner et sur lequel elle frappe avec le roseau. Toutes 
celles qui l'entourent battent des mains, tandis qu'elle pleure. 
Celles qui battent des mains tout en tournant lui chantent en 
même temps les paroles suivantes : 

Veillez sur l'enfant, ô ! anges. 

Et toi aussi, barbier, que Dieu bénisse ton père ! 

Tais-toi, femme, ne te lamente pas ! 

Que ton fils grandisse et devienne jeune homme ! 

Et que, veillant sur toi, ta vie s'écoule en paix. 

Devenu homme, certes tu le marieras. 

Tu lui amèneras une épouse. Tu seras là, 

Pour lui célébrer une belle noce au Kenné. 

Puisses-tu encore avoir son père pour diriger sa fête ! 

Pendant que les femmes débitent ainsi ces paroles, le père 
ramasse les ustensiles dans lesquels on a mangé. Les invités 
s'installent côte à côte, tandis que le père apporte au barbier 
un plateau dans lequel se trouve un peu d< 4 Ken né en poudre, 
deux coquilles d'œufs, un crottin de mouton, un peu de cendre 



MŒURS BT COUTUMES BERBÈRES 



et un peu d'huile dont Le barbier enduit la crotte afin de la faire 
LJ sans blesser l'enfant. 1-e père prend la clef et la donne 
, u marraine qui s'en va ouvrir la chambre ou se trouve 
L'enfant. Elle l'y amène pendant que lui, il ne cesse de pleurer ; 
„,,„, elle lui donne, dans la main droite, un os sur lequel ,1 y 
, „,„.,„,, d e la viande, puis un ceuf cuit dans de 1 eau chaude et 
débarr assé de sa coquille. Elle le porte auprès des invites, le 
irmet a Vm d'eux qui le saisit et le soulève entre ses mains 
pour le déposer devant le barbier. Aussitôt le père se levé et 
sort de la maison ; il reste là, en dehors de l'habitation pour ne 
pas assister à l'opération que l'on va faire subir à son fils. 

Le barbier s'approche de l'enfant, lui écarte les jambes ; puis 
il saisit la verge de l'enfant. Il prend la crotte enduite d huile, 
et commence à l'introduire dans le prépuce. Pendant que le 
barbier est ainsi occupé avec l'enfant les gens qui 1 entourent 
psalmodient en chœur le refrain suivant : « Que Dieu répande 
ses grâces sur Mohammed et Ibrahim el-Khehl, le clément... » 
et ils ne se taisent que lorsque le barbier a fini d'opérer. Lors- 
que eelui-ci a fait entrer la crotte dans le prépuce il 1 enfonce 
avec le pouce ; une fois introduite, il l'y retient solidement de 
la main gauche, tandis que de la main droite il saisit une paire 
de ciseaux bien aiguisée en disant à l'enfant : « Regarde, 
regarde la ceinture de ta mère, voilà qu'un rat 1 emporte ! », 
Dès que l'enfant lève les yeux pour voir ce que devien a cein- 
ture de sa mère, le barbier fait trac avec les ciseaux et tranche 
le prépuce. L'enfant se meta crier. Tous les invités s approchen 
de toi « Tiens, mords la viande ! mange cet œuf ! » Aussi tot 
il commence à perdre abondamment du sang. L'opération faite 
le barbier prend une coquille d'œuf vidée qu'il tend et remplit 
de sang sur lequel il répand de la cendre. Puis il met du h enné 
et de l'huile sur la blessure. L'hôte qui tenait 1 enfant le porte 
et le remet pleurant à sa marraine. Celle-ci le saisit et le 
place sur son dos à nu, en lui disant : « Que la protection de 
Dieu soit sur toi, cher enfant, jusqu'à ce que tu deviennes 
homme. » Rabattant sa couverture sur lui elle se met a le cal- 
mer Le père de l'enfant arrive, paye le barbier et dit aux invi- 
tés • « Que Dieu vous donne la paix et le bien, cbers parents. » 



29() Ai; COEUR DE [/ATLAS 

Ils lui répondent : « Nous vous adressons tous nos vœux de 
bonheur », puis ils partout chacun de sou cote. Le barbier se 
lève et emporte avec lui Je bout du prépuce coupé qu'il va 
enterrer dans le cimetière, puis il se retire lui aussi. La mar- 
raine, avec Tentant suc son dos, court et entre chez les femmes 
à qui elle dit : « Allons saluez le prophète ; c'est assez ! l'enfant 
est circoncis ! » Aussitôt les femmes se taisent et cessent de 
jouer. La mère sort du plat et se met à rire. On la débarrasse 
de sou bandeau. Dès quelle voit son fils, elle se réjouit de le 
revoir vivant, elle le prend et l'embrasse entre les yeux. Toutes 
les femmes se dirigent vers elle et lui disent : « Tous nos com- 
pliments, madame une telle. » — « Que Dieu vous conserve, 
chères sœurs, leur répond-elle. » Aussitôt celles-ci se lèvent, 
prennent leur pierre et s'en vont chacune de son côté. 



Divorce 

POUVOIRS DU MARI — CAS d'aDULTÈRE 

Chez les Imazir'en, un mari n'est porté à divorcer d'avec sa 
femme, que s'il a des motifs à invoquer contre elle. — De son 
côté la femme peut reprendre sa liberté vis-à-vis d'un homme 
quelle n'aime pas ou qui est impuissant. 

Lorsque le mari s'aperçoit que sa femme cherche à fuir le 
domicile conjugal, il l'arrête et la conduit dans la maison 
d'arrêt dite akherbicà, où sont enfermées toutes les femmes qui 
veulent quitter leurs maris. \Sakkerbich est une maison de 
détention instituée par les notables du village pour y enfermer 
toutes les femmes en état de rébellion contre leurs maris. Nul n'a 
de pouvoir sur la femme que son mari ; celui-ci peut la laisser 
dans Yakherbich même un mois sans que personne autre que lui 
puisse lui parler ou même la voir. C'est pour cela qu'une vieille 
femme veille à l'entrée de l'akherbich ; on l'appelle Tagoujimt. 
Elle est chargée de servir la prisonnière. 

Un homme qui veut divorcer ne le fait qu'au moment oppor- 
tun. Un jour, il dit à sa femme : « Prépare-moi de quoi man- 






MŒURS II COUTl MES BERBÈRES 2 { M 

ger, j'ai le désir de partir en voyage vers tel pays. » — 
« Volontiers », lui répond-elle ; et aussitôt elle se lève, prend 
do la farine de blé qu'elle verse dans le grand plat; puis elle 
l'ait chauffer de L'eau tiède ; elle prend deux morceaux de sel 
qu'elle fait fondre dans cette farine puis elle la trempe avec de 
l'eau tiède. Kilo la pétrit dans le plat. Lorsque la pâte est prête, 
elle y met du cumin pilé dans le mortier et autres opices. Puis 
elle la partage en morceaux pour en faire du pain ; elle met le 
plat en terre sur le feu et commence à faire des pains sur un pla- 
teau en palmier nain. Chaque pain fait est mis par elle sur le 
plat pour y cuire pendant qu'elle en prépare un autre. Chaque 
pain cuit est pris du plat et mis dans le plateau, couvert d'un 
linge afin que le pain reste chaud. Elle prend un autre pain 
qu'elle met dans le plat et elle continue ainsi à faire du pain 
jusqu'à ce quelle ait fini de préparer le pain destiné aux provi- 
sions de route pour l'homme. Alors elle ramasse ce pain ; elle 
prend le sac de voyage, l'ouvre et l'en remplit. Puis elle appelle 
son mari à qui elle dit : « Voici de quoi manger en route, si tu 
pars. » L'homme lui dit : « C'est hien ! ». — 11 se lève, amène 
son âne, lui met le bât, et, prenant ses provisions de voyage, il 
dit à sa femme : « Que Dieu te donne la paix. » — « Bon voyage, 
lui répond-elle, quand tu reviendras, apporte-moi un peu de 
ko/ieul pour les yeux... » Il s'engage sur le chemin et il s'en va ; 
arrivé à mi-chemin, jetant un regard devant lui de toute la puis- 
sance de sa vue, il aperçoit trois hommes armés de leurs fusils 
et assis au-dessus du chemin. Dès qu'il les aperçoit, il les tient 
pour des coupeurs de route. La peur le prend, il fait demi-tour, 
et revient en courant jusqu'à chez lui où il arrive à minuit. Arrivé 
à l'entrée de sa demeure, il entend la voix d'un homme qui doit 
se trouver avec sa femme dans la chambre. Il s'arrête sur le 
seuil de la maison, tout en tremblant de peur à cause de la pré- 
sence de cet homme qui est auprès de sa femme. Assis, il se 
met à écouter les deux amants qui se livrent à leurs ébats, pen- 
dant que son fils dort dans une autre chambre, l'enfant est 
encore jeune ; sa mère l'a endormi et a fermé ensuite la porte 
sur lui. pour revenir dans l'autre pièce où se trouve son amant. 
Là ils donnent libre carrière à leur amour toute la nuit. Au 



298 

point du jour, ramant do la femme se lève et veut partir ; la 
femme vient l'accompagner jusqu'à la porte. Dès qu'elle a 
ouvert pour donner passage à celui qui est avec elle, le mari 
se lève et porte la main sur son poignard. L'amant s'enfuit, 
mais le mari saisit la femme, la prend pat' les cheveux et la 
traîne dans l'intérieur de la maison. La femme se met à crier et 
à pleurer. Alors il revient en courant refermer la porte. Revenu 
près d'elle, il se déshabille pour ne conserver qu'un pantalon, 
puis il prend un gros bâton solide. La femme se lève et s'enfuit 
vers la chambre où se trouve l'enfant qu'elle prend aussitôt sur 
son sein ; elle dit au mari : « Je suis sous la protection de ton fils 
et sous celle de Dieu ! » Le mari se dirige vers elle, se penche et 
prend l'enfant du sein de la mère. Il l'emporte, le dépose- au 
loin. Revenant vers elle, il la saisit, lui arrache tous ses habits 
jusqu'à la laisser complètement nue, comme au jour où elle a 
été mise au monde par sa mère. 11 la prend par la main droite ' 
et se met à lui administrer des coups de bâton sur le dos, et elle 
de crier, en disant : « Haï, haï ! o mère je meurs ! Gourez ! ô 
amies, venez me délivrer de la main de l'ennemi de Dieu. » Les 
voisines qui ont entendu ses cris, accourent vers l'entrée de la 
maison dont la porte est fermée en dedans. Pendant qu'il conti- 
nue à la frapper, les autres femmes se mettent à lui dire du 
dehors : « ami ! que Satan soit maudit, c'est assez ! tu vas la 
tuer ! Ne vois en elle que la mère de ton fils !» — « Les défauts 
et les vices de cette femme, leur répond-il, sont plus grands 
que ceux qu'elle peut avoir dans l'autre monde ; elle méconnaît 
et la voie de Dieu et celle de sa créature, et ne suit aucune 
d'elles. » Pendant qu'il la couvre de coups, il ne cesse de lui 
dire : « lia ! la maudite, tu es ainsi faite ! tu as fait de moi un 
être plus bas que tous les êtres ?... » — « Ceci est une chose qui 
m'est imposée par Dieu », lui dit-elle. — « Ce n'est pas seulement 
la première fois que tu te conduis de la sorte, tu le fais depuis 
longtemps, aussi bien pendant ma présence qu'en mon ab- 
sence ! » La laissant là comme une chienne, étendue par terre, 
il va ouvrir la porte, sort de la maison et se rend auprès des 
clercs qu'il salue en entrant. Ceux-ci lui demandent : « Qu'as-tu, 
ô un tel ? » — « Il m'arrive telle et telle chose, leur 



MOEURS ET COUTUMES BERBÈRES 299 

répond-il. » Il leur fait part do tout ce que sa femme lai a fait. 
Quand il a fini de parler, les clercs lui disent : « Répudie-la ; 
quant à ton fils, tu le garderas, tu veilleras sur lui, tu le remet- 
tras à sa marraine qui relèvera jusqu'à ce qu'il soit grand ; 
quant à la mère, tu lui feras signifier la lettre de divorce ; tu 
lui d<mneras tous ses eilets et tu la renverras sans que personne 
L'accompagne. » Ils lui rédigent aussitôt nue lettre de répudia- 
tion la plus formelle. 

L'homme prend la lettre et paye les clercs de leurs peines. 
Puis, accompagné d'un ami du qâdhi, il revient chez lui. Arri- 
vés à la maison, l'envoyé du qâdhi frappe à la porte. La femme 
arrive et ouvre : « Voici ta lettre, lui dit-il ! », pendant que le 
mari l'interpelle et lui dit : « Va-t-en d'ici aujourd'hui même, 
je ne te connais ni tu ne me connais. » La femme s'en retourne, 
rentre dans la chambre, ramasse ses effets les plus beaux, prend 
la lettre et quitte le domicile de son mari. Elle s'en va seule, 
où bon lui semble. Quant à l'enfant, il reste auprès du père et 
de la marraine qui le soignent et l'élèvent jusqu'à ce qu'il 
devienne un homme. 



Maladie 

FRAYEUR SOINS SUPERSTITIONS — FAÇON PARTICULIÈRE 

DE TRAITER UN MALADE 

Un homme prit une pioche et s'en alla dans sa propriété irri- 
guer du maïs pendant le milieu de la nuit. Il allait seul. Arrivé 
au champ, il ouvrit le passage à l'eau qui suit la rigole tracée 
vers le maïs. En descendant derrière l'eau, il aperçut devant lui 
une hyène. Il la prit pour un chien et lui dit : « Va-t-en, le plus 
vilain des chiens ! » et la hyène de pousser des grognements en 
lui faisant : « Ahaha ! » Quand elle eut ainsi aboyé contre lui, 
celui-ci jeta sa pioche, s'enfuit en poussant des cris; et chaque 
fois qu'il regardait en arrière, il trouvait que la hyène était der- 
rière lui, sur ses traces. Alors il poussa des cris plus forts et 



300 AU CŒUB DK L'ATLAS 

accéléra sa course, jusqu'à ce qu'ayant aperçu la lumière des 
habitations, la bête le lâcha et le quitta en s'en allant ailleurs. 
Alors Le pauvre homme après qui la hyène avait couru, tomba 
par torre devant la porte de sa demeure et se mit à gémir. Sa 
mère sortit, et lui dit : « Qu'as-tu, mou fils? » — « Une hyène, 
Lui dit-il, est sortie contre moi dans le champ de maïs. » Sa 
femme lui dit aussi : « Quel malheur pour moi î Elle ne t'a pas 
fait de mal au moins? » — « Si, elle m'a fort effrayé, leur répon- 
dit-il, j'ai couru et crié jusqu'à ce que je sois exténué de fatigue, 
(die ne m'a abandonné que lorsqu'elle a aperçu les lumières 
des maisons. » Alors l'homme, pris de vomissements, ne rendit 
que du sang. Sa femme se livra aussitôt à des lamentations, tan- 
dis que lanière, qui n'avait pas de force pour crier, tomba et 
se roula par terre en disant faiblement. « Ha ! mon fils, heu- 
reusement que l'hyène ne t'a pas dévoré ! » Et sa femme 
d'ajouter : « Ha ! mon Dieu qu'est devenu mon jeune poulain ? » 
Les voisines qui les avaient entendues se lamenter accoururent 
et, trouvant la porte de la maison grande ouverte, elles y 
entrèrent et se dirigèrent vers la chambre où se trouvait 
l'homme. Elles trouvèrent celui-ci étendu, couché sur son dos, 
poussant de fortes plaintes. Une femme parmi celles qui étaient 
entrées, s'avança et se mit à calmer l'épouse et la mère en leur 
disant : « Louez le Prophète, l'homme n'a aucun mal; levez- 
vous et calmez-vous. » Une autre arriva et leur dit : « Préparez- 
lui une cuillerée de bouillie au thym, que vous lui donnerez à 
boire pour lui calmer l'estomac et l'empêcher de rendre du 
sang. » La femme du malade se leva, prit de la farine de blé, 
prépara la bouillie dans laquelle elle mit du thym réduit en 
poudre au moyen du mortier. Quand elle fut cuite, elle la lui fit 
boire, avec une cuiller, petit à petit. L'homme, l'ayant toute 
prise, rendit cette bouillie mélangée de sang. Puis il se mit à 
se rouler dans la chambre, car son cœur battait cà éclater à la 
suite de la forte course qu'il venait de faire pendant que l'hyène 
le poursuivait. Telle était la cause des souffrances du pauvre 
homme qui se plaignait en disant : « Oh ! mon cœur ! » 

Toutes les femmes venues à la maison avaient chacune quel- 
que chose à conseiller à l'épouse et à la mère. Une autre 



MŒURS ET COUTUMES BERBÈRES 301 

femme Leur dit encore : « Donnez du miel avec du safran et de 
Vaouermi eu poudre, après l'avoir chauffé dans un petit plat en 
terre dans lequel vous couperez, pour être trempé, du pain 
chaud qui vient d'être cuit ; puis vous le lui donnerez à man- 
irer. » — <> (/est bien, lui dirent-elles. » Aussitôt la mère se mit 
à lui préparer le miel au safran et à l'aouermi : elle prit du pain 
sortant du four, le coupa dans le bol et le remua avec le 
manche d'une cuiller. Quand il fut bien mélangé, elle le donna 
à son fils qui ne pouvait le manger ; continuant à se plaindre 
bien fort en disant : « Ah ! mon estomac qui se déchire ! » La 
mère se leva et prit de l'eau potable quelle porta dans une 
autre chambre. Là, elle la mit sur le feu pour la chauffer et la 
donner ensuite à boire à son fils. Une autre femme dit à 
L'épouse : « Amène à ton mari un Haleb qui lui écrive une amu- 
lette et qui tourne et examine pour lui les feuille* afin de voir 
ce dont il soutire à l'estomac. Ne serait-il pas possédé par 
quelque génie (démon) ? » La mère se leva et s'en alla elle- 
même chercher un taleb. Allant de mosquée en mosquée, elle 
trouva un bon t'aleb dans une mosquée où elle l'aborda en le 
saluant : celui-ci lui dit ; « Qu'as-tu, mère? » Elle lui répondit : 
« J'ai mon fils qui est pris de quelque chose. Par ta protection et 
celle de Dieu, viens avec moi à la maison pour que tu puisses le 
voir et te rendre compte de ce qu'il y a dans les feuilles. » 
« Volontiers, lui dit-il. » 11 se leva et alla avec elle jusqu'à la mai- 
son où elle le fit entrer. Arrivé dans la chambre où se trouvait le 
malade, il s'installa à son chevet, prit ses livres et commença 
à les feuilleter jusqu'à ce qu'il fut fatigué. N'ayant rien trouvé, 
il dit à la mère du malade : « Apportez-moi un petit plat. » Elle 
se leva et le lui donna. Il sortit son encrier rempli d'encre, 
ouvrit son sac et y prit le porte-plume avec lequel il traçait des 
sourates sur ledit plat. Quand il eut fini d'écrire : « Effacez, 
dit-il, ce qu'il y a d'écrit sur ce plat avec de l'eau chaude dans 
laquelle il faudra mettre de l'huile, du sel, du khonzamt, du 
cumin en graines. Vous lui ferez boire cette eau ; puis faites-lui 
prendre des fumigations avec du h'ermel et un os d'un chien ; 
après il n'aura plus aucun mal. » — « Simon fils guérit, lui dit la 
mère, je m'engage à te donner un costume complet. » — « S'il 



302 AU COEUR DE l'aTLAS 

plaît à Dieu, il n'aura plus de mal. » Elle lui donna une obole 
pour le dédommager do sa peine : « Que la paix et le calme lui 
reviennent », dit-il en partant. La mère prit l'assiette dont 
elle effaça récriture avec de l'eau tiède, comme le lui avail 
recommandé le taleb. Après avoir l'ait faire des fumigations à 
son fils, elle lui fit boire l'eau. Cette boisson prise, il se coucha 
et continua à se plaindre jusqu'à minuit. Lorsque sa femme 
entra et alla le trouver, elle lui dit : « Je voudrais que tu vives 
pour moi et ne meures pas. » — « Pour l'amour de Dieu, rions 
devons nous pardonner nos torts, lui dit-il. » — « Pourquoi nie 
dis-tu cela ? » lui dcmanda-t-elle. — « Le mal qui est en moi, lui 
répondit-il, est grave, je le sais. » — « Que ta vie soit longue, 
cher fils, lui dit sa mère, désires-tu quelque chose à manger ? » 
Il lui répond : « Je ne veux, mère, qu'un peu de beurre frais et 
du pain chaud. » Sa femme se leva aussitôt pour lui préparer ce 
qu'il demandait. Elle le lui porta et le lui servit en disant : « Le 
voici. » — « Je n'en veux pas, lui dit-il. » — « Que désires-tu ? » 

— « Je ne veux que du poisson, devrais-je ensuite en mourir. » 
Le lendemain, la mère s'en alla encore trouver des israélites ; 
chaque juif à qui elle demandait : « As-tu du poisson cuit? », lui 
répondait : « Non, je n'ai rien. » Fatiguée d'errer elle revint à la 
maison, rentra dans la chambre où se trouvait son fils ; elle lui 
dit : « Fils, je ne t'ai rien trouvé en fait de poisson ! » Il jeta 
un regard sur sa mère et dit : « Que Dieu nous ouvre de meil- 
leures voies » ; et sa femme ajouta : « Lui est notre Seigneur et 
Maître. » Il tourna la tête vers sa femme et lui dit : « Donne- 
moi le pot dans lequel j'urine ? » Elle se leva et le lui apporta ; 
elle lui plaça le pot sous ses effets et alla le soutenir par les 
épaules. Lorsqu'il eut fini d'uriner, elle prit le pot qu'elle alla 
vider dans les cabinets. 

L'homme rappela sa femme qui lui répondit et se rendit 
auprès de lui, en lui disant : « Oui ! me voici, que veux-tu ? » 

— Frotte-moi un peu le dos ? » Elle s'assit et prit la tête du 
malade, qu'elle posa sur ses genoux et se mit à lui frotter le 
dos jusqu'à ce que le malade s'endormit ; elle-même, le som- 
meil commença à la gagner. Pendant qu'ils sommeillaient ainsi, 
la belle-mère s'en alla à la fontaine dès le point du jour puiser 



MŒURS ET COUTUMES BERBÈRES 303 

de l'eau à boire. En arrivant à la fontaine elle y entendit des 
cris et vit une affluence de personnes. Prenant rang, elle atten- 
dit son tour qui n'arriva qu'au soir au déclin du soleil près de 
l'heure du Mar'reb. Elle remplit sa cruche et revint à la mai- 
son. Elle y entra, déposa sa cruche qu'elle vida dans la jarre. 
En entrant dans la chambre du malade, elle trouva son fils qui 
reposait sur les genoux de sa femme, tandis que celle-ci som- 
meillait aussi. Aussitôt la vieille l'interpella et lui dit : « Lève-toi, 
prépare le souper, que Dieu te couvre de fiente liquide et qu'il 
te mette le feu sous toi. ! la maudite. Mon fils serait-il en train 
de mourir, que tu ne lui accorderais pas un moment de répit, 
o ! la plus vile des chiennes ! En tout tu n'es pour nous qu'une 
femme de malheur ! Depuis que je t'ai amenée et faite ma belle- 
fille, nous ne faisons mon fils et moi que décliner, décroître, ô 
figure sans pudeur ! » La jeune femme garda le silence et se 
mit sans répondre à préparer le souper. Quand il fut prêt, elle 
donna un peu d'aliments à son mari qui ne voulut rien manger, 
n'en pouvant plus. Alors elles mirent le plat de côté ; quand 
elles eurent fini de manger elles-mêmes, elles firent de la 
lumière et s'assirent près du malade qu'elles veillèrent toute la 
nuit. Aussitôt qu'il fit jour, la belle-mère se leva, prit la farine 
pour préparer la bouillie du déjeuner. Dès qu'elle fut cuite, elle 
prit cette bouillie, et la servit toute chaude, toute bouillante. A 
son fils, elle en donna de la froide ; quant à sa belle-fille, elle 
lui en servit de la bouillante. La belle-fille vint, s'assit pour en 
manger ; à peine en avait-elle bu une gorgée que la bouillie 
lui brûla la bouche. Elle se leva, elle se mit à gesticuler, à se 
frapper sur les cuisses, à s'égratigner le visage et à ne parler 
qu'en faisant des gestes avec les doigts. Lorsque la bouillie fut 
descendue et avalée, la femme commença cà respirer. Elle 
resta là, étendue par terre, jusqu'au soir; alors elle se leva 
pour préparer le souper. Quand il fut cuit, elle mangea du 
couscous sec qu'elle faisait passer en buvant de l'eau. Puis elle 
servit le souper à son mari dans une jolie assiette ; quant à sa 
belle-mère, elle lui servit dans un plat son souper dans lequel 
elle mit beaucoup de sel et de piment en poudre. Ainsi préparé, 
elle le lui donna à manger, en ayant soin de lui cacher la 



304 Al CUEl B DE l/ ATLAS 

cruche d'eau. A peine la belle-mère eut-elle mis une cuillerée 
de couscous dans sa bouche qu'elle se sentit prise, étoultee par 
La gorge ; elle se leva, courut vers la cruche d'eau ; mais elle ué 
la trouva point ; elle se mit à chercher de l'eau; n'ayant rien 
trouvé, elle lit dans le pot de l'urine cruelle but aussitôt. Puis 
elle s'assit et se mit à se lamenter. Le fils qui lavait entendu 
pleurer lui demanda : « Qu'as-tu pour pleurer ainsi. » Elle lui 
d'il : <« Voici, ta femme m'a fait telle et telle choses. » 11 appela 
aussitôt sa femme et lui dit : « Où êtes-vous, madame ? » 

— a Me voici, lui répond-elle ; qu'y a-t-il? » 11 lui dit : 
« Qu'avez-vous fait à ma mère pour qu'elle pleure de la sorte ? » 

— « Non, je ne lui ai rien fait, tout ce qu'elle a pu te dire n'est 
que mensonge. » Il se tut et ne s'en occupa plus. Le jour où, 
pardonné par Dieu, il fut guéri, il sortit et alla s'installer devant 
la maison où le t'aleb qui lui avait écrit l'aperçut et fit aussitôt 
venir la mère avec laquelle il se rencontra devant l'entrée de la 
mosquée. Il lui dit : « Ton fils est maintenant guéri, que Dieu 
en soit loué ! Où est le costume que tu m'as promis de me don- 
ner? » — « Va-t-en, éloigne-toi de moi, je ne t'ai rien promis. 
Quant à mon fils nul ne l'a guéri si ce n'est Dieu. » — « Gom- 
ment î chrétienne, tu me trompes donc, maintenant... » La 
mère le releva brusquement en lui disant : « Je ne t'ai rien pro- 
mis, autre chrétien que tu es, toi qui mens à Dieu et à ses 
créatures. » « Allons va, lui dit-il, que Dieu te calme et te 
donne la paix ! » 



Guerre 

FAÇON DE SE BATTRE DES IMAZIR'EN — ARMES ENLÈVEMENT 

D'UN MORT — FUNÉRAILLES — CÉRÉMONIES 

In tour pour l'eau est établi entre les Imazir'en et les Ara- 
bes. — Un jour, les Imazir'en, voulant irriguer leurs champs 
pendant la nuit, s'aperçurent que les Arabes leur avaient volé 
l'eau. Aussitôt ils déclarèrent aux Arabes : « Il y a désaccord 
entre vous et nous ; demain c'est la guerre ! » — « C'est 



MOEURS ET COUTUMES BERBÈRES 305 

entendu ! répondirent les Arabes; ce que vous n'avez jamais 
t'ait, vous ne pouvez Le faire ! ». On passa quelques jours et la 
guerre fut déclarée entre Imazir'en et Arabes. Alors, l'homme 
qui était malade et actuellement rétabli se leva, lui aussi, pour 
aller combattre. Il fit sortir son cheval, le brida et le sella. 
Avant mis précipitamment la selle, le poitrail et la sous-ven- 
trière, voilà qu'il oublia de fixer celle-ci assez solidement. De 
plus, il avait un cheval très rétif. Ensuite il monta à cheval, et 
sa femme lui passa son fusil ; tout en étant à cheval, il le char- 
gea avec de la poudre qu'il avait sur lui clans sa poudrière. Il 
quitta le village ; arrivé au chemin, il vit une foule de gens qui 
se rendaient vers le lieu de combat, portant tous leurs fusils ; 
chacun deux portait en outre, en bandoulière, toutes sortes de 
choses. Certains portaient des poignards et des massues garnies 
de pointes, suspendues entre les épaules ; d'autres des serpes 
avec lesquelles on coupe le bois ; d'autres avaient pris un levier 
de moulin, d'autres avaient une pince avec laquelle on troue les 
murs, alors que d'autres n'avaient que leurs poignards et leurs 
fusils. La plupart des gens montés sur leurs chevaux s'élancè- 
rent au galop vers le lieu du combat. Arrivés là, les cavaliers 
se mirent en ligne l'un à côté de l'autre. Derrière eux les fan- 
tassins vinrent se ranger. Les Arabes se rangèrent eux-aussi, de 
la même façon, les cavaliers en avant et les fantassins derrière. 
Les cavaliers des Imazir'en tirèrent une décharge de coups de 
feu et se retirèrent derrière les fantassins qui restaient là et gar- 
daient leur position en se tenant couchés. Les cavaliers Arabes 
aussi tirent une décharge de coups de feu, et se retirèrent en 
arrière tandis que leurs fantassins restaient sur place, conser- 
vant leur position. Aussitôt, un combat s'engagea entre fantas- 
sins tandis que les cavaliers se tenaient au large, en rang. La 
cavalerie des Imazir'en veillait sur ses fantassins ; chaque fois 
qu'un de ceux-ci tombait, elle le ramassait. On resta là à se battre 
jusqu'au coucher du soleil. Pendant qu'on se battait, voilà que 
le cheval rétif s'emballa et sortit du rang des cavaliers Ghleuh', 
emportant son maître. Il s'enfuit vers l'ennemi. Quatre hommes 
parmi les fantassins arabes le mirent enjoué et tirèrent sur lui. 

Le cheval fut atteint ; une balle lui traversa le crâne en entrant 

20 



30(5 



AI CŒUB L)K L AI LAS 



par l'oreille droite et en sortant par la gauche ; le cheval 
s'affaissa avec son cavalier et resta raide mort. Un des ennemis 
accourut et tira à bout portant sur la tête du cavalier dont il 
fit sauter la cervelle ; il le laissa morl sur place. Aussitôt fait, 
il prit la selle et la bride du cheval, ramassa le fusil, la corne à 
poudre et la giberne du guerrier, et il s'en retourna vers ses 
frères. Le soir, quand les Imazir'en revinrent du combat, la 
mère leur demanda : « N'avez-vous pas vu mon fils ? » Ceux 
qui connaissaient le fils de cette vieille lui répondirent : « Ton 
fils, que Dieu le reçoive dans son paradis ! il est tombé au champ 
de bataille en territoire ennemi ; il y est resté mort ainsi que 
son cheval. » — « Je me mets sous votre protection, leur dit- 
elle. » Elle courut aussitôt chercher un bouc qu'elle sacrifia 
pour les gens du village pendant cette nuit même : « Ton fils 
est tombé mort, lui dirent-ils, au milieu de l'ennemi, mainte- 
nant que Dieu nous donne des hommes qui puissent l'enlever. » 
On réunit des gens ; lorsqu'ils furent assez nombreux, ils s'en 
allèrent à sa recherche pendant cette nuit même. Lorsqu'ils 
arrivèrent au lieu où il était tombé, ils le trouvèrent raide. Ils 
le prirent ; ils le mirent sur un cheval sur lequel ils l'attachè- 
rent au moyen de cordes. Ils revinrent, l'un conduisait le che- 
val par la bride tandis que les autres, leurs fusils en main, 
suivaient derrière. Lorsqu'ils furent arrivés à la maison du 
défunt, ils déposèrent celui-ci devant la porte et appelèrent sa 
mère et sa femme qui sortirent aussitôt. Dès qu'elles l'eurent 
vu elles se mirent à pousser des cris ; puis elles allèrent s'en- 
duire le visage de bouse de vache liquide et de noir de fumée. 
De là, elles entrèrent dans la cuisine, y cassèrent tous les 
ustensiles aussi bien le plat dans lequel elles faisaient cuire le 
pain que la marmite. Les hommes prirent le mort, le portèrent 
à la jema'a, l'y déposèrent pour y passer la nuit, là seul et sans 
lumière ; parce que, selon leurs usages, celui qui meurt hors 
d'une habitation ne doit jamais y être ramené, tandis que celui 
qui meurt dans sa demeure a de la lumière, bien qu'il doive 
rester seul jusqu'au lendemain, sans que personne le veille. 

Ayant entendu des cris, les voisines accoururent auprès de 
celles qui pleuraient. Là, les vieilles, deux à deux, se saisissant 



MOEURS Et COUTUMES BERBÈRES 307 

par les épaules et les jeunes procédant de même, toutes se 
mirent à se lamenter, et chacune d'elles accompagnait ses lamen- 
tations de paroles. L'une des vieilles disait : « Hélas ! cher enfant, 
avec ta jeunesse, tabeauté, cher adoré. » L'autre, avec laquelle 
elle pleurait, répliquait : « Hélas, seigneur un tel, tu as poussé ta 
vie au danger, jusqu'à te faire lucr parles ennemis, cher enfant. » 
L'une des plus jeunes femmes, s'adressant à la femme du 
défunt, dit : « Hélas ! frère, tu ne méritais pas de mourir par la 
poudre, ni d'être ainsi profané, frère chéri ! » Et l'épouse de 
répondre : « Hélas ! cher poulain, tu meurs et tu laisses tes 
enfants livrés à l'injustice. — Que vais-je devenir avec eux ! » 
Puis elle se mit à pleurer et dire encore : « Ah ! mon poulain, 
mon poulain ! » parole qu'elle dit trois fois très fort. Enlin les 
vieilles se turent, et chacune en silence s'assit. Accroupies l'une 
à côté de l'autre et adossées contre le mur, elles laissèrent 
libre le milieu de la pièce qu'occupèrent bientôt les belles 
débarrassées de leur voile. Debout au milieu de la pièce, elles 
se mirent chacune à dire quelque chose : « Hélas, frère voici 
ta demeure !... Ceci est ta maison, hélas frère !... » Une deuxième 
reprit : « Hélas ! frère voici ton lit ! voici tes effets; hélas, 
frère !... » elle continua : « Frère, la mort maudite t'a pris pré- 
maturément ; hélas ! frère !... » L'épouse du défunt répondit : 
« Hélas, mon poulain, quelle année maudite que celle-ci ! . . . Mon 
poulain, j'ai veillé sur toi jusqu'à ce que tu fusses guéri et je 
m'en réjouissais ; un autre malheur m'attendait et voilà que je 
suis réduite à souffrir ! » Les vieilles arrivèrent et se mirent à 
consoler les jeunes. Une fois que les femmes se furent calmées, 
les voisines apportèrent dans des cruchons de la bouillie de 
maïs cuite ; chacune d'elles apporta le sien rempli de bouillie. 
Quand une femme entrait et présentait son cruchon, la mère 
du défunt lui disait : « Que Dieu vous le rende, chère sœur. » 
Elle lui prenait le cruchon et se mettait à verser de la bouillie 
dans de petits vases qu'elle distribuait ensuite aux femmes qui 
en buvaient. Chaque groupe de trois femmes avait son bol. 
Quand elles eurent fini de boire, et déposé toutes leurs bols 
devant elles, la mère prit le cruchon dans lequel on avait 
apporté la bouillie et alla le déposer dans la cuisine ; tandis 



308 



Al COEUR DE L ATLAS 



que la femme du défunt faisait le tour des femmes à qui elles 
avaient servi à boire de la bouillie, et partout où elle trouvait 
un bol vide, elle le ramassait et le portait également à Ja cuisine 
où elle réunit tous les ustensiles servant à prendre la bouillie. 
Après avoir fini de déjeuner, les femmes s'assirent et se 
mirent à causer entre elles de la mort de cet liommc. 

Pendant ce temps, trois hommes de ceux qui avaient ramené 
le mort se rendirent dans le Mellah', achetèrent quinze coudées 
de cotonnade pour servir de linceul, puis des feuilles de rose, 
du myrte et du safran. Ces trois choses composent ce qu'on 
appelle IaKnout. — Munis de ces objets ils revinrent à la mai- 
son. Ils remirent à un taleb ces IaKnout" légèrement piles dans 
un mortier; puis on chauffa fortement de l'eau dans nue casse- 
role en fer blanc, on apporta une grande planche garnie de 
distance en distance de larges trous, et on la déposa au milieu de 
la djem'â. Puis on prit le cadavre que l'on mit sur la planche 
où on le déshabilla. Un des hommes enleva son haïk que trois 
hommes prirent chacun par un bout et étendirent au-dessus de 
la planche sur laquelle se trouvait le mort. Le t'aleb entra sous 
la couverture où la casserole d'eau chaude ainsi qu'une louche 
lui furent aussitôt passées. Le prieur lui aussi entra sous la 
couverture. Là, avec la louche, il puisa de l'eau chaude qu'il 
répandit sur la tète du cadavre pendant que le taleb lavait une 
partie après une autre : la tête, les yeux, le nez, le visage ; 
puis il ouvrit la bouche du mort, il y introduisit ses doigts le 
pouce et l'index de la main gauche ; alors le prieur se mit à lui 
verser de leau pendant qu'il le lavait ; quand il eût fini il passa 
au cou, à la poitrine, au ventre, au nombril, aux cuisses ; il lui 
fit les ablutions en lui lavant les parties ; il continua par les 
genoux, les pieds et les mains. Quand le lavage fut terminé, on 
lui passa le linceul dont il coupa cinq coudées et qu'il étendit 
sous le dos du cadavre ; il lui en mit également cinq autres 
sous les pieds, et les cinq restants furent placées sous le cou. 
Puis il prit du solide lil de tissage, releva et réunit les bords 
de la pièce placée sous les pieds, prit l'aiguille, que le prieur 
lui passa, et fautila la pièce en un tour d'aiguillle, ce qu'il fit 
aussi pour* la pièce placée sous h' dos et dont les bords sont 



MOEURS ET COUTUMES BERBÈRES • 309 

réunis sur le ventre el ensuite cousus ; puis il procéda de 
même pour la dernière pièce placée sous la nuque, et dont 
les bouts furent tirés et rabattus sur la poitrine et puis cousus. 
De là il prit dans la main gauche les lah'nout qu'il répandit sur 
le mort avec la main droite depuis la tête jusqu'aux pieds, puis 
il se leva et appella les gens à qui il dit : « Allons, apportez la 
civière. » — On apporta la civière que Ton déposa au seuil de 
la djemda pendant que d'autres entrèrent et enveloppèrent le 
cadavre dans une natte en palmier nain. Ils étaient quatre, les 
deux premiers disaient en le portant : « Dieu est puissant. Dieu 
est grand ! » formule qu'ils prononcent deux fois, tandis que les 
deux derniers disaient : « Dieu, reçois dans ton sein celui qui 
n y a aucune malice ! » Ils répétèrent ces deux formules, du centre 
de la jemda, en portant le cadavre, jusqu'à la porte, où était 
déposée la civière. Là d'autres gens arrivèrent pour les aider à 
le déposer et à placer le corps sur la civière ; quatre hommes, 
deux devant et deux derrière, la soulevèrent et commencèrent à 
marcher, pendant que les gens présents suivirent le corps. Les 
porteurs, les deux premiers, disaient : « Il n'y a de dieu que 
Dieu et Moh'ammed est son Envoyé », et les deux derniers 
disaient ensuite : « Seigneur, nous vous implorons, nous nous 
présentons à Vous, car nul ne peut nous recevoir au sein de votre 
Paradis que Vous, le Clément, le Miséricordieux » ; les derniers 
répétaient, tout en marchant, les mêmes paroles que les premiers 
jusqu'à l'entrée du cimetière. Là les premiers se mirent à 
dire : « Nous voici dans votre domaine, Seigneur, Maître de 
tous les biens ; accordez-nous votre bonté en tout et pour tout ». 
Ceci fut ainsi répété par les derniers jusqu'à la fosse, à côté de 
laquelle ils déposèrent le corps. — Des hommes de peine se 
mirent aussitôt à mélanger le mortier au moyen d'une pioche ; 
tandis que la foule se maintenait debout derrière le mort ; le 
l'aleb qui avait lavé celui-ci, traversa les rangs et alla se placer 
devant les gens; alors le prieur prononça à haute voix : « Fai- 
sons la prière des morts sur le corps de cet homme. » Et tous 
les gens qui se sont présentés pour prier répondirent : « Que 
Dieu le reçoive au sein de son Paradis et qu'il lui pardonne ses 
péchés. » — Après, le t'aleb prononça à haute voix : « Dieu est 



310 AU CŒUR DE L'ATLAS 

Grand » pendant que les gens debout sans s'incliner répétaient 
trois fois ce que disait le t'aleb. La prière terminée, le t'aleb 
salua, ainsi que tous les gens présents. Alors ceux-ci se séparé- 
rent, en remettant leurs babouches, par groupes de quatre, 
tandis que d'autres prenaient le cadavre, le portaient vers la 
fosse, l'y descendaient, ainsi que la natte qui a servi à le trans- 
porter, et le couchaient, penché sur le côté droit. Puis ils le cou- 
vrirent de bâtonnets placés horizontalement, allant d'un côté à 
l'autre . Lorsque la fosse fut ainsi fermée du haut en bas, on 
prit le mortier que l'on appliqua sur les bâtonnets. Puis les 
gens vinrent et jetèrent chacun une pierre sur la couverture 
de la fosse ; ceci fait, on tira la terre vers la fosse au moyen de 
pioches, pendant que les t'olba récitaient d'abord la sourate de 
Tabaraka, puis celle de Ouaïn kountoun âla Safarin. Lorsque 
les gens eurent fini de combler la fosse, et que sa place se trouva 
être bien déterminée, ils la marquèrent en plantant trois bâton- 
nets placés l'un à la tête, les deux autres aux pieds. Puis on 
prit la cruche, on arrosa la tombe avec l'eau qui restait, et la 
dite cruche fut déposée à côté du bâtonnet planté à la partie 
supérieure de la tombe. 

Alors les t'olba se turent et les gens de la k'bîla donnèrent 
chacun son obole aux t'olba en l'honneur du mort. On remit le 
montant de cette quête à un des t'olba pour en faire la distribu- 
tion à ses camarades ; celui-ci donna à chacun sa part sans que 
personne eut plus ou moins que les autres. Les t'olba, ayant 
ainsi reçu leur obole, dirent aux habitants de la k'bîla : « Allons ! 
récitez pour lui une Fatilia ? » On fit une Fatilia en disant : 
« Que Dieu le bénisse, et répande ses os dans le Paradis ! » 
De là, les gens s'en retournèrent. Arrivés à la demeure du 
défunt, les t'olba et les gens de la k'bîla s'arrêtèrent et appelè- 
rent la mère et la femme du défunt. Lorsque celles-ci furent sor- 
ties, les tolba proposèrent une nouvelle Fatilia en disant : 
« Faisons une FatiKa pour le défunt, que Dieu le reçoive au 
sein de Son paradis, qu'il lui pardonne ses péchés et qu'il 
répande sa bénédiction sur ses enfants jusqu'à ce qu'ils devien- 
nent hommes et reprennent la place de leur père, et que Dieu 
mette de la consolation dans le cœur de tous ! » La Fatilia 



MOEURS ET COUTUMES BERBÈRES 31 1 

récitée, chacun se retira de son côté; tandis que les femmes 
rentraient dans La maison ; là, elles adressèrent à la jeune 
Veuve Leurs condoléances, puis elles rhabillèrent avec un voile 
de cotonnade ayanl quinze coudées, qu'elles lui mirent autour 
du corps ; après lui avoir entouré la tête avec une bande de 
cotonnade, elles lui dirent : « Console-toi, chère amie ; ceci 
t'est imposé par Dieu ; tous, nous devons mourir ; rien n'est 
durable que Dieu ; telle est notre destinée ! » — Puis pendant 
les sept premiers jours, des personnes vinrent à la maison du 
défunt, apportant avec elles des poulets cuits dans la marmite, 
du pain de blé cuit dans le plat, des œufs cuits à F eau, sans 
être débarrassés de leur coque, des dattes appelées Idjihel et 
des noix cassées. Ensuite toutes les femmes qui avaient apporté 
ceci, se mirent autour des maîtresses de la maison pour les dis- 
traire parleurs conversations. A l'heure du repas, elles s'instal- 
lèrent et se mirent à manger de ce qu'elles avaient apporté et 
burent de l'eau ; elles continuèrent à mener cette vie jour par 
jour, jusqu'à ce que les sept premiers jours fussent écoulés. Le 
dernier jour, les femmes se levèrent, saluèrent les maîtresses 
de la maison et dirent à la femme du défunt : « Madame une 
telle, que Dieu prolonge votre vie et qu'il vous dédommage de 
ce que vous perdez actuellement. » Et les deux femmes de 
répondre : « Que Dieu éloigne de vous le mal, chères sœurs. » — 
Puis elles repartirent toutes. Le lendemain, le premier jour 
des seconds sept jours, d'autres femmes arrivèrent, apportant 
avec elles de grands plats pleins de couscous, du blé avec de 
la viande cuite ; chacune était venue avec son plat. Elles restè- 
rent avec les maîtresses de la maison sept jours, mangeant et 
buvant jusqu'à ce que les sept autres jours soient passés ; puis 
elles se dirent au revoir et se quittèrent. 

Le lendemain, le premier jour de la dernière semaine, les 
femmes éloignées du village, toutes celles qui étaient les amies 
du défunt, arrivèrent. Elles avaient apporté avec elles un mou- 
ton dépecé, mais sans être cuit, une petite jarre remplie de 
beurre fondu et des ustensiles tout neufs, entre autres un plat 
à pain, une marmite, une cruche, un pot à eau et deux petites 
jarres, une charge de bois, un panier rempli d'œufs, des pou- 



312 Ai: COEUB DE L ATLAS 

lets vivants, un cruchon d'huile. Après avoir fait outrer tout 
ceci dénis la maison. In mère du défunt se leva, sortit et alla 
au marché d'où elle rapporta Au cumel et du piment en pou- 
dre. Puis (die se mit à préparer la viande que les femmes avaient 
apportée dans la marmite neuve ; (die lit du pain quelle fit 
cuire dans le plat neuf, elle versa de l'eau à boire dans la cru- 
che neuve ; puis, avec un pot à eau neuf, elle fit boire les fem- 
mes. Kl le fit la cuisine avec du beurre, réservant l'huile pour 
la lampe dans le cas où elles voudraient faire de la lumière 
pendant les sept jours. Ceux-ci écoulés, les femmes voulan 1 
partir se dirent au revoir, mais les maîtresses de la maison les 
retinrent en leur disant : « Restez, nous voudrions faire son 
éloge funèbre. » Les femmes se rassirent et la mère du défunt 
alla appeler les voisines qui vinrent. Elles pénétrèrent dans la 
maison, et là, toutes debout, elles formèrent un cercle au milieu 
de la cour, autour de la veuve qui se trouvait assise au centre. 
Puis chacune se mit à improviser à sa façon. Quand l'une 
improvisait, les autres gardaient le silence tout en tournant et 
en frappant des mains légèrement. Elles continuèrent ainsi 
toutes à improviser sur lui jusqu'à ce qu'elles eurent terminé le 
discours d'éloges et de louanges. 

Voici ce que dirent les femmes sur celui qui est mort par la 
poudre au champ de bataille. Ceci est un usage chez les 
Imazir'en depuis les premiers temps : 

COMPLAINTE 

Un tel n'a pas laissé de pareil ; 
Il était homme de grand courage 
11 était brave et jamais craintif ; 

Sil avait été lâche comme un Juif, on ne serait pas allé le 
chercher. 

Pieux, il priait ; agriculteur, il plantait ; 
Charitable, il faisait l'aumône en argent ou en pain. 
Labourait-il, il en tirait une récolte suffisante pour lui ; 
S'il faisait moudre, un produit abondant en était le résultat. 
Se mettant en selle sur son cheval, il prit son fusil. 



MOEUaS ET COUTUMES BEBBÈRES 313 

Ainsi que La corne dans laquelle se trouvait de la poudre. 

An sujet de l'eau une dispute s'engagea entre les Arabes 

Et les [mazir'en ([ni avaient toutes les raisons. 

Les [mazir'en s'en allèrent de nuit 

Relâcher et reprendre l'eau en litige. 

Les Arabes, eux aussi, s'en vinrent vers l'eau 

Pour pouvoir irriguer leurs champs. 

Us trouvèrent près de cette eau des Imazir'en ; 

Alors, un à un, des Arabes se dirigèrent 

Vers le haut du canal ; où ils leur volèrent l'eau. 

Voilà que les champs des Imazir'en eurent peu d'eau. 

Aussitôt, des Imazir'en se levèrent et remontèrent le canal 

jusqu'à la tète de la conduite sans rencontrer d'eau. 
Mais ils trouvèrent assis deux Arabes 
Au haut du canal, veillant sur l'eau, 
De peur que les Imazir'en ne vinssent la reprendre. 
Au sujet de l'eau qu'ils ont prise sans raison, 
Les Imazir'en leur demandèrent : « Où est l'eau ? » 
Les Arabes leur répondirent : « C'est à nous quelle revient. » 
Alors les Imazir'en leur déclarèrent : « C'est la guerre entre 

nous. » 

— « (Test une parole en l'air, leur répondirent les Arabes 

Ce que vous n'avez jamais fait est preuve de votre incapacité. » 

Tous les Imazir'en se réunirent comme un seul homme 

Lorsqu'il s'agit d'aller sur le champ de bataille 

Où il devait y avoir un combat des plus acharnés. 

Dès le point du jour, on assembla cavaliers et fantassins ; 

On ne laissa que ceux qui sont infirmes. 

Tous les cavaliers, munis de leurs cornes remplies de poudre 

et de balles, 

Se dirigèrent en galopant vers le lieu du combat . 

Les fantassins prirent les armes ; chacun était armé à sa 

façon ; 

Les uns s'étaient munis d'une barre de moulin ; 
D'autres, d'une faucille avec laquelle on moissonne ; 
Un autre portait son fusil sur son épaule, 
Certains ne prirent que de longues et grandes serpes ; 



314 AU CŒUR DE L'ATLAS 

Les uns prirent la petite serpe qu'ils portent à la main ; 

D'autres portaient sur l'épaule leur bâton de jet ; 

Certains se munirent de la pince avec laquelle on perfore les 
murs. 

Tous se dirigèrent vers le lieu de combat. 

Là, devant les fantassins, tous les cavaliers se mirent en 
rang. 

Les Arabes aussitôt réunirent cavaliers et fantassins, 

Chacun prit chez lui quelque chose comme arme. 

Tous les cavaliers arabes étaient munis de leurs armes, 

Ils portaient des fusils, des cornes 

Pleines de poudre ; ils avaient des balles, 

Aussi bien que des sabres et des poignards. 

La plupart des fantassins avaient des pistolets. 

Certains prirent des cisailles bien tranchantes ; 

Les uns portaient à la main une lance ; 

D'autres avaient en bandoulière le poignard recourbé. 

La cavalerie arabe se plaça également en rangs devant son 
infanterie bien alignée 

Les Imazir'en les premiers attaquèrent. 

La cavalerie, ayant déchargé ses fusils, se retira et se mit 
derrière l'infanterie. 

Le fantassin couché prit position, 

Et aussitôt la poudre et les balles parlèrent 

De la part de la cavalerie arabe qui était nombreuse. 

Puis les cavaliers se mirent derrière leurs fantassins qui 
s'accroupirent par terre pour charger leurs armes, 

Et engagèrent le combat, pendant qu'en arrière les cavaliers 
se tenaient debout. 

La nombreuse cavalerie des Arabes qui avaient volé l'eau 
fut engagée. 

Cette lutte contre les Imazir'en eut pour cause l'eau qu'on dit 
appartenir à ceux-ci. 

La victoire resta, dit-on, aux Imazir'en. 

Le cheval rétif d'un tel, s'emporta, sortit et s'enfuit avec son 
maître vers l'ennemi. 

Aussitôt les Arabes, en cachette, coururent après lui, 



MOEURS ET COUTUMES BERBÈRES 315 

Tirèrent sur lui et abattirent son cheval à coups de balles. 

Le cheval mort, ils tirèrent aussi sur l'homme. 

Qu'ils atteignirent à la tête, mettant ainsi fin à ses jours. 

Les ennemis lui enlevèrent son beau fusil, 

Ainsi que son sac et sa corne à poudre ; 

Ils prirent la selle et la bride, 

Et abandonnèrent l'homme étendu parterre. 

La nuit arrivée, on se sépara ; 

Les Arabes s'en allèrent de leur côté. 

Les Imazir'en eux aussi revinrent, 

Et regagnèrent tous leurs demeures. 

Seul, l'homme tué ne revint pas. 

Lui et son cheval manquant, 

La mère alla s'en informer 

Auprès de tous les cavaliers qui avaient pris part au combat 
en leur demandant : « Où est mon fils ? » 

Ils lui répondirent : « Que Dieu le bénisse, Madame ! 

Votre fils est mort ainsi que son cheval. » 

La mère revint, prit une bête de sacrifice qu'elle alla égorger 
au milieu de la Jibila 

Dont les habitants lui demandèrent : « Que désires-tu ? » 

— « Que le corps de mon fils me soit apporté, leur répon- 
dit-elle. 

Pour que je le revoie dans ce monde-ci. » 

On réunit des gens qui doivent s'en retourner 

Dans la nuit, ceux-ci repartirent à sa recherche ; ils le retrou- 
vèrent 

Etendu par terre avec le crâne fracassé. 

Ces hommes le ramassèrent et l'attachèrent avec des cordes 

Sur un cheval, où ils le fixèrent solidement ; 

Et, pendant que l'on conduisait la bête par la bride, 

Les autres la suivaient par derrière. 

Ils ramenèrent ainsi le mort, revinrent jusqu'à sa maison ; 
ils frappèrent à la porte. 

La mère du mort sortit ainsi que les enfants du défunt ; 

A la vue du cadavre des cris s'élevèrent. 

Les hommes reprirent le cadavre et le portèrent à la Djemua 



310 AU CCE1 R l»K L'ATLAS 

Où ils le déposèrent et le Laissèrent sans lumière, 

Gomme pour tout individu qui meurt chez eux. 

(Test une coutume pour tous les [mazir'en 

Que celui seul <|iii meurl hors de chez lui ne peut pas avoir 
de la lumière ; 

Tandis que si quelqu'un meurt dans sa demeure, il doit être 
éclaire. 

Dans la chambre et laissé seul jusqu'au jour (1). 

Son épouse se mit encore à se lamenter 

Au souvenir de son mari défunt qui passait la nuit dans 
l'obscurité 

Les autres femmes lui disaient : « C'est mal à toi 

Ceci est infligé par Dieu à d'autres que toi » 

« C'est moi qui deviens veuve, leur dit-elle, 

« Et mes enfants, eux aussi qui deviennent orphelins » 

— « Ceci doit arriver inévitablement, 

La mort est destinée à tout autre que toi ! » 

A la mère du défunt qui se mit également à pleurer les fem- 
mes dirent : « C'est toi qui devrais, vieille, 

Te calmer et te taire, ayant de la sagesse, 

Qu'il ne sorte de ta bouche ({ne des paroles de prière. » 

« C'est moi qui vais supporter, leur dit-elle, la charge des 
petits-fils ainsi que celle de la veuve. » 

« Calmez-vous, lui répondirent-elles ; bientôt ils grandiront, 

Ils auront la parole et posséderont des bœufs. » 

« Quand vont-ils être grands ? dit-elle. 

« Ils ne seront grands que lorsque j'aurai rejoint leur père. » 

Elles lui répondirent : « La vie appartient à Dieu, 

Et l'être humain ne fait qu'en user ! » 

Aussitôt la pauvre vieille se tut ; 

La femme du défunt se tut également. 

Toutes les femmes commencèrent à les saluer, 

Ainsi que leurs voisines qui avaient pleuré avec elles, 

En leur disant : « Que Dieu vous pardonne vos actions ; 

Résignez-vous à la mort et ne pleurez pas ! » 

(1) Ce qui suit est eu prose. 



MOEURS ET COUTUMES BERBÈRES 317 

Les femmes partirent tout en causant de la mort de l'homme 
qu'elles n'avaient pu soigner. 

Telle est l'histoire d'un homme mort, tué par la poudre chez 
les ImazirVn ; ce récit est terminé avec l'aide de Dieu. 



Ah'idous 

JEU ET DANSE DES IMaZIR'ëN 

V Ah'idous est le jeu des Imazir'en où hommes et femmes 
débitent des paroles spirituelles et mordantes. 

Ne se livre au jeu de YA/iidous que les gens d'esprit, experts 
en prosodie. 

Le jour où les femmes veulent organiser un Ah'idous, elles 
préparent un bon diner, puis elles envoient une vieille à qui 
elles disent : « Va appeler le raies un tel, avec un tel et un tel. » 
Ils arrivent munis de leurs tambourins, entrent dans la maison 
où les femmes les reçoivent en poussant des you-you. Ils 
s'asseoient, et les femmes leur apportent à manger le souper ; 
puis elles vont à la cuisine allumer du feu pour que les hommes 
puisssent y réchauffer les tambourins avec lesquels ils joueront. 
Quand il a fini de diner, le rates va se placer au milieu de la 
cour, fait résonner son tambourin et ses compagnons accourus 
près de lui commencent aussi à jouer des leurs. Les femmes 
arrivent et toutes celles qui savent danser l' Ah'idous, viennent 
se placer devant les joueurs. Aussitôt le rates commence à 
chanter et à célébrer les louanges des femmes assises devant 
eux, alors que celles-ci répondent aux compliments qui leur sont 
adressés sans se lever jusqu'à ce que le raies ait achevé de débi- 
ter ses louanges. Voici les paroles par lesquelles le raies com- 
mence l' Ah'idous : 

Je te salue, ô oiseau au beau plumage, ô pigeon ! 
Je te salue, te saluent les pieds et te salue la terre ! 
Dieu, inspire-moi sur cet être qui, sans nous connaître 
arrête nos regards. 



318 



AU CŒUR DE L'ATLAS 



Quand on ne sait pas ce qu'il est, faire sa connaissance est 
une volonté divine. 

Réponse des Femmes : 

Que Dieu te rende le salut, toi qui nous adresses des louan- 
ges ! 

Quelle partie du monde t'envoie, ô toi ! pigeon ? 

faon ! au joli cou, qui t'a enfanté ? 

Que te donnait ton père pour te nourrir et t'élever 

Jusqu'à ne semer maintenant, avec ta langue, que de for ? 

Je te reconnais, ô faucon ! au son de ta voix ; 

Pourrions-nous t'interroger sur ton ami ? Où est-il ? 

S'est-il absenté, est-il en pèlerinage ou est-il ici? 

Raies. 

Il n'est ni absent, ni en pèlerinage, ni en ces lieux-ci. 
Le chacal passe sur des sentiers escarpés, tandis que le chien 
se maintient sur le chemin. 

Le fils du mouflon suivant un sentier, ses traces disparais- 
sent. 

La source est fermée exprès pour toi qui es altéré. 



Pourrions-nons t'interroger sur le cours des denrées, toi qui 
as voyagé ? 

Au moins aie la main serrée et tiens la clef cachée, 

Afin que tu ne sois pas obligé de t'endetter 

Pour les belles que tu désires avoir, ô boucher ! 

Elle te trompe celle-là qui te reçoit, car tu es desséché par 
le froid, 

Tandis que, si tu te changeais et te mettais à l'abri de mes 
voiles, tu te réchaufferais. 

R. 

Chacun a quelqu'un de son rang, qui lui convient ; 
S'il fréquente une amie qu'il aime, ceci est meilleur pour lui 
que le paradis, 



MŒURS ET COUTUMES BERBÈRES 319 

Vivre, s'unir avec celle qu'on n'aime pas, la mort est préfé- 
rable. 

Lorsque tu trouves quelqu'un seul, au guet sur un chemin, 

Sache que c'est une compagne qui lui manque. 

Désigne-moi, allons, qui pourrai-je fréquenter ? et ne me 
jalouse plus. 

L'envie est chez le rocher seul qui retient l'eau. 

Dieu t'a amené pour que nous puissions faire échange d'idées. 

L'amour est pénible ; c'est exprès pour toi, Ô cœur, qu'il est 



crée 



Il nous a affligés de la poésie et fait négliger le maïs qui se 

nPSSPPllG. 

ami, dès que je m'éloigne de toi je pleure et tu gémis. 
Je n'ai pu te pardonner ni m'excuser, n'ayant pas eu d'en- 
tretien. 

R. 

Depuis bien des années, mon désir de te saluer aspire au tien, 
Mais Dieu n'a décidé mon salut pour toi cm' aujourd'hui. 
Je t'en prie, ô cyprès ! incline ta tête que nous nous embras- 
sions. 

(A ces paroles, le Raies baisse le léger voile de son visage) 

L'aurore est comme ton front ! bonjour, ô toi ! 
Qui t'ornes du tabd, du plus précieux bijou ; vous vous ter- 
nissez. 

Qu'est-ce qui t'a fait aimer, ô beUe, le tournoi de la danse ? 

F. 

Où pourra-t-il te rencontrer celui qui veut, ô vénérable, 

Te faire une visite et s'en retourner aussi vite que le vent ? 

Moi, j'ai particulièrement en tête une chose : 

Lorsque j'ai donné ma promesse à un ami, je ne le quitterai 

jamais 

Dussè-je par là, être découpée en morceaux de la grosseur 

de grains d'orge ; 



320 AU COttUK DE L*AT],AS 

Y aurait-il des canons braqués sur moi, L'un à coté de l'autre, 

Je ne t'abandonnerais ni je ne te changerais contre les 
richesses. 

J'ai reçu bien des coups de bâton et ai eu des cheveux coupes 
pour toi. 

A ma mère qui m'appelle, je réponds : « Je suis telle que tu 
m'as enfantée ! » 

K. 

Au père qui m'interpelle, je promets de ne jamais répondre. 

Ah ! ah ! ce soupir n'est pas un soupir de vie, c'est un soupir 
de mort. 

mon Dieu î j'ai le cœur, que tu as brisé comme un roseau. 

Cœur je te retiens et j'appuie sur toi la main droite. 

J'appuie sur toi la main gauche pour f empêcher de gémir. 

Par Dieu ! ô saint du rocher î donnez-moi la main 

Afin que je puisse voir où le ramier a placé ses petits. 

toi, arbre qui m'as attiré tous ces vautours, 

Que la foudre te brise ou que la rivière t'emporte ! 

Si le hasard te met en présence de celui que tu aimes, 

C'est comme si ton père te laissait en héritage cent quintaux 
d'objets précieux. 

Et si cette rencontre te met avec quelqu'un que tu n'aimes 
pas, 

C'est comme si ton père te laissait cent dettes. 

Si Dieu t'a accordé ses grâces, ne prive personne du charme 
de ta parole ; 

Et si Dieu t'en a privé, inutile de solliciter la protection dequi 
que ce soit. 

F. 

U ami, je t'aime ! Je sais que tout le inonde t'aime, 

J'attends que ceux qui prétendent t'aimer ne veuillent plus 
de toi. 

Je mets toute ma confiance en Dieu, dans le Prophète, l'en- 
voyé et dans les Anges ! 

Qu'il s'éloigne, celui qui entre nous ne fait que rapporter ! 

Que la poudre lui brûle la langue avec laquelle il s'exprime ! 



\M«;i ivs ET COUTUMES BERBÈRES 3*21 

Ou Lui crève 1rs yeux au moyen desquels il voit les gens ! 
Dans ma façon d'agir, je n'ai quitté ni voies ni chemins. 
Les pins grandes richesses ne me sépareront pas de toi. 
Un fort vent en tourbillon a soufflé et a mis à nu le miel, 
Un miel dune jolie et belle fleur, ô Pigeon ! 
Comprends, ô intelligent î ce qu'en paroles je te dis. 
ami ! sache que c'est de toi que je parle. 
Le grain est moulu, la farine est en train de se tamiser ; 
Il ne manque que de la viande et des légumes. 

IL 

Voici, c'est que j'ai peur que des regards ne soient attirés 
sur nous 

Et ([ne, faisant un faux pas, je ne serve de pâture aux vau- 
tours. 

Car quel est celui qui pourrait faire sa prière au bout d'un 
roseau 

Et redescendre sans le balancer ni remuer ses feuilles ? 

F. 

Allons ! Courage ! tu inspires assez de respect et de crainte 

Rejette le pan de ton burnous et n'aie aucune peur 

De toutes les craintes il n'y a que celle de Dieu ; de celle-ci 

nous en répondons. 

Jamais je ne serai lâche puisque j'ai rencontré 

Un poisson qui quitte l'eau et, à travers le rivage, regagne le 

chemin. 

ami ! je te le jure, par Dieu le Rédempteur ! 

Car une chose dans laquelle nos deux mains n'ont pas trempé 

Pour attester devant Dieu, n'est-elle pas, ô frère, une chose 

illicite ? 

R. 

Je sais, que Dieu te h 4 rende, que tu ne me veux que du 
bien : 

La bonté est en toi ; elle est dans ta bouche. 
Mes parents, qui me refusent celle que j'aime, 

21 



0%Z AI COEtlB DE LAI LAS 

M'imposent celle que je ne veux pas, celle à qui aucun amour 
ne m'unit. 

Il n'y a en moi ni lâcheté, ni crainte ; 

Toutefois en te voyant, toi, je suis devenu craintif. 

Jamais je ne serai lâche, puisque j'ai trouvé 

Un juif qui après avoir fait ses ablutions à la mosquée, alla se 
placer près de l'Imâm. 

F. 

Tu es mon frère et je suis tienne jusqu'à la mort. 
Ne t'ai-je pas déclaré que je t'aime et que toute autre parole 
est superflue ? 

Ne le crois jamais si une autre te dit qu'elle t'aime. 
T'ayant mangé le meilleur de tes biens, elle te fuira. 
Unissez-vous, ô doigts ! s'entr'aider est une bonne chose 
Surtout pour toi, pouce qui n'as personne près de toi. 
Explique-moi ce que c'est qu'?m livre écrit sans être souillée 
Si tu me l'expliques, je te saluerai et me soumettrai à toi. 

R. 

C'est une belle vierge qui n'a pas d'enfants. 

Si tu es intelligente, tu dois nous dire 

Et nous expliquer ce que c'est qu un livre écrit avec une épine? 

Si tu me le dis, je te saluerai et me soumettrai à toi. 

F. 

Passe-moi une glace et un pinceau, je te dirai le reste. 
Si tu es intelligent et enfanté par un tel, 
Explique-moi : Un anima/ qui a de longues dents 
Très saillantes au ventre et que soulève la main ? 

R. 

C'est le peigne à tisser je le sais, mais je dois te le dire. 
Si tu es intelligente, dis-moi... 

En m'expliquant, ce que c'est qu'?m animal qui na pas de 
moelle ni de cervelle ? 

Si tu me le dis, je te saluerai et me soumettrai. 



MŒURS ET COUTUMES BERBÈRES 323 



C'esl la marmite ; quelle noircisse tes vêtements ! 
Si lu es intelligent et enfanté par un tel, 
Dis-moi ce que c'est (\uune mer qui n'a pas de marins ? 
Si tu me l'expliques, je te saluerai et me soumettrai. 

R. 

C'est l'œil, que Dieu crève le tien ! 

Si tu es intelligente, tu dois me dire 

Et m'expliquer : Un animal gui ne possède qu'un seul pied ? 

Si tu me le dis, je te saluerai et me soumettrai. 



C'est un fusil, qu'il t'éclate dans les mains ! 

Si tu es intelligent et enfanté par un tel, 

Tu dois me dire : Un animal qui a une calotte ? 

Si tu me l'expliques, je te saluerai et me soumettrai. 

R. 

C'est le ..., que Dieu déchire le tien 

Dont les côtés sont enflés comme une marmite et qui ne 
connaît que le mal ! 

Si tu es intelligente, tu me diras 
Et expliqueras : Un animal dont l'os est défendu 
Et la moelle permise et que tout le monde mange ? 
Situ me l'expliques, je te saluerai et nie soumettrai. 

F. 

C'est une grenade, je dois te le dire, ô ! mauvais esprit ! 
Si tu es intelligent, dis-moi, 

Et explique-moi : Ils sont cent, arrive nn qui les expulse ? 
Si tu me l'expliques, je te saluerai et me soumettrai. 

R. 

C'est le Chapelet ; je dois te le dire, car je le sais. 
Explique-moi : Un animal qu'on égorge et qui rien meurt 
pas ? 



324 AL COEUR DE [/ATLAS 

Si tu me le dis, je te saluerai, ô La plus belle dos femmes ! 

F. 

C'est ta ...., que Dieu te coupe la tienne. 
Si tu os intelligent et enfanté par un tel, 
Explique-moi : Un animal qui ri est jamais tondu, 
Qui ressemble à un chien et qui dit par son cri : andam ? 

\\. 

C'est le chacal qui voudrait arracher le foie de ta mère ! 
Si tu os intelligente, dis-nous 

Et nomme-nous : Un animal qui est de la longeur d'une coudée 
Et dont les yeux sont deux tisons qui scintillent comme deux 
lumières dans l'obscurité ? 

F. 

C'est le chat, qu'il te morde et s'enfuie loin do toi ! 

Si tu es intelligent et enfanté par un tel, 

Explique-moi : Un animal qui fait perdre la raison à l'homme ? 

Si tu me lo dis, je to saluerai ot me soumettrai. 



i; 



». 



C'est la hyène, que contre toi elle sorte sur un chemin ! 
Si tu es intelligente, tu nous diras 
Et expliqueras : Un animal de couleur bigarrée ? 
Situ me le dis, je to saluerai ot me soumettrai. 

F. 

C'est une panthère, qu'elle arrache lo foie de ta mère ! 
Si tu es intelligent et enfanté par un tel, 
Explique-moi : Un champ ensemencé sans laboureurs 
Moissonné dans la journée qui repousse le soir ? 

\\. 

C'est le ciel et les étoiles, s'il faut lo dire, car je le sais ! 
Si tu os intelligente, tu dois nous dire 



MOEURS ET COUTUMES BERBÈRES 328 

Ei nous expliquer : Un animal est de la grosseur d'une jarre, 

Qui se ment et qui est tout nu : c'est dans une forêt que je l'ai 
rencontré ? 

F. 

C'est une ogresse, quelle t'enlève toute ta progéniture ! 
Si tu es intelligent et enfanté par un tel, 
Dis-moi ce que c'est q\ïim mouton qui est sans cornes, 
Qui est expressément défendu pour Je sacrifice et qui na 
jamais été tondu ? 

11. 

C'est un chien ; qu'il arrache les poumons de ta mère ! 

Si tu es intelligente, tu me diras 

Et expliqueras : Un animal de forme ronde et qui est défendu 

Il a au dos une rigole pourvue au centre d une petite bouche ? 



C'est le ..., que Dieu déchire le tien ! 
Si tu es intelligent et enfanté par un tel 
Explique-moi : Un animal qui na pas de main 
Et qui marche sur le ventre en criant ? 

R. 

C'est la vipère, quelle sorte contre ta mère ! 

Si tu es intelligente tu me diras 

Et expliqueras : Un animal roulé en spirale 

Arec la moitié du corps relevé ; il ne fait que ramper 

Si tu me le dis je te saluerai et me soumettrai. 



(l'est le Naja, qu'il te poursuive au milieu de la nuit ! 

Tessons de nous injurier, c'est hien préférable pour nous, 

Pour qu'en frères, nous puissions unir nos efforts dans notre 
délicate situation 

O Dieu, Maître de toutes les clefs, viens à notre secours ! 

Si Dieu ne nous ouvre les portes, nous nous mettrons en 
pénitence. 



326 au cœur de l'atlas 

aigle au plumage bleu, orné de collerette, que Dieu t'aide ! 
Seigneurs T'olba, si je ne m'adresse à vous 
C'est pour que vous m'écriviez un liorz ; je suis brisé de 
chagrin. 

Écrivez-m'en aussi un autre contre l'amour. 

li. 

Belle, aujourd'hui c'est jeudi, je n'écris pour personne ; 

Car on nous a dit que ce serait un grand péché, aussi je ne 
le ferai pas. 

Maintenant, Belle, demain je vous ferai un liorz de protec- 
tion contre l'amour, 

Et je vous en écrirai également un autre contre la tristesse. 



Je ne te crois pas, ta bouche ne débite que des moqueries. 
Jure-moi sur le Livre ; alors je te croirai ! 
Je saurai par là, si tu es décidé à m'écrire un Korz de pro- 
tection. 

Avec ton sourire aux lèvres, tu ne fais que te jouer des âmes. 

B. 

Pour Dieu, source douce, donne-moi un peu d'eau, 

Que je la boive, sœur chérie, la soif est en moi très intense. 

F. 

La source est sacrée, je n'y laisserai boire personne. 

Cent mille pics, et cent pioches 

Ont été brisées sans que l'eau jaillisse, 

Et tu désires, toi, raïes, avoir de l'eau ! 

B. 

C'est d'une vieille source que j'attends de l'eau ; 

Quant aux petites sources si elles ne sont pas remuées elles 
finissent par se dessécher. 

Lorsqu'une source descend jusqu'à la vallée, elle devient tête 
de rivière. 



MOEURS ET COUTUMES BERBÈRES 327 

Alors quand tout le monde aura bu, je boirai moi aussi. 
Par Dieu ! je voudrais te faire prendre 
Et te crucifier sur une muraille. 

F. 

Donne à ton fusil toute la force de sa portée ; 

Ne le charge pas trop de peur qu'il ne t'éclate sur le ventre ! 

Que Dieu t'inflige trois calamités sur le ventre : 

Une, qu'elle soit la gale, te gratter jusqu'à l'an prochain ; 

Une, qu'elle soit de la poudre à laquelle je mettrai un tison ; 

Une, qu'elle soit la mort pour te priver de tes jours. 

R. 

Plaise à Dieu que ce que tu me désires t'atteigne ; 

Que cela soit en bien ou en mal, emporte tout. 

Que Dieu te donne, ce que l'ânon donne à sa mère : 

Une morsure sur le cou et des coups de pieds sur le derrière. 

Que Dieu t'afflige de chagrins qui feraient pleurer ta mère, 

Ou la phtisie, ou un mois d'une maladie qui puisse te tenir le 
plus longtemps ! 

Que Dieu te prive de la vue et que tes jours te soient des jours 
de peine ! 

Que sur toi se répandent des mouches en tas, ô femme mal 



propre ! 



F. 



homme vil, bien malheureuse celle qui t'épouserait ! 

C'est contre nature ; et la mort ne veur pas t'enlever ! 

Lorsque ta femme te demande une paire de babouches, 

Tu lui montre tes orteils sans chaussures. 

Que Dieu te donne la variole de la grosseur d'une figue, 

Et que tu sois de bonne heure sur un tas de fumier avant le 



jour î 



R. 



C'est le pays de A'bda que je te souhaite, ô Juive, 

Où tu porterais sur la peau de ton dos des outres sans eau 

Qu'un Arabe poilu se serve de toi pour dépiquer le grain ; 



328 AU CŒUR de l'atlas 

Et que sa concubine te dispute jusqu'aux fils qui attachent 
Jcs cheveux ! 

,1e ne te souhaite qu'un moulin à bras ou <les cardes, 

Et, pour toute nourriture, un huitième de mesure, pour que 
tu sois près de la mort ! 

Que la pluie disparaisse pour que toutes les femmes mai- 
grissent ! 

C'est fini pour toi : plus de bons plats ni d'étreintes ! 

F. 

C'est pour toi que les grillades d'épis de maïs et les figues 
tardives sont finies ! 

Toi qui as fait la cour à une Juive ; quelle peine mérites-tu 
selon la Loi ! 



Le service rendu par une Juive est préférable à celui d'une 
marchande ; 

De celle qui s'élance sans voir l'obscurité où elle se jette. 

F. 

Va, raies, un malheur t'attend et te guette ; 
Tu y laisseras tes olives et tous tes oliviers. 
Tu y vendras tes biens et y engageras les petits champs de 
ta mère ! 

Puisse-tu devenir berger chez celui qui ne t'aimerait pas ! 

R. 

C'est le matin de bonne heure que toutes les esclaves se 
vendent. 

Quant à l'après-midi, il ne reste que les non-valeurs. 

marmite fêlée, tu nous agaces ! 

Toi qui es habituée à ne manger que les boyaux des marchés. 

F. 

Frappez le chien de moulin, il est habitué à lécher la pous- 
sière de farine. 



MOEURS II COUTUMES BERBÈRES 329 

Va-t-eii vers la niche < j 1 1 e Dion la démolisse sur toi î 
Prenez garde : c'est un chien enragé qui est au milieu de 
vous ; 

Dès qu'il rencontre quelqu'un, il aboie après lui ! 

H. 

(l'est toi <|ui es chienne, bergère ! 

Tu es mariée au plus vil des chiens, un mari qui te prostitue ; 

Lorsque quelqu'un lui donne quelques deniers 

11 te saisit par les cheveux et te conduit vers lui. 

Situ avais du cœur, jamais tu n'oserais entrer dans YAfiidoas, 

Xi te mêler aux filles nobles et honnêtes. 



(Test toi qui est le proxénète, tils d'un inconnu. 

C'est ta mère qui est bergère et qui n'a pas laissé de progé- 
niture ; 

Que Bourkab t'atteigne de la tête aux pieds, 

Et que, pris aux jarrets, tu puisses avoir un mois de maladie. 

J'ai rencontré ton père qui traînait une grenouille par la patte 

Et disait : « ma joie ! Une aubaine pour laquelle je n'ai 
rien dépensé ! » 

J'ai vu ton père guettant et attendant en face du Mellah\ 

Plein d'envie de la bouillie de fève et du pain des Juives. 

R. 

C'est sous le bât d'un Juif que ta mère est venue au monde ; 
Ton père est associé avec Ydqoub pour sa boutique ; 
J'ai trouvé ton père couché sur ta mère ; loin de se déplacer 
Lui ayant dérobé sa chemise, il me tourna le dos. 
J'ai vu aussi ton père faisant le comique, ta mère mendier et 
faire la quête 

Près des musulmans et des Juifs qui donnaient un sou chacun. 

E. 

Tes yeux ressemblent à ceux de Semtia Mellah' 

Ou \\ ceux d'un singe qui fuit en remontant vers le col. 



330 



AU COEUR DE L ATLAS 



J'ai vu ton père et ta mère qui tournoyaient. 
Ton père qui, ayant uns à ta mère une bride en corde, la 
faisait danser 

Lorsqu'il demandait aux gens : « Donnez-moi un sou » 
Ceux-ci lui répondaient : « Dis à ta femme déjouer. » 

n. 

Ton père est un meunier, il ne vit qne du produit de son 
moulin 

Quiconque apporte du grain à moudre il lui en vole un peu. 

Faisant la chasse aux rats, il les a tous exterminés ; 

Il ne se nourrit que d'eux et de la farine qu'il vole au moulin. 

Quand ces rats étaient attrapés, il les grillait dans le four ; 

Frits, il les faisait rouler dans la farine et il les dévorait. 

Ayant fini de manger, il s'en allait vers le canal, se baissait. 

Et se mettait à boire de l'eau trouble ; pris de coliques 

Il descendait au bas du moulin et s'efforçait d'évacuer 

Tandis qu'il rendait par en haut, le bas répondait. 

Que Dieu te fasse donner des coups d'un gros bâton ; 

Qu'ils tombent aussi sur ton père jusqu'à ce que vous soyez 
privés de vie ! 

F. 

Fasse Dieu que tu reçoives un coup avec le poignard de 
Ammi Mançour ! 

Qu'il coupe les parties de ton père et le... de ta mère. 

Que Dieu te donne un cancer qui soit aussi large qu'un vase 

Pour te ronger le derrière ainsi que celui de ta mère. 

Et qu'enfin la menace d'un châtiment te fasse quitter le pays, 

Emportant avec toi tous les maux des femmes. 

Tu n'es qu'un Juif, tes manières me l'indiquent, 

Car tu ne fais ni la prière ni le jeûne du Ramadhan. 

C'est aujourd'hui que nous avons connaissance de ton exis- 
tence engagée avec toi dans la honte ; 

Nous verrons quel genre de force tu as, tu peux nous le mon- 
trer. 



MOEURS ET COUTUMES BERBÈRES 331 

R. 

Plaise à Dieu qu'un chameau te .... pour que tu mettes au 
monde une hyène 

Et que tu sois imprégnée de l'odeur du chameau, telle qu'elle 
est en lui. 

Que Dieu veuille te mettre dans l'anus du lion et qu'il le 
referme sur toi ! 

Tu verrais des excréments de l'être humain dans ses entrail- 
les. 

C'est sous le nid d'un corbeau que j'ai vu ta mère ; 

Avec Yak'oub, mangeant du pain de Juives. 

J'implore ce qu'implorent les étoiles et l'eau, 

Tous les saints du pays l'un après l'autre. 

Que tu perdes la parole et le jeu de l'Ah'idous ! 

Que tu ne puisses plus exprimer une seule parole de poésie ! 

J'espère ce qu'espère l'ennemi en temps de guerre 

(Qu'il abatte ta mère au moment où elle se trouverait sur le 
chemin 

Et que raide morte elle tombe comme un poteau. 

Qu'il la dépouille de tous les effets qu'elle aurait sur elle). 

Je te souhaite, ô chienne ! que des coupeurs de route 

Te saisissent et ne te relâchent qu'après avoir passé sur toi à 
tour de rôle. 

Tu verrais ce dont sont capables les hommes, 

Et qu'ils n'acceptent pas de chienne comme toi... 



Ici, silence complet aussi bien du côté des hommes que des femmes. Les deux 
intéressés seuls continuent à s'interpeller. 

F. 

Je me soumets à Dieu ! pardon si je t'ai fait de la peine ! 
Cher ami, je me soumets, je ne dirai plus rien. 
C'est fini, je ne dirai plus de vilaines choses ! 
Je ne pardonnerai pas au chant d'avoir amené la parole jus- 
qu'à ce point. 

Viens, frère, ne crois pas que je sois une rapporteuse. 



332 



Al COKl'll DE L A I LAS 



Le Juif seul, l)ien qu'étant un être humain, inédit sur tout ce 
qu'il voit ; 

Le mouchard et l'envieux ue doivent être traités que de la 
manière suivante : 

Il faudrait leur administrer une fiole d'arsenic ou cinq onces 
de poison. 

Je te mettrai, mon raïes, dans ma robe qui n'est point fanée ! 

Viens, partons chez toi ; si tu ne veux pas, moi je t'emmène. 

Dans mon sommeil, un ange t'a présenté à moi ; 

11 m'a révélé et ta silhouette et ta voix. 

R. 

Maudissez le Diable, c'est lui qui présente le portrait 

D'un homme pour que les femmes en rêvent. 

Le pire de tout pour un voleur c'est d'être découvert et pris. 

N'ayant pas sur lui d'arme pour se défendre, il est arrêté 

Et frappé par tous les gens du village, y compris les femmes. 

Si c'est un étranger, on le tue et on le jette à la rivière, 

Ou s'il est du pays, on lui coupe la main, 

Pour que toutes les fois qu'il aura l'idée de voler, il regarde 
son moignon, 

Voilà ce qui me fait peur et me donne à réfléchir ! 

Pour toi j'affronterai la haine de nos ennemis, je lutterai pour 
te défendre. 

S'il le faut, je t'emmènerai dans un autre pays éloigné d'ici. 

Où, malgré leurs recherches, ils ne nous découvriront pas. 

Quand nous serons dans ce pays où nous nous réfugierons, 

Nous ferons un sacrifice aux habitants qui ensuite seront 
contents de nous. 

F. 

Cher ami î Me trouves-tu donc livrée à tes désirs ! 
Penses-tu, ô rivière ! que je veuille être plaine ! 
Prends garde de t'en aller sans que jeu sois informée ? 
Allons trouver un marabout qui recevra notre serment ; 
Par nous deux un engagement réciproque est nécessaire, 
frère. 

Pour qu'il n'y ait pas de trahison de ton côté ni du mien. 



MOEURS ET COUTUMES BERBÈRES 333 

R. 

Je ne suis pas. moi, un traître, en (jni il ne faut pas avoir 
confiance ; 

Je t'emmènerai au su et au vu de tout le monde ; te tromper, 
ce serait pour moi commettre un péché. 

Je te munirai de tout pour t'embcllir : 

Des plaques en argent, des médaillons en or, 

Un cafetan, celui qui est brodé en lil d'or, 

Des bracelets tout en argent pur, 

Un diadème formé de perles enfilées, 

Des mousselines et une paire d'anneaux de pieds, 

Des foulards appelés : Tasebnit, iekUib et labrouk\ 

En pure suie des Indes, le tout pour toi. 

F. 

Dieu, o frère chéri ! tu tes emparé de mon àme ! 

Quand c'est mon père qui m'interpelle, j'arrive à lui ré- 
pondre. 

Mais si ma mère me parle, je me mets à pleurer. 

Alors elle me dit : » rebut de la k'bila! » sans arriver pour 
cela à me corriger. 

Le soir, ayant servi le diner je pense à toi, je me mets à 
pleurer ; 

Le déjeuner prêt, je me retrouve dans le même état. 

R. 

C'est moi qui ai le cœur plein de noir, o sœur ! 

Ce sont tes larmes qui sont cause de mon amour pour toi. 

Les aliments m'étant devenus amers, je ne vis que d'eau. 

Toujours en larmes, je me tiens éveillé en buvant de l'eau, 

A cause de l'amour et de la grande amitié que j'ai pour toi. 

Si je te racontais tout ce que j'ai enduré, 

Tu verrais que je ne subirais pas de châtiments plus forts à 
l'Interrogatoire. 

Quand je soupire, la moitié de mon être s'effondre vers 
le sol. 



334 



Al COEUl DE L ATLAS 



De toutes les peines que j'ai endurées, celles causées par toi 
sont d'un quintal, 

Du poids d'un bordj, d'une montagne, ou de l'étendue d'une 
plaine. 

Si Dieu t'avait remise un peu à la raison, tu t'en irais sim- 
plement ; 

Quant à mon âme, elle va vers toi, elle est en toi î 

Ma vie n'est faite que de peines ; pour toi je ne fais que 
pleurer. 

Depuis le lever du jour jusqu'à la nuit, je ne fais que souffrir. 

Retiens dans ton cœur que nous nous pardonnons tout 

Puisque Dieu veut que je t'épouse. 

Lorsqu'on veut terminer l'Ah'idous, les femmes et les com- 
pagnons du raies se taisent en cessant de chanter. Le raies seul 
continuant à faire résonner son tambourin et s 'adressant aux 
femmes dit : 

Par Dieu, allons î que pouvons-nous pour toi 

Qui occupes l'intérieur de notre cœur î 

En vous, nous mettons toute notre foi, ô Saints ! 

Et, aveugles, à vous tous nous demandons votre protection ! 

Il faut que l'amoureux verse des larmes, 

Et se désole, si l'objet de son amour n'est pas près de lui. 

Puis le raies fait tournoyer son tambourin sur le pouce de la 
main gauche, le pouce engagé dans le trou pratiqué sur le cer- 
cle. A ce signal ses compagnons se remettent à jouer fortement 
du tambourin. Pendant ce temps, les femmes se relèvent et 
viennent se mettre debout, l'une à coté de l'autre, devant le 
raies et ses compagnons ; elles battent des mains, alors que 
des femmes chantant en chœur disent : « O abeilles », les fem- 
mes répondent : « Où est la tleur de Mars ? » 

Hommes et femmes, placés en face les uns des autres, conti- 
nuent ainsi à chanter en balançant légèrement leur corps, et 
les hommes en avançant doucement vers les femmes qui recu- 
lent de même. Lorsqu'elles sont arrêtées par le mur de la mai- 
son, les hommes reculent tandis que les femmes leur faisant 
face les suivent. Ils continuent ainsi jusqu'au lever du jour ; 
alors chacun se retire de son côté. 



MŒURS Kl COUTUMES BERBÈRES 8#Ô 

Là, se termine l'Ah'idous, jeu et danse des Imaz'iren, tel que 
l'ont laissé les Premiers depuis les temps anciens (1). 



Les Fêtes religieuses des Imazir'en. 

I. — Le Aid Sr'ir. 

Lorsque la lune du Ramadhân est apparue pour le premier jour 
du mois, les Imazir'en ne prennent pas le repas du « S/iour ». 
La veille, le diner pris, on se couche jusqu'au lever du jour et 
hommes et femmes commencent le Ramadhân. La plupart des 
femmes jeûnent ; il en est qui ne jeûnent pas ; la raison pour celles 
quine font pas le Ramadhân est la menstruation. Alors, mangeant 
quelques j :urs de ce mois, elles comptent ces jours jusqu'au 
moment où leurs règles s'arrêtent. Là chacune d'elles s'en va, et 
passe au bain, et revêt ses habits propres. Le lendemain elle 
fait le Ramadhân comme tout le monde. Quand l'heure du 
Morreb est arrivée, l'heure de manger, on boit de la bouillie et 
l'on ne dîne que vers Laïc fia. Puis les femmes pétrissent et pré- 
parent la pâte, alors que le crieur appelle et dit : « gens, dor- 
mez tous, dormez ! » Il ne les avertit ainsi qu'une fois que la 
prière a été faite par tout le monde à la mosquée. — Au second 
appel du crieur, les femmes se lèvent, allument le feu et font 
du pain avec la pâte. Quand il es cuit, elles le trempent dans du 
miel et du beurre et mangent le Sfiour jusqu'au moment où 
le crieur leur dit : « gens assez manger et boire, le jour 
va bientôt luire ! » Quand on a mangé et bu, on se rince la bou- 
che et on se recouche jusqu'au jour ; alors on se lève et ons'ha- 



(1) VAh'idous est la danse nationale des Imazir'en du centre de l'Atlas. 
Cette danse appelée Aâ'ouacà par les Chelh'as de l'Ouest, est toujours 
accompagnée de chants. Elle se pratique à l'occasion de toutes les réjouis- 
sances pratiques on privées Dans ce jeu, il y a toujours deux acteurs princi- 
paux ; ce sont le raies et la taraïest, un homme, directeur du jeu qui inter- 
pelle et une femme qui répond. En fait d'instruments de musique, il n'y a 
que le tamhourin que les hommes manient ; quant aux femmes, elles ne 
doivent que tint In- des mains. 



t 



33(> ai COEUR DE L'ATLàS 

bille. Ceci continue de La même manière pendant toute la durée 
du Ramadhan. Quant à L'enfant de quatorze ans, il ue doit jeû- 
ner que le 2()" 1( ' jour <lu mois de Ramadliàn. Couché toute là 
journée dans La chambre, il ne se Lève qu'à l'heure de la prière 
de Ldçer. — Sa mère qui le réveille luidil : « Lève-ioi, mon fils, 
et Lave-toi la figure et les pieds pour le vêtir ensuite 4 de tes beaux 
elt'ets. » (« Oui, ma mère ». répond L'enfant qui se Lève aussi- 
tôt, prend de L'eau fraîche, se nettoie Le visage et les pieds. 
Après lui avoir mis ses vêtements propres, sa mère grimpe 
sur La terrasse de La maison, appelle les voisines, celles qui 
demeurent à coté d'elle el leur dit : « Que chacune de vous 
apporte sa coquille, vide et qu'elle vienne avec sa fille pour célé- 
brer le premier jeûne de notre fils. » Elleslui répondent : « Volon- 
tiers, que cela soit un événement heureux pour vous ! » Puis 
toutes les femmes appelées se lèvent et arrivent ayant chacune 
sa fille et sa coquille d'escargot. Dès qu'elles sont entrées dans 
la maison de la femme qui les a appelées, elles s'y installent et 
restent jusqu'aux approches du Morreb ; alors la mère de ren- 
iant se lève, prend un foulard en soie qu'elle étale sur le visage 
de son tils et quelle lui fixe à la tête au moyen dune tresse en 
soie. — Ensuite elle prend son fils quelle fait monter sur une 
échelle. Lorsqu'il est arrivé au milieu de l'échelle, sa mère lui 
abaisse jusqu'à la poitrine les franges du foulard; muni d'une 
assiette en terre vernie de galène et remplie de miel, assiette 
qu'elle tient de la main gauche, elle grimpe vers l'enfant et s'as- 
seoit à coté de lui, sur l'échelon marquant le milieu de l'échelle. 
Assise à sa gauche, elle soutient son fils par les épaules avec sa 
main droite et pousse aussitôt des you-you, suivis de ceux des 
autres femmes qui arrivent se mettre en cercle devant reniant, 
au pied de l'échelle. Lorsque toutes les femmes se sont placées 
en rang avec leurs tilles, munies chacune de sa coquille, la 
mère appelle la première jeune fille qui vient et grimpe sur 
l'échelle. Quand elle est arrivée près de la mère, celle-ci lui 
passe l'assiette que la jeune fille saisit avec la main gauche, tandis 
qu'elle tient dans la main droite la coquille vide. Elle prend du 
miel dans l'assiette jusqu'à ce qu'elle ait rempli sa coquille ; 
elle la passe à l'enfant qui ouvrant la bouche, la saisit avec les 



MOEURS ET COUTUMES BERBÈRES 337 

dents. Après avoir remis l'assiette à la mère, la jeune fille redes- 
cend et se met décote. La mère de l'enfant appelle alors une 
autre tille qui vient et grimpe vers elle ; après avoir fait ce qu'a 
fait la première elle redescend et se met de côté, à côté de la 
précédente. Pendant que les tilles à tour de rôle continuent à 
agir ainsi, les femmes ne cessent pas de pousser des you-you. 
Quand les jeunes tilles sont toutes passées, elles dansent une 
ronde en chantant : 

(Jue le Ramadhân prochain nous retrouve 

Mères d'enfants pieux et pratiquants, 

Toutes en vie et mariées î 

Que nous ayons d'abondantes récoltes, 

Des taureaux et des vaches, 

Des brebis et du beurre salé. 

Puis toutes les jeunes tilles s'arrêtent et se taisent, tandis que 
les femmes cessent leurs you-you. Lanière descend son enfant 
de l'échelle, le ramène dans la chambre où elle débarrasse sa 
tète du lien. — Ensuite les femmes et les tilles s'installent, pren- 
nent de la bouillie pour déjeuner ; lorsqu'elles ont toutes fini, 
elles se retirent chacune de son côté, continuant ainsi à jeûner 
jusqu'à Laid srir. Ce jour là, les hommes, aussitôt levés et vêtus 
de leurs beaux habits neufs, se rendent tous vers le lieu de prière 
où ils s'asseoient et prient en disant trois fois : « Dieu est grand » 
et ils ajoutent : « Il n'y a de puissance et de force qu'en Dieu le 
Très Elevé, l'Auguste. » 

Les gens assis continuent à dire ainsi jusqu'à l'arrivée du qadhi 
qui a bien voulu prier avec eux. Aussitôt arrivé celui-ci se met 
au milieu d'eux, debout sur un grand rocher assez haut. Alors 
les gens se taisent en portant toute leur attention sur le qadhi, 
et ils écoutent ce qu'il va leur dire. — Debout sur le rocher, il 
prononce doucement : Ellah ouakbar ! formule que leur répète 
le prieur : Ellah ouakbar ! Ensuite les gens gardent encore le 
silence tandis que le qadhi dit à voix basse : Ellah ouakbar ! ce 
qui est encore répété par le prieur ; on continue ainsi jusqu'à 
ce que le qadhi ait terminé la prière (prône) ; alors il descend 
du rocher sur lequel il se tenait pendant que le prieur achève 



338 AL COEUR DE i/ATLAS 

la prière ; quant à la foule, elle l'ail deux prières d une inclinai- 
son chacune. Quand on a fini, on salue Je qadhiet l'on se retire 
chacun de son côté, Quand deux hommes se rencontrent, ils 
doivent s'embrasser 1 un L'autre en disant : « Que votre fête 
soit heureuse !» — « Que Dieu vous conserve jusqu'à l'an pro- 
chain ! » répond-on. Tous les hommes agissent de la sorte 
jusqu'à ce qu'ils soient rentrés chez eux; là ils se mettent à 
table et mangent du pain avec du beurre (d du miel. 

Les jeunes filles et les femmes, après s'être parées de leurs 
belles toilettes et de tous leurs bijoux en argent et chaussées de 
babouches neuves, se répandent dans le village et vont rendre 
visite aux lieux saints du pays. Vers le soir, chaque femme 
accompagnée de sa tille, revient chez elle. Pendant ce temps, 
chaque homme, accompagné d'un autre, sort, et tous deux se 
promènent dans les environs du village jusqu'au soir. Puis ils 
reviennent et chacun regagne sa demeure. Après avoir soupe, 
tous les membres de la famille, femmes, hommes et enfants se 
réunissent pour prendre du thé. Après en avoir bu à satiété, 
les enfants se lèvent et gagnent une autre pièce. Arrivés dans 
leur chambre, ils se déshabillent et accrochent leurs vêtements 
à un clou, puis ils se couvrent avec une couverture de lame et 
se couchent. Quant à leur mère, dormant avec leur père, elle 
se couche dans la pièce où ils ont diné. Le lendemain, dès 
qu'il fait jour, le père se lève, s'habille et s'en va au bain. La 
mère s'étant levée et habillée aussi, allume le feu et procède à 
la préparation et à la cuisson de la bouillie. Une fois que celle-ci 
est prête, la mère réveille ses enfants qui, habillés, vont se 
laver la ligure, les mains et les pieds ; puis ils se mettent, cha- 
cun muni de son bol, à hoire de la bouillie. Le déjeûner pris, 
la mère ramasse les ustensiles, les lave et déjeûne elle aussi, 
non sans avoir laissé pour son mari une bonne assiettée de bouil- 
lie. Lorsque celui-ci est de retour du bain, sa femme prend 
V assiette pleine de bouillie, la présente à son mari qui la sai- 
sit et se met aussitôt à déjeuner. Quand il a fini de boire, il 
appelle sa femme qui vient prendre l'assiette qu'elle lave et 
place avec les autres ustensiles. Ceci fait, elle revient vers son 
mari et lui dit : « Voici, notre désir est d'appeler le raïes et 



MŒURS Et COUtUMES BERBÈRES 339 

ses compagnons ! » — « Quand, lui demande-t-il ? » — ((Aujour- 
d'hui même, lui répond-elle. » — « Soit ! lui dit-il. » — « Que 
leur préparerons-nous pour leur souper, lui demaiidc-t-elle ? » 
— « Tout est entre tes mains, lui dit L'homme, fais ne que tu vou- 
dras! » — a Achète-nous, tant de viande, dit-elle. » Alors le 
nia ri s<> lève et se rend au marché d'où il lui rapporte un petit 
panier rempli de viande, d'oignons, de poivre pilé au mortier 
et de navets doux, quelle servira comme légumes avec le cous- 
cous de blé. Aux environs de la prière de l'après-midi, la femme 
commence sa cuisine ; elle prend la marmite qu'elle remplit à 
moitié d'eau ; dans le grand plat en bois elle découpe l'oignon, 
la viande et le chou qu'elle met ensemble dans la marmite ; 
elle y ajoute la quantité voulue de sel et de poivre pilé ; puis 
elle active le feu, et quand la marmite commence à bouillir elle 
prend du couscous sec qu'elle humecte bien avec de l'eau froide ; 
puis elle met le couscous ainsi détrempé dans le couscoussier, 
posé sur un vase. Lorsque le couscoussier est plein, elle le sou- 
lève et le place sur l'ouverture de la marmite. Entre le cous- 
coussier et l'embouchure de la marmite, elle enroule un tam- 
pon de linge destiné à empêcher la vapeur de s'échapper. Une 
fois que les vapeurs ont traversé le couscoussier, la femme le 
sort de la marmite ; elle refroidit le couscous versé dans le grand 
plat, puis elle le remet encore dans le couscoussier et fait ainsi 
la même opération trois fois. Vers le morreb le mari s'en va et 
revient accompagné du raïes et de ses compagnons. Dès qu'ils 
sont entrés dans la maison, la femme leur prépare un grand plat 
de couscous de blé avec de la viande aux navets ; elle appelle 
son mari et lui présente de l'eau pour se laver et une serviette 
avec laquelle on s'essuie les mains. Lorsque tous les invités se 
sont nettoyé les mains, le maître de la maison apporte le grand 
plat de couscous qu'il dépose devant eux. Ils s'installent autour 
du plat et se mettent à manger tandis que le maître de la maison 
leur dit : « Soyez les bienvenus ! » — « Qu'il t'accorde ses faveurs, 
lui répondent-ils. » Pendant ce temps, la femme prend la bouil- 
loire, la remplit d'eau et la met sur le feu au milieu du foyer. 
Puis elle se rend auprès des voisines à qui elle dit : « Venez 
jouer l'Ahidous. » — « Volontiers, lui répondent- elle s. » La 



340 

femme revient chez elle pour surveiller la bouilloire. Quandle 
raïes et ses compagnons ont iini de manger, le mari reprend le 
plat et Le rapporte à la cuisine. Là, trouvant l'eau de La bouil- 
loire en ébullition, il La retire et y mel du sucre et du thé, puis 
il porte aux hommes un plateau en cuivre avec quatre petits 
verres, ainsi que la théière. Le tout est déposé devant eux ; ils 
se mettent à se verser du thé et à boire à volonté. Lorsque le 
mari revient à la cuisine auprès de sa femme, il réveille ses 
enfants qui, après s'être tous lavé les mains, s'assoient et sou- 
pent avec leur père. 

Pendant ce temps, le raies et ses compagnons se régalent 
d'eau succulente (thé). Voilà que des voisines en nombre, arri- 
vent et s'installent dans la cour de l'habitation, tandis que la 
maîtresse de la maison garnit le foyer de menu bois, pour per- 
mettre aux joueurs de réchauffer leurs tambourins. Lorsque les 
hommes ont fini de prendre du thé, ils se lèvent et se dirigent 
vers la cour où Ton allume trois lampes accrochées chacune à 
son support, et une forte lumière se répand par toute la maison. 
Le raïes et ses compagnons qui sont entrés dans la cuisine pour 
bien réchauller leurs tambours en ressortent et prennent posi- 
tion en restant debout au milieu de la cour. Aussitôt, les femmes 
poussent des you-you, et le raïes ayant entamé les préludes, 
toutes celles qui sont expertes en la matière viennent prendre 
part au jeu qui commence aussitôt et se continue toute la nuit 
jusqu'à la pointe du jour, où, alors, chacun se retire chez soi. 

Voilà de quelle manière se passe le Ramdhan, du premier 
jour du mois jusqu'à la lin, marquée par la fête de Vdid srir; 
tous les Imazir'en suivent cette tradition qui date des temps 
anciens. 

Lâïd lekbir. 

Voici la description du mois de Laid lekbir qui vient après 
Lâïd Srir et qui dure sept jours appelés Tafaska. 

Dès le pre nier du mois, on choisit, parmi les troupeaux, des 
moutons que Ton retient à la maison et que Ton nourrit d'orge et 
de son délayé dans de L'eau salée ; on donne ainsi à manger aux 
moutons pour que ceux-ci aient beaucoup dégraisse. — Quand 



M<£URS ET COUTUMES BERBÈRES 341 

le dernier marché avant Idïda lieu, 1<>us Les gens s'y rendent ety 
achetant du henné, des voiles de colonnade blanche, du beurre 
salé et du miel; ils y achètent également des vêtements neufs 
pour leurs enfants, des babouches d'hommes et de femmes, des 
foulards à franges et des objets neufs cuits au feu, c'est-à-dire 
tous les ustensiles de cuisine dont nous avons déjà parlé. Munis 
de tous les objets mentionnés, les gens quittent le marché et 
reviennent chez eux. Le lendemain, les femmes prennent du blé 
quelles vont laver dans les canaux ou rigoles. — Le lavage ter- 
miné, elles étendent ce blé au soleil; quand il est sec, elles le 
ramassent et le portent à la maison où elles procèdent aussitôt au 
triage ; ce nettoyage fait, le blé est porté aux moulins à eau 
dans la soirée, par les hommes qui y passent la nuit. Dès qu'il fait 
jour, ceux-ci se lèvent, soulèvent les vannes et mettent bien en 
mouvement les meules devant écraser et moudre le blé. — Lors- 
que tout le monde a moulu son grain, le produit est rapporté 
et déposé à la maison. Dès le lendemain, les femmes se lèvent 
et se mettent toutes au travail. Elles prennent des tamis et des 
grands plats et passent toute la journée à tamiser. L'opération ter- 
minée, elles ramassent et enferment dans des jarres ce quelles 
ont tamisé. Un jour après, elles reprennent encore les grands 
plats, elles retirent la farine et se mettent avec de Leau fraîche 
à faire du couscous. Lorsqu'elles ont fini d'en fabriquer, elles éta- 
lent une couverture au soleil, et y étendent le couscous qu'elles 
surveillent jusqu'à ce qu'il soit sec. Alors, celui-ci est ramassé 
et mis dans des jarres ; le lendemain les femmes prennent leurs 
lits qu'elles vont étendre au soleil. Chaque literie se compose 
de nattes en palmier nain, de couvertures en laine et de toiles 
remplies de son, qu'elles mettent sous la tète et qu'on appelle 
coussins ; lorsque, sous leur surveillance, tous ces objets ont 
été suffisamment exposés au soleil, elles prennent une baguette 
au moyen de laquelle elles frappent et secouent les nattes d'où 
s'échappent et fuient beaucoup de puces. — Les nattes net- 
toyées, elles reprennent les couvertures qu'elles se contentent 
de secouer entre leurs mains ; puis elles rentrent tous les effets 
secoués dans les chambres où elles les étendent. Elles prennent 
un autre blé très beau : elles le lavent et le mettent dans un 



342 AU COEUK de l'atlas 

grand mortier en bois de thuya ; elles saisissent le pilon avec 
lequel elles décortiquent le Lié, préalablement mouillé, jusque 
ce que le grain se dépouille de son enveloppe extérieure. Aus- 
sitôt que le grain est dégagé, et que les pellicules remontant sont 
toutes amassées au milieu du mortier, les femmes mettent de 
grands plats près du mortier ; elles saisissent celui-ci par le bas 
et dirigeant son ouverture vers L'un des plats, elles le penchent 
et le secouent pour y vider et le grain et les pellicules tout 
ensemble. Mettant le mortier de côté, elles prennent des pla- 
teaux en palmier nain sur lesquels elles placent le blé qui vient 
d'être décortiqué dans le mortier. Assises les pieds ouverts et 
allongés chacun de son côté, elles saisissent des deux mains 
le plateau et commencent à vanner le blé ; elles secouent et frap- 
pent les plateaux entre leurs mains, tandis qu'elles soufflent 
avec leur bouche, les pellicules s'envolent par dessus les bords 
du plateau. Lorsque la quantité de blé du premier tour est van- 
née, elles en prennent encore une autre qu'elles nettoient dans 
les plateaux ; toutes les femmes des Imazir'ren procèdent ainsi 
pour séparer le blé de son enveloppe. Ce blé ainsi décortiqué et 
nettoyé est aussitôt enfermé et gardé pour le jour de Lâïd. 

Lorsque le jour de la nuit de Lâïd arrive, toutes les femmes 
prennent de la feuille de henné qu'elles pulvérisent au moyen 
de moulins à bras. — Assises l'une en face de l'autre, elles éta- 
lent une peau de mouton en ayant soin de mettre la partie pour- 
vue de laine en bas et l'autre en haut ; elles y installent le 
moulin. L'une d'elles après avoir fait allonger un pied à celle 
qui est assise en face d'elle, allonge aussi le sien; puis toutes 
deux saisissant le manche du moulin, poussent la meule qu'el- 
les font tourner de droite à gauche. Le h'enné moulu sort et 
tombe sur les côtés de la maie du moulin et les femmes le reti- 
rent, (au fur et à mesure qu'il tombe), vers le milieu de la peau. 
— Quand elles ont fini de moudre du h'enné, elles le ramas- 
sent et elles essuient les meules aussi bien que leur pivot, avec 
une queue de mouton. — Le moulin mis de côté, elles repren- 
nent le h'enné qu'elles versent dans une assiette vernie où, après 
avoir ajouté un peu de jus de grenade amère et d'eau tiède, 
elles le délaient avec leur main jusqu'à ce qu'il commence à 



MŒURS ET COUTUMES BERBÈRES 313 

former des filaments. — Puis elles prennent un brasier qu'elles 
remplissenl avec de la cendre sur laquelle elles placent des 
charbons ardents. Elles apportent également un panier en roseau 
qu'elles bourrent de paille, elles l'entortillent dans une bande 
de tissu de laine. Puis, lorsqu'une des femmes est assise avec 
ses jambes allongées sur le panier couvert du tissu, une autre 
s'empare de l'assiette renfermant le h'enné délayé et vient la 
déposer à proximité de celle qui a les pieds allongés. Installée 
à côté de celle qui veut se teindre, elle en prend avec la main 
droite et commence à lui en appliquer sur les pieds ; par cou- 
ches successives, elle les lui enduit de h'enné jusqu'à un doigt 
au-dessus des chevilles. Les pieds ainsi teints, elle approche un 
réchaud plein de charbon ardent. 

Le brasier est placé sous les pieds, à deux ampans de distance. 
Puis elle prend encore du fil et, saisissant la main droite de 
celle à qui elle met du h'enné, elle lui attache le poignet avec 
ce fil qui est en laine. — Elle lui applique du h'enné à partir du 
fil sur toute la main. Lorsque les deux mains sont teintes, l'opé- 
ratrice se lève, prend le brasier qu'elle va garnir au foyer ; elle 
le rapporte à celle qui a du h'enné, près de laquelle elle le dépose 
et à sa droite. Alors celle-ci se met à passer ses mains au-des- 
sus du réchaud pour se sécher ; quand les mains sont sèches, 
elles les enduit d'huile, pour que la teinte du h'enné devienne 
plus foncée. Alors elle prend des chiffons de laine avec lesquels 
elle s'enveloppe les pieds ; chaque pied est enroulé séparé- 
ment dans une bande ; puis elle se lève et se retire. Ensuite 
toutes les autres femmes procèdent pour s'appliquer du h'enné 
de la même manière que la première. Lorsque toutes les femmes 
se sont mis du h'enné, qu'elles se sont toutes tracé sur les pieds 
des dessins appelés isegdhan, que la nuit de Lâïd étant passée, 
il fait grand jour et que le soleil est chaud, vers le soir les fem- 
mes reprennent encore le blé qu'elles ont décortiqué, trituré 
dans le mortier. Elles font chauffer les marmites dans lesquel- 
les elles ont mis de l'eau et un peu de sel. Lorsque le feu du 
foyer fortement garni de bois a bien pris, elles versent dans 
les marmites le blé dont il est question ; elles le remuent cons- 
tamment avec une louche et elles passent ainsi toute la nuit à 



3ï'l M COEUR DE 



ATLAS 



préparer du lierbal. — Dès qu'il fait jour, elles retirent du loyer 
les marmites dans lesquelles elles ont l'ait cuire le h'erbal. — 
Puis elles l'on! Leur toilette, en se lavant bien le visage et les 
pieds, et revêtent les effets neufs que leur avaient achetés leurs 
maris. Les hommes, habillés également de vêtements neufs 
achetés au marché, se rendent en masse vers les lieux de prière, 
pour prier comme ils avaient prié lors de Laid Çr'ir. — Ren- 
trés chez eux, ils s'installent et prennent leur déjeuner consis- 
tant en un plat de h'erbal. Puis les femmes se lèvent et prennent 
des plateaux en palmier nain ; elles y versent un peu d'orge 
dans laquelle elles ajoutent un peu de henné en feuilles, 
d'écorce de noyer et de poudre prise dans la fiole du koliel. 
— S'emparant du mouton de Làïd, les hommes lui ouvrent la 
bouche et lui vident dans la gueule le h'enné et l'orge. Ils ajou- 
tent, tout de suite après, de Peau et lui tiennent, avec la main 
gauche, le museau serré. Puis les femmes, tenant avec la main 
droite la fiole de koh'el, la présentent aux hommes ; ceux-ci 
saisissent le pinceau et le plongent dans la fiole pour prendre 
du koh'el qu'ils appliquent avec ce pinceau sur l'œil droit du 
mouton. Ils couchent le mouton sur le flanc gauche, les hommes 
saisissent le couteau et disent : « Ceci est le sacrifice de telle 
famille, les fils (furie telle » et ils accomplissent le sacrifice de 
Laïd, au nom de leurs mères. — Lorsque les gens ont égorgé 
et tué leurs moutons, on leur apporte des cruchons d'eau ; pui- 
sant avec la main gauche, ils répandent de l'eau fraîche sur le 
cou du mouton dont ils lavent avec la main droite la section pro- 
duite par le couteau. — Le lavage du sang terminé, ils prati- 
quent une incision sur les pattes de derrière à hauteur du jar- 
ret et avec leur bouche ils se mettent à souffler le mouton par 
la coupure ; la peau enfle extérieurement et, co mue d'autres la 
tapotent avec la main sous la queue du mouton, les pattes se 
détendent ; quand celles-ci sont fortement tendues les gens sou- 
lèvent le mouton par les pieds de derrière et le tiennent appuyé 
sur le cou. Pendant que les uns le soutiennent par les pattes 
sur lesquelles se trouvent les incisions, ceux qui l'ont égorgé 
placent les autres pattes entre leurs jambes et commencent à 
dépecer. Lorsqu'ils ont dégagé les cuisses de derrière, ils pren- 



MŒURS ET COUTUMES BERBÈRES 345 

tient des traverses qu'ils engagent dans les trous de la muraille 
jusqu'à ce que ces traverses aient passe vers l'intérieur de la 
maison et qu'il ne reste délies que la moitié. On prend le mou- 
ton, les uns par les jambes dépecées, les autres par les pieds de 
devant et on le soulève jusqu'à ce qu'on lui ait entre-croisé les 
pattes sur la traverse, on le dépèce et quand la peau est enle- 
vée, on la met de côté. On ouvre le ventre du mouton et on y 
trouve toute palpitante une forte couche dégraisse. On arrache 
les entrailles que Ton fait passer aux femmes qui s'en emparent . 
Elles enlèvent le foie, et le découpent avec un couteau de cui- 
sine ; le foie étant fortement garni de sel, elles le jettent sur la 
braise au milieu du foyer; quand il est cuit elles le découpent 
et en donnent un peu à chacun des hommes. Lorsque ceux-ci 
ont fini de manger du foie, ils écartent les flancs du mouton, 
et y introduisent un morceau de hois qui appuie sur le côté droit 
et sur le côté gauche et laisse ainsi le ventre de la bête ent'rou- 
vert. Dans le foyer les femmes passent à la flamme les têtes de 
moutons. Lorsqu'elles les ont grillées, elles les raclent en les 
frottant après une pierre jusqu'à ce qu'elles deviennent jaunâtres, 
alors elles les rincent dans de l'eau ; quand elles sont devenues 
bien propres, elles les font cuire dans une marmite sur laquelle 
elles font également cuire à la vapeur du couscous séché, pour 
le souper du jour de Lâïcl. Le soir, elles servent et arrosent ce 
couscous avec la sauce dans laquelle la tête a cuit. — La viande 
placée sur le couscous, les gens s'installent, mangent leur sou- 
per et se couchent jusqu'au lendemain. 

Ce jour-là, dès leur lever, les femmes reprennent les entrail- 
les de l'animal qu'elles déposent dans de grands plats. Elles 
puisent de l'eau qu'elles versent dans les plats sur les entrail- 
les ; elles lavent les poumons, le cœur, le boyau, le feuillet et 
les deux pochettes, (la panse et le bonnet). Lorsqu'elles ont 
fini de nettoyer tout ce que nous venons de mentionner, elles 
saisissent des couteaux bien aiguisés et elles se mettent à décou- 
per l'estomac en bandes assez longues et larges de deux doigts. 
Puis elles prennent le cœur, elles le découpent en menus mor- 
ceaux auxquels elles ajoutent un peu de poumon et d'intestin 
grêle, qu'elles mettent tout ensemble dans les pochettes de 



346 AU CŒUR DE L'ATLAS 

l'estomac. La panse ainsi bien remplie est pendue à un crochet 
de bois (jui esl engagé dans un trou de la muraille et qui se 
trouve à L'intérieur de la maison. Puis elles versent dans le 
grand plat beaucoup de sel, du piment et du cumin piles et de 
la coriandre également pilée. — Elles mélangent et délaient le 
tout dans de l'eau fraîche ; puis sortant du crochet la panse 
qu'elles y ont accrochée, elles la plongent dans ce liquide et 
couvrent le grand plat avec un large plateau, en attendant que 
les hommes découpent le corps de l'animal et leur remettent 
les quartiers désossés. Les parties charnues sont découpées dans 
le sens de la longueur et en une seule pièce ; cette viande appe- 
lée tichchouiin est destinée à être conservée. — Les os sont cas- 
sés en trois endroits différents. Alors les femmes prennent ces 
quartiers aux os cassés, les plongent dans un grand plat conte- 
nant de l'eau où se trouvent du sel, de la coriandre pilée, du 
piment rouge et fort, et un peu d'ail dont les gousses sont éplu- 
chées. Puis, munies de traverses assez grosses, elles vont à cha- 
que trou de la muraille dans la cour, piquer et engager une de 
ces traverses: Ceci fait, elles retournent vers les plats qu'elles 
découvrent en enlevant les plateaux sous lesquels se trouvent 
les quartiers avec les os concassés. Elles commencent par éten- 
dre tout d'abord sur ces traverses les quartiers de viande. Puis 
elles s'assoient pour faire de la farce. 

Voici leur façon de procéder : lorsque les femmes veulent faire 
de la farce, elles se munissent de couteaux, s'installent toutes 
autour des plats et se mettent à couper un peu du poumon, un peu 
de l'intestin grêle et un peu de l'estomac (feuillet) ; réunissant le 
tout, elles renferment dans un morceau de membrane prise du 
ventre de ranimai. La farce enroulée dans cette membrane, est 
ensuite entortillée au moyen de l'intestin qui en fait le tour 
deux fois ; au troisième tour, l'intestin est fixé et noué, mais sans 
être coupé. Puis elles, fontune deuxième saucisse comme elles 
ont fait la première. Quand elles ont fini de fabriquer des sau- 
cisses, elles trempent et roulent bien celles-ci dans de l'eau 
salée renfermant également du cumin, de l'ail, de la coriandre 
et du piment rouge, mélange d'où les femmes avaient déjà retiré 
les quartiers et les os ; elles retirent ces saucisses et les pendent 



MŒURS ET COUTUMES BERBÈRES 347 

après les piquets, à côté des quartiers de viande exposés au 
soleil. Vers le soir, elles ramassent les quartiers de viande, les 
os et les saucisses, mettent le tout dans de gros couffins, et les 
rapportent à la maison. 

Le lendemain, dès qu'il fait jour, elles reprennent les couf- 
fins qu'elles portent dans la cour. Là, les quartiers de viande 
sont de nouveau étendus sur les traverses comme le jour pré- 
cédent ; elles continuent ainsi jusqu'à ce que les quartiers soient 
devenus secs ; alors elles les ramassent et les enferment dans 
des jarres qu'elles couvrent hermétiquement. 

Au septième jour, le soir, prenant du couscous séché qu'el- 
les préparent et humectent avec de l'eau tiède, les femmes 
débouchent les jarres et en retirent les os et un pot rempli de 
saucisses, laissant les quartiers de viande et un autre pot de sau- 
cisses pour la fête de Y Achonra. 

Elles font cuire tous les os et quelques saucisses dans la mar- 
mite sur laquelle elles passent également à la vapeur le cous- 
cous déjà humecté. Ensuite toutes les jeunes tilles procèdent à 
leur toilette, mettent leurs plus beaux habits, sortent et appel- 
lent les autres filles leurs voisines qui, elles aussi, se font toutes 
belles. Celles-ci se rendent à leur appel et arrivent avec elles 
en apportant leurs instruments de musique, comme la lagenza, 
Yaggoaal, la tak'ezdamout et les tuuzalin ainsi que la baguette 
avec laquelle elles font résonner les cisailles. Quand elles sont 
rentrées, elles présentent aux filles invitées un copieux souper 
dans un grand plat, où leur sont servis en même temps les os et 
les saucisses. 

Assises en cercle autour du plat, les invitées filles et femmes, 
ainsi que les maîtresses de la maison se mettent à manger jusqu'à 
satiété. Alors les femmes prennent un peu de ce souper qu'el- 
les réservent pour leurs maris ; quand ceux-ci sont rentrés, elles 
leur servent le diner dans un plat plus petit. Lorsqu'ils ont fini 
de manger, ils sortent et se retirent dans une maison quelcon- 
que, où, aussitôt arrivés, ils s'enferment à clé. 

Alors les filles se lèvent et vont toutes se tenir debout, dans la 
cour, tandis que les femmes, ayant allumé du feu dans le foyer 
à la cuisine, réchauffent la tagenza, le grand « aggoual » et la 



3i8 ati coeur de l'atlas 

petite tak'ezdamôut. Puis voilà qu'une des filles, celle qui sait 
jouer et dansera la manière des gens de H'ah'a, s'empare de la 
tagenza qu'elle met dans La main gauche ; une autre prend Yag- 
goual, nue autre, la tak'ezdamôut, une autre les touzalin qu'elle 
tient avec la main gauche et prend dans la main droite le petit 
bâtonnet. — Alors elles se mettent toutes en rang ; celles qui 
jouent des mains vont se placer devant celles qui sont munies des 
instruments dont nous venons de parler ; les joueuses de mains 
sont plus nombreuses. — Se tenant devant elles, la Tarraïest 
(chef) enseigne et dirige la danse et le jeu de mains. Elle com- 
mence à faire résonner la tagenza quelle sait manier, tandis que 
celle qui tient l'aggoual la suit à contre mesure pendant que 
l'autre alterne avec sa takezdamout tout en jouant aussi à con- 
tre mesure avec celle qui a les touzalin. Celle qui s'est munie 
des touzalin, les tient en engageant le pouce dans l'œil de l'une 
des lames et l'index qui vient après le pouce dans l'autre œil. 
Choquant les doigts de la main gauche l'un contre l'autre, les 
ciseaux produisent un léger son, que la jeune fille accompagne 
par celui qu'elle tire en frappant avec le bâtonnet de la main 
droite ; les joueuses de mains, en cadence, suivent le rythme. 
Alors la joueuse de la tagenza s'adressant à ses compagnes qui 
se règlent sur elle pour jouer le jeu des H'ah'a, dit : 

Dieu, je ne devrais que pleurer car mon cœur ne veut se 
calmer î 

Je vais certes vous adresser des paroles sensées, 

Solides comme les murailles de maisons renfermant des 
richesses : 

Bou-H'alou (1) ne te fréquentant pas, nous ne te connaissons 
aucun défaut ; 

Timzit notre maîtresse, tu as été créée par des Qaïds ; 

Quant à toi, Taourirt, une seule touffe de ronce suffirait pour 
te réduire en cendre. 

(1) Tous ces noms propres désignent les faubourgs cl les quartiers de 
Demnat, ville située sur la rive gaucho de l'oued Amh'açir, un des affluents 
de l'oued Tassaout. Demnat est renommée pourses huiles et ses poteries. — 
La spécialité de chaque quartier ou faubourg nous est donnée par la chan- 
teuse ; elle n'a de louanges que [tour le quartier de la k'asba où réside 
!<• Oaïd. 



MOEURS ET COUTUMES BERBÈRES 349 

Vous les Ait Erras qui perchez sur La falaise comme des 
ramiers, 

Votre hospitalité ne nous a gratifiés que d'une poignée d'olive 
dans un vase. 

Nous Logeant dans une maison commune, vous nous avez 
exposés au froid et à, la faim. 

De toi, Bour'rart, je ne sollicite ni pot, ni vase î 

De vous, Ait Oumr'ar, on dit que le grenadier est votre seule 
fortune. 

! Ait Ir'erian, vous n'avez de remarquable que votre ravin, 

Et la source de Tala n Ouazar. A Ir'oundra on ne trouve que 
du gibier. 

Vous, les Ait ïer'ermin, vous ne savez faire que des lampes, 

Des assiettes vernies et des plats, 

Aussi bien des couscoussiers, des encriers et des cruchons. 

Chez les Ait Fechtan, il n'y a que des prostituées. 

Vous, les Ait Maïadh, vous vivez comme le sanglier dans de 
l'eau bourbeuse. 

A vous, Ait Ouherbi qui êtes au guet de ce qui se dit, 

Je souhaite que vous soyez réduits à payer Forge cinq ouaq 
(sous) le grain. 

C'est commettre un péché que de fouler leurs terres, lô ! jon- 
gleurs ! 

Vous, Ait Loqsabi les chorfa qui êtes en haut, 

Parmi vous se trouve un lion c'est lui qui vous a placés où 
vous êtes. 

Là se termine le jeu du premier des sept jours de Laid de 
Tafaska selon la coutume des Imazir'en. Le lendemain, les fem- 
mes se lèvent et se mettent à préparer de la viande fraîche 
quelles font revenir et cuire dans des casseroles avec de l'huile, 
du piment, de l'oignon et de l'eau ; puis elles pétrissent du pain 
qu'elles font cuire au four sur la braise. Quand il est cuit, elles 
le retirent et le cachent en attendant que la viande soit apprê- 
tée. Le soir elles envoient une vieille femme appeler d'autres 
femmes, de celles qui sont habiles dans le jeu de 1' « Ah'i- 
dous ». Celles-ci arrivent accompagnées de la vieille et pénè- 



350 AU COEUR DE L'ATLAS 

trenl dans la maison où elles s'installent. De nouveau la vieille 
est renvoyée par les femmes expertes au jeu en lui disant : 
« Va appeler le raies un tel et ses compagnons? » La vieille 
se love et s'en va en leur disant : « Volontiers. » Elle revient 
avec les chanteurs apportant chacun son tambourin. Us entrent 
dans la maison et ils s'asseoient. Alors les femmes, les maîtres- 
ses du logis se lèvent pour servie le souper consistant en trois 
assiettes qu'elles ont remplies de viande et de sauce, et qu'elles 
déposent sur le plateau; elles y ajoutent également quatre tas 
de pain cuit au four ; prônant le premier plat, elles le servent 
au raïes et à ses aides ; elles leur donnent aussi de l'eau pour 
se laver, dans un petit cruchon, et de l'eau potable dans un 
petit seau en cuivre. Assis en cercle, les gens se mettent à 
manger et à boire à volonté. Les femmes sont assises également 
en deux groupes ; la moitié d'entre elles mange dans un plat, 
l'autre moitié dans un autre. Lorsqu'elles ont toutes fini de 
manger, elles se lèvent et vont s'asseoir au milieu de la cour. 
Elles y font de la lumière qui se répand sur toute l'habitation 
au moyen de lampes. Le raïes accompagné de ses aides sort et 
se rend à la cuisine pour réchauffer les tambourins. Ceux-ci 
réchauffés, ils sortent et reviennent vers la cour où ils commen- 
cent à jouer l'Ali'idous tandis que les femmes écoutent. Au point 
du jour, chacun se retire de son côté. 

Voilà comment se passe la fête de Làïd Tafaska chez les 
ïmazir'en. 

La fête Achoura. 

La lune de Achoura, le premier du mois, un marché a lieu 
chez les Ïmazir'en aussi bien pour les hommes que pour les 
femmes. On trouve dans ce marché tous les objets ch/euli : des 
derb&ukas, des tambourins, des tambours [<'f feboul). Les hom- 
mes y achètent du h'enné, des dattes, des figues sèches, des 
pêches sèches, des amandes fermées, des amandes ouvertes 
appelées IrïJii ; ils achètent aussi des chemises en toile, des 
foulards en soie, des voiles en cotonnade, des babouches de 
femme en cuir rouge, des babouches d'enfante et des chemises 
de cotonnade pour les femmes; ils achètent pour eux-mêmes 



MŒURS ET COUTUMES BERBÈRES 351 

des gandouras en cotonnade, des babouches, des turbans et des 
burnous blancs de laine, légers et d'un tissu bien transparent. 
Lorsqu'ils ont acheté tous ces vêtements, ils s'en retournent 
chez eux. Les femmes et jeunes filles s'en vont, elles aussi, au 
marché de femmes où elles achètent de l'écorce de noyer, du 
koKetd ; elles achètent aussi des imendal don elles se vêtissent 
quand elles vont jouer, au milieu du printemps, dans la campa- 
gne sur la verdure et les fleurs ; elles achètent du fard noir et 
du fard rouge, du benjoin noir ainsi que du calaban, dont elles 
se font des fumigations, des clous de girofle qu'elles percent 
avec une aiguille dans laquelle elles ont fait entrer un gros fil 
de lin ; quand elles ont enfilé tous ces clous de girofle après le 
fil, elles s'attachent ce collier autour du cou. Lorsque toutes les 
femmes ont acheté tout ce que nous venons de dire, elles se 
retirent chacune de son côté pour rentrer chez elles. Là, elles 
tirent du blé, le lavent bien ; elles retendent sur des couvertu- 
res étalées au soleil et celles mêmes qui l'ont lavé le surveillent 
jusqu'à ce qu'il soit sec. Alors les femmes, repliant les couver- 
tures sur le grain, mettent le blé en tas sur une de ces couver- 
tures. Puis elles prennent des plateaux en jonc, chaque femme 
étant munie du sien ; de la main gauche, elle le plonge dans le 
blé. et avec la main droite, elle attire le grain vers l'intérieur du 
plateau. Celui-ci rempli, chacune se met à trier du blé sur son 
plateau. Lorsqu'elles ont débarrassé le blé des pierres, elles 
remplissent des sacs (tellis) avec le blé nettoyé. Vers le soir, 
leurs maris prennent et emportent le grain aux moulins à eau 
où ils passent toute la nuit à moudre du blé jusqu'au point du 
jour. — Lorsqu'ils ont fini de moudre leur blé, ils remportent la 
farine et s'en retournent chez eux. Quand ils sont arrivés, ils 
entrent et déposent leurs sacs dans la cour. Alors surviennent 
les femmes qui, munies de tamis et de grands plats, se met- 
tent à tamiser la farine. Lorsqu'elles l'ont toute tamisée, elles la 
ramassent, la mettent dans des jarres pour la conserver jusqu'au 
jour de Y Illumination. — Puis elles prennent du h'enné qu'el- 
les réduisent en poudre au moyen d'un mortier ; elles le versent 
pilé sur un linge transparent, et elles le tamisent sur une peau 
de mouton. Lorsque le h'enné est ainsi criblé, elles le ramas- 



.'J-">'2 AU (JUKI 11 DE LATLAS 

sent et le placent dans un morceau de tissu serré. Puis elles 
mettent de côté ce h'enné qu'elles gardent lui aussi pour Le jour 
de L'Illumination. • 

Quand Le jour de L'IUumination arrive, elles reprennent la 
farine qu'elles avaient réservée, elles la trempent et la pétris- 
sent jusqu'à ce qu'elle soit bien travaillée ; elles mettent sur 
un plateau la pâte en pains qu'elles font cuire sur un plat en 
terre. Lorsqu'il est cuit, ce pain blanc et bon est mis de coté pour 
le soir. Les hommes qui ont acheté de la viande fraîche, la don- 
nent aux femmes qui L'apprêtent aussitôt pour le déjeuner. Lors- 
qu elle est cuite, elles la retirent de la marmite et la mettent 
sur des assiettes ; puis elles prennent la moitié du pain apprêté, 
le mangent avec de la viande pour leur déjeuner, en laissant 
l'autre moitié de ce pain pour le soir. Le déjeuner pris, elles 
reprennent encore le henné pilé qu'elles versent dans des assiet- 
tes. Elles répandent sur lui de l'eau bien chaude, le délaient 
avec leur main jusqu'à ce que le henné devienne pareil à de 
la bouillie un peu liquide ; elles y pressent un peu de jus de gre- 
nade acide et elles le laissent un petit moment. Puis elles pren- 
nent ce henné pour se l'appliquer tout d'abord sur les pieds, 
jusqu'à un doigt au-dessous de la cheville. Elles appellent ce 
dessin tracé sur les pieds içegdhan. Elles teignent ensuite 
leurs mains à partir du poignet, et elles appellent cette façon 
de mettre le henné aux mains taouridha. Ceci fait, elles reti- 
rent les quartiers de viande et les saucisses, le restant de ce 
qu'on a mangé pendant la fête de Tafaska. Elles mettent dans 
la marmite toutes les saucisses et y ajoutent une bonne quantité 
d'eau ; quand la marmite est à moitié remplie d'eau avec un 
peu d'huile, elles garnissent de bois le foyer dont elles attisent 
le feu avec un soufflet. Quand le feu a bien pris au bois, la 
marmite commence à bouillir. La nuit venue, la viande de 
conserve étant cuite, les femmes retirent avec une louche cette 
viande, aussi bien que les saucisses, pour la mettre dans des 
assiettes vernies. Lorsque celles-ci sont bien pleines, une des 
femmes se rend chez les voisines et leur dit : « Aussitôt que 
vous aurez pris votre souper, que celles qui voudront participer 
au jeu de L'Illumination viennent chez nous devant l'entrée de 



MfHIBS ET COUTUMES BERBÈRES 353 

la maison. » — « (Test convenu », lui répondent-elles. A son 
retour à la maison, l'envoyée dit : « Voici, je viens de leur 
dire qu'aussitôt le souper pris, elles viennent jouer au jeu de 
l'Illumination. » Puis une des femmes demande : « Allons, 
donnez-nous notre dîner et mangeons ! » Les femmes se lèvent, 
mettent les plats sur des plateaux, se munissent d'eau et se 
lavent les mains ; elles apportent également de l'eau à boire 
qu'elles placent à côté d'elles. Assises en cercle, toutes ces 
femmes, habitant la même maison, se mettent à manger du pain 
blanc avec de la viande de conserve et des saucisses. Quand 
elles ont mangé et bu à leur satiété, elles prennent un autre plat 
dans lequel elles versent de la marmite le souper de leurs 
maris. Elles placent ce plat rempli de morceaux de viande sur 
le plateau, où elles mettent également du pain. Elles retirent 
la marmite du foyer, à proximité duquel elles la déposent. 
Alors elles prennent le souper destiné aux hommes, le leur por- 
tent et le servent dans une autre pièce ; elles leur donnent aussi 
de l'eau pour se laver et de l'eau à boire, qu'elles déposent à 
l'entrée de la pièce où ils sont. Lorsqu'ils ont tini de souper, 
les femmes prennent la clef de la pièce dans laquelle se trou- 
vent les hommes, et elles les y enferment. Alors toutes les fem- 
mes débarrassées de leur haïk se lèvent et se tiennent debout. 
Pendant que l'une d'elles saisit la tagenza, une autre prend Yag- 
goual, une autre les touzzalin, et une autre la tasersart ; — elles 
sortent, et toutes se mettent dehors devant l'entrée de la maison 
où celles qui ont été appelées par la femme arrivent avec des 
paquets de jujubier pour l'Illumination ; chacune des voisines 
fait et apporte un fagot de jujubier. Arrivée à l'entrée de la mai- 
son où le jeu doit avoir lieu, elle jette son fagot sur les autres ; 
ceux-ci forment un gros tas suffisant pour l'Illumination ; les 
femmes apportent un peu de feu qu'elles placent sous les fagots. 
Lorsque le feu a bien pris après le jujubier, les femmes forment 
un cercle autour du jujubier enflammé qu'elles désignent sous 
le nom du Feu de Joie. Alors celles qui savent manier les ins- 
truments de musique commencent à en jouer en s'interposant 
et à contre mesure, tandis que les autres les accompagnent en 
jouant des mains. Puis suivant le rythme et la cadence du Jeu, 

23 



^54 Al COEUR DE L ATLAS 

elles arrivent aux préludes que la joueuse de la tagenza com- 
mence ainsi : 

Il n'y a de Dieu que Dieu ! vie qui n'es formée que de décep- 
tions ! 

Tu es vile comme le lion qui dévore sa progéniture ! 

Il y avait une fille créée par le Seigneur, belle comme un 
dinar ; 

Sa renommée, par des écrits, s'était répandue à travers monts 
et vallées, 

Et dans toutes les plaines. Fille d'un père dune grande for- 
tune, 

Elle fut épousée par un homme qui garnit de richesses la cour 
de sa demeure. 

Par Dieu, je vais maintenant distribuer l'eau du barrage. 

Que celui qui se dit notre ami soit là pour en recevoir le pre- 
mier à la tête du canal. 

Qu'il sache que l'eau sacrée d'une source est impropre à la 
purification ! 

L'amour étant entre l'atmosphère et le vide, 

Que dois-je faire, ô ami, à la passion qui m'obsède? 

Dois-je m'élever vers les cieux ou dois-je descendre à terre? 

Et toi, ami, par quelle voie es-tu venu ? 

Sois le bienvenu, toi qui es le meilleur et le plus intelligent 
des hommes ! 

Je t'adresse, dusses-tu les dédaigner, cent vœux ! 

Un ami, ô mon Dieu, est comme s'il était de mon sang. 

Quant à celui qui me dirait : « Une telle a été à moi ; je l'ai 
rêvé », 

Je l'abandonne et le laisse pour celle qui le prend pour une 
rareté. 

Si tu es ainsi traître, je ne te croirai plus, 

Dusses-tu, pour te disculper, me jurer sur le Boukhari. 

Où est donc ce serment sacré que tu m'as fait avec nos doigts 
enlacés ? 

Seul le souvenir de ce serment m'est pénible ; quant aux 
autres promesses, tout passe hélas ! 



Mœurs kt coutumes berbères 355 

J'ai vu sur la muraille un pigeon qui se lamentait, le malheu- 
reux : 

Qu'avait-il ? Qu'est-ce qui devait le faire gémir? — Il voyait 
des colombes. 

Nul ne va chasser sur des montagnes d'un accès inabordable. 

Nul ne va à la chasse, s'il n'y est déjà dresse par des maîtres. 

Nul ne peut chasser s'il n'est pourvu de poudre et fusil. 

Ou ne peut aller à la chasse si on est soi-même gibier, ô igno- 
rants. 

Adieu, ô Feu de joie, l'année prochaine je reviendrai à toi, 

Plaise à Dieu que je mette au monde un être qui t'alimen- 
tera ». 

De cette façon, elles arrêtent le jeu. Pour terminer, celles qui 
jouent des instruments débitent un couplet auquel les joueuses 
<le mains répondent en changeant de cadence. Aussitôt les ins- 
trumentistes accélèrent leur jeu que les autres suivent en mesure 
en battant des mains et en dansant. Dès qu'il fait jour, de bonne 
heure, les maîtresses du logis rentrent chez elles, tandis que les 
autres se retirent chacune de son côté. 

Quand elles sont revenues chez elles, les femmes prennent 
de la farine ; elles la trempent et la pétrissent pour en faire 
du pain au beurre qu'elles mangent, puis elles demeurent dans 
leurs chambres pendant toute la journée. Ce sont alors les hom- 
mes qui, levés de bonne heure, sortent et se rendent au ruisseau 
où ils se plongent dans l'eau tout habillés dès qu'ils sont arri- 
vés. — Ensuite ils se relèvent et courent en poussant des cris 
bien fort pour amasser la foule dans la rue. Lorsqu'un individu 
entend ces cris, il accourt pour voir ce qui se passe ; dès qu'il 
se présente, les gens le saisissent et le portent sur leurs bras en 
disant: « C'est un impie ! », et ceux qui les suivent derrière 
d'ajouter : « C'est un ennemi de Dieu. » Arrivés au ruisseau, ils 
poussent dans l'eau celui qu'ils ont emmené ; ils l'y plongent 
ainsi tout habillé. Lorsqu'il est bien trempé celui-ci sort du ruis- 
seau ; et, tandis que l'eau coule de ses vêtements, il se joint lui 
aussi aux autres baigneurs. Il court derrière eux et se met à crier 
comme eux. Les gens accourent ; quiconque arrive près d'eux 
est saisi et emmené par eux au ruisseau où ils le plongent dans 



356 u cceub de l'atlas 

L'eau jusqu'à ce qu'il soit complètement trempé. Puis ils le 
lâchent et L'individu sort de L'eau. Lis continuent ainsi jusqu'à ce 
qu'Usaient fait subir Le même sort à tous ceux qui sont accourus. 
Si quelques-uns sont avisés par d'autres gens que la baignade 
est commencée, ils se lèvent et s'enfuient vers, les jardins ; là 
L'un grimpe sur un olivier pour s'y cacher, un autre sur un peu- 
plier ; 1ns autres pénètrent tous dans des trous du lit du tor- 
rent, où L'eau passe avec beaucoup de force quand ceux qui 
irriguent leurs plates-bandes la Lâchent. Alors les baigneurs se 
mettent à leur recherche dans tout le village sans pouvoir les 
découvrir ; tous ceux qui ont pris le bain se réunissent et lors- 
qu'ils sont nombreux, ils se dirigent vers les vergers. Arrivés 
dans les jardins, ils rainassent des pierres dont chacun remplit 
le bas de son vêtement, vont vers le premier olivier, l'entourent 
de tous les cotés et lancent des pierres contre la cime. Celui 
qui est caché garde le silence ; mais dès qu'il est touché par un 
coup de pierre, il se met à crier et à dire : « Miséricorde, ô frè- 
res !» — « Descends, espèce de cornard, lui répondent-ils ; par 
Dieu tu ne partiras qu'après avoir été plongé toi aussi dans le 
ruisseau. » — Quand il est descendu, ils le plongent à l'instant 
même dans l'eau. Ensuite il part avec eux et leur montre tous 
ceux qui se sont cachés sur les arbres ; ils leur font subir la 
même opération l'un après l'autre ; lorsqu'ils leur ont fait faire 
à tous le plongeon, ils les emmènent avec eux jusqu'à ce qu'ils 
leur aient montré d'en bas ceux qui se sont cachés dans les trous 
du lit du torrent. Alors tous ceux qui font des recherches remon- 
tent la vallée jusqu'à la hauteur des cavernes ; ils vont relâcher 
d'en haut l'eau abondante et forte qui arrive sur ces trous, et 
ceux qui y sont cachés sont emportés par l'eau. Dès que le pre- 
mier tout habillé apparaît, entraîné par le torrent, tous ceux qui 
ont ainsi lancé l'eau se mettent à crier après lui et à frapper des 
mains. — Un autre est également rejeté par un autre trou et 
descend le ruisseau au milieu des huées. — Enfin Ton continue 
ainsi jusqu'à ce qu'aucun ne soit ménagé. Lorsqu'un de ceux-ci 
est attrapé, il est amené au ruisseau où il subit lui aussi le plon- 
geon ; on ne le relâche que lorsqu'il est bien trempé. Il reste 
debout dans l'eau et quand ceux qui lui ont fait prendre le bain 



MOEURS ET COUTUMES BSBBKRKS 357 

repartent pour rechercher d'autres personnes, il remonte et sort 
du ruisseau, le malheureux, trempé avec la seule blouse en 
laine dont il est vêtu, et cet homme est bien chaîne. Toute sa 
tête est lisse et rouge ; on n'y voit pas le inoindre che- 
veu, fût-ce même pour une drogue. — 11 s'assoit accroupi, 
mettant sa tète bien en face du soleil, attendant que le devant 
de sa blouse soit sec pour le tourner, mettre le sec en arrière 
et le mouillé en avant. L'eau coule le long- de sa barbe ; il se 
met à claquer fortement des dents et à grelotter, tandis que le 
soleil brille sur sa tête. A leur retour, ceux qui lui ont fait 
prendre un bain portent sur leurs bras un autre homme qu'ils 
ont retiré du ruisseau et à qui aussi ils font faire un plongeon. 
Ceci fait, voilà qu'un autre, jetant un regard en arrière, aperçoit 
la tète de celui qui est assis au soleil et qui se réchauffe ; il 
court chercher un cruchon qu'il remplit d'eau du ruisseau ; puis 
il se dirige vers celui qui est assis, très doucement de façon à 
ne pas se faire entendre et par suite lui faire tourner la tète. 
Celui-ci ne s'aperçoit de sa présence qu'après que l'autre lui a 
vidé sur la tète son cruchon d'eau. L'eau coulant par sa barbe 
lui mouille la poitrine et tout le dos. 11 se relève brusquement 
et se met à courir et à crier bien fort ; il se sauve et il grimpe 
en courant vers le haut de la muraille où il s'arrête. En grelot- 
tant, il jette un coup d'oeil à droite et à gauche. Comme il n'a 
pas vu même un chat, il enlève sa blouse en laine dont il est 
vêtu, le seul vêtement que le malheureux possède, il étend cette 
blouse au soleil et il reste tout nu, tel que sa mère l'a mis au 
monde. Alors toutes les mouches des champs arrivent et se réu- 
nissent sur lui et le piquent sur le dos ; ce qui le fait crier et 
sursauter tout en étant assis. Aussitôt il se lève et va arracher 
une branche de chêne avec laquelle il chasse de son dos ces 
mouches qu'il met ainsi en fuite. Lorsque sa blouse est sèche, il 
la prend et il la met. F > uis il descend du haut de la muraille et il 
B en va. A son retour au village, il trouve que tous les habitants 
se sont changés et ont mis leurs vêtements neufs, et que tout le 
monde est rentré chez soi pour déjeuner. 

Lorsque tous les hommes sont rentrés chez eux, les femmes 
en sortent, habillées seulement d'un haïk en laine ; elles enfer- 



358 AU COEUR DE l'aTLAS 

meut les hommes dans les maisons et prennent les clefs qu'elles 
cachent dans les Irons extérieurs <lc la muraille; puis elles se 
munissent de vases en terre rouge, qu'elles portent à la main 
et elles se dirigent vers le ruisseau. Dès qu'elles sont arrivées, 
Inné d'elles prend son vase avec Lequel elle va puiser de l'eau 
<ln ruisseau. Elle va vider ce récipient bien plein sur une de ses 
compagnes ; une antre tenant elle aussi son vase par une atta- 
che, le plonge dans le ruisseau, et lorsqu'il est bien rempli 
d'eau, elle le soulève et court dans la direction de celle sur 
Laquelle on a déjà répanda de l'eau, mais celle-ci s'étant enfuie, 
elle vide son vase sur une autre femme. Alors toutes les 
femmes se mettent à pousser des cris et à rire. — Alors deux 
femmes s'attrapent et se mettent à se jeter de l'eau, toutes 
nues, telles que leur mère les a mises au monde. Toutes les 
autres femmes agissent de la même manière que les précéden- 
tes. Lorsqu'elles ont brisé tous les cruchons apportés, elles 
commencent à se pousser l'une l'autre vers le ruisseau et conti- 
nuent à jouer jusqu'aux approches de la nuit. Alors elles se 
retirent chacune de son côté. A leur retour, elles reprennent 
les clefs de la porte extérieure, des trous où elles les avaient 
déposées ; elles ouvrent leurs maisons, elles entrent et retrou- 
vent leurs maris qui viennent de faire une bonne sieste au point 
de n'avoir plus sommeil, elles sortent leurs vêtements neufs ; 
elles quittent le h'aïk de laine tout mouillé qu'elles mettent de 
côté, pour se vêtir de leurs beaux habits neufs ; elles chaussent' 
des babouches qui sont également neuves. Puis avec le tube de 
ko'heul, elles se font les yeux. Lorsqu'elles ont fini de s'appli- 
quer du kobUeul, elles prennent un petit flocon de laine qu'elles 
enduisent fortement de savon ; elles prennent de la poussière 
de fève moulue qu'elles mettent snr un plateau placé à côté 
d'elles ; elles apportent un vase d'eau chaude qui est également 
déposé à côté d'elles. Avec le flocon de laine, elles puisent de 
l'un et de l'autre. Ce flocon est tout d'abord trempé dans cette 
eau chaude jusqu'à ce qu'il soit imbibé ; elles le retirent et 
elles le massent entre leurs mains jusqu'à ce que l'écume soit 
formée, alors elles se frottent le visage avec le savon et la 
poudre de fève, ensuite elles le rincent avec de l'eau claire ; 



MOEURS ET COUTUMES BERBÈKES 359 

puis elles s'essuient la figure avec un linge propre et leur visage 
devient brillant comme une fleur. Ensuite elles se passent un 
voile de cotonnade par dessus les vêtements auxquels elles le 
fixent au moyen d'épingles (agrafes) en argent. Elles les font 
prendre Tune au-dessus du sein droit, l'autre qu'elles placent 
de la même manière au-dessus du sein gauche. Puis elles pren- 
nent de l'écorce de noyer avec laquelle elles se nettoient l'inté- 
rieur de la bouche, qui devient rouge comme une fleur de 
safran ; elles prennent le fil après lequel elles ont enfilé des 
clous de girofle et se l'attachent au cou ; elles prennent égale- 
ment du dçfour avec lequel elles se teignent les lèvres qu'elles 
frottent ensuite avec du Kamedh (1) jusqu'à ce qu'elles devien- 
nent rouges comme le feu ; puis avec la tanest noire, elles se tra- 
cent sur le haut du visage un dessin appelé zrermil, elles s'en 
font aussi un autre entre les sourcils au-dessus des yeux, qu'elles 
appellent aremmaz ; elles s'appliquent également des grains de 
beauté sur le visage ; une mouche est posée au milieu de cha- 
que joue ; une autre est aussi piquée sur la partie proéminente 
de la bouche (lèvre supérieure) ; le petit bâtonnet (pinceau) est 
ensuite traîné depuis le milieu de la lèvre inférieure jusqu'au 
dessous de la mâchoire. Ceci fait, elles prennent le pot de fard 
noir et elles le mettent de côté ; elles exposent à des fumiga- 
tions d'encens les vêtements dont elles sont vêtues. — Elles se 
lèvent et préparent un bon diner avec de la viande en saucisses 
dans laquelle on a fait cuire des navets comme légumes ; ce plat 
de viande se mange avec du pain de blé. Tout ce que nous 
venons de dire étant prêt, elles envoient chercher par une 
d'entre elles les raies qui habitent le même irrem qu'elles. Le 
soir tous les raies accompagnés de leurs aides arrivent avec 
leurs tambourins ; ils amènent également avec eux quatre 
femmes qui sont veuves, leurs maris étant tous morts. — Arri- 
vés sur l'espace située à l'entrée de l'ir'rem, les raies et leurs 
compagnons ainsi que les femmes et les gens vont venir pour 
danser Yaraçal, s'y installent. Les habitants de l'ir'rem se 
lèvent et vont apporter le souper. Chaque chef de famille 

(I) Grenade amère, acidulée. 



360 \\ CGEUB DE L'ATLAS 

apporte le sien à l'entrée de l'ir'rem pour les raies qui ont 
accepté de jouer Yaraçal. Lorsque tous les plats sont réunis, les 
raies se placent à pari ; leurs compagnons dont Le rôle consiste 
à jouer des mains se mettent également à part. On les installe 
par groupe de quatre par plat ; les quatre se placent autour de 
chaque plat, ils prennent du pain, le coupent et mangent en 
buvant de l'eau. Lorsqu'ils ont fini de manger à leur satiété, on 
prend un des fagots de jujubier que l'on dépose au milieu des 
raies. On met le feu à ce tas de jujubier qui s'enflamme 
vivement . 

Alors les raies s'approchent et réchauffent bien leurs tam- 
bourins, puis ils se lèvent et ils se mettent debout, tous du 
même côté, tenant à la main leurs tambourins ; ceux qui doi- 
vent jouer des mains se lèvent et se rangent également d'un 
autre côté. — Alors les femmes, toutes en toilette, viennent s'ins- 
taller, toutes du même côté, auprès de ceux qui vont jouer 
Yaraçal. Celles qui sont venues avec les raies, s'assoient aussi à 
côté d'eux ; elles se sont également faites belles. Alors les raies 
commencent la danse, sur un seul rang ; ils chantent et jouent 
le même jeu. Dès que les raies se taisent, ceux qui frappent des 
mains sur le même rang aussi reprennent le chant et le jeu lais- 
sés par les raies. 

Le chant se continue de la sorte alors que les raies font 
résonner faiblement leurs tambourins pendant qu'ils débitent 
Yaraçal. On continue à jouer ainsi, jusqu'au moment où l'on 
veut le clôturer, les raies se mettent à dire : « Que la bénédic- 
tion de Dieu soit sur vous ! » ; ceux qui jouent des mains répon- 
dent : « Nous le souhaitons, ami. » Là le mouvement du jeu se 
précipite et le raies qui sait bien toucher de la tagenza se met 
au milieu d'eux en donnant à ceux qui jouent des mains. Le jeu 
des mains et de tambourins devenant de plus en plus préci- 
pité, les quatre femmes qui sont expertes dans la danse, se 
lèvent et vont se placer au milieu des hommes ; toutes sont en 
toilette ; chacune d'elles se voile le visage au moyen d'un linge 
en fil, d'un tissu transparent et bien propre. Puis elles vont se 
placer debout, deux en faisant face à ceux qui jouent des mains, 
à l'une des extrémités du ranff et les deux autres à l'autre extré- 



MOEURS KT COUTUMES BERBÈRES 3t>1 

paité eu faisant également face aux joueurs des mains. Deux 
hommes sortent du bout du rang et se mettent à danser avec les 
deux femmes : deux autres hommes se guidant dans la danse 
sur <-c que font les deux précédentes qui sont à l'autre bout, 
dansent avec les deux autres femmes. Les joueurs de mains, se 
mettant par deux, exécutent ce que font les précédents ; — pen- 
dant que les instrumentistes jouent en accélérant le mouve- 
ment : tandis que les autres femmes assises à proximité des 
joueurs et danseurs ne font que pousser des you-you. On 
procède ainsi toute la nuit jusqu'au jour, puis chaque femme se 
retire de son côté. Les rates et leurs aides se retirent aussi ame- 
nant avec eux les quatre femmes, celles que les raies ont ame- 
nées pour danser et jouer Xaraçal. 

Ainsi se termine le jeu de Yaraçal de Y Achoura, tel que l'ont 
transmis les anciens. 

Laid Lmotdoud 

Voici également ce que font les Imazir'en pour la fête iïElmou- 
loua 1 . Ils établissent un calcul à partir du jour où a eu lieu la 
nouvelle lune. Le septième jour étant nettement déterminé, ce 
jour est pour eux jour de fête, et un marché pour hommes se 
forme à l'entrée d'un Ir rem. Tout ce qui est comestible chez les 
Imazir'en s'y rencontre ; œufs, poulets tenus à jeun, moutons 
blancs, boucs noirs, taureaux, vaches et bœufs, pois secs, blé, 
orge, fève, pois-chiche et lentille. Les habitants de l'ir'rem 
devant lequel se tient le marché s'y rendent tous également. 
Quiconque a de la vieille huile la sort de chez lui dans des 
jarres qu'il prend et porte à l'entrée de l'ir'rem où se tient le 
marché. 11 va l'exposer sur la place où se vend l'huile ; il la 
débite à raison de quatre réaux par jarre. — Voilà que des gens 
achètent du blé, de l'huile, du beurre salé, du miel, des œufs, 
des pois et des lentilles. — Ils se procurent aussi de la viande : 
quatre individus achètent un bouc, ils l'égorgent, le dépècent 
et ils mettent de côté la peau enlevée. Ils percent le ventre du 
bouc, ils retirent les résidus qui s'y trouvent; ils ouvrent la 
peau dans laquelle ils les versent pour que cette peau paraisse 



362 

lourde à celui qui voudra L'acheter. Ils vendent la peau et ils se 
partagent L'argeni entre eux quatre. Us se partagent également 
la viande ei chacun d'eux emporte chez lui son quart. Ceux-ci 
achètent aussi du l>lé, des pois, des Lentilles, des œufs, des 
jeunes poulets à jeun qui sont assez grands et qui commencent 
à chanter. Lorsqu'il ne reste que quatre jours pour arriver à 
Ldïd, les femmes se mettent à moudre du blé et tiennent prête 
la farine ; elles passent également au moulin les pois qu'elles 
concassent. Quand tout est prêt chez elles, les femmes pren- 
nent du h'enné qu'elles réduisent en poudre menue après lavoir 
bien pilé ; elles ramassent ce h'enné qu'elles mettent aussi de 
côté pour la nuit de Ldïd Lmouloud. Ce jour-là, les hommes 
prennent des poulets tenus à jeun qu'ils égorgent vers le milieu 
de la journée. Ils les donnent aux femmes ; celles-ci les repren- 
nent et les plument ; ceci fait, elles leur ouvrent le ventre avec 
un couteau de cuisine ; elles sortent les boyaux qu'elles jettent 
au fumier ; elles leur coupent la tête et les pattes qui sont 
également jetées dans le tas de fumier. Puis elles découpent 
chaque poulet en deux et elles le mettent dans une marmite en 
terre pour l'apprêter ; elles découpent aussi de l'oignon avec des 
feuilles vertes de coriandre (cerfeuil), qu'elles mettent dans la 
marmite en y ajoutant du gingembre et du poivre piles et aussi 
un peu de sel. Lorsque les femmes ont ainsi tout apprêté, elles 
garnissent le foyer de bois, et quand le feu a bien pris, la mar- 
mite se met à bouillir. Alors, avec de la farine de blé qu'elles 
mélangent avec celle de froment, elles commencent à rouler 
du couscous ; celui-ci fait, elles le font passer une première 
fois au bain de vapeur. Quand le couscous est traversé par la 
vapeur, elles sortent le couscoussier de la marmite, pour le 
vider aussitôt dans un grand plat ; après avoir légèrement 
aspergé d'un peu d'eau fraîche et remué le couscous, elles cou- 
vrent le plat avec un plateau. 

Puis elles prennent des pois, des lentilles, des pois chiches, 
des figues non mûres, du navet vert, du navet séché et de 
l'amande verte, jusqu'à ce qu'elles aient réuni sept légumes ; 
quand tout est prêt, les femmes mettent ces légumes dans la 
marmite, où tous ces légumes sont cuits avant qu'elles aient 



MOEURS ET COUTUMES BERBÈRES 363 

achevé de faire cuire le couscous. Elles en enduisent fortement, 
avec du beurre salé, le couscous qu'elles servent avec du poulet 
dans les grands plats après l'avoir arrosé de bouillon. Elles 
passent de l'eau pour se laver, à leurs maris, et elles se lavent 
elles-mêmes les mains. 

Après avoir puisé dans les jarres de Feau à boire et l'avoir 
déposée à côté d'eux, elles s'installent autour de leur plat et 
elles se mettent à manger; les hommes aussi s'asseoient, man- 
gent et boivent jusqu'à ce qu'ils n'aient plus faim. Alors les 
femmes ramassent, pour les mettre à la cuisine, les plats dans 
Lesquels les hommes et elles ont mangé. Ensuite elles prennent 
du henné qu' elles délaient avec de l'eau chaude dans des 
assiettes en terre ; puis elles se tracent sur les mains des toua- 
ridh et sur les pieds des isegdhan. Lorsqu'elles ont fini de se 
teindre avec du h'enné, elles s'enveloppent les pieds dans des 
chiffons en laine et sèchent leurs mains au feu. Lorsque celles- 
ci sont devenues bien sèches les femmes se couchent et dorment 
jusqu'au lendemain ; dès qu'il fait jour, elles se lèvent et pré- 
parent pour le petit déjeuner delà bouillie légère de blé moulu 
avec du lait. Lorsque tout est apprêté, elles prennent leur 
déjeuner aussi bien que les hommes. Puis elles s'habillent de 
nouveau avec des vêtements tout neufs et se préparent pour 
jouer le soir YAh'idons. 

Les hommes, aussi bien que les enfants, mettent également 
leurs vêtements neufs. Puis les hommes munis de gros bâtons 
et de gourdins de jet, garnis de clous en fer, et les enfants munis 
aussi de longs bâtons, sortent tous et se rendent au milieu de 
rir'rem pour se mettre à la recherche des chiens ; tout chien 
rencontré endormi sur le chemin ou courant à travers l'ir'rem 
est frappé et battu par les hommes qui le tiennent par devant ; 
le chien assommé et mourant est abandonné et livré par les 
hommes aux enfants, qui se réunissent après la bête qu'ils frap- 
pent avec leurs longs bâtons jusqu'à ce qu'elle crève. Le chien 
mort, les enfants le laissent et partent en courant derrière les 
hommes qui, dès qu'ils rencontrent un autre chien, lui font 
subir le même sort qu'au premier. On continue ainsi jusqu'à la 
tombée de la nuit où alors chacun revient et se retire chacun 



364 



w <;<h;lk dk i, atlas 



chez soi. Do Leur côté, les femmes envoient, dès que le dîner 
est prêt, une vieille en lui «lisant : « Va chercher le raïes un tel 
et ses compagnons. » La vieille Leur répond : « Volontiers » et 
s'en va appeler Le raies et ses aides. Elle revient avec eux et, 
arrivée à la maison, elle frappe à la porte que les femmes 
lui ouvrent. Elle fait entrer dans une pièce le raïes et ses aides; 
elle leur donne de l'eau pour se laver et dès qu'ils se sont net- 
toyé les mains, elle leur passe une serviette propre en coton- 
nade avec laquelle ils se les essuient. — Elle prend et leur sert- 
dans la chambre où ils sont assis un grand plat de couscous, 
de grosse semoule délayée et cuite, bien arrosée de beurre ; 
elle leur y porte aussi de l'eau à boire qu'elle dépose à côté 
deux. I^e raïes et ses aides assis, s'installent autour du plat et 
ils se mettent à manger ; tandis que la vieille se rend chez les 
voisines qu'elle invite à venir assister au jeu. Celles-ci se 
lèvent, et toutes en toilette elles se réunissent et arrivent avec la 
vieille qui les amène. Arrivées à l'entrée de la maison, elles 
frappent à la porte qu'une des femmes leur ouvre. Elles entrent 
et vont s'installer dans cette maison. Le raïes rappelle la vieille 
qui se rend auprès de lui : « Avez-vous allumé le foyer, lui dit- 
il ? » — « Nous l'avons allumé, lui répond-elle. » — Aussitôt le 
raïes se lève et sort accompagné de ses aides; ils entrent tous 
dans la cuisine où ils se mettent à réchauffer leurs tambourins. 
Lorsque ceux-ci ont été bien réchauffés, le raïes et ses compa- 
gnons sortent de la cuisine et se rendent au milieu de la cour 
où ils commencent à faire résonner leurs tambourins. Les fem- 
mes viennent s'asseoir en ligne devant eux. Alors le raïes 
chante et débite YAIiidous que toutes les femmes écoutent. Ceci 
dure ainsi toute la nuit jusqu'au point du jour; alors chaque 
femme se lève et s'en va chez elle, alors le raïes et ses compa- 
gnons se retirent à leur tour de leur côté. 

Les femmes continuent ainsi à faire jouer YAIiidous pour 
chaque groupe de cinq familles. C'est ainsi que le lendemain, 
il y a un autre AKidous dans d'autres maisons et le jeu se con- 
tinue de la sorte, jour par jour, jusqu'au septième jour de la 
fête du Mouloud. — Alors les femmes finissent le jeu et la 
danse de YAIiidous de la fête du Mouloud. C'est là une eou- 



MOEURS ET COUTUMES BERBÈRES 365 

tume chez les Imazir'en, qui date des temps les plus reculés et 
qui est transmise par les Anciens qui sont morts ; que Dieu les 
bénisse. 

De la laine. 

TONTE, LAVAGE, FILAGE, TEINTURE, TISSAGE. 

Un propriétaire vient acheter pour cent réaux de bêtes de 
race ovine. Ces moutons et brebis sont tous jeunes. Leur âge 
ne dépasse pas un an. Le propriétaire prend à gages un berger 
pour les faire paître et les garder. Il doit l'habiller;, le nourrir 
et lui attribuer un salaire annuel de tant. Le troupeau de mou- 
tons est donc confié à la garde du berger qui, chaque jour, le 
conduit paître ; lorsque, les jours se succédant, on arrive au 
bout d'une année, et que les moutons, ayant passé un printemps, 
se trouvent avoir beaucoup de laine, le propriétaire s'en va 
retenir quatre individus habiles tondeurs, il leur donne des 
arrhes et leur dit : « Dès qu'il fera jour, venez de bonne heure ; 
quant à moi je m'en retourne pour tout vous préparer. » — 
« C'est entendu, lui répondent-ils. » — Il revient chez lui ; arrivé 
à la maison il y entre et dit à sa femme : « Lève-toi, femme, 
prends une mesure de blé qu'il faudra nettoyer et passer dans 
le moulin à bras pour en faire de la grosse semoule. » — 
« C'est fait, lui répond-elle, que devons-nous faire de "cette 
semoule ? » — « Fais-en, dit le mari, un gros vase de bouillie 
au lait doux, pour quatre personnes expertes dans la tonte, qui 
ont accepté de tondre nos moutons ; je me suis entendu avec elles 
pour quelles viennent de bonne heure et avec leurs outils ; tu 
leur prépareras ensuite, pour leur déjeuner, du couscous àibrin 
au beurre et, pour leur goûter, du pain et du beurre ». — 
« C'est bien, lui répond-elle. » Le maître se dirige vers le parc 
où se trouvent les moutons, il appelle le berger qui vient auprès 
de lui ; « Quand il fera jour, lui dit le patron, n'emmène pas 
les moutons au pâturage, ils ont tous besoin d'être tondus. » Le 
berger lui répond : « (Test bien ! je vous en félicite et vous 
adresse tous mes vœux î » 

Dès qu'il fait jour, les quatre individus qui vont tondre les 



366 AU COEUR de l'atlas 

moutons, arrivent portant avec eux leurs cisailles bien tranchan- 
tes et des cordes avec lesquelles ils entravent les moutons 
qu'ils veulent tondre. Ils frappent à la porte, le maître du logis 
leur ouvre et leur dit : « Soyez les bienvenus ! » — « Que Dieu 
vous chérisse, lui répondent-ils. » Ils s'assoient et quand ils ont 
pris Le petit déjeuner en buvant de Vasekkif, ils demandent au 
maître : « Allons ! nous voulons nous mettre au travail. » Le 
propriétaire des moutons se lève, va avec eux et les fait entrer 
dans le parc où se trouvent les moutons. Le berger se lève et en 
saisit quatre, il en donne un à chacun des tondeurs. Lorsqu'ils 
se sont emparés des moutons, chacun d'eux prend le sien, l'en- 
trave et commence à lui tondre les flancs, le dos et le cou, 
jusqu'à ce qu'il ne lui reste que la tête et la queue, alors il le 
lâche. On en prend quatre autres que l'on entrave et que l'on 
tond entièrement avec des cisailles bien aiguisées, en commen- 
çant par les pattes ; on ne leur ménage que le bout de la queue 
et la tête, puis on les relâche. 

Les quatre individus continuent ainsi leur opération jusqu'à 
ce qu'ils aient tondu tous les moutons. Alors le propriétaire leur 
paye le salaire convenu : « Que Dieu te rende généreux et ser- 
viable, lui disent-ils. » « Ainsi soit-il » répond le maître aux 
individus qui se retirent et partent de leur côté. Alors le pro- 
priétaire recueille la laine ; il choisit la plus belle qu'il met de 
côté. Le triage terminé, il prend cette belle laine, la porte dans 
une chambre où il la met à part ; puis il ramasse l'autre laine 
et la donne à sa femme ; celle-ci la prend et elle la conserve 
jusqu'au jour où elle voudra s'en servir. 

Le lendemain le mari porte au marché la laine qu'il avail 
choisie ; il l'y débite selon sa forme et sa qualité : il touche un 
bon prix d'une grosse toison, et un faible prix d'une petite, 
jusqu'au moment où il a vendu toute sa laine ; alors il s'en 
retourne chez lui. 

Quant à ceux qui ont acheté la laine, ils la portent chez leurs 
femmes à qui ils la remettent. Elles la prennent, chauffent de 
l'eau et achètent de la tirir'ejt qu'elles pilent dans un mortier. 
Lorsque la tirirejt est broyée, elles la répandent sur la laine 
placée dans un grand plat en noyer. Deux femmes assises l'une 



MOEURS ET COUTUMES BERBÈRES 367 

en face de l'autre saisissent ensuite chacune un battoir dans la 
main droite. Vient une troisième femme qui, avec un vase, verse 
de l'eau chaude sur la laine, tandis que les autres battent lune 
après l'autre cette laine avec les battoirs, jusqu'à ce que l'écume 
de la tir'irejt quelles ont mise dans la laine soit montée. Puis 
elles mettent cette laine dans un grand panier en roseau et elles 
la portent au ruisseau dans l'eau ; elles y déposent le panier, à 
travers les interstices duquel l'eau monte et s'écoule ; pour empê- 
cher l'eau d'entraîner le panier, une des femmes retient celui-ci 
par le haut de ses bords, tandis que les autres femmes arrivent 
et se mettent à rincer la laine dans de l'eau claire ; quand toute 
cette laine a été rincée, les femmes soulèvent le panier qu'elles 
posent sur une pierre qui est hors de l'eau et qu'on appelle 
asgourd, pierre sur laquelle les hommes lavent leurs vêtements. 
Lorsque la laine s'est égouttée, et qu'elle ne contient plus d'eau, 
les femmes soulèvent le panier rempli de laine et elles le pla- 
cent sur la tête de l'une d'elles. Elles reviennent à la maison ; 
celle qui porte le panier marche en avant, tandis que les autres, 
munies chacune de son battoir, suivent par derrière. Quand 
elles sont arrivées à Vit* rem, elles entrent dans la maison et 
déposent le panier. — Elles prennent des nattes de palmier 
nain et les étalent dans la cour de l'habitation, dans un lieu où 
il y a du soleil. Puis elles reprennent le panier, en tirent la laine 
qu'elles étalent au soleil sur les nattes ; quand cette laine a séché, 
elles font venir deux juives qu'elles invitent à s'asseoir. Alors 
les femmes ramassent leur laine qu'elles déposent en tas, puis 
elles apportent une balance dont le fléau est en bois, les pla- 
teaux en palmier nain et les poids en pierre. Elles pèsent toute 
la laine et elles la partagent en deux parties égales. Elles en 
donnent une part à chaque juive. Aussitôt les juives s'installent 
et se mettent à la peigner avec leurs cardes ; tandis que les 
femmes se lèvent et apportent encore deux paniers vides, et 
elles en remettent à chaque juive un pour y déposer la laine 
cardée. 

Voici comment ces juives s'y prennent : elles mettent une 
quantité de laine sur la carde qu'elles tiennent de la main gau- 
che et qu'elles appuient sur le genou; avec la main droite, elles 



368 vi; cœur de l'atlas 

tirent L'autre carde. Lorsque la laine commence à devenir lisse, 
elles renversent les cardes et tirent dans Le sens contraire pour 
l'aire passer la laine de la carde de la main gauche sur celle de 
la main droite, puis elles recommencent à manœuvrer avec La 
carde de la main droite. Elles continuent ainsi jusqu'à ce que 
la laine soit bien cardée, alors elles la tirent de la carde et elles 
la mettent dans un panier, puis elles prennent une autre quan- 
tité de laine ; elles continuent ainsi à carder jusqu'au moment 
du déjeuner. Alors les femmes leur apportent du pain de four 
et de L'huile, les juives déjeunent et mangent à satiété. Quand 
elles ont fini de manger, elles se rincent les mains et reprennent 
leur place où elles se remettent à carder la laine. Quand elles 
ont fini de tout carder, elles se lèvent, reçoivent leur salaire 
et se retirent. Alors les femmes prennent des paniers remplis 
de laine, les portent dans une pièce où elles déposent toute cette 
laine cardée en la couvrant avec un linge propre. Le lendemain, 
au point du joui*, les femmes se lèvent, étendent des nattes au 
soleil, apportent la laine qu'elles y déposent et s'asseoient sur 
les nattes l'une à coté de l'autre. Elles prennent chacune dix 
peignées ; chaque peignée est ouverte et partagée en deux par 
la femme. Lorsqu'elles ont fini de partager en deux la peignée, 
elles procèdent aussitôt à l'enroulement et à la confection de 
fuseaux de laine. Ensuite chaque femme se munit d'une que- 
nouille, elle y attache le premier rouleau de laine dont elle tire 
et file l'un des bouts qu'elle roule sur le bout du fuseau en bois ; 
ensuite elle se met à faire du fil de chaîne. Lorsque les fuseaux 
sont garnis de fil, elles prennent des tamis dans lesquels elles 
déposent ces fuseaux. Elles saisissent l'extrémité du fil avec la 
main gauche et se mettent à le dérouler en le bobinant sur lui- 
même avec la main droite, lorsqu'elles ont fini de mettre le fil 
en pelote, elles prennent un linge propre et y serrent le fil jus- 
qu au jour où les femmes auront apprêté le fil de trame. 

Le lendemain, les femmes prennent encore la Laine qui est 
inférieure à celle qui leur a servi à faire du fil de chaîne, elles 
l'apportent à une juive pour la passer sous une carde. Lorsque 
la juive a fini de la peigner, les femmes la rapportent chez elles. 
Elles s'asseoient et se munissent de longs fuseaux surmontés dans 



8L0EURS ET COUTUMES BERBÈRES 369 

la pailie inférieure d'une rondelle ; chacune des femmes prend 
de la main droite son fuseau, auquel elle attache de la main gau- 
che lo commencement du fil de trame. Puis, le pied droit allongé, 
elle place, entre le genou et la cheville, sur le tibia, le fuseau 
dont l'extrémité portant la rondelle est posée sur un culot de 
cruche cassée, alors que l'autre bout tient le fil de la trame. 
Elle fait tourner de bas en haut le fuseau sur la jambe, tandis 
qu'elle forme le fil avec ses doigts entre le pouce et l'index, 
doigts au moyen desquels elle tire petit à petit la laine et régu- 
larise le til qui s'amincit et se forme. Lorsque le fil est devenu 
assez long, elle le réunit en l'enroulant sur les doigts de la main 
gauche. Puis elle tourne le fuseau, et y enroule le fil que petit 
à petit elle détache de ses doigts. Lorsqu'elle a fini de faire du fil 
et de l'enrouler autour du fuseau, elle prend une autre peignée 
qu'elle ouvre en deux, elle joint le bout du fil à la pointe du fuseau 
ainsi qu'elle l'a fait précédemment. Elle continue donc à filer de 
la trame. A la fin, le fuseau étant suffisamment garni de fil, elle 
le prend et place sa pointe entre le gros orteil et le doigt qui 
vient après lui. Quant à l'autre extrémité du fuseau portant la 
rondelle, elle reste sur le culot d'une cruche cassée. — La femme 
prend le bout du fil qu'elle enroule une fois autour de l'index, 
puis le tirant à elle, elle saisit le fil avec les doigts de la main 
gauche et le passe ensuite sur les doigts de la main droite. — 
Elle alterne ainsi ses mains après le fil ; le fuseau tourne dans 
le sens de la gauche, jusqu'à ce qu'il soit complètement dévidé. 
Elle dégage ses mains du fil de trame et elle attache l'écheveau 
qu'elle vient de former. Elle le prend et va, chez les femmes qui 
l'aident dès le début, chercher aussi les écheveaux filés par 
cl 1rs, les rapporte et les serre dans un linge. 

In jour, alors que le filage est terminé, les femmes se lèvent 
et apportent du soufre et un i.sekni, panier haut et large en brins 
• le laurier rose entrelacés et attachés avec des cordelettes de 
palmier nain. — Elles tournent son ouverture vers le sol, posent 
ce panier dans un endroit spacieux et allument du feu sur le 
sol à l'intérieur du cercle. Elles prennent un morceau de plat 
< issé (réchaud), et le placent sur le feu jusqu'à ce qu'il devienne 
rouge ; alors elles apportent les pelotes de fil de chaîne et les 

24 



370 



AU CCKUB DE L ATLAS 



échevaux de fil de trame qu'elles suspendent Les premières à 
L'extérieur et les seconds à l'intérieur du panier. I^uis elles jet- 
tent le soufre sur l'éclat de plat, aussitôt une grande fumée 
s'élève ; elles courent chercher une large couverture qu'elles 
étalent suc tout Le panier. Lorsqu'il n'y a plus de fumée, elles 
retirent La couverture qu'elles étendent au soleil et après avoir 
repris les échevaux elles vont les y déposer ; quant aux pelotes 
de til de chaîne, elles les accrochent après un clou planté inté- 
rieurement au mur de la chambre. 

Dans la soirée, elles prennent de l'écorcc séchée de grenade 
amère qu'elles broient dans un mortier ; lorsqu'elle est bien 
pilée, elles la mettent de côté. Le lendemain elles font chauf- 
fer de l'eau sur le foyer, et, après avoir répandu dans un grand 
plat l'écorce broyée de grenade avec un peu d'alun, elles y ver- 
sent cette eau chaude qu'elles se mettent à remuer avec une cuil- 
lère jusqu'à ce que l'eau devienne jaunâtre, alors elles prennent 
les échevaux de fil de trame qu'elles trempent dans cette eau. 

Quand ils sont retirés de l'eau, les échevaux deviennent 
jaunes, couleur de babouches, appelée ezziouani. Les femmes 
emportent les écheveaux, les posent sur Yisekni pour les faire 
égoutter et sécher. Ces écheveaux devenus secs, les femmes se 
lèvent et en prennent trois qui sont teints en jaune pour les por- 
ter à une juive qui doit les teindre d'une autre couleur. — Alors 
la juive va prendre trois marmites qu'elle met chacune sur un 
foyer ; elle verse un cruchon d'eau dans chaque marmite en y 
ajoutant un morceau d'alun, avec autant de sulfate de cuivre 
— l'alun et le sulfate de cuivre doivent être employés dans des 
proportions égales ; — elle les met dans la première marmite ; 
elle prend encore un morceau d'alun et autant de matière 
donnant la couleur bleue (ou verte) ; le tout est mis dans la deu- 
xième marmite. — Puis elle passe à la troisième marmite où elle 
met, avec autant d'alun, la matière qui doit lui donner la cou- 
leur rouge orange. Lorsque tout ceci est fait, elle garnit les foyers 
de bois et quand les marmites commencent à bouillir, elle prend 
les écheveaux et elle met chacun d'eux dans une marmite. Cha- 
que marmite a une teinture spéciale, la première a une teinture 
noire, la seconde bleu-vert et la troisième jaune-rouge. 



MOEURS ET COUTUMES BERBÈRES 371 

Quand les écheveaux sont mis dans les marmites, la juive 
ferme celles-ci avec des couvercles, et elle les laisse ainsi bou- 
chées jusqu'à ce que la teinture mise en ébullition, son écume 
déborde par l'ouverture des marmites. Alors la juive vient enle- 
ver les couvercles ; elle prend une louche dont elle introduit le 
manche dans la marmite ; elle s'en sert pour sortir le premier 
écheveau de la teinture noire, elle le plonge aussitôt dans de 
l'eau tiède et propre qui se trouve dans une jarre. Elle procède 
pour les autres écheveaux de la même manière que pour le pré- 
cédent en trempant chacun d'eux dans une jarre spéciale. La 
juive les y laisse jusqu'à ce qu'ils deviennent maniables après 
avoir été refroidis ; alors elle les prend et les presse entre ses 
mains et quand ils n'ont plus d'eau, elle les remet aux femmes 
qui les lui ont apportés. — Celles-ci les reprennent et, après 
avoir payé la juive de ses peines, elles s'en retournent chez elles. 
— (Juand elles arrivent dans la cour, elles accrochent les éche- 
veaux au soleil. — Puis elles prennent trois piquets dont le 
premier est long et gros, tandis que les deux autres sont plus 
petits. Au milieu de la cour, elles plantent le plus long et les 
deux autres petits un à chaque extrémité de la ligne. Une des 
femmes prend la pelote de fil de chaîne dont elle dégage le 
bout, tandis qu'une autre va s'asseoir derrière un des petits 
piquets ; survient une troisième qui s'installe derrière l'autre 
petit piquet, en face de la précédente. Les deux femmes ainsi 
assises prennent le fil d'arrêt appelé asgour, avec lequel elles 
fixeront le fil de chaîne et l'attache après les piquets. Aussitôt 
celle qui a pris la pelote de fil de chaîne se lève et la tenant dans 
sa main gauche, elle commence à dérouler et à distribuer le 
lil avec sa main droite. 

Allant de l'une à l'autre des femmes, elle donne le iil à 
celle près de laquelle elle arrive. Celle qui est assise le prend 
avec la main droite et le passe dans le fil d'arrêt qui est double. 
Le fil de chaîne engagé entre les deux, elle fait un tour à ceux- 
ci en passant celui de la main gauche dans la main droite, et 
celui de la main droite dans la main gauche. Puis, tenant avec 
la main gauche les deux fils d'arrêt, elle fait descendre le fil de 
chaîne avec sa main droite dans les deux fils d'arrêt pour que 



372 AV CGEUR DE L'ATLAS 

Le iil de chaîne soit régulièrement placé à côté de l'autre. — 
La distributrice de fil va vers l'autre femme à qui elle passe 
le fil ; celle-ci le prend et l'ajuste comme a fait la précédente 
femme, sa compagne. — Elles continuent ainsi et, à l'heure du 
déjeuner, le maître s'en va au petit marché où il leur achète un 
pain et demi de pain de four. Il leur partage ce pain et il en 
donne à chacune d'elles la moitié qu'il leur place sur le genou ; 
quant à celle qui distribue le fil, elle prend son demi pain qu'elle 
met sous son bras et elle continue à porterie fil de l'une à l'au- 
tre de ces compagnes. Lorsqu'elle a donné le fil à l'une d'en- 
tre elles, elle sort vite son pain sous l'aisselle, elle en tire une 
grosse bouchée qui lui remplit la bouche puis elle le remet 
sous son bras. Elle continue ainsi jusqu'à ce qu'elle ait fini son 
pain. Quant à celles qui tiennent les piquets, elles mangent le 
pain posé sur leur genou en y donnant elles aussi de beaux 
coups de dents. 

Quand elles ont terminé avec l'opération de l'ourdissage du 
fil de chaîne, les femmes se lèvent et prennent un long roseau 
gros et solide, qu'elles mettent à la place du gros piquet sur 
lequel est aménagé un croisement de fil, premier point d'enver- 
gure. Le piquet arraché, elles le mettent de côté. Puis elles 
apportent deux longues verges en bois de bruyère, un peu min- 
ces, qu'elles introduisent chacune à la place qu'occupe chacun 
des deux petits piquets ; elles apportent l'ensoupleau après 
lequel elles attachent l'une des verges par ses deux extrémités 
au moyen d'une cordelette appelée timseddest . Elles prennent 
également l'ensouple à laquelle elles fixent l'autre verge par les 
mêmes moyens que ceux employés pour l'ensoupleau. Puis elles 
couchent, en les renversant, ces deux pièces ainsi que le roseau 
d'envergure de façon à mettre le fil par dessus ; l'ensoupleau 
posé sur le sol, deux femmes s'assoient, une à chaque bout, 
en tournant le dos à celles qui, restant debout, soutiennent l'en- 
souple sur laquelle elles exercent de fortes tractions pour que 
les fils de la chaîne soient tendus et redressés. Pendant qu'elles 
agissent ainsi, elles poussent des you-you pour attirer chez elles 
d'autres femmes. En effet, toute femme qui entend ces you- 
you accourt vers la maison où elle entre ; dès qu'elle franchit 



MltEURS ET COUTUiMES BERBERES 



373 



le seuil et pénètre dans l'intérieur de la maison, les autres fem- 
mes rappellent en lui disant : « Assois-toi sur rensoupleau ! » 
Une autre qui survient pour voir également ce qui s'y passe, 
est aussitôt retenue et installée à coté des autres. Elles conti- 
nuent ainsi jusqu'à ce que la maison se trouve remplie de fem- 
mes. Alors deux d'entre elles se lèvent et se placent Tune en 
face de l'autre, entre l'ensouple et l'ensoupleau; elles prennent 
des roseaux qu'elles introduisent l'un après l'autre entre diffé- 
rents points d'envergure ; elles y placent ainsi quatre roseaux, 
tous poussés vers l'ensouple. — Quant au roseau mis à la place 
du piquet central marquant le premier point d'envergure, elles 
le descendent vers l'ensoupleau. Puis les deux femmes, saisis- 
sant deux roseaux par leurs extrémités, commencent à lever et 
à descendre simultanément la main droite et la main gauche, 
pour que les fils de la chaîne se détachent et se séparent. Elles 
font ceci sur toute la longueur de la chaîne depuis l'ensouple 
jusqu'à l'ensoupleau. — Le démêlage terminé, les femmes qui 
soutiennent l'ensouple se mettent à enrouler la chaîne sur l'en- 
souple, qu'elles placent aussitôt sur l'ensoupleau. L'ensouple 
étant plié sur l'ensoupleau, toutes les femmes qui sont surve- 
nues se lèvent pour repartir en disant : « Que Dieu vous le 
fasse terminer avec paix et santé ! » Et celles à qui appartient 
le métier de répondre : « A votre postérité, sœurs ! » (à bien- 
tôt votre tour !) ; puis elles prennent le métier qu'elles vont 
déposer dans un coin de la chambre. Le lendemain, dès qu'il 
fait jour, les femmes se lèvent et elles vont chercher des mon- 
tants qu'elles dressent verticalement, en attachant l'extrémité 
supérieure de chacun d'eux après une traverse qui se trouve 
engagée dans un trou de la muraille ; elles fixent également 
l'autre montant après une autre traverse. Lorsque les deux 
montants sont bien fixés au moyen de cordes en palmier nain, 
deux femmes prennent l'ensouple et la soulèvent chacune par un 
côté ; une troisième femme munie d'une corde de poil de bouc, 
monte sur échelle quelle appuie sur une des traverses de la 
muraille. Les deux femmes soulèvent assez haut l'ensouple ; 
puis la plus rapprochée fait passer le bout de l'ensouple à celle 
qui est sur l'échelle. Cette dernière saisit l'ensouple sur l'extré- 



374 



AU CŒUR DE L ATLAS 



mité de laquelle elle passe deux tours de corde ; elle l'attache 
solidement au montant en faisant trois nœuds. Puis elle des- 
cend et va fixer l'autre bout de la même façon. 

Les deux autres femmes abaissent l'ensoupleau en appuyant 
avec leurs pieds jusqu'à ce que l'extrémité de l'ensoupleau ait 
dépassé le trou qui se trouve au bas du montant. Alors arrive 
une autre femme qui prend comme cheville l'os du pied de 
devant d'un mouton et l'introduit dans le trou du montant. Puis 
elle va vers l'autre, prend un autre os quelle introduit aussi 
dans le trou du second montant. Quand les femmes qui exer- 
çaient une pression sur l'ensoupleau descendent, celui-ci, tenaut 
à se relever, se trouve retenu par les deux chevilles en os que 
les femmes viennent de placer dans les trous des montants. 

Puis, avec leurs doigts, les femmes se mettent à arranger, à 
régulariser les fils de la chaîne pour qu'aucun défaut ne s'y pro- 
duise. Lorsque le montage du métier est terminé, elles prennent 
les paillassons sur lesquels elles s'asseoient en tissant ; l'une 
d'elles passe derrière le métier et installe sa paillasse entre le 
mur et le métier ; une autre femme survient avec sa paillasse 
quelle place, elle aussi, à côté de la précédente. Puis elles pren- 
nent trois clous en fer dont l'un des bouts forme crochet, elles 
les plantent dans le mur, l'un en face du milieu de la chaîne et 
les deux autres, un en face de chaque montant. Puis elles pren- 
nent une cordelette qu'elles fixent et nouent après chaque clou. 
Lorsque ces ficelles sont ainsi attachées aux clous, les deux fem- 
mes s'assoient à l'intérieur du métier, et prenant chacune sa 
ficelle, l'une, celle de droite et l'autre, celle de gauche, elles 
passent la ficelle autour de chaque extrémité du roseau placé à 
côté de l'ensoupleau ; elles font plusieurs nœuds sur le roseau et 
arrêtent la ficelle ; — passant ensuite à la cordelette centrale, 
elles la fixent au roseau comme elles viennent de le faire avec 
les précédentes cordelettes. 

Puis elles vont chercher du fil de « rentrage », fil teint au 
h'enné et formé en double, et s'en servent pour faire l'opéra- 
tion de « remettage » en attirant la moitié de la chaîne vers 
le roseau. De l'arrière du métier où elles se trouvent, elles font 
passer le fil de rentrage vers l'avant, le passent autour du fil de 



MOEURS ET COUTUMES BERBÈRES 375 

Chaîne extérieur qu'elles ramènent vers elles. — Elles conti- 
nuent ainsi à faire rentrer les tils pairs ou impairs de la chaîne 
jusqu'à ce qu'elles se rencontrent vers le milieu; le roseau étant 
garni tout entier de fil de rentrage, le dernier point d'enver- 
gure est obtenu. Elles coupent le til de rentrage, et en met- 
tent le restant de côté. La femme qui les aide arrive et leur 
apporte un écheveau de fil de trame blanc et deux peignes ; à 
chacune d'elles, elle donne un peigne et la moitié de l'écheveau. 
Alors les deux femmes passent derrière le métier et s'assoient 
chacune sur sa paillasse, se munissent du til de trame et com- 
mencent en disant : « Au nom d'Ellah ! nous nous guidons et 
nous comptons sur Toi, Dieu, et sur vous, Saints du pays, l'un 
après l'autre, pour faire mieux et plus que nous dans ce tissage, 
— qu'il nous porte bonheur — , que nous souhaitons terminer et 
qu'il ne nous reste pas inachevé. » 

Elles prennent des fils de trame qu'elles introduisent dans la 
chaîne avec les doigts, l'index et celui qui est après lui (le 
majeur). Lorsqu'elles y ont engagé trois fils de trame séparés 
chacun par un croisement de fil de chaîne, elles prennent le 
peigne avec lequel elles rapprochent et entassent doucement 
les duites. Quand elles sont montées de quatre doigts de 
tissage, elles se lèvent et apportent deux pinces ; elles retirent 
les languettes et humectent avec de la salive l'intérieur des 
pinces ; puis, prenant un morceau de tissu propre en laine 
douce, elles s'en servent pour envelopper le bord de Yadban en 
formation, quelles introduisent ensuite dans les pinces. Ensuite 
elles tirent l'attache des pinces qu'elles vont fixer après le mon- 
tant au-dessus de l'os (cheville) qui retient l'ensoupleau. Les 
femmes placent une pince à chaque côté du métier pour que le 
tissu soit bien tendu et qu'il ne se plisse pas. Elles continuent à 
passer les duites et à les serrer avec les peignes, jusqu'à ce 
qu'elles aient tissé une coudée à poing fermé ; alors leur aide 
leur apporte un écheveau de trame teint en noir, elle le leur 
partage et en donne à chacune la moitié. Puis elles se remet- 
tent à tisser avec de la trame noire qu'elles serrent fortement. 
Lorsqu'elles ont tissé trois doigts, elles reprennent de la traîne 
blanche avec laquelle elles font nu empan de tissage; ; puis elles 



37d au cœur de l'atlas 

passent encore à la trame teinte en bleu ou vert ; elles s'en ser- 
vent pour tisser environ trois doigts, alors elles reviennent à la 
trame blanche. Lorsqu'elles en ont tissé trois doigts, elles pren- 
nent l'échcveau teint en jaune ; elles s'en servent jusqu'à ce 
qu'elles aient monté de quatre doigts. Elles reprennent ensuite 
la traîne blanche et elles continuent à tisser tous les jours sauf 
le vendredi, jour que l'on considère sacré pour les femmes. Pen- 
dant ce jour, les femmes ne doivent ni se mettre au métier, ni 
prendre le fuseau, parce que la coutume des Imazir'en est ainsi 
faite selon les traditions transmises par les anciens. 

Lorsqu'elles ont fini de tisser et qu'elles désirent détacher la 
pièce tissée, les deux femmes se lèvent et prennent deux cou- 
teaux de cuisine ; chacune se saisit du sien. Leur aide s'en va fer- 
mer et caler la porte extérieure de la demeure avec une poutre 
pour que les voisines n'y entrent pas. La porte fermée, l'une des 
femmes dit en ponctuant : 

« 11 n'y a de Dieu que Dieu ! » — « Interviens en notre faveur, 
ô ! Envoyé d'Ellah ! » ajoute l'autre. La première reprend et dit : 

« Nous te coupons, ô tissu, avec paix et perfection. A la santé 
de mes doigts, qu'ils me soient conservés ! » L'autre répond en 
répétant trois fois ce que la première vient de dire. — Puis elles 
se mettent chacune de son côté, à détacher la pièce en coupant 
les fils pour ne laisser que le surplus de la chaîne du côté de l'en- 
souple, fils qu'on appelle irrisen et avec lesquels on coud des 
effets de laine. Elles prennent l'ensouple et la portent dans une 
chambre où elles la déposent dans un coin. Elles passent 
ensuite à l'ensoupleau sur lequel est enroulée la couverture, 
tissu neuf; elles le saisissent chacune par un bout tandis leur 
aide, prenant elle aussi la couverture, va en reculant. Les autres 
allant aussi en arrière, elles déroulent l'ensoupleau et lorsqu'il 
ne reste plus sur lui que le dernier pli, maintenant d'une main 
la couverture, elles détachent de l'ensoupleau la verge sur 
laquelle elles avaient monté la chaîne ; cette verge dégagée de 
ces fils, elles prennent la couverture qu'elles détendent et 
secouent entre leurs mains. Quant à leur aide, elle se lève 
et ramasse les différents instruments du métier, ne laissant que 
les deux traverses après lesquelles elles avaient fixé les 



MŒURS ET COUTUMES BERBÈRES 377 

montants : elle les rentre dans la maison et va les déposer au 
même endroit auprès de l'ensoupleau placé dans un coin. Les 
deux antres femmes plient ce vêtement neuf, le mettent dans un 
linge de cotonnade et le gardent jusqu'à l'entrée de l'hiver, sai- 
son pendant laquelle il y a du froid et de la neige. 

Telle est la manière de procéder des femmes des Imaziren 
dans le tissage dune couverture de vêtement pour hommes ou 
pour femmes, du kheidotts noir, du burnous blanc, de la djel- 
laba, du voile avec lequel s'enveloppent les femmes, des cou- 
vertures de lit et des h'aïks fins pour hommes. Le tissage des 
vêtements de laine est uniforme ; il n'y a de différence que dans 
la teinture et dans la confection des fils de chaîne et de trame. 
— Si les femmes veulent confectionner un tissu fin et beau, 
elles y mettent un mois ; quant au tissu ordinaire, elles n'y pas- 
sent que huit jours. Ici se termine le récit sur l'industrie de la 
laine depuis le commencement jusqu'à la fin (du nom à l'ai- 
guille). — Que Dieu nous accorde une longue vie ! 



Les Olives. 

SCÈNES DE MÉNAGE, RÉCOLTE, FABRICATION DE L'HUILE 

Nous voici chez un homme des Imazir'en, qui possède qua- 
torze oliviers. Il prend sa houe, la porte au forgeron à qui il la 
remet. Celui-ci la saisit pour la passer aussitôt clans le brasier, 
puis il la martelle sur l'enclume, et, quand elle est bien 
aplatie, il la trempe dans une mare d'eau fraîche. Aussitôt le 
fer de la pioche se met à grésiller dans l'eau ; lorsque la pioche 
est refroidie, le forgeron la ramasse et passe sur la partie tran- 
chante une corne de mouton, pour que cette partie soit solide 
et ne se casse pas quand on s'en servira pour faire une conduite 
d'eau. Alors le forgeron remet la pioche au propriétaire qui la 
saisit en l'examinant de haut en bas. Gomme il la trouve bien 
faite, il dit avec satisfaction au forgeron : « Que Dieu te donne 
la santé (je t'en félicite !). » Puis il prend sa pioche et il s'en 



378 AL CŒUR DE L'ATLAS 

va. Quand il est arrivé clans sa propriété, il y entre, dépose la 
pioche et se ceint fortement les reins (ventre) avec une corde 
(végétale). Alors il reprend sa pioche et il ouvre Le réservoir 
barrage) d'eau. Aussitôt l'eau s'écoule par un fossé ; il la suit 
par derrière et la conduit jusqu'à l'olivier le plus proche ; là, 
l'eau s'arrête, retenue par un barrage ; l'homme accourt et 
ouvre ce barrage avec la pioche ; l'eau s'élance et se déverse 
dans la cuvette creusée autour de l'olivier. Cotte cuvette rem- 
plie, il conduit encore l'eau vers un autre olivier. Enfin depuis 
le premier olivier, l'homme ne cesse de suivre et de conduire 
l'eau par le fossé, en veillant à ce que l'eau ne soit pas arrêtée 
par un morceau de bois et par une branche de celles qui sont 
coupées et éparpillées sous l'olivier. Telle est la raison pour 
laquelle il suit l'eau. Dès que cette eau est lâchée du barrai:*', 
il doit la suivre pour enlever et jeter de côté toute branche 
qu'elle rencontrerait. Quand il a fini d'irriguer tous les oli- 
viers il vient fermer le fossé par lequel l'eau est arrivée vers le 
premier olivier, puis il va au barrage et le détourne lui aussi. 
Ensuite il jette sa pioche, se lave les mains, les pieds et la 
figure, se lève et, reprenant la pioche avec laquelle il vient 
d'irriguer, il la met sur son épaule droite et s'en retourne en 
prenant le chemin de la maison. Quand il est arrivé chez lui, il 
frappe à la porte ; sa femme accourt et la lui ouvre. Sa femme 
lui dit, dès qu'il est entré et arrivé dans la cour : « As-tu tout 
irrigué ? » — « Les quelques oliviers dont Dieu nous a gratifiés, 
lui dit-il, ont été tous irrigués par moi ! » — « Que Dieu te 
donne la santé, lui dit-elle, et qu'il augmente nos biens ! » — 
« As-tu faim ? » lui demande-t-elle encore. — « Certes, j'ai 
faim, lui répond-il, donne-moi ce qu'il y a à manger ! » — 
« Des aliments tout prêts, il n'y en a pas, lui dit-elle ; mais si 
tu veux, je vais te faire du pain qui sera bientôt cuit ? » — 
« Non, femme, lui dit-il, apprête-moi seulement une grillade 
d'orge, que je grignoterai pour me faire oublier la fraîcheur de 
l'eau ; je suis bien engourdi par l'humidité. » 

Alors la femme se lève, prend de l'orge dans le coffre en 
roseau, en remplit un vase qu'elle porte à la cuisine et qu'elle y 
dépose. Elle sort en emportant avec elle un éclat de poterie, 



MŒURS ET COUTUMES BERBÈRES 379 

dans lequel les femmes vont chercher du feu ; elle entre chez 
une des voisines qui lui en donne. Klle l'apporte, revient chez 
elle où elle trouve son mari couché au soleil dans la cour et en 
train de ronfler. — Elle le laisse ainsi endormi au soleil, rentre 
dans la cuisine, et, prenant du hois, elle fait un bon feu qu'elle 
active avec un soufflet. Le feu allumé, elle prend un plat en terre 
qu'elle place sur les pierres (trépied) au-dessus du foyer. Lors- 
que le plat est chaud, elle y verse Forge qu'elle se met à remuer 
avec un petit balai pour empêcher que les grains n'éclatent et 
ne se fendillent ; quand l'orge est cuite et devenue bien blanchâ- 
tre, elle la sort, et elle la porte toute chaude à son mari, la 
dépose devant lui en lui disant : « Lève-toi donc, la grillade 
d'orge est prête ! » Il se relève et précipitamment il allonge sa 
main. Tout endormi encore, il prend de la grillade qu'il met vite 
dans la bouche. Aussitôt cette orge se colle après sa langue; 
alors il se lève et, après avoir craché l'orge, il se met à crier et 
à se tortiller jusqu'au point d'en perdre la vie ; — puis il court à 
un cruchon d'eau, il le saisit, le soulève de toutes ses forces et le 
penchant sur sa bouche, il se met à boire alors que la moitié de 
l'eau se déverse et se répand sur sa poitrine. Puis le cruchon à 
la main, il s'élance vers sa femme et, arrivé près d'elle, il lève le 
cruchon et le lui lance sur la tête. Celle-ci tombe étendue par 
terre ne faisant entendre ni une, ni deux paroles, qu'un certain 
ronflement. Lorsque l'homme Fa vue ainsi, il s'approche d'elle 
et il essaie de la réveiller et de la faire se lever, mais elle ne 
revient pas à elle et ne se lève pas du sol où elle s'est évanouie ; 
il la secoue et l'appelle, il ne peut ni la faire parler ni la faire se 
relever. — Jetant un coup d'œil, il aperçoit que de l'urine cou- 
lait sous les pieds de la femme ; — alors il lui relève les effets et 
il lui découvre (1) 

Puis, pour s'enlever le moindre doute à ce sujet, il se met 



(1 ) Passage obscène que je renonce à traduire. Son maintien dans le texte 
est nécessité par la partie lexicologique qu'il importe de développer le plus 
«pion pourra. — Ceci ne pouvant donc être intéressant que pour les Berbè- 
risants, la suppression de quelques passages obscènes dans la partie fran- 
çaise, ne peut nuire à l'ensemble du chapitre (Note de Si Saïd Boulifa). 



380 AU CŒUR DE L'ATLAS 



Aussitôt l'homme se relève et dit à sa femme : « Qu'un jeune 
d'un an nie soit imposé, si je te garde chez moi ! Ah ! tu es ainsi 
faite, ô femme vulgaire ! » 

Voilà que la femme se réveille et lui dit : « Pourquoi ? que t'ai- 
je fait?... » — « Ton 

— « Non ! lui répondit-il je ne te veux plus, allons ! viens avec- 
moi chez le qadhi que je rende ton contrat ?... » — « Pourquoi 
dois-je aller avec toi ? lui réplique la femme, vas-y toi qui ne sues 
jamais! » Dès qu'il est près de sortir, la femme court après lui 
et elle le retient : « Eloigne-toi de moi, lui dit-il, jamais tu ne 
coucheras avec moi, ni je coucherai avec toi !... » — « Pour- 
quoi ? » lui demande-t-elle. — « Jusqu'à ce que nous ayons 
récolté les olives, ajoute-t-il. » — « C'est hien, lui répond la 
femme. » Celle-ci laisse faire le mari et quand il s'est couché 
seul dans une autre chambre, alors elle se lève et elle y va tout 
doucement ; arrivée près de son mari elle le trouve endormi et 
rêvant. Elle s'asseoit près de lui et commence à lui enlever les 
effets. Lorsqu'elle a fini de l'en débarrasser, elle se faufile sous 
le drap sans que lui s'en aperçoive ; 

l'homme se réveille et se met à crier: « Tais-toi, lui dit-elle, 
n'aies pas peur, c'est moi qui suis ici !... » — « Que tu aies à 
répondre à Dieu de la frayeur que tu m'as causée !» — « Pour- 
quoi ? suis-je une diablesse pour pouvoir t'effrayer ? » — « Tu 
es plus que diablesse, lui répond le mari » — « Tais-toi, lui 

dit-elle, et approche-toi donc vers moi !... » 

lui demande-t-elle. » 

— « Non, je ne veux rien ! lui répliquc-t-il. — « Pourquoi ? lui 
dit-elle ? » — « Moi, je cherche à conserver ma santé, lui dit-il, 
tandis (pie toi, tu ne cherches qu'à me débiliter pour qu'une fois 
affaibli, je sois incapable de faire quoi que ce soit ; alors tu rirais 
de moi, canaille !... » — « Non ! lui dit-elle ; voici, cher ami, je 
ne fais que plaisanter avec toi ; pourquoi? suis-je folle pour vou- 
loir coucher avec toi ? Non, à partir d'aujourd'hui, je ne penserai 
plus à réaliser ma demande !» — « Soit, lui répond-il. » — 
« J'attendrai jusqu'à ce que tu aies ramassé tes olives. » 



.MOEURS ET COUTUMES BERBÈRES 3S1 

Ils restent ainsi séparés; et, quand les olives sont mûres, 
L'homme s'en va au milieu de la rue où il s'arrête et dit de toutes 
ses forces : « femmes ! que quiconque a une fille ou un garçon, 
me l'envoie à la maison ! » Aussitôt des tilles et des garçons 
accourenl auprès de lui ; et chacun d'eux, garçon ou tille sVsl 
muni de son couffin ; tous, ils se rendent à la maison de l'homme 
qui les a demandés. Celui-ci se lève et les conduit vers la pro- 
priété où il entre le premier, passant devant eux, suivi par 
les jeunes ra masseurs. Quand ils sont arrivés au premier olivier 
il leur dit : « Allons ! ramassez les olives de cet arbre. » — Alors 
ils se mettent à l'œuvre et chaque tâcheron ramasse de son côté, 
tandis que le propriétaire les suit et surveille par derrière. Lors- 
qu'ils ont fini de ramasser les olives de cet arbre, ils passent 
aussitôt à un autre olivier. Ils continuent ainsi, toujours suivis 
du maître jusqu'à ce que le soleil se trouve bien haut ; alors 
chaque tâcheron se trouve avoir formé un tas (d'olives) à part, 
car tout ce que les tâcherons ont ramassé est versé en un lieu 
indiqué par le propriétaire. Vers le soir, quand ils ont fini de 
ramasser, le maître prend une mesure avec laquelle il va mesu- 
rer toutes les olives qu'ils ont ramassées. Il commence l'opé- 
ration par les garçons, et lorsque leurs tas d'olives sont mesurés, 
et que chacun des tâcherons a reconnu le nombre de mesures 
contenues dans son tas, le maître passe aux tas des filles, pour 
lesquelles il va aussi mesurer les olives ramassées. Quand cette 
opération est terminée pour tout le monde, il leur dit : « Allons ! 
que chaque tâcheron prenne son panier ; nous allons partir ; à 
la maison je vous paierai ce qui vous est dû. » — On se lève, et 
le maître en tête, suivi de tous les ramasseurs, revient à la mai- 
son. En y arrivant il frappe fortement la porte que sa femme 
accourt lui ouvrir. Il y entre, suivi des tâcherons qu'il conduit 
vers la trappe. Il leur découvre l'ouverture de la trappe et cha- 
cun d'eux y verse les olives rapportées. Lorsqu'ils ont tous vidé 
leurs paniers, le maître entre dans la chambre, prend un sac de 
monnaie de bronze ; il s'assoit et se met en devoir de les payer, 
commençant par le premier il lui dit : « Combien t'ai-je mesuré ? » 
— « Tant... » lui répond-il. A celui qui a beaucoup ramassé 
d'olives, il donne beaucoup d'argent ; celui qui en a peu ramassé 



382 au cokur ni< j/atlas 

touche peu d'argent. L'usage chez les Imazir'en, en ce qui con- 
cerne le ramassage des olives, est que pour une kharoitba d'oli- 
ves le tâcheron touche un mitlial\ pour une demi kharouôa, il 
touche cinq oitak" ; s'il n'a ramassé qu'un quart, il touche dix 
onjouh ; celui qui ramasse le huitième, aura cinq oujouh ; celui 
qui a ramassé un ait bon a deux oudjouh (2 oudjouh = 1 feh = 
1 centime). 

Lorsqu'il les a tous payés il leur dit : « Partez ! que Dieu vous 
donne la paix. » — « Devons-nous revenir demain matin ? » 
demandent les ramasseurs. — Il leur répond : « Certes, il le 
faut ; venez dès qu'il fera jour ! » Alors, ils partent chacun de 
son côté. — Le lendemain, tous les tâcherons arrivent et appel- 
lent le maître de la maison. Celui-ci sort et va louer un habitant 
de Yir'rem à qui il dit : « Va, accompagne-les au champ, et veille 
sur eux ; qu'ils ramassent tout ce qui reste d'olives en attendant 
que je vienne avec des ânes sur lesquels je rapporterai les oli- 
ves. » Cet homme-là s'en va accompagnant les tâcherons au 
champ. 

Le propriétaire se lève et va trouver les habitants de Yir'rem 
pour demander des ânes ; tout individu sollicité par lui de lui 
prêter son âne, le lui donne. Quand il a réuni un certain nom- 
bre d'ânes, tous munis de leurs chonaris (paniers), il les conduit 
au champ. En arrivant il trouve que l'homme et les tâcherons 
envoyés avec lui, ont fini de ramasser toutes les olives tombées 
seules, et que chacun des ramasseurs est assis à côté de son tas 
d'olives qu'il vient de ramasser. Il s'arrête, décharge les paniers 
et prend la mesure. Il commence à mesurer les olives, du pre- 
mier jusqu'au dernier tas ; lorsqu'il a fini de mesurer il appelle 
l'homme embauché ; ils se mettent tous deux à charger les 
paniers sur les ânes. Le chargement terminé, ils conduisent et 
ramènent à la maison les ânes chargés des premières olives. 
Lorsqu'ils sont arrivés et rentrés dans l'habitation, ils déchar- 
gent les ânes de leurs paniers, qu'ils vont vider dans la trappe. 
Les tâcherons se présentent et, quand ils ont été payés par le 
propriétaire, ils se retirent chacun de son côté. Puis le maitre 
attend quelque temps et quand le moment d'abattre les olives 
arrive, il se rend au milieu du marché, il dit à tous ceux qu'il 



MŒURS ET COUTUMES BERBÈRES 383 

rencontre assis, tenant une gaule à la main : « Viens-tu chez moi, 
m'a battre dos olives ? » — « Si tu veux d'autres batteurs, lui 
dit celui-ci, en voilà ; j'ai des camarades avec qui je suis venu 
du pays et qui savent eux aussi abattre des olives ? » — « Com- 
bien de batteurs êtes-vous? » — « Nous sommes dix. » — « Que] 
est celui qui est votre chef ? » On le lui montre ; l'homme va le 
trouver et lui demande : « Venez-vous m'abattre des olives de 
quatorze arbres? » — « Combien nous donneras-tu pour faire 
tomber les olives de ces arbres ? Si tu veux nous ne les ferons à 
la tâche ? ià crédit ou à forfait). » — « Venez, leur dit-il, que je 
vous montre les oliviers. » — Ils vont avec lui jusqu'au champ 
où il leur fait voir tous ses oliviers. Une fois qu'ils les ont tous 
vus, ils lui disent : « A nous dix, tu nous en donneras cinq réaux 
et tu nous offriras notre déjeuner ? » — « C'est entendu, leur 
répond-il, allons ! que Dieu vous aide ! » Aussitôt le chef se lève 
le premier, se ceint et monte sur un olivier ; les autres le sui- 
vent et, après avoir béni le Prophète, ils commencent chacun 
de son côté à faire tomber les olives. Lorsqu'ils ont fini d'abattre 
toutes les olives du premier arbre, ils en descendent pour grim- 
per aussitôt sur un autre. 

Voici que quinze ramasseurs arrivent et se mettent à ramasser 
les olives des arbres qui ont été secoués. Ils continuent à suivre 
les batteurs en cueillant des olives, qu'ils vont déposer au même 
endroit, en plusieurs tas séparés et formés par chacun d'eux. 
Vers midi, la femme du propriétaire arrive apportant le déjeu- 
ner pour les batteurs ; celui-ci consiste en un grand plat de 
couscous d'orge, de navets conservés et arrosé d'huile. Quand 
les batteurs ont fini d'abattre toutes les olives, ils descendent des 
arbres, ils déposent leurs gaules et se lavent les mains dans le 
bassin d'eau qui se trouve dans le champ ; puis ils s'assoient en 
sinstallant autour du plat et ils se mettent à manger. Lorsqu'ils 
ont fini de prendre leur déjeuner, le propriétaire sort de 
l'argent de sa sacoche et compte au chef les cinq réaux conve- 
nus avec eux. — Le chef ayant touché l'argent, prix de leur 
peine, se retire ainsi que ses compagnons. 

Alors le propriétaire revient vers l'endroit où sont déposés les 
tas d'olives, il y trouve tous les ramasseurs qui, la cueillette ter- 



384 Au cgeub de l'atlas 

Diinée, viennent se poster chacun à côté de son tas. « Allons, 
maître, lui demandent-ils, nous voudrions partir nous aussi ; 
la nuit arrive et nous avons fini de tout ramasser ; nous n'avons 
laissé aucun olivier !... » — « Que Dieu vous donne la santé, 
leur dit-il, patientez un moment; et, quand les ânes seront 
arrivés, vous m'aiderez à charger sur eux les paniers d'oli- 
ves ; à La maison je vous paierai, à vous aussi, ce qui vous est 
dû. » — Les ânes arrivent, amenés par son beau-frère, le frère 
de sa femme. On prend les paniers remplis d'olives, on les met 
sur les baudets ; chaque àne est chargé d'un panier-double 
(choitain). Lorsque tous les chouans sont placés sur les ânes, on 
ramène ceux-ci vers la maison. En y arrivant, le mari frappe 
à la porte que sa femme vient aussitôt lui ouvrir. On fait entrer 
les ânes et on les décharge de leurs chouaris que l'on va vider 
dans la trappe. Puis le maître appelle les ramasseurs qui vont 
avec lui jusqu'à l'entrée d'une pièce où se trouve de la lumière ; 
là, le patron tire un sac contenant de la menue monnaie, et, 
appelant les ramasseurs l'un après l'autre, il leur paie leurs 
peines. Quand il a donné à tous les ramasseurs le salaire qui 
leur est dû, ils se retirent et partent chacun de son côté. 

Lorsque l'abattage et la cueillette des olives sont terminés, 
un mois après, le propriétaire se lève pour aller au marché, 
où il achète trois petits sacs en palmier nain ; après les avoir 
trempés dans l'eau, il les rapporte à la maison. Aussitôt arrivé, 
il appelle sa femme et lui dit : « Femme, ouvre la trappe et 
apporte-moi un couffin d'olives ; nous allons les expérimenter 
pour savoir si elles promettent une bonne récolte ou non ! » — 
La femme va ouvrir la trappe, elle remplit le couffin avec des 
olives qu'elle apporte à son mari ; elle lui procure également 
deux pierres dont l'une est grande et large et l'autre plus 
petite ; puis elle s'asseoit en face de lui ; elle prend quelques 
poignées d'olives qu'elle place sur la pierre large et qu'elle 
écrase avec la petite pierre. Lorsque les olives sont bien écra- 
sées et qu'elles forment une pâte, l'homme prend un petit sac 
de palmier nain, le met dans un gros plat ; puis il remplit le sac 
avec ces olives écrasées. Quand celui-ci est bien plein, l'homme 
prend un deuxième sac qu'il remplit également d'olives écra- 



MOEURS ET COUTUMES BERBÈRES 885 

sées et qu'il place sur le précédent. Passant au troisième sac, il 
te remplit et le met bien plein, sur les autres. Puis il se lève et, 
aidé de sa femme, ils prennent le gros plat qu'ils vont placer 
en un lieu où le soleil donne ; ensuite la femme va chercher 
une meule de moulin qu'ils mettent sur les petits sacs ; ceux-ci 
sont laissés là dans le grand plat, exposés au soleil ; dès que 
les sacs pressurés par la meule sont échauffés par le soleil, 
l'huile commence à s'en échapper et à couler abondamment ; 
aussitôt que l'homme s'aperçoit que l'huile s'échappe des sacs, 
il se met à rire de joie, car ceci lui démontre que ses olives lui 
donneront une bonne récolte d'huile. S'il avait constaté que ses 
olives ne donnaient pas assez d'huile, n'étant pas suffisamment 
mûres, il les aurait laissées passer une année avant de cher- 
cher à les travailler. Il appelle sa femme et lui dit : « Viens 
femme, viens voir des larmes de chacal !» — La femme accourt 
et dit : « Que Dieu en soit loué ! » — « Va, fais-nous du pain, 
que nous mangerons avec de la nouvelle huile dont Dieu nous 
a gratifiés ! » La femme court vite prendre de la farine d'orge, 
la verse dans un grand plat, où elle fait fondre dans un coin 
un peu de sel ; puis elle se met à tremper la farine avec de 
l'eau, quand elle est pâte, elle la pétrit ; quant au mari, il se 
dirige vers l'entrée de la maison dont il ferme la porte en la 
calant avec une perche pour empêcher toute voisine de venir 
et de voir le produit de leur récolte, ce qui leur porterait pré- 
judice par suite du « mauvais œil ». — Une fois que le pain est 
cuit, la femme le prend et le sert tout chaud devant son mari. 
Ils s'assoient tous deux et après s'être lavés les mains, ils com- 
mencent à manger en disant : « A notre santé, à notre santé, 
huile nouvelle ! Souhaitons d'en avoir autant l'année prochaine 

et que celle-là nous retrouve pleins de vigueur ! » 

Lorsqu'ils en ont mangé à satiété, l'homme se lève et dit : 
« Femme, prends une gourde, remplis-la d'huile, j'irai en 
garnir toutes les lampes des lieux saints, afin d'attirer leurs 
bénédictions sur notre huile. » Il part, muni de la gourde pleine 
d'huile ; arrivé à chaque marabout, il entre, et en garnit les 
lampes. Quand il a fait le tour de tous les lieux saints de la 
région, sans que personne l'ait vu, il rentre chez lui. Le lende- 

25 



386 



AL CUKLR DE L ATLAS 



main, il va trouver le propriétaire du moulin à huile, qui en a 
la clef. Muni de la clef qui lui a été remise, il se rend au 
moulin, l'ouvre et y entre pour examiner les instruments et 
ustensiles du moulin et pour que, dans le cas où il manquerait 
quelque chose, il puisse en aviser le propriétaire qui l'achète- 
rait. Gomme il l'a trouvé en bon état et que rien n'y manque, il 
en sort et referme la porte, met la clef dans sa sacoche, revient 
chez lui et dit à sa femme : « Voici, je viens de louer le moulin ; 
demain nous entamons nos olives ; il ne nous reste qu'à les 
écraser ! » — « Que cela soit pour notre bonheur et notre santé, 
lui répond la femme ; envoie chercher mon frère pour t'aider ; 
avec des bêtes de somme il te portera les olives au moulin. » 

Le lendemain, le beau-frère arrive et commence à prendre 
des olives qu'ils transportent sur des bêtes de somme, ânes et 
mulets, au moulin où il les verse dans le dépotoir ; le transport 
se continue ainsi jusqu'à ce que la trappe soit complètement vide. 
Alors l'homme se rend au marché où il parle à quatre individus, 
avec lesquels il convient du salaire qu'il leur donnera pour lui 
moudre ses olives. Il arrive donc avec eLix au moulin où son 
beau-frère apporte et fait entrer tout d'abord un cruchon d'eau, 
pour que le moulin se remplisse ensuite d'huile. Lorsqu'il a 
déposé le cruchon dans un coin du moulin, les autres entrent 
après lui ; c'est le pourvoyeur qui se tient debout sur la maie ; 
puis celui qui verse des olives sur les côtés de la meule ; ensuite 
celui qui ramasse la pâte d'olives écrasées ; enfin arrive le qua- 
trième, celui qui est chargé de garnir avec des olives écrasées 
les scourtins que l'on pressure pour en extraire de l'huile. Lors- 
qu'ils sont tous entrés, ils mettent leur ceinture avec laquelle ils 
relèvent et fixent leurs vêtements. Puis le pourvoyeur monte sur 
la table et, avec la main, il se tient après le pivot après lequel 
est maintenue la meule qui y est appuyée. Le propriétaire des 
olives survenant saisit la traverse de bois (essieu) passée dans le 
trou central de la meule ; tandis qu'un autre prend des olives 
avec un couffin qu'il vient vider aux alentours de la meule au 
milieu de la maie. Lorsqu'on a fini de verser des olives tout 
autour de la meule et sur toute la table, le pourvoyeur dit : 
« Allons ! au nom du Prophète... » Alors le patron commence à 



MOEURS ET COUTUMES BERBÈRES 387 

pousser l'éparre et la meule se met à tourner, tandis que Le 
pourvoyeur, la suivant par derrière, pousse et remet les olives 
sous la meule avec son pied droit. Lorsque la meule passe sur 
les olives, elle les écrase, et le pourvoyeur d'un coup du pied 
gauche, retire de côté ces olives écrasées. La meule roulant alors 
plus vite, le pourvoyeur la suit derrière tout en manœuvrant 
avec ses deux pieds ; du pied droit il pousse des olives sous la 
meule et du pied gauche il retire celles sur lesquelles la meule 
a passé. 

Un autre ouvrier survient ; il ramasse les olives écrasées 
formant une pâte appelée abaltlou et les met dans un couffin. 
Lorsque celui-ci en est rempli, il le passe à celui qui est des- 
cendu dans le scourtin placé sur la maie du pressoir. L'ouvrier 
garnisseur prend les olives écrasées, les verse dans le scourtin 
dont il bourre les différentes parties avec une barre en bois ; 
lorsque ce scourtin est fortement garni de cette pâte d'olives, 
il fait descendre un autre scourtin qu'il place sur le précédent 
qui vient d'être garni. 11 monte et entre dans le deuxième scour- 
tin où il verse les olives écrasées, il procède pour ce deuxième 
scourtin comme il avait fait pour le premier. — Le deuxième 
étant bien rempli d'olives écrasées, il fait encore descendre le 
troisième scourtin qu'il garnit de pâte et qu'il bourre avec la 
barre de bois. — Le garnissage des scourtins terminé, il dit : 
« Allons ! au nom du Prophète... ! » Aussitôt le propriétaire 
lâche l'éparre qu'il poussait et la meule s'arrête ; le pourvoyeur 
descend de la maie ; il prend des rameaux d'oliviers formant 
un balai, il s'en sert pour nettoyer toute la maie, et, lorsqu'il a 
amassé tout ce qui restait d'olives écrasées dans la maie, il le 
met dans le couffin qu'il va vider dans le dernier scourtin. 
Ensuite les quatre hommes arrivent et prennent deux paillasses 
qu'ils placent par dessus l'ouverture du dernier scourtin ; sur 
ces paillasses ils ajoutent deux fortes traverses ; puis tous les 
quatre, ils soutiennent les scourtins pour qu'ils n'aillent pas de 
travers, tandis que le patron prend le bois de la vis qu'il tourne 
dans le sens de la droite et la presse commence à s'abaisser 
vers la pile de scourtins ; dès qu'elle est descendue sur le scour- 
tin supérieur, riiuiie se met alors à couler sur la maie d'où, par 



388 Al coeur de l'atlas 

un petit conduit, elle va se déverser dans la première citerne. 
Lorsque celle-ci est remplie, l'huile et les morges passent dans 
la seconde, de la seconde dans la troisième. Dans la première 
pile il ne séjourne que les morges ; quant aux autres, elles con- 
tiennent des morges et de l'huile, celle-ci restant flottante à la 
surface des morges. 

Au milieu de la journée, la femme du propriétaire arrive 
apportant aux ouvriers leur déjeuner. Aussitôt les hommes se 
lèvent, prennent de l'eau à la jarre et se lavent les mains ; puis 
ils s'installent et se mettent à manger du couscous d'orge aux 
navets conservés arrosé de beurre. Lorsque les hommes ras- 
sasiés ont fini de manger, la femme ramasse les ustensiles et 
s'en retourne à la maison. Quant aux hommes, ils allument du 
feu en face des scourtins pour que ceux-ci s'échauffent et que 
l'huile s'en dégage. Ceci fait, les ouvriers reprennent leurs 
effets, sortent pour aller vers le canal ; là ils déposent leurs 
effets à côté d'eux et se mettent à se nettoyer et à se laver. Leurs 
ablutions faites, ils reviennent vers le propriétaire à qui ils 
disent : « Voici ! nous allons partir et nous te laissons en paix ! » 
— (( Volontiers, leur dit-il, demain dès qu'il fera jour, soyez 
ici. » — Ensuite il leur donne de quoi s'acheter à souper : 
« Demain, lui répondent-ils, nous remoudrons les tourteaux, 
tenez prêt le bœuf qui nous permettra de faire l'opération. » Les 
ouvriers partis, le patron ferme la porte du moulin, met la clef 
dans sa sacoche et s'en va lui aussi à sa maison, auprès de sa 
femme qui lui dit : « Avez-vous fini d'écraser les olives ? » — 
« 11 nous en reste encore ; demain, nous amènerons un bœuf 
pour remoudre les tourteaux. » — La femme lui sert le dîner et, 
après avoir soupe, il se couche. 

Le lendemain, le propriétaire se lève de bonne heure, déta- 
che le bœuf, le fait sortir de l'étable et le conduit devant lui jus- 
qu'au moulin. En y arrivant, il ouvre la porte avec la clef et 
fait entrer le bœuf; il prend le joug, le lui place sous le poitrail 
et, avec des cordes passant l'une par la droite et l'autre par la 
gauche, fixées au-dessus du garrot, attache l'animal à l'éparre 
de la meule, éparre avec laquelle il faisait tourner le moulin le 
premier jour. Les quatre ouvriers arrivent et, dès leur entrée, 



MŒURS ET COUTUMES BERBÈRES 389 

ils trouvent que tout a été préparé. Après un coup d'œil sur les 
scourtins, ils s'aperçoivent que ceux-ci sont secs. — Alors le 
propriétaire va ouvrir la porte des citernes, et, après examen, 
il trouve les deux premières remplies ; l'huile a même débordé ! 
Quant à la troisième pile, elle n'est qu'à moitié pleine. Il referme 
la porte des citernes et revient vers les ouvriers qui, s'étant 
préparés au travail, s'attaquent aux scourtins. De son côté il 
prend La barre de la vis, l'engage dans son trou et se met à tour- 
ner vers la gauche et à faire remonter la presse. Quand celle- 
ci est bien remontée, les ouvriers retirent les traverses et les 
paillasses qu'ils jettent de côté ; puis, le prenant avec leurs mains 
chacun par un côté, ils soulèvent le premier scourtin qu'ils vont 
déposer sur la table de la meule. Là, ils le vident avec une pio- 
che ; puis, passant au deuxième scourtin, ils le saisissent et le 
portent, lui aussi, vers la meule où ils le vident et le secouent. 
Enfin ils prennent le troisième scourtin et vont le vider où ils 
ont vidé les autres. Les scourtins mis de côté, le pourvoyeur 
remonte sur la maie et, se tenant debout derrière la meule, il 
saisit un long bâton avec lequel il aiguillonne le bœuf quand il 
no veut pas marcher. Il dirige le bœuf et lui crie : « Allons ! 
marche ! » Alors le bœuf tire et marche tandis que la meule 
tourne et écrase les tourteaux desséchés ; le pourvoyeur se met 
à manœuvrer comme la première fois ; il pousse les tourteaux 
sur lesquels la meule a passé, et les fait sortir avec son pied 
gauche. Alors la femme du patron arrive et leur apporte de 
l'eau bien chaude qu'ils répandent sur ces grignons. Quand ils 
sont bien écrasés, le pourvoyeur les fait sortir de la meule ; d'au- 
tres arrivent, retirent cette pâte pour la mettre dans le scourtin 
où l'homme à la barre l'entasse ; lorsque ce scourtin est jplcin, 
ils en garnissent les autres. Puis ils prennent et dressent sur la 
table du pressoir les scourtins qu'ils placent l'un sur l'autre ; 
ensuite ils font descendre la presse. 

Le bœuf dételé, la femme se lève, l'attache par les cornes avec 
sa ceinture pour le traîner, et elle revient chez elle. Quand elle 
arrive à la maison, elle l'y fait entrer et elle lui donne du son 
d'orge délayé dans un grand plat avec de l'eau tiède et un peu 
de sel. 



390 



AU COEUR DE L ATLAS 



Lorsque les ouvriers ont déjeuné, ils se lèvent et allument un 
grand feu devant les scourtins, comme ils l'avaient fait la pre- 
mière fois. — Puis reprenant leurs effets, les ouvriers disent au 
patron : « Que Dieu te rende bon, un tel, notre désir est de nous 
retirer ». — « Revenez demain, leur répond-il, nous mesurerons 
l'huile ! » 

Le lendemain, dès qu'il fait jour, le propriétaire se rend au 
moulin, ouvre la porte et examine les scourtins qu'il trouve bien 
secs ; ensuite, il va ouvrir la porte des citernes qu'il trouve plei- 
nes d'huile. Quand il descend sa main dans la dernière pile, 
elle y est aussitôt arrêtée par la paillasse : « Bénis, ô mon Dieu ! 
se dit-il. » 

Les ouvriers de retour changent de vêtements, mettent leurs 
ceintures et se rendent auprès des scourtins ; ils remontent la 
presse et dégagent les scourtins dont ils vident les grignons sur 
la maie. Les scourtins vidés et secoués sont mis de côté. Puis se 
munissant des couffins avec lesquels ils prenaient de la pâte 
d'olive, ils ramassent les grignons qu'ils vont déposer dans un 
coin du moulin, où ils resteront jusqu'au moment où le boulan- 
ger, qui s'en sert pour faire cuire du pain, les enverra cher- 
cher. 

Ensuite, le propriétaire du pressoir arrive, portant sur sa tète 
un petit plat en bois et tenant dans sa main droite une mesure 
et dans sa main gauche un vase en bois. Il dépose le tout devant 
lui, à l'entrée du moulin, et il s'assoit attendant que l'on com- 
mence à mesurer. 

Le beau-frère du propriétaire de l'huile arrive, amenant avec 
lui des ânes dont chacun est chargé de deux jarres vides placées 
dans un chouari ; on prend les jarres que l'on met par terre Lune 
à côté de l'autre ; l'ouvrier-pourvoyeur va ouvrir la porte des 
citernes ; il saisit une jarre et le vase qu'il porte jusqu'à l'ouver- 
ture de la dernière citerne ; puis il se met à puiser avec le vase 
de l'huile qu'il verse dans la jarre. Quand celle-ci est pleine, il 
la prend et va la porter à celui qui tient la mesure placée dans 
le plat. — On mesure ainsi l'huile que l'on reverse dans les jar- 
res, et lorsque celles-ci sont remplies on les charge sur les ânes, 
au moyen desquels le beau-frère les transporte à la maison. En 



MOEURS ET COUTUMES BERBÈRES 391 

arrivant, celui-ci donne ces jarres à sa sœur qui va les vider 
dans d'autres jarres plus grandes. Puis il revient au moulin avec 
les ânes pour y prendre les autres jarres qu'il avait laissées 
remplies d'huile. 

1 /opération de mesurage terminée, l'opérateur laisse une 
jarre d'huile au propriétaire du moulin comme prix de location 
de la meule ; puis il prend une autre jarre dont il partage le 
contenu entre les quatre ouvriers, en donnant à chacun d'eux la 
moitié de la mesure. 

Ensuite, le boulanger qui cherche à acheter les grignons 
arrive, et dit : « Où sont les tourteaux que tu désires vendre ? » 
— Le propriétaire de l'huile lui répond : « Les voilà devant toi, 
dans le coin du moulin. » — Après les avoir examinés, il lui 
dit : « Combien dois-je t'en donner ?» — « Donne m'en tant ! » 
lui demande-t-il. — « Entendu, lui répond le boulanger, que 
Dieu avec cela nous fasse réaliser un gain ! » Puis il lui paie le 
prix convenu des grignons qu'il vient d'acheter, pendant que le 
propriétaire de l'huile lui remet la clef en lui disant : « Quand 
tu auras achevé d'enlever tes tourteaux, tu la remettras au pro- 
priétaire du moulin. » Ensuite les deux hommes se séparent ; le 
propriétaire rentre chez lui avec son beau-frère qu'il retient à 
souper ; le dîner fini, il lui donne une mesure d'huile ; le beau- 
frère se lève, prend congé de sa sœur et s'en va en emportant 
l'huile qu'on vient de lui donner. 

Le maître de la maison sort pour fermer la porte. À son retour, 
il trouve que sa femme est allée se coucher seule dans une pièce. 
Fermant donc la porte de cette chambre, il se déshabille et s'ap- 
proche de sa femme avec le désir de coucher avec elle ; voilà 
que celle-ci se lève de cet endroit et fuit dans une autre cham- 
bre : « Où vas-tu ainsi, femme, lui demande le mari? ». — Il se 
lève lui aussi, court derrière elle, entrant en même temps qu'elle 
dans la chambre et se met à la cajoler et à la flatter alors qu'il 
esl en chemise, car il a laissé tous ses vêtements dans la cham- 
bre précédente. — « Va-t-cn, lui dit-elle, il y a eu contre moi un 
serment par lequel je ne dois jamais coucher avec toi !» — « Moi, 
je ne faisais que plaisanter, lui répond-il, un serinent ne peut 
avoir prise sur moi, car je suis ton mari légitime. » — « Toi, tu 



392 



AU COEUR DE L ATLAS 



n'es, lui dit-elle, qu'un fils dune femme malhonnête. Et le 
moment où tu as voulu me répudier ?... Donne-moi deux gifles 
pour que tu ne sois pas parjure !... » — « Non, lui répond- 
elle, il m'est défendu de passer ma main sur ta figure !... » 
— « Je ne t'en voudrais nullement, lui répond-il. » En 
disant ces paroles, il serre sa femme contre un coin de la 
chambre, cherchant à l'attrapper, mais elle lui échappe en 
disant : « Si tu ne veux pas que je sois parjure, laisse-moi 
te demander une chose ?» — « Parle, lui dit-il, quelle est cette 
chose ?» — « Donne-moi ta main, lui demande-t-elle, et jure- 
moi par Dieu... ; mais tu me laisseras faire ce que je veux, afin 
qu'entre toi et moi le serment que j'ai fait passe et soit sans effet ; 
eu second lieu, allons, ami, viens ! Asseyons-nous car il n'y a 
pas de paroles sérieuses étant debout... !» — « Me voici assis, 
parle, et dis ce que tu veux, mais ne me débite jamais de men- 
songes !... » — « Je connais la voie que Dieu me recommande 
de suivre, lui dit-elle : il faut que je me conduise avec toi en 
femme honnête et que je t'obéisse ; Dieu t'a fait, toi aussi, pour 
être mon mari légitime, ton devoir est de te soumettre à moi 
comme je suis soumise à toi ; maintenant tu vas nie laisser faire 
de toi ce que je désire, comme tu peux faire de moi tout ce 
que tu veux?... » — « Soit ! lui répondit-il, maintenant, que 
signifie tout ce discours? » — « Donne-moi tes mains, lui dit-elle, 
allonge-les en arrière ; une fois attachées, je les relâcherai. 
Ceci fait, tu feras, toi, ce que tu voudras de moi. » — « C'est 
une parole sensée que celle-ci, lui dit-il. » — Il se retourne et 
il lui donne les mains en arrière sur le dos ; la femme tire le 
lien avec lequel elle relève les manches de ses vêtements, le 
tord en un seul, puis elle s'en sert pour lui attacher forte- 
ment les mains, en y mettant trois nœuds l'un après l'autre ; 
ensuite elle se lève pour sortir et le mari l'interpelle en lui 
disant : — « Où vas-tu ? » La femme lui répond : « Patiente un 
peu, je vais faire mes ablutions. » — « Dépêche-toi, ne reste 
pas longtemps, j'ai les mains qui vont se couper. » La femme se 
met à rire et lui dit : « Comment ? toi qui es un homme, tu peux 
bien endurer quelque chose de plus fort que ceci ! » — Elle 
sort et ferme sur lui la porte en le laissant là seul dans l'obscu- 



MŒURS ET COUTUMES BERBÈRES 393 

rite et le froid : « Pourquoi, lui crie-t-il, m' enferme s-tu ? » — 
« Je me venge de toi, lui répond-elle, ne m'as-tu pas dit que tu 
me répudierais lorsque tu aurais terminé ta récolte d'olives ? 
Maintenant que tu as ramassé tes olives, allons ! viens me ren- 
dre mon contrat devant le kadhif... » — « Quelle honte, ô 
mes yeux!..., lui dit-il; en ce moment-là, je ne faisais que 
plaisanter avec toi... !» — « Moi aussi, lui réplique-t-elle, je 
ne fais aujourd'hui que rire avec toi. » — « Ceci est hors de plai- 
santerie, lui dit-il ; j'ai les mains qui se coupent et le corps 
qui s'enfle de froid ! » La femme lui répond : « Qu'un jeûne 
d'un an me soit imposé si, comme tu m'as laissée pendant un 
mois reléguée en un coin, pareille à une chienne, sans faire 
aucun cas de moi, je ne te laisse pas à mon tour coucher seul 
cette nuit !... » 

Après lui avoir dit ces paroles, elle gagne une autre pièce 
dont elle ferme la porte et s'y couche seule laissant son mari 
appeler de l'autre chambre où il était resté ; elle fait la muette 
et ne lui répond pas. Alors il se lève et va vers la porte qu'il se 
met à frapper avec ses talons, en criant et en disant : « Sauvez- 
moi, ô créatures de Dieu ! Holà ! une chrétienne me tue ! voici 
que je suis trahi chez moi !... » Les voisins entendant les cris au 
milieu de la nuit, se lèvent et arrivent munis chacun d'un gros 
bâton, croyant que ce sont des voleurs qui ont pénétré dans sa 
maison. Ils accourent tous et se mettent à frapper contre la 
porte avec leurs bâtons en disant : « Ouvrez donc ! Que vous 
est-il arrivé pour crier de la sorte ?» — La femme se lève, va vers 
la porte et, se tenant derrière les battants, et à travers les inters- 
tices, elle leur répond : « Il n'y a que le bien ; seulement mon 
mari est devenu un peu fou ; il a déchiré tous ses vêtements ; 
chaque fois que je cherche à lui passer quelque chose, il cher- 
che à me mordre ! Je viens de lui donner un vase pour boire ; 
après l'avoir pris, il Fa cassé sur moi... ! C'est moi qui suis 
malheureuse 

Dès que le mari entend ces paroles, voilà qu'il se met à crier 
de sa chambre et à dire aux gens : « Non ! elle ne fait que vous 
mentir, la mauvaise, la damnée ! Entrez, vous verrez ce qu'elle 



394 AU CŒUR DE L'ATLAS 

m'a fait, la fille do chienne ! . . . » Les gens demandent à la femme : 
« Ouvre, nous verrons ce qu'il a ? » — « Allez vous occuper de 
vos affaires; vous n'avez rien à me réclamer ; vous ne pouvez 
violer ainsi ma pudeur au milieu de la nuit pour une affaire qui est 
entre mon mari et moi !... » Alors les gens se retirent en disant : 
« Soit ! nous nous retirons et demain matin nous reviendrons voir 
quel genre de djinn le possède et le tourmente ! » — Ensuite tous 
les voisins accourus rentrent chez eux. Quand tout le monde est 
parti, la femme prend un peu de hraise et allume sur un fourneau 
du feu quelle anime avec un soufflet ; et, quand tout le brasier est 
devenu ardent, elle rouvre la porte de la chambre où se trouve 
son mari, elle y apporte le brasier dans lequel elle jette de la 
résine odorante et prenant les effets de son mari, elle les passe 
au-dessus du brasier. Lorsque les vêtements soumis à ces fumi- 
gations ont été réchauffés, la femme en revêt son mari, puis 
elle prend le brasier quelle va déposer devant lui en lui disant : 
Assieds-toi et ne m'en veuille plus ! — Tout ceci n'est que 
plaisanterie car je ne voulais que m'amuser avec toi. » — Après 
avoir bien installé le brasier devant le mari qui s'était mis à se 
réchauffer, la femme se lève, ramasse tous les bâtons qui se 
trouvent dans la chambre et va les jeter dehors, dans la cour ; 
alors le mari sourit et lui dit : « Qu'est-ce qu'il te prend pour 
jeter ainsi ces bâtons ? » Elle s'approche de lui, elle le prend 
par la tête, elle lui tourne sa face vers elle et se met à l'embras- 
ser à la bouche et dit en riant : « Je ne jette les bâtons que par 
la crainte d'en être frappée quand je t'aurai détaché les mains ! » 
— « Tu n'as rien à craindre de moi, lui dit-il ; je ne veux rien 
te faire ; c'est toi qui dois me dire pour quel motif tu m'as fais 
cela ? » — « As-tu oublié, lui réplique-t-ellc, toi qui es un 
homme ? Moi, je n'ai pas oublié ce que tu m'as fait pendant 
tout le mois passé î... » — « Détache-moi les mains, ensuite nous 
oublierons tout ce qui s'est passé ; je te promets devant Dieu 
que je ne te ferai jamais rien que de ton consentement ; est-ce 
que l'on ne sait pas que depuis les temps les plus anciens, 
l'homme est auprès de la femme comme la queue du coq ; de 
quelque côté que souffle le vent, elle y tourne toujours ! Suis-jc 
insensé pour vouloir te faire quoique ce soit? Si je te fais quel- 



MCETJRS ET COUTUMES BERBÈRES 395 

que chose aujourd'hui, tu peux m'exposer demain à la foule. » 
— <( Non, lui dit-elle, je ne le ferai jamais; c'est que j'ai été 
habituée à ton amour ; maintenant, je me soumets à Dieu et à toi ; 
fais de moi ce que tu veux, je suis entre tes mains. » — Puis 
elle se lève, elle dresse le lit sur lequel ils se couchent ; elle y 
met par-dessus une couverture dont elle laisse une bonne partie 
pour se couvrir ; puis elle se débarrasse des vêtements dont 
elle est vêtue, et reste toute nue, telle que sa mère la mit au 
monde. 

Lorsque son mari la voit ainsi, il dit : « Allons, amie, défais 
mes mains et déshabille-moi. je désire aussi me coucher... ! » 
Elle s'approche de lui, elle le débarrasse de ses habits, ensuite 
elle dénoue le lien avec lequel elle lui a attaché les mains, 
puis elle le roule à côté d'elle 

Ils dorment jusqu'à ce qu'il fasse jour ; les voisins qui étaient 
venus frapper à leur porte la veille, reviennent et trouvent 
l'homme avec un esprit aussi lucide que le leur ; ils lui deman- 
dent : « Qu'est-ce que tu avais hier pour crier au milieu de la 
nuit ? » — « Oh ! ne m'en parlez pas ! Ce que j'ai eu, jamais un 
croyant ne l'eut. C'est au moulin que j'ai été touché ; je ne suis 
débarrassé du djinn qui m'a bouleversé l'esprit qu'après avoir 
pris une drogue préparée par ma femme. C'est grâce à ce breu- 
vage que j'ai reconquis mon bien-être. » Les autres lui répondent 
en lui disant : « Ami, tu n'as rien à dire ; tu t'es fait bien du tort 
et tu n'as qu'à en vouloir à toi-même, car après avoir récolté ton 
huile, tu aurais dû en prélever une partie et la distribuer aux 
pauvres ; tu aurais pu même en donner un peu à tes voisins, et 
tout cela pour que rien ne t'arrive. Maintenant, fais l'aumône 
d'une partie de ton bien, car cette charité te préservera contre 
les malheurs et les maladies... » 



396 



AU CŒUR DE L ATLAS 



CHIADMA ..-•;*' & 

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CARTE POLITIQUE 

DES 

H'AHA 



G.Huré. 



RENSEIGNEMENTS 
GÉOGRAPHIQUES ET STATISTIQUES 



CHAPITRE VI 



H'AH'A (tamazirt : Ihahen) 



L'organisation politique et sociale des H'ah'a a été magistrale- 
ment étudiée par le professeur Ed. Doutté (1). Mes renseigne- 
ments, postérieurs à ceux qu'il a recueillis, confirment en tous 
points sa monographie, et tendent seulement à en compléter 
certains détails. 

Les H'ah'a sont Berbères ; ils parlent exclusivement la langue 
tamazirt. Pourtant les fractions qui continent à la tribu de Ghiadma 
se servent également de la langue arabe. Les Ghiadma faisaient 
jadis partie de la tribu de H'ah'a ; ils se sont arabisés au con- 
tact des Abda et des Oulad Beç-Çbâa, et sont aujourd'hui si 
profondément séparés de leurs frères berbères qu'ils font partie 
dulelf de Mtouga, ennemi séculaire des H'ah'a (2). 

Les hommes de H'ah'a sont de taille moyenne, secs, vigou- 



(1) Bulletin du Comité de l'Afr. Franc. M. Ed. Doutté a publié égale- 
nii'iil : Merrakech, Monographie des iïaha, Les grands qaïds ; et nous 
lenons à exprimer notre admiration pour sa haute érudition et pour ses 
admirables travaux (Janvier 1905). 

(2) Pour récompenser le loyalisme du qaïd Enflous le Sultan Mouley 
.Vbd el-Aziz lui conféra le commandement de la confédération de Haha. 



398 W COEUR de l'atlas 

peux, bruns. Ils sont braves et querelleurs; les ruines qui 
jonchent leur pays attestent leur combativité. Ils vont toujours 
tête nue et rasée. Ceux mêmes qui portent la rezâa, le turban, 
enroulent seulement la bande de coton blanc autour de leur tête, 
mais laissent le sommet du crâne à découvert. 

La tribu obéissait autrefois à un seul chef le qaïd el-Hadj Abd 
Allah Ould Bihi, qui gouvernait également une partie du Sous. 

Le sultan Sidi Mohammed fit empoisonner ce trop puissant 
vassal et partagea les H'ah'a en quatre qaïdats. A l'heure pré- 
sente, la tribu est divisée en deux camps par suite delà querelle 
des deux qaïds Enflous el-Neknafi et Mbarek el-Guellouli. Ces 
deux chefs se disputent le commandement des Ida ou Içarn et 
des Ida ou Gord' dont le territoire est particulièrement riche en 
pierre à chaux, en bois de construction, en charbon de bois, 
en huile d'argan. Le Neknafî tient ses titres de propriété du 
Maghzen auquel il a versé 40.000 douros. Le Guellouli a les 
mêmes titres, acquis postérieurement, au prix de 60.000 dou- 
ros (1). Cet exemple des concessions et des prévarications du 
gouvernement marocain n'étonnera personne de ceux qui recon- 
naissent le Maroc. Quant aux populations objet du litige elles 
ont payé l'impôt entre les mains du premier acquéreur, le Nek- 
nafi ; elles se voient menacées d'avoir à payer au second, et le 
repoussent de toutes leurs forces. 

L'homme de H'ah'a est travailleur, il cultive soigneusement 
son sol pierreux. Grâce à l'abondance des sources, qu'explique 
le voisinage de la montagne, il a de beaux vergers, de vastes 
olivettes. L'arganier est une richesse naturelle qu'il recueille 
avec soin. Il fait un important commerce de miel et de cire, et 
un sérieux élevage de chèvres dont les peaux s'exportent bien. 
Mogador est un admirable marché où convergent tous les pro- 
duits du Sud (2). Les H'ah'a n'ont que peu de chevaux. Le che- 
val est animal de combat pour eux. Les travaux et les transports 
se font à dos de mule et de chameau. 

(1) En 1904. 

(2) Le qaïd Enflous assure la sécurité des caravanes en multipliant les 
postes de surveillance, les ncala; mais ces nzala perçoivent des droils de 
passage si élevés qu'elles entravent le transit. 



H AH A 



399 



Au point de vue religieux les H'ah'a appartiennent, en majo- 
rité, à la confrérie des Naciriin. La confrérie des Derqaoua 
compte aussi beaucoup d'adeptes ; leur chef est el-Hadj Saïd 
Hareghaïd, résidant à Sidi bon Rja. Les ïidjaniin, assez peu 
nombreux, reconnaissent pour chef le très influent chérif Sidi 
Mohemd ou Tildi, résidant à Neknafa, de qui le qaïd Enflous 
écoute docilement les conseils. 

La tribu de H'ah'a est partagée en quatre qaïdats. Les qaïdats 
sont divisées en fractions (les H'ah'a disent Qbila). 

Haha. — Neknafa, Ida ou Gord, Ida ou Içarn, Aït Zel- 
ten, Ida ou Zemzeni, lcla ou Bouzia, Imgrad, Ida ou Kazzou, Aït 
Amer, Ida ou Trournina, Ida ou Guelloul, Ait Ouadigh, Aït 
Aïci. 

Os treize qbilas sont gouvernées par quatre qaïds : 

Le qaïd Ould Gourma commande les Ida ou Zemzem ; 

Le qaïd Mbarek ould Si Saïd el-Guellouli commande : Ida ou 
Guelloul, Imgrad, Ida ou Kazzou, Ida ou Troumma, Aït Amer, 
Tamanakht (Ida ou Tanan) ; 

Le qaïd Mohammed ou Hainmed ez-Zeltni commande les Aït 
Zelten et réside à Azarara n'Ait Bihi ; 

Le qaïd Hamed ben Mbarek ould Enflous commande : Nek- 
nafa, Ida ou Gord, Ida ou Içarn, Ait Ouadigh. 

La tribu de H'ah'a a pour limites : au Nord : Ghiadma ; à 
l'Est : Oulad Beç-Çbâa, Mtouga, Ida ou Ziki ; au Sud : Ida ou 
Tanan. 



Fractions de H'ah'a. 



Neknafa 

Notables. — Chikh Bihi ou Kherdid ; Abdallah ou El-Kadjir ; 
chikh Bihi Bouchkal ; chikh LahcenDjaïd; Si Mohammed Ben 
Ahmed El-Hossini. 

Marchés. — Es-Sebt, El-Khemis Sidi Bourcdja. 

Organisation politique : 



100 



AU COEUR DK L ATLAS 



Alt Irerman. 



Neknafa (Iniknafen) 
(qaïd Enflous). 



Aït Tagragra, 
Lemehra, 
Aït Zerar, 
Ait Jegderj , 
Aït Taourirt, 
Aït Taouriafalt. 
Aït Baha, 
Aït Joujguel, 
Aït Shaq, 
Ida ou Khoulf, 
Aït Mhend, 
Id ou Min. 

Statistique. — 500 chevaux, 2.000 fusils, 3.500 feux. 
Zaonia. — Sidi Mohammed ou Sliman El-Jazouli ; Sidi 
Mohammed; Imin el-Had. 

Eaux. — Sources en quantité. 
Sol. — Pays accidenté et hoisé. 
Produits. — Céréales, vergers, amandiers, oliviers. 
Débouché. — Mogador. 

Voie de communication. — Traversée par la route de Merra- 
kech à Taroudant. 

Limites. — Nord : Chiadma. — Est : Aït Ouadil, Aït Zelten, 
Ida ou Içarn. — Sud : Ida ou Bouzia, Imgrad. — Ouest : Ida ou 
ïçarn et Ida ou Gord 1 . 

Aït Ouadil 

Notables. — Chîkh Hiddor. 

Statistique. — 60 chevaux, 1.000 fusils, 2.500 feux. 

Zaouia. — Sidi Abd El-Oussaâ. 

Eaux. — Beaucoup de sources ; Oued El-Kscb. 

Sol. — Plaine et mamelons. 

Culture. — Céréales, vergers. 

Débouché. — Mogador. 

Voie de communication. — Boute de Merrakech et Mogador 
au Sous. 

Limites. — Nord : Chiadma. — Est : Ida ou Zelten. — Sud : 
Neknafa. — Ouest : Chiadma. 



Il Ail A 



i()l 



Ida ou (iord' 

Notables. — Ali Ben Hadj Mohammed; Lahcen Bel Mahdjoub 
Hadj Abdallah Aougni ; Ghîkh Addi. 
Marché. — El-Arban'Aït Tahella. 
Organisation: 



Ida ou Ma da 



f Bou Tazert, 
) If ran, 

Ait Iassm, 

Zaouia Bou llouqi 



Oummiramer (Mramer). 
Id el-Aouni, 
Ait el-Hassen. 



Alt Tahella 
(Ch. Mohammed ouMbarek 

Ait Ba Amran 
(Ch. el-Hadj Abdallah). 

El-Harartha 
(Ch. Addin'Sriti). 



Ida ou Blal. 

(Ghîkh : Bel Mahjoub) 

(Clhîkh : Mbarkou ou Bihi 

(Ch. Mohammed ou Bihi). 

Ait Ouassif, 
Ait Touzzount, 
Ait Amer. 
Ait Qerrout, 
Zouati. 
( Ait Sriti, 
< Oulad Zeïd, 
( Ichebbaken (Ichbak). 
Statistique. — 150 chevaux, 3.000 fusils, 5.000 feux. 
Zaouia. — Sidi Bou Otman ; Sidi Mohammed ou Abdallah. 
Eaux. — Puits très profonds. 
■W. — Pays assez accidenté, boisé darganiers. 
Culture. — Céréales, oliviers. 
Débouché. — Mogador. 

Voies de communication. — Route du Sous à Mogador et 
route de Merrakech au Sous. Route de Merrakech à Mogador. 
Limites. — Nord : Mogador et Ghiaduia. — Est : Neknafa. — 
Sud : Ida ou Içarn. — Ouest : Océan Atlantique. 

Ida ou Içarn (Ouissaren) 

Notables. — Agueroudj ; Ikeblim ; Bounaïin : si Bel Hadj 
Omar: Mouley Ali Azelal. — Hadj Mbarek el-Aïçi. 

Marchés. — El-llad Sinimou ; Et-Tnin luii u'Tlit : El-Khcmis 
Ida ou lazza. - >(i 



402 



Al COEUR DE L ATLAS 



Organisation : 



Ida ou [çarn 

(Ouissaren). 

(Qaïd Enflous) 

(Chîkh Bihi ou 

Aomar nlda ou 

Guendel). 



Tarzout, 

Ida ou Koungui, 

Ida ou Iazza (voisins d'Ida ou Guelloul), 

Ait Berda(à l'Est d'Aït Iazza), 

Arbalou (voisins d'Ida ou Gord, littoral), 

ïahoulaouant (littoral, port dépêche), 

Tarouahaïa(litt. voisins d'Ida ou Guelloul). 

Imerdito » 

Statistique. — 250 chevaux, 2.500 fusils, 4.000 feux. 

Zaouia. — Sidi Mharek ; Sidi Boulbarakat ; Sidi Bou Bouze- 
kri ; Sidi Ahmed Saïah. 

Eaux. — Aghbalou ; Smimou ; Aousliouit. 

Sol. — Pays accidenté et boisé. 

Culture. — Céréales, oliviers, amandiers. 

Débouché. — Mogador. 

Voie de communication. — Traversée par la route de 
Mogador au Sous. 

Limites. — Nord : Ida ou Gord — Est : Neknafa. — Sud : 

lmgrad ; Ida ou Guelloul et Ida ou Tr'oumma. — Ouest : l'Océan 

Atlantique. 

Ida ou Guelloul 

Notables. — Ben Omar ; Oubella. Qaïd El-Guellouli. 



Marché. — El-Had Imeghrin. 
Organisation : 

Aït Oussoul 



Ida ou Kouargan 



Ida ou 

Guelloul 

(qaïd el- 

Guellouli). 



Ida ou Zerkou 

Aït bou Mejji 

Imeghrein 

Ifni 

If ers 



Chîkh Outsouka, 

Ghikh Bou Ghra, 

Ghikh Mohammed ou Saïd, 

Ghikh Bou Igueroual. 

Ghikh Mohammed ou Saïd, 

Ghikh Ben Aomar, 

Ghikh Mohammed ou Bihi. 

Ghikh Aghrez, 

Chîkh Mohammed ou Gheïou 

Ghikh Alin'Sti, 

Ghikh Oujâa, 

Ghikh Amel Atrouma. 



h* ah 'a 403 

Statistique. — 300 chevaux, 2.000 fusils, 4.000 feux. 

Zaouias. — Lalla Meriem ou Vahia ; Sidi Hsa ou Hassaïii ; 
fairaren (Ida ouKouargan), moqaddem el-Hadj Ali Aziraren. 

Eaux. — Puits et citernes. 

Sol. — Pays de plaine. 

Culture. — Céréales. 

Débouché. — Mogador. 

Voie de communication. — Traversé par la route de Mogador 
au Sous. 

Limites. — Nord : Ida ou Içarn. — Est : Imgrad. — Sud : Ida 
ou Kazzou ; Ida ou Tr'oumma. — Ouest : Ida ou Tr'oumma. 

Imgrad 

Notables. — Hamidouch Oudjabrid ; chikhOmar dTd Abbou. 

Marchés. — Les Imgrad fréquentent el-Khemis Deridi. 

Organisation : 

T , / Imoucbken, 

Imgrad i . 

(qaïd el-Guelloub) Pjjabnt, 

(Chîkh Mbarek ou el-Hadj, \ K „*' 

, ™ . , t .. i Ait Ba rlammou, 

a laiabnt) I . 

I Agouirer (ruines chrét. ?). 

Statistique. — 50 chevaux, 1.000 fusils, 2.000 feux. 

Zaonia. — Ifrad ou Taha (Iferdoutaâ) à Tajabrit. 

Eaux. — Puits et citernes. 

Sol. — Pays montagneux et pierreux, point culminant. 
Djebel Amessiten. 

Produits. — Céréales, gommes, amandes, miel ; forêts. 

Débouché. — Mogador. 

l'oie de communication. — Traversée par la route de Moga- 
dor au Sous. 

Limites. — Nord : Ida ou Içarn. — Est : Ida ou Içarn, Ida ou 
Bouzia. — Sud : Ait Aïçi ; Ida ou Kazzou. — Ouest : Ida ou 
Guelloul. 

Ida ou Tr'oumma (Tghoumma) 

Marché. — Es-Sel >t à Imezniten. 
Organisation : 



Al COEUR DE L ATLAS 

rj m [ Idaou Acha, chîkh el-Hadi ou AkrimOufari. 

l< lit ou I roumma L ° 

... ... . \ Ida ou Mellil, chîkh Chquern ou Boudrar. 

(<|ai<l el duel- { 1 

, .. i Ida ou Issimour, cliikh Si Bon Ghta. 

louli). f 

{ ïnezmiten, cliikh Si Bon Ghta. 

Statistique. — 60 chevaux, 1.000 fusils, 2.000 feux. 

Zaouias. — Sidi Ahmed ou Mbarek ; Sidi Ahmed ou Mrar. 

Eaux. — Puits et citernes. 

Sol. — Plaine Légèrement boisée. 

Culture. — Céréales. 

Débouché. — Mogador. 

Voies de communication. — Traversée par la route de Moga- 
dor au Sous. 

Limites. — Nord : Ida ou Içarn. — Est : Ida ou Guelloul et 
Ida ou Kazzou. — Sud : Ida ou Tanan. — Ouest : Ait Ameur et 
Océan. 

Ida ou Kazzou 

Notables. — Si Mohammed Akazou. 
Marché. — El-Jemàa Assaoua (Iboudiiren). 
Organisation : 

iMasfou, 
Tîoughar , 
Ait ou Bbouz, 
Tafentirt (chîkh Bourik), 
Ida ou Hamman, 
Iboudiiren, 
Tarouali, 
1 Srou (chîkh Ali ou Derdour). 
Statistique. — 1 .200 fusils, 2.000 feux. 

Zaouia. — Sidi Mohammed ou Bouzîd (Medersa des Ida 
ou Hamman). 

Eaux. — Sources nombreuses. 
Sol. — Pays très montagneux et boisé. 
Culture. — Céréales, amandes, gommes, vergers. 
Débouché. — Mogador. 

Limites. — Nord : Imgrad. — Est : Ait Aïçi. — Sud : Ida ou 
Tanan. - — Ouest : Ida ou Tr'oumma ; Ida ou Guelloul. 



Il AH A 

Aït Amer 



105 



Aït Amer 
(qaïd el-Guellouli) 



Notables. — Outgzirin, Outmassinin. 

Marché. — El-Khemis Imessoual à [ghil n'Bâa. 

Organisation : 

Tililt, chikh Abd Allah Ouanir. 

Imessoual, chikh Bekkera. 

Aït Amer, chikh el-Hadj ou Ben Addi. 

Ait Shaq, chikh bon Saïd. 

Aït Ouiouf, chikh Qerbid. 

Aït Ouaourik, chikhMazouz,à Tamenaght. 

Ait Iouss, chikh Saïd ould Qsiri. 

Aït Khemis, chikh Saïd ould Qsiri. 
i 
\ Ait Oukaqaou, chîkh Imiahi. 

Statistique. — 100 chevaux, 2.500 fusils, 4.000 feux. 

Zaouias. — Sidi Mohend Ouchen, à Tasqa Oudraren (moqad- 
dem bon Addi) ; Sidi Abderrahman. 

Eaux. — Puits et citernes. 

Sol. — Montagneux au Sud, plaine ailleurs. 

Culture. — Céréales, dattiers, etc. 

Elevage. — Chameaux nombreux. 

Débouché. — Mogador. 

Limites. — Nord : Ida ou Tr'oumma. — Est : Troumma. — 
Sud. Ida ou Tanan. — Ouest : Océan. 

Aït Zeltex 

Xotables. — Qaïd Iguider ; El-Ourat ; Si Ahmed Outsila, Ché- 
rit Imedjad. 

Marché. — El-Had Ait Bou Settn. 
Organisation : 

Issemghoughcu (voisins de Meskala). 
Ait Bou Setta (voisins de Ida ou Zein- 

zcm Meskala). 
Ilalen (Aït Ouadigh Neknafa). 
Ahel Adrar (I. ou Bouzia, Neknafa, Aït 

Aïçi). 
Ahel Taqoucht (I. ou Bouzia, A. Aïcij. 



Ait Zelten. 
Qaïd Mohammed ou 
Hammed ez-Zeltni, 
< ; i Azarara n'Ait Bihi.) 



40f) ATI CŒUR DE L'ATLAS 

Statistique. — 100 chevaux, 2.000 fusils, 3.000 feux. 

Zaoxda. — Sidi Ghalem (Ilalen). 

Eaux. — Beaucoup de puits. — Oued El-Kseb. 

Sol. — Djebel Takoucht, le reste plaine. 

Culture. — Céréales, amandes, olives, vergers. 

Débouché. — Merrakech. 

Voie de communication. — Traversée parla route de Merra- 
kech au Sous. 

Limites. — Nord : Ait Ouadil ; Ghiadma. — Est : Mtouga, Ida 
ou Zemzem. — Sud : Ida ou Bouzia. — Ouest : Neknafa. 

Ida ou Bouzia 

La qbîla d'Ida ou Bouzia n'a pas de qaïd. 

Notables. — Bou Ifenzi, Bou Khelik. 

Marché. — El-Jeniaâ. 

Statistique. — 60 chevaux, 2.000 fusils, 3.500 feux. 

Zaouia. — Sidi Saïd ou Abd en-Naïm. 

Eaux. — Nombreuses sources. 

Sol. — Très montagneux. 

Produits. — Peu de céréales, vergers, caroubiers, beaucoup 
de bois, amandiers, oliviers. 

Débouché. — Mogador. 

Limites. — Nord : Ida ou Zemzem. — Est : Mtouga. — Sud : 
Ida ou Tanan. — Ouest : Ait Aïçi, Imgrad. 

Ait Aïçi 

La qbîla d'Aït Aïti n'a pas de qaïd. 

Marché. — Es-Sebt. 

Statistique. — 1.500 fusils, 2.500 feux. 

Eaux. — Oued Ait Amer, sources, puits. 

Sol. — Pays très montagneux, couvert de thuyas. 

Culture. — Très peu de céréales, vergers, gommes, dattiers, 
amandiers. 

Débouché. — Mogador. 

Limites. — Nord : Imgrad. — Est : Ida ou Bouzia. — Sud : 
Ida ou Tanan. — Ouest : Ida ou Kazzou. 



h' ah 'a 107 

« 

Ida ou Zemzem 

Notables. — Qaïd Gourma. 

Marché. — Et-Tnin. 

Statistique. — 300 chevaux, 2.000 fusils, 3.500 feux. 

Eaux. — Oued El-Kseb ; beaucoup de sources. 

Sol. — Djebel Hlass, le reste plaine. 

Culture. — Céréales, vergers, amandiers, gommes. 

Débouché . — Mogador. 

Voie de communication. — Traversée par la route de Merra- 
kech au Sous. 

Limites. — Nord : Ait Zelten. — Est : Mtouga. — Sud : Ida 
ou Bouzia. — Ouest : Ait Zelten. 



CHAPITRE VII 



IDA OU TANAN 



Les Ida on Tanan (1) sont Berbères. Us parlent exclusivement 
la langue tamazirt. Us sont indépendants et ne reconnaissent ni 
qaïds ni sultan. Ils ont pourtant fait partie administrativement 
des H'ah'a dans le cours de l'histoire ; on leur attribue même une 
origine commune, bien que les Ida ou Tanan s'en défendent. 

Ils montrent encore les ruines d'une forteresse qui fut cons- 
truite par un de leurs chefs nommé Ahenddar qui aurait conquis 
le Sous et la partie du Houz située au Sud de l'Oued Tensift. 
Depuis lors ils vivent sans chef; ils sont administrés par une 
Jemâ'a composée des chioukh élus par chaque khoms (fraction). 
Ce titre de chîkh, électif en principe, est, en fait, presque tou- 
jours héréditaire. Le chîkh le plus influent est, à l'heure actuelle, 
Si el-Hassen Bou Naga, lils de el-Hadj Mohammed Bou Naga, 
chef très écouté que le qaïd el-Guellouli a fait assassiner. 

Les Ida ou Tanan se divisent en trois tclt (tiers) : 

Tinkert, Ifsfasscn, Aït ou Azzoïm. 

Les limites d'Ida ou Tanan sont (2) : 

Au Nord. — Ait Amar ; Ida ou Tr'oumma ; Ida ou Kazzou ; 
Ait Aïçi ; Ida ou Bouzia. 

A ÏE st. — Mtouga. 

Au Sud. — Houara; Tamaït ; Mesguinn ; Gsima ; Agadir. 



(1) Voir dans l'ouvrage de mon collaborateur Louis Gentil, Mission de 
Spfjonzac, Explorations au Maroc, page 185 à 238, son voyage à travers les 
Ma ou Tanan. 

(2) Voir la carte Hos H'ah'a, nu chapitre précédent. 



IDA OU TANAV 409 

A l'Ouest. — L'< >céan. 

Leffs. — Les [fsfassen o'ont aucune alliance ; les deux autres 
ira et ion s sont alliées à Qsima et à Mtouga. Le qaïd Enflons a 
BUT eux une certaine autorité. Le qaïd el-Guellouli commande 
à Tameghart (Ifsfassen). 

Zaouias. — La grande zaouia de Sidi Ali ou Brahim compte 
environ 100 feux. Ses merabtin sont les descendants du santon 
Sidi Ali ou Brahim, patron des Ida ou Tanan. 

Elle a pour moqaddem Si Ibrahim ou Saïd. 

La zaouia d'Aourir moins importante est située à 4 heures 
d'Agadir. 

TlNKERT (AïT N'KERT) 

Chikh el-Hassen bou Naga administre la qbîla. 
No tables. — Fekir Belaïd, Bou Tiehik, Agaïou, El-Hadj Bihi 
Izem ; Fekir Ali, Chikh Taïeb. 
Marché. — Et-Tlèta. 

Localités. — Pas de villages, les maisons sont éparses dans 
la montagne. 
Organisation : 

Aghghez, 
Imsker, 
Aït n'Kert (Tinkert)." { IdaAmran, 

Ilazir, 
Ait Nacer. 

Statistique. — Pas de cavaliers, 1.000 feux. 
Zaouia. — Sidi Brahim ou Ali. 
Eaux. — Sources nombreuses. 

Sol. — Montagnes (Djebel ïskedji. Temketti, Tidili. Touou- 
grou, etc. ). 

Produits. — Céréales, amandes, noix, vergers, gomme, huile, 
pays boisé. 

Débouché. — Mogador, qu'on appelle en arabe Sonera, eu 
tamazirt Tassourt. 

Roules. — De Mogador au Sous. 

Limites. — Nord : Ida ou Kazzou, Ait A ici. — Est : Vît ou 



410 au cceur dk l'atlas 

Azzoun. — Sud : Ifsfassen. — Ouest : Aït Ameur, Ida ou 
Tr'oumma. 

ÏFSFASSEN 

Notable. — Ghîkh Ould bou Laclira, chef de la qbîla. 

Organisation : 

1 Aourir, 
Akssri, 

Ahel Aouri ou Fella, 
Assif ïeg. 

Statistique. - - 1.200 feux. 

Eaux. — Sources nombreuses. 

Sol. — Montagneux. 

Produits. — Gomme Ait Tinkert. 

Voie de communication. — Traversée par la route du Sous à 
Mogador. 

Débouchés. — Mogador et Agadir. 

Limites-. — Nord : Ait Tinkert. — Est : Aït ou Azzoun. — 
Sud : Ahel oued Sous. — Ouest : l'Océan Atlantique. 

Aït ou Azzoun 

Notable. — Ghîkh Aghghez. 

Marché. — El-Khemis. 

Villages. — Maisons éparses. 

Organisation : 

Aït Aoughrir, 

Tidili, 
Aït ou Azzoun { Tamarout, 

Tiskezzi, 
Temkti. 
Statistique. -- 700 feux. 

Eaux. — Sources nombreuses. 

Sol. — Montagneux. 

Produits. — Gomme Aït Tinkert. 

Débouché. — Mogador. 

Voie de communication. — Traversée par la route de Mer- 
rakcch à Taroudant. 

Limites. — Nord : Ida ou Kazzou. — Est : Aït Aïçi. — Sud : 
ïfsfassen. — Ouest : Aït Tinkert. 



CHAPITRE VIII 



AGADIR N'IGHIR 



La ville d'Agadir est gouvernée par le frère du qaïd el-Guel- 
louli : el-Khlifa el-Hadj Hassen. 

L'histoire d'Agadir est connue : elle fut fondée par les Portu- 
gais sur remplacement d'une maison portugaise nommée Santa 
Cruz ; reprise par les Marocains en 1536, à la suite de l'explosion 
de sa poudrière. Un peu plus tard on construisit à mi-côte, une 
batterie destinée à surveiller la rade. La ville était gouvernée 
par un fonctionnaire du Maghzen, il s'y faisait un commerce assez 
actif. En 1760 la fondation de Mogador par le Sultan Sidi Moham- 
med détourna une partie du commerce du Sous. Agadir cessa de 
payer l'impôt. Le sultan la fit assiéger en 1776 par une mehalla 
qui s'en empara et y exerça une répression sévère. L'accès de 
tous les ports de la côte du Sud marocain fut interdit aux navires 
étrangers. 

En 1882 Mouley el-Hassen autorisa l'introduction des grains 
pour parera une famine qui désolait le Sous. 

La mission hydrographique commandée par le lieutenant de 
vaisseau A. H. Dyé opéra des sondages dans la rade d'Agadir 
en 1905. Ses rapports ne justifient pas les espérances que l'on 
avait fondées sur ce port (1). 



(1) Voiries levés hydrographiques publiés parle Comité du Maroc : feuille 
d'Agadir. 

La ville d'Agadir est devenue, en ces derniers temps, le grand port de 
contrebande d'armes du Sud marocain. Un croiseur français envoyé pour 
réprimer cette contrebande n'a pu débarquer ses hommes. Ces jours der- 



■412 AU CCEUR \)K l/ATLAS 



AGADIR 



Notables. — Allai Ben Salai. : Hadj Abdallah hou llouliiii ; Si 
Ali ou Hammou. 

Marché. — Journalier, et el-Had à Founti. 

Organisation. — Agadir ^300 feux), qoubba de Sidi Boul Qna- 
del ; Fonuti au pied sud de la colline qui porte Agadir (50 feux) ; 
Tamraght; Zaouia Tireldi. 

Zaonia. — Sidi Boul Qnadel. 

Puits. — Tue grande source à Founti ; Agadir a des citernes. 

Nature du sol. — Agadir est sur une colline et commande le 
col de la route de Mogador. 

Produits. — Céréales, pêcheries. 

Débouché. — Mogador. 

Voie de communication. — Route du Sous. 

Limites. — Nord : Ida ou Tanan. — Est : Mesguina. — Sud : 
Gsima. — Ouest : La mer. 

Renseignements topographiques . — Tamraght est à \ heure 
d'Agadir ; Agadir est à 1/4 d'heure de Founti. 



niers mon collaborateur Louis Gentil eu a été chassé malgré la lettre du 
Sultan qui commandait do lui faire bon accueil. En conséquence de ces pro- 
cédés inadmissibles, le Gouvernement français vient d'exiger, et d'obtenir du 
Su]tan, que le Khalifa d'Agadir fut destitué et remplacé (Mars 1910). 



CHAPITRE IX 



CHIADMA ET REGRAGA 



Les Chiâdma se disent Arabes ; ils sont d'origine berbère, 
comme les H'ah'a, dont Léon l'Africain ne les distinguait pas. 
Ils sont très arabisés, parlent exclusivement l'Arabe, sauf dans 
les tribus limitrophes des H'ah'a où la langue Tamazirt est com- 
prise et parlée. 

Leurs groupements sociaux sont identiques à ceux de leurs 
voisins. 

La tribu, administrée il y a quelques années par cinq qaïds, 
est actuellement répartie entre trois qaïds. En 1904 elle tendait 
à se grouper sous un chef unique. Cette concentration, cet effort 
vers l'autonomie et l'indépendance, marque le recul de la 
puissance du Maghzen. En 1908, elle tend au contraire à se 
désagréger en petites qbilas indépendantes, et le pouvoir des 
qaïds diminue de jour en jour. Cette évolution a pour cause la 
disparition complète de tout pouvoir central. 

Les seize fractions, que Ton désigne du mot arabe ad'm, c'est- 
à-dire os, ont leurs chikhs. Les uns sontélus par la jemâa, d'au- 
tres sont héréditaires ; et les jemâ'as réunissent les notabilités 
de la fraction sans qu'aucune loi précise en limite la compo- 
sition. 

La famille est normalement constituée. Le chef y jouit d'une 
autorité sans contrôle. Au contraire de leurs voisins les H'ah'a, 
<|ui sont volontiers monogames, les Ghiâd'ma pratiquent la poly- 
gamie quand leur fortune la leur permet. 

Le Chiâd'mi est vigoureux, mais inférieur en taille à i'Abdi. 



414 AU CŒUR DE L'ATLAS 

Les femmes ont un renom de beauté; et les maris une réputa- 
tion de jalousie. 

Un dicton prétend ((ne le Chiâd'mi est redouté de ses amis et 
méprisé de ses ennemis : 

« En Dra, chaque maison abrite un traître ; 
En Hanchan, un mauvais conseiller ; 
En Krimat, un voleur ! » 

Dans les groupements politiques qui associent les tribus 
marocaines en leff, c'est-à-dire en ligues, Ghiâd'ma a pour alliés 
les Oulad beç-Çbâa, et une moitié de H'ah'a ; et pour ennemis 
l'autre moitié de H'ah'a. Mais un fractionnement intérieur 
divise la tribu de Ghiâd'ma en deux camps ennemis, ayant pour 
alliés, l'un Abda, l'autre Mtouga (1). 

Administrativenient le Maghzen partage Chiâd'ma en un cer- 
tain nombre de khoms, c'est-à-dire de cinquièmes (certains 
informants se sont servis du terme rbd qui signifie quart). Le 
khoms est l'unité territoriale, en matière d'impôt et se compose 
de dix personnes ; l'unité sociale est le kdnoun, c'est-à-dire le 
feu, estimé ordinairement à trois personnes : un homme, une 
femme et un enfant. 

Cette répartition financière a été abolie par la substitution du 
tertib aux anciens impôts coraniques. Récemment des commis- 
sions, composées d'xmanïm et de deux "adoûl, ont opéré le recen- 
sement des qaïdats de Ghiâd'ma, inscrivant le chiffre de fortune 
de chaque individu sur un registre appelé daftar. Ce tertib n'a 
jamais fonctionné, et, depuis 1903, Chiadma, comme les provin- 
ces voisines, ne paye plus d'impôts réguliers, les qaïds prélèvent 
des contributions proportionnées à leur puissance. 

Ge qui distingue les Ghiâd'ma, et leur confère une notoriété 
unique dans l'Islam, c'est la présence dans cette tribu de la 
famille niaraboutique des Regraga (altération du mot Rec/jc- 



(4) Les récents événements ont modifié ces alliances traditionnelles. Tout 
Chiadma a pris parti pour Mouley el-Halid el s'est allié avec les Ait Guelloul 
et Mtouga pour combattre le qaïd Enflons (Neknafa) et la garnison de Moga- 
dor (janvier 1908). 



CHIADMA ET RËGRAGA \ I 6 

radja), de leurs vingt-quatre zaouias, et de leurs innombrables 

sanctuaires. 

Les Cbiâd'ma prétendent que ces marabouts sont une fakhda, 
une famille, descendant des Arabes conquérants. Voici, au con- 
traire, la légende, telle que les Regraga la content : 

Nous sommes des Ansar (disciples) de Jésus, fils de Marie. 
Nous avons émigré pour échapper aux persécutions qui ensan- 
glantèrent les premières années de l'ère chrétienne. Quand le 
prophète Mohammed eut révélé le Qoran, les Regraga désignè- 
rent sept d'entre eux pour aller recueillir la parole divine et 
la rapporter en Occident. Ces sept envoyés furent : 

Sidi Ouasmin ; 

Si Ali El-Krati ; 

Sidi Hassaïn ; 

Sidi Saïd Sabek ; 

Sidi Aïssa Moul el-Outed ; 

Si Ali Saïah ; 

Sidi Rou l'Alain. 

En route Sidi Saïd tomba malade et ses compagnons durent 
l'abandonner aux soins d'un de leurs hôtes. Ils parvinrent au 
but de leur voyage et se prosternèrent aux pieds du Prophète. 

— Combien êtes-vous? interrogea l'envoyé de Dieu. 

— Nous étions sept, répondirent-ils, l'un de nous est tombé 
malade... 

Le Prophète ouvrant son burnous découvrit Sidi Saïd auquel 
ce miracle valut le surnom de Sabek, le précurseur. 

Quand l'instruction des sept Regraga fut achevée, Mohammed 
leur ordonna de retourner dans leur pays et de convertir leurs 
frères à la religion nouvelle. Il remit une lettre à Sidi Ouasmin, en 
lui recommandant de ne la lire qu'au Djebel Hadid. En arrivant 
dans le pays de Ahmar, à quelques étapes seulement du Djebel 
Hadid, Sidi Ouasmin ouvrit la lettre du Prophète et la lut. Elle 
lui conférait le titre de roi des Regraga, Soltan Regraga, que la 
postérité lui a conservé. Mais l'envoyé, craignant que cette faveur 
n'inspirât quelque jalousie à ses compagnons, enterra la lettre 
à l'endroit où il l'avait prématurément ouverte. 

Quelques jours plus tard, on arrivait au terme fixé par le Pro- 



il6 AU CCEUR DE L'ATLAS 

phète, < i l les Regraga youlurenl prendre connaissance de L'épî- 
tre sacrée. Sidi Ouasmin dut confesser sa curiosité. Il raconta le 
contenu de la lettre, lit part des craintes quelle lui avait inspi- 
rées et indiqua l'emplacement où il lavait enterrée. 

On se remit aussitôt en route pour retourner au campement 
de Zima, dans le pays de Almiar. Quand on y parvint un phé- 
nomène miraculeux s'était produit : un vaste lac, le lac Zima, 
s'étendait à l'endroit même où, quelques jours plus tôt, les 
Regraga avaient planté leurs tentes. 

La seule chose qui paraisse mériter d'être retenue dans ce 
récit est l'origine berhère des Regraga, et leur conversion à l'Is- 
lam lors de la première invasion arabe. 

Cette famille marahoutique conserve une grande cohésion. 
Sans être hermétiquement endogame elle ne donne ses fdles 
qu'à des personnages dont l'alliance l'honore ou la sert. Enfin 
elle garde la tradition du Dour Regraga, ce grand pèlerinage 
annuel aux tombeaux des ancêtres illustres, qui dure quarante 
jours, et commence le premier jeudi de mars. Il vaut à ceux 
qui le dirigent des ziaras, des offrandes, abondantes et, à ceux 
qui s'y joignent des faveurs et des indulgences notoires. 

La présence de cette grande famille maraboutique, sa puis- 
sance temporelle, l'autorité spirituelle dont elle jouit, ne lais- 
sent guère de place à d'autres castes, ni à d'autres influences 
religieuses. Nul chérif important n'habite le territoire des 
Ghiàd'ma. Le sultan ne peut ouvrir son parasol sur les territoi- 
res des Regraga. 

On trouve en Ghiàd'ma les trois classes sociales inférieures 
qui remédient, dans tout le Sud marocain, à la paresse des Ber- 
bères : Les baratin, les nègres et les juifs. Haratin et nègres se 
rencontrent à l'état d'esclaves ou d'affranchis ; les juifs sont 
sédentaires, et exercent dans les mellahs leurs habituelles indus- 
tries, ou nomades quand les besoins de leur commerce l'exigent. 
Presque tous se réclament d'un protecteur berbère ou arabe 
choisi parmi les chefs respectés, auquel ils payent l'impôt de la 
debiha. 

Nous étudierons d'abord la caste des Regraga, qui constitue 



CHIADMA ET REGRAGA 417 

l'aristocratie religieuse de la tribu ; puis les cinq qaldats des 
Chiâd'ma. 

Regraga 

Les Regraga possèdent vingt-quatre zaouias ; douze grandes 
et douze petites. L'enseignement que Fou y donne n'offre rien 
de particulier, sinon que l'on y prône particulièrement l'effica- 
cité de l'intercession des saints de la grande famille. Les dis- 
ciples y apprennent le Qoran, les liadits, un pou de droit 
musulman. 

Les grandes zaouias sont (1) : 

1° Sidi Ouasmin (Taourirt). 

Nous avons conté la légende de ce santon surnom nié Soltan 
Regraga. 

La zaouia est située au Djebel Hadid, sur le territoire des 
Oulad Aïssa. Elle relève du qaïd el-Krimi. Son cbikb est Si 
Hamed bel Moqiddem, son moqaddem se nomme el-Hadj 
Mohammed Bel Haïlat. On y compte 1.200 âmes environ, 
200 fusils et 40 chevaux. 

Des sources abondantes alimentent ce centre important. 

2° Si Ali el-Krati. 

Zaouia sise au Djebel Krat, entre les Menassir, Talmest et Bou 
Tritech. Relève du qaïd el-Krimi. A pour chef Si Ahmed ben 
Â-bdan. Comprend 500 feux, 300 fusils, 20 chevaux. Des sour- 
ces l'alimentent. 

Un marché s'y tient le mardi : Souq et-Tlèta. 

3° Talmest. 

A l'Est du Djebel Krat ; entre la zaouia de Krat, Mekhalif et 
Bou Tritech. Relève du qaïd El-Mâroùri. A pour chef Si 
Mohammed ould Siel-Hachmi, moqaddem de tous les Regraga. 
Comprend 1.200 aines, 200 fusils, 15 chevaux. C'est une zaouia 
de Cheurfa descendants de Sidi Megdoul (?) ; elle renferme le 
^Qïd de SidiAbdallalel-Jelil. Elle est alimentée par des sources. 

4° Bou Tritech. 



(1) Les numéros portés sur la carie correspondent à. ceux de la présente 
énuinération. 



418 Al COEUR DE L'ATLAS 

Entre Talmest, Si Ali el-Krati, Mekhalif, Aghissi, Naïrat. 
Relève du qaïd el-Krimi. Son chef est Si el-Mekki. 500 feux, 
100 fusils, 20 chevaux. Sources. 

5° Sidi Hassaïn Mon! el-Bab. 

Ce santon <loil son surnom de portier (moul el-bab) à ce fait 
qu'il commande les crues de la rivière, et peut ainsi, à son gré, 
permettre ou interdire l'exode des habitants. 

Il est situé à l'embouchure de l'oued Tensift, sur le territoire 
des Oulad el-Hadj ; sous la juridiction du qaïd el-Hadj ; sous la 
direction de Ould Si Allai. 500 feux, 150 fusils, 10 chevaux. 

6° Akermoud. 

Territoire des Oulad Aïssa. Qaïdat d'el-Hadji. Direction de Si 
Mohammed Bou Bellcur. 200 feux, 150 fusils, 15 chevaux. Citer- 
nes et puits de 10 brasses de profondeur. 

7° Skiai. 

Sur Toued Tensift, entre les Nedjoum, Mekhalif et Amzilat. 
Qaïdat d'Agourram el-Mâroûri. A pour directeur le chîkh Si 
Omar el-Ferqouchi, et pour moqaddem Ouldel-Teqih el-Skiati. 
250 feux, 200 fusils, 15 chevaux. Rivière, puits, citernes. 

8° Amzilat. 

Entre Nedjoum, Medarâa, Skiât et Meramer. Relève du qaïd 
Agourram el-Maroûri. Est dirigée par Si Mohammed Bouikil. 
250 feux, 200 fusils, 5 chevaux. Rivière, puits de 10 brasses. 

9° Meramer (Souira Jdida). 

Entre Medaraâ, Amzilat, Oulad-Beç Çbaâ, Ahl Haret. Qaïdat 
d'Agourram el-Mâroûri. Dirigée par Si el-Habib el-Haïl. 
250 feux, 200 fusils, pas de chevaux. Oued Meramer et sources. 

10° Sidi Bon/ A/am. 

Entre Medaraà et Naïrat. Relève du qaïd el-Krimi. A pour 
chîkh Si Tahar, frère du qaïd el-Kourimi, et pour directeur 
Si Abd Allah Ould llassia. 600 feux, 500 fusils, 50 chevaux. 
Citernes, puits de 15 brasses. Beaucoup de vignes donnant un 
raisin très sucré. 

11° Aghissi. 

Entre llanchan, Bou Tritech, Sidi Yala et Krimat. Qaïdat 
d'el-Kiimi. Notables : Si Dahman et Si Bouih. 400 feux, 
300 fusils, 15 chevaux. Citernes ; puits de 10 brasses. 



CHI AL) M A Et KEGRAGA 



419 



12° Sidi Saïd cs-Sabek. 

Nous avons expliqué l'origine de son surnom de précurseur. 
La zaouia est située au milieu des Assassas, près des Mtougga. 
Elle relève du qaïd el-Krimi. Le principal personnage est Si 
el-Mekki. On y compte 100 fusils. Des sources et des canalisa- 
tions L'alimentent en eau. 



Les douze petites zaouias sont des agglomérations de 10 à 20 
feux. Ce sont : 

13° Sidi Abd Allah ou Saïd ; dans les Meskala, et relevant 
du qaïd el-Meskali. 

14° Sidi Abd en-Naïm; territoire des Oulad bou Nedjima ; 
qaïdat d'el-Krimi. 

15° Ahl Taktent ; territoire des Medaraâ ; qaïdat d'Agourram 
el-Màroùri. 

16° Sidi Aïssa bou Khabia (le teinturier); sur l'oued Tensift, 
entre les Oulad el-Hadj et les Menassir ; qaïdat d'el-Hadji. 

La légende veut que Sidi Aïssa, chef d'une petite cohorte de 
Mojdhidoun, défenseurs de la foi, ait pratiqué un ingénieux stra- 
tagème pour masquer à ses ennemis la faiblesse de son effectif . 
Il faisait teindre, après chaque combat, les vêtements de ses 
compagnons d'armes et reparaissait, tantôt avec des monta- 
gnards aux selhams sombres, tantôt avec des sahariens en 
khount bleu, tantôt avec des gens de la plaine aux burnouss 
blancs... 

On vénère encore, à côté de la zaouia, une grande bassine de 
teinturier {khabia) qui servit à la perpétration de ce pieux sub- 
terfuge. 

La zaouia contient 130 tolba environ, elle est dirigée par le 
feqih Si Abdallah bel-Hafid Talmisti. 

17° Sidi Aïssa Moul el-Outed, on dit aussi Moul el-Oulid 
(l'homme au piquet); zaouia sise sur le territoire de Naïrat ; 
placée sous la juridiction du qaïd el-Krimi. 

Ce surnom vint à Sidi Aïssa des efforts qu'il fit pour attirer à 
lui. pour évangéliser et pour pacifier les tribus berbères rebel- 
les à la prédication des Rcgraga. Tandis que ses compagnons 



'l20 Al COËUK DE l/ ATLAS 

convertissaient par Le glaive, lançaient des malédictions, souf- 
flaient des épidémies, des fièvres, la rage, mettaient les indigè- 
nes en poussière ou en déroute, lui, avait planté un piquet dans 
Le désert, et, chaque jour, il réunissait autour de ce signal ceux 
(jui échappaient à la sainte fureur des six apôtres. On raconte 
que ce fut lui qui sollicita Sidi Hassaïn Moul el-Bab (le portier) 
de faire déborder l'oued Tensift pour arrêter l'exode des popu- 
lations berbères. 

18° Ahl Taheria; située entre les Oulad Aïs sa, Tala et Dra; 
relève du qaïd el-Meskali. 

19° Sidi Àbd Allah ben Ouasmin ; territoire de Hanchan, 
près du marché de Souq et-Tlèta ; juridiction du qaïd el- 
Krimi. 

20° Mouley bon Zerklonn ; sur le territoire de Tala ; relève 
du qaïd el-Hadji. 

21° Sidi bon Brahim ; territoire de Kriniat ; qaïdat d'el- 
Krinii. 

22° Sidi Saïd bon Ghembour ; territoire des Oulad Aïssa ; qaï- 
dat d' el-Hadji. 

23° Sidi bon Yaqoub ; territoire des Oulad Aïssa ; qaïdat d'el- 
Krinii. 

Sidi bon Yaqoub se consacra à l'existence hérémitique sur 
le sommet du Djebel Hadid. Il embrassait de là un pano- 
rama immense, et surveillait la côte, où les chrétiens cher- 
chaient souvent à débarquer. Sa qoubba blanche est posée 
comme un signal sur la crête de la montagne. Elle est déserte et 
nue. Le tombeau du santon repose dans un catafalque de bois 
recouvert dune vieille toile. A coté de lui se trouve une autre 
tombe dont on n'a pu nous nommer l'hote. Une pièce vide, de 
o mètres de- longueur, environ, sur 2 mètres de largeur, sert de 
mosquée à la zaouia. La façade qui regarde l'Est porte un 
mihrab percé de meurtrières par où l'iman peut voir l'Orient 
quand il fait la prière. Une autre pièce vide servait de salle 
d'étude aux enfants. La zaouia ne compte plus que 5 feux. 

24° Sidi Yala ; zaouia située entre les Oulad Aïssa, Aghissi, 
el-Hanchan et Bou Tritech ; relève du qaïd el-Krimi. 



CHIADMA ET UEGRA.GA 



421 



DIVISION POLITIQUE 



La fril>u de Ghiâd'ma est divisée en deux.L'ff's auxquels on 
donne les noms de Leh'laf et de Drou\ Le territoire est partagé 
administrai veinent en cinq qaïdats (1) : 



(1) Nous citerons, comme exemple de l'incessante évolution de l'organisa- 
tion politique du Maroc, le groupement delà province de Ghiadma en janvier 
1908. On verra que des modifications profondes se sont produites entre 1905 
et 1908 dans la répartition des Qbilas. Le Sultan Moule.y Abd el-Aziz con- 
tera officieusement le titre de qaïd de tout Ghiadma au qaïd el-Kourimi, 
pour le ramener à son parti et lui faire abandonner la cause de Moutey el- 
Bafid. 



Oulad eî-Hadj 
(Qaïd Hamed el-Hadji] 

550 chevaux, 
G. 000 fusils. 



Ghiadma. 



Kourima 

(Qaïd Si Mohammed bel Hadj 

Hamed bel Aïachi el-Kourimi). 

t. 500 chevaux, 

8.000 fusils. 



Meskala 

(Qaïd el-Hadj el-Hassen bel Hadj 

Mbarek Khoubban el-Meskali). 

i.200 chevaux, 

8 000 fusils 



Telia. 

Oulad Aïssa, 

Kl -Menacer, 

Oulad el-Hadj, 

Touabet. 

Zaouia Akermoud. 

Zaouia Ertana, 

Zaouia hou Tritech. 

Ahel el-Kouriinal, 

Oulad hou Njima, 

Mramer, 

El-Harth, 

Njoum, 

El-Mkhalif, 

Zaouia Kourath, 

Zaouia Ait Bâazzi, 

Zaouia Hou l'Alain, 

Zaouia Amzilet. 

Ahel Meskala. 

Loummarîd, 

El-Assaka. 

Drà, 

Hanchan, 

Hassan, 

Qsima, 

Zaouia Taouriri, 

Zaouia Talmest, 

Zaouia Skiât. 



422 



AT I OKI! Il I)K l ATLAS 




MES 

'ûarMesfali K *~ 

VlVIETOUGA 



CARTE 

politique etTeligieuse 
de la tribu de 

CHIÂD'MA 



GRANDES ZAOUIAS 

1 Sïdï Ouasmin. 

2 Sidi Ah E-Krati 

3 Talmest. 

4 Bou Tritech. 

5 Sidi Hassaïn Moul el-Bab. 

6 Akermoud. 

7 Skiât. 

8 Amzilat. 

9 Me ramer. 

10 Sidi Bon 1-ALam. 

\\ AçjÏLiSSl. 

\1 Sidi Said Sabek. 



PETITES ZAOUIAS 

13 Sidi Abd Allah ou Said. 

14 Sidi Abd en-Najm. 

15 Ahl Taktent. 

1 6 Sidi Ai'ssa Bou Khabia. 

1 7 Sidi Ai'ssa MoulB-Outed. 

18 Ahl Taheria. 

! 9 Sidi Abd Allah Ouasmin. 
20 Moulay Bou Zerktoun. 
2\ Sidi BouBrahim. 

22 Sidi Said Bou Ghembour. 

23 Sidi Bou Ta coud. 
IkSidiYala 

G.Huré. 



CHIADJIA ET REGRAGA 



123 



Leh'laf. 



Drou ' 



Qaïd ol-lïadji 



Qaïd Agourrani el-Meramri 



Qaïd Glieridou el-Mâroûri 



Qaïd si Mohammed 
Bel Aïachi el-Krimi 



Qaïd el-Hadj Hasseïn Ould 
Khoubbân el-Meskali 



Oulad el-Hadj, 

Oulad Aïssa, 

Telia, 

El-Mnâcer. 

Me ramer, 

El-Medaraâ, 

Ahl Haret. 

En-Nejoum, 

Et-Thouâbet, 

Mekhâltf. 

El-Krimât, 

Oulad bou Njima, 

Naïrât. 

Mouarir, 

Dra, 

El-Hanchan, 

Meskala, 

El-Assa'assa. 



Oulad El-Hadj 



Notables. — Qaïd Hamed El-Hadji; Chikh SiDhaman ould 
Bou Nouala ; Si Mohammed Zouo ; El-Kouchi ; Ahmed ould 
Gheridou ; Oulad Ben Doula. 
Marché. — El-Khemis (Oulad Saad). 
Organisation : 

[ Haferd en-Nejer, 
1 Affourar, 
Oulad el-Hadj i El-Oulza, 

! Oulad Amira, 
I Souffer. 
Zaoïtias. — Seïd de Sidi Hosseïn Moul el-Bab, et zaouia Ret- 
nana (Chikh ould si Tahar ben Allai) ; Sidi Aïssa bou Khabia ; 
Sidi Saïd ben Taaria (à côté de la demeure du qaïd) ; Sidi Ali 
el-Maachat ; Sidi Mohammed el-Qoutoubi ; Sidi Moul ed-Dou- 
nia ; Mouley Abd es-Selam. 

Eaux. — Citernes et puits de 10 brasses. 



* 



'l^'l AU CÛEUlt DE L'ATLAS 

Sol. — Mamelons boisés d'argans et pierreux. 
Culture. — Céréales. 
Débouché. — Safi et Mogador. 

Voie de communication. — Boute de Safi à Mogador. 
Limites. - - Nord : Abda (Aleghiat). — Est : Et-Touabet. — 
Sud : El-Mnaçer. — Ouest : la mor. 

Oulad Aïs SA 

Notables. — Aïssa el-Aoùar (Oulad Khelfoua) ; Abd Allah 
ouldMbarek (Oulad Ali). 
Marchés. — Tlèta (mardi) ; Djemaâ (vendredi). 

Organisation. — Les Oulad Aïssa habitent pour la plupart 

sous des nouaïls ; ils sont groupés autour de leurs zaouia ou des 

demeures de leurs chioukh de la façon suivante : 

El-Gouramta i Zaouia Sidi Ali ben Saïd 

El-Koheul. I Zaouia Setta ou Settin. 
Oulad Ali { . ,. r\ 

hidi Ouasnun, 

Sidi bou Yaqoub. 

iSidi Ali bou Bouâli, 
If ri, 
dar qaïd Regragui (ce qaïd est en prison). 
Zaouia. — Akermoud ; Sidi Ouasmin ; Ahl Tahria. Si Bou 
Youb. Sidi Saïd Bou Ghembour. 

Eaux. — Citernes ; puits de 1 à 5 brasses ; sources à Sidi 
Ouasmin et Assouafir. 
Sol. — Plaine et collines. 
Culture. — Céréales, vignes et vergers. 
Débouché. — Safi et Mogador. 

Voie de communication. — Route de Safi à Mogador. 
Limites. — Nord : El-Mnaçer. — Est : Hanchan. — Sud : 
Dra et Telia. — Ouest : la mer. 

Tella 

Notables. — Le qaïd Bou Jenia vient d'être tue (Janv. 1908), 
sa demeure est voisine du Seid Sidi Amer ; Chîkh Mohammed 
Ould ChiaOnd (Dar el-Gueddim) : Oulad Raïs Omar. 



CHIADMA KT REGRAGA 42K> 

Organisation. — Groupements autour de quelques rares mai- 
sons : 

!El-Groun, 
Ez-Zralil, 
Imzourar, 
Ghicht. 
Zaoaias. — Mouley Bon Zerktoun Haddada ; el-Maachad el- 
Khegouba (Zaouia de Sidi AliMaachou) ; Zaouia ech-Cherif (Dar 
Demana, Ouezzan). 

Eaux. — Citernes ; puits le long de la mer ; sources Ouni-el- 
Aïoun ; Mouley Bou Zerktoun. 

Soi. — Mamelons pierreux et broussailleux. 
Culture. — Céréales. Trois fermes : Azib Si Allai Akenour 
Qebbat à la douane de Mogador) ; Azib Abraham Kouriat (Israé- 
lite) ; Azib M. Ritchman (Anglais). 
Débouché. — Mogador. 

Voie de communication. — Route de Mogador à Safî. 
Limites. — Nord : Oulad Aïssa. — Est : Oulad Aïssa, Dra. — 
Sud : Haba. — Ouest : la mer. 

El-Mnaçer 

Organisation. — Les habitants logent sous des nouaïls grou- 
pés autour des maisons des chioukh ou des seïds de la façon 
suivante : 

Cbikh Si Qeddour bel Arbi, 

Cbîkh el-Khadir, 

Seid Sidi Sallab (au bord de la mer), 
{ Seid Abd Allah el-Bettach (route de San), 

Sidi Iebaq, 

Dar Si bou Chaïb er-Rohi, 

Forêt d'el-Kheroub el-Koheul. 
Zaouia. — Si Ali El-Krati. 

Eau./. — Citernes ; puits de 7 à 8 brasses à Sidi Içhaq. 
Sol. — Mamelons pierreux et boisés. 
Culture. — Céréales. 
Débouché. — Sa fi et Moerador. 



426 \u COEUR DE L* ATLAS 

Voie de communication. — Route de Mogador à Safî . 
Limites. — Nord : Oulad El-Hadj. — Est : Mekhalif. — Sud : 
Oulad Aïssa. — Ouest : la mer. 

Medaraa 

Notables. — Si Mohammed ould Ahmed ; Abdallah Agourram 
(qaïd). 

Marché. — El-Had. 

Villages. — Souïra, un mellah et plusieurs petits villages. 

Zaouia. — Tiktent. Meramer ; Amzilat. 

Eaux. — Puits. 

Sol. — Plaines et mamelons. 

Culture. — Céréales, vergers, vignes. 

Débouché. — Mogador etSafî. 

Voie de communication. — Route de Merrakech à Mogador. 

Limites. — Nord : Nedjoum et Ahl Harret. — Est : Oulad. 
Reç-Çbâa. — Sud : Naïrat. — Ouest : Hanchan. 

Ahl Harth 

Notables. — Ould Rel Moqaddem ; SiEl-Aïachi. 
Organisation. — Douars et quelques maisons éparses. 
Eaux. — Puits de 8 à 10 brasses. 
Sol. — Plaine. 
Culture. — Céréales. 
Débouché. — Mogador et Sali. 

Voie de communication. — Route de Merrakech par Meramer. 
Limites. — Nord : Abda. — Est : Ahmar. — Sud : Medaraâ. 
— Ouest : Nedjoum. 

El-Krîmat (Kotjrima) 

Notables. — Qaïd Si Mohammed el-Aïachi ould si Saïd el- 
Kourimi ; chioukh ses oncles et ses frères : Si Hammou el- 
Qerd ; Si el-IIadj Hosseïna ; Si Aomar ; Si Tahar ; Rel 
Mamoun ; Ould ldder. 

Marché. — El-Jemaâ. 



CHIADMA ET REGRAGA 427 



Organisation : 
Lâbadla. 
(Chikh Si Hamou el-Qerd, 
oncle du qaïd, très riche 
et puissant). 



Àountiri . 
(Chikh el-Hadj Hosseina. 



Forêt de Qesoula, 
Nzala moqaddem Messaoud, 
Tafettecht. 

Mestemmou. ( Ain Oumest (Source), 

(Chikh Ould Idder.) ( Forêt de Mtobzan. 

Legbiba. ( Seïd Sidi Mohammed benBrahim, 

(Chikh si Aomar (fils du qaïd) ( Souq el-Jemâa. 
Bir el-Fid. 
Chikh Ould bel Lebzar. 

Zaouias. — Tilioua. Zaouia de mauvais renom dirigée par le; 
Chikh Ould el-Hafîd. Bou Tritech (près d'Aquermoud), feqih elr 
Boutritichi. Sidi bou l'Alam. Chikh Si Tahar. Aghissi cheurfâ 
Drissiin. Chikh Ould Mouley bou Fach. Bou Brahim. Sidi 
Salah. j 

Eaux. — Oued Tafettech et puits de 10 brasses. 
Sol. — Plaine mamelonnée. ! 

Culture. — Céréales, quelques vergers. i 

Débouché. — Mogador. 

Voie de communication. — Route de Mogador à Merrakechl 
Limites. — Nord : Narrât et Oulad Bou Nedjima. — Est ; 
Oulad Beç-Çbaà. — Sud : Assaassa ; Meskala. — Ouest : Han- 
chan. 



Dra 



Notables. — Qaïd Khoubban el-Meskali ; voir les chioukh ci 
dessous. 

Marché. — El-Had. 

Zaouia. — El-Machat ; Si Ahmed El-Hamri ; Sidi Qanoun : 
Sidi Yahia. 

Eaux. — Aïn El-Hajer et puits de 8 à 10 brasses. 

Sol. — Plaine. 



428 



Organisation 



AL <;OEIItt DE L ATLAS 



Seid Sidi Tleha. 



Ounara 
(Chîkh Allai 



Dra \ 



Oulad Mi mou n 



Oulad el-Hadj 

(Chîkh Abd el-Qader 

bel Lebaz) 



Rbaïa. 



Jaouna. 

Rouissat. 

Sidi ïhami el-Âïour. 

Ait bel Kerroum. 

Sidi Mohammed el-Hamri. 

Bel Kheraz. 

Nboubat (puits fameux). 

El-Ilasseu el-Menhir. 

Bou Jelakh. 

BirSelim. 



— El-Kabra (Chîkh Si Allai ould el-Hadj Tahar 



— El-Boggara, 



El-Mseïm (Chîkh Haoudan) 



Metraza. Chîkh Si Mohammed Ould el Hadj Qad 
Erahat id. 



i 



Chàab id. 

Zmanat. Chîkh Annour. 

... i fT • i Chikh Aomar Abellouch. 
Ain el-Hajer j Ghikh Smain 

Zaouia Sidi Yahia. Chîkh Si Hamida el-Guerrou 
Mouley Anza (metraza). 

Sidi Ali ber Rahmoun (Seïd, medersa, qoubba). 

Ait Allai. Chikh Ould el-Guetra. 

Soualha-medersa de Si Bihrouk-feqih. 

Ri bot Aïat. Chîkh Mohammed Ould Manalio. 



CBHADMA ET REGRAGA 429 



Dar Si Allai, Jemàa, Souq el-Had, Diour el-Had. 

feqih Ould bou Oun, taleb el-Madani. 

puits de 3 mètres de profondeur. 
Tabia. 

Sbabta, medersa ; seïd Rjel-bir Sedra. 
Ait khelifa chikh Mbarek el-Ftah. 
Ait ben Hamed. 
El-Uleila. 

Qar el-fqih Si bou Jemàa. 
Zaouia Ait Taharia. 
Zaouia Ait el-Qaïd, seïd Sidi bou Lanouar. 

Oulad Kerkour. 

Ait bou Zeid . 

Dar A m ara. 

Forêt d'el Berja. 

El Falati. 

Oulad Aïssam.. . •< A ït el-Hadj Regragui. 
/ Dar Mbarek. 
f Serita (plaine). 

Dar el-Hadj Tahar. 
\ Dar Chîkh el-Haoudan (des Boggara ou Mseïm) 

C Ait el-Hadj Abdallah. 
\ ErRmeïlat . . . . < El-Hadj en-Hajmi bou Ljem. 
( El-Hadj Ali bel Mati 

( Ait el-Bachir. Chikh El-Hadj Hamida Ould Bakhellouk. 
< Zaouia Ngouia. Chîkh Si Qanoun ; moqddem Si el-Arbi . 
f Ould Sidi Haïda. Chikh Si Abbou. 



i Agadir el Gouneïn. 

\ ElMehalla. 

! Doua. 

/ Tseira. 

i Dar Amer. 

J El Braouza. 

f Zaouia Dar Demana. 



430 vU CUEUR DE L 4 ATLAS 

Culture. — Céréales, vergers, vignes. 
Débouché. — Mogador. 

Voie de communication. — Route de Merrakech. 
Limites. — Nord : Oulad Aïssa. — Est : El-Hanchan. — Sud 
Mcskala. — Ouest : Haha ; Tala. 

Oulad Bou Njima 

Notables. — Ghlkh Si ïahar ould el-Kharta. Omar el- Arej . 
Douars et maisons. 
Zaouia. — SidiAbd en-Naïm. 
Eaux. — Aïn Amassât ; puits de 3 brasses. 
Sol. — Plaine et mamelons. 
Culture. — Céréales. 
Débouc/ié. — Mogador. 

Voie de communication. — Route de Mogador à Merrakecli, 
Limites. — Nord : Naïrat. — Est : Oulad Beç-Çbaâ. — Sud : 
el-Krimat. — Ouest : el-Krimat. 

Naïrat 

Douars et maisons. 

Zaouia. — Sidi Bou FAlani (voir el-Krimat). 
Eaux. — Puits de 6 à 7 brasses. 
Sol. — Plaine. 
Culture. — Céréales. 

Voie de communication. — Route de Merrakech par Mramer. 
Limites. — Nord : Medaraà. — Est : Oulad Beç-Çbaâ. — Sud: 
Oulad Bou Njima ; el-Krimat. — Ouest : Ilanchan, Mekhalif. 

Hanchan 

Notables. — Mbarek Ben Ali ; Ahmed Bakenech. 
Marché. — Et-Tlèta el-Qdadra ; el-Khemis Taqqat. 



CHIADMA ET REGRAGA 



431 



Organisation : 

I 



El-Qdadra 



Chikh Mbarek ben Ali, 

Ould Bakennich, 

Forêt de Qessoula (entre Qdadra 

et Qsima), 
Dar Ould Bella ou Zeroual (en 

ruines). 
Zaouia Sidi Abdallah ben Ouas- 
Hanchan. / \ min. 

Ifoulloussen (Jemâa), 
El-Mrazi ; medersa, feqih el-Ba- 
chirben Jdaïr, 50 tolbas. 
Taqqat { Forêt de Rlizoss, 

Chîkh Omar Ould Zeida, 
Chîkh Ould el-Mharouq, 
Si Mohammed el-Qiheul. 
Zaouia. — Sidi Abd Allah Ouasmin ; Sidi Mohammed Ben 
Ouasmin. Sidi Yala. 
Eaux. — Puits de 5 à 8 brasses ; source àTlata. 
Sol. — Plaine. 

Culture. — Céréales et vergers, vignes. 
Débouché. — Mogador. 

Voie de communication. — Route de Merrakech. 
Limites. — Nord : Mekhalif. —Est : Naïrat, Meskala. — Sud : 
Dra. — Ouest : OuladAïssa. 



Meskala 

Notables. — Qaïd el-Hadj el-Hassen ben el-Hadj Mbarek 
Khoubban el-Meskali ; Qadi Si Hamed ; Mohammed el-Keziz ; 
Ould Si Ahmed Ben Mbarek. 

Marché. — El-Khemis el-Khtarat ; et-Tnin Loummarid. 
Organisation : 

El-Khtarat. Darel-qaïd; souqel-Khemis ; 
Seïd Sidi Abdallah ou Seïd (medersa, 
feqih el-Jerari) ; plaine de Taïnint ; 
mellah. 



Ahl Meskala 



432 



AL CŒUK l)K L ATLAS 



Ahl Meskala. 



Loummari< 



Ait ben Sellikh. i maisons attenantes à 

la demeure du qaïd. 
Tiiout, résidence de Gheurfa Drissiindeli 
confrérie des Naciriin. Chîkh Mouley 
Mbarek Chmirro. 
Sbabha. Chîkh el-Hadj Ahmed, frère du 
qaïd. 

l Chîkh Ould el-Hadj el-Bachir, 
Aougdal 5 Chîkh el-Hadj Mbarek Ould 

f Si Ahmed Mbarek. 
Ait ben Kerrek. Chîkh ould el-llazzali. 
el-Hamri. Chîkh Si Mohammed Ould Si 

Amara. 
El-Mehercha. Chîkh el-Màti el-Meherchi. 
Zaouia. Sidi Amara. Chîkh Si Mohammed 

ould Sidi Amara. 
Zaouia Mezza. Chîkh Si Hamed. 
Zaouia el-Fouirat. Chîkh Si Mohammed 
ben Hamida. 
f Souqet-Tnin. 

) Zaouia Sidi Sa'ïd Sabeq (Seïd). Chîkh Si 
f Hammou el-Mouroudi. Source. 



Eaux. — Puits de 3 à 5 brasses. 
Sol. — Plaine. 
Culture. — Céréales. 
Débouché. — Mogador. 

Voie de communication. — Route de Merrakech par 1m in' 
Tanout. 

Limites. — Nord : El-Krimat. — Est : Assaassa. — Sud : 
Haha. — Ouest : Dra, Hanchan. 

El-Assaassa 



Notables. — Belaïd ould El-Hadj Abbou ; Si Ahmed Bel 
Mekki. 
Marché. — Et-Tnin. 



GHIADMA ET REGRAGA 133 

Eaux. — Sources el puits de peu de profondeur. 
Sol. — Plaine. 

Culture. — Céréales et vergers. 
Débouché. — Mogador. 

Voie de communication. — Route de Merrakech à Mogador. 
Limites. — Nord : El-Krimat. — Est : Oulad Beç-Çbaâ. — 
Sud : Mtouga, — Ouest : Meskala. 

en-Njoum 

Sotable. — Qaïd Si Saïd en-Njoumi. 

Marché. — El-Jemaàde Sidi El-Aroussi. 

Organisation. — Dar el-Qaïd, détruite depuis dix ans. Ghtkh 
Si Mohammed bel Qaddour. Zaouia Sidi el-Aroussi. 

Zaouia. — Zaouia de Sidi el-Aroussi (Gheurf a) ; Sidi Aïssa 
Moul el-Outad; Skiât. 

Eaux. — Puits de 20 à 40 brasses ; Oued Tensift. 

Sol. — Plaines et montagnes. 

Culture. — Céréales et vignes. 

Limites. — Nord : Abda. — Est : Ahl Harth. — Sud : Meda- 
vi\ù. — Ouest : Mekhalif. 



ET-TOUABET 

\otable. — Chikh Ali Tebti. 

Marché. — El-Had. 

Organisation. — Dar ech-Chikh Ali Tebti. Zaouia Sidi Aïssa 
hou Khabia. El-Kheneg (près de Poued el-Kheneg). 

Eaux. — Citernes ; Oued Tensift. 

Sol. — Plaine et mamelons boisés. 

Culture. — Céréales. 

Débouché. — Mogador. Sali. 

Voie de communication. — Route de Mogador à Abda. 

Limites. — Nord : Abda. — Est : Mekhalif. — Sud : el-Mena- 
per. — Ouest : Oulad El-Had j. 

28 



434 AU CŒUR DE L ATLAS 



Mekhalif 

Notables. — Ghîkh Saïd el-Mkbloufi. 
Zaouia. — Talmest, Hou Tritech (voir Kourimat). 
Eaux. — Citernes. 
Sol. — Plaine et mamelons boisés. 
Culture. — Céréales. 
Débouché. — Mogador, Sali. 

Limites. — Nord : Abda. — Est : En-Njoum. — Sud : Han- 
cban. — Ouest : El-Menaeer, Et-Touabet. 



CHAPITRE X 



OULAD BEÇ-ÇBAA 



Les Oulad Bec-Çbâa sont une grande tribu arabe du Sahara. 
La partie principale de la tribu habite encore aux environs de la 
Seguiet el-Hamra. La fraction dont il est question ici émigra 
dans le Houz il y a deux cents ans environ. Elle se divise en 
deux qaïdats : 

( Qaïd Mbarek Bel Bachir. \ O^f El-Ghazi, 
Oulad 1 ( El-Hajaj. 

Beç-Çbâa. )>.,.,, , „ , { Oulad Brahim, 

f Oaïd Mohammed Raâh. < ~ lA , 

[ ( Oulad Amran. 

Les limites de cette tribu sont : Nord : Ahmar ; Tekna. — Est : 
Medjat ; Mezouda. — Sud : Douiran ; Seksaoua ; Nefifa ; Mtouga. 
— Ouest : Chiâdma. 

Oulad El-Ghazi 

Notables. — Abdallah bel qaïd ; si Hamida ben Tahar. 

Organisation. — Quelques maisons et des douars : Oulad 
Djemmouna ; El-Ababsa ; El-Helalat ; Oulad Abd el-Moula ; 
Oulad Ghennan ; El-Gouaïat. 

Statistique . — 100 chevaux, 400 fusils, 500 feux. 

Sol. — Plaine. 

Produits. — Céréales et vergers. 

Eaux. — Citernes et puits de 15 à 20 brasses. 

Voies de communication. — Route de Merrakech. 

Débouché. — Mogador, Merrakech. 



m 



AU COEL'K DE L ATLAS 



Limites. — Nord : Ahmar. — Kst : Ahmar; Oulad Amran. — 
Sud : Oulad Brahim. — Ouest : Chiâdma. 

Ki.-IIa.ia.i ( Hadjadj) 

Notables. — Si Abd el-Djellil ben Medelchi ; Ould Aghenadj ; 
Si Taharould Ali ould-Bihi ; Mohammed ould Lekhal. 

Organisation. — Quelques maisons et des douars : Oulâd Beg-* 
gar ; Oulad Zaouia ; Oulad Aïssa ; Oulad bou Anga. 

Statistique. — 50 chevaux, 300 fusils, 100 feux. 

Sol. — Plaine. 

Produits. — Céréales. 

Eaux. — Citernes et puits de 3 à 20 brasses* 

Débouché. — Merrakech, Mogador. 

Voie de communication. — Route de Merrakech. 

Limites. — Nord : Ahmar. — Est : ïekna ; Medjat ; Mezouda. 
— Sud : Douira ; Seksaoua. — Oulad Amran. 

Oulad Brahim 

Notables. — Qaïd Mohammed Ràah ; Brahim ben Mohammed ; 
Abd el-Jelil ould el-Kouri ; Mohammed ould Bou Jemàa. 

Organisation. — Maisons et des douars : Abidat : Dmissat ; 
Oulad Moumen ; Oulad Sghiri; Mdadha ; Mzazka. 

Marché. — El-Arba. 

Statistique. — 100 chevaux, 400 fusils, 600 feux. 

Zaouia. — Sidi el-Mokhtar. 

Sol. — Plaine. 

Produits. — Céréales. 

Eaux. — Citernes et puits de G brasses. 

Débouché. — Merrakech, Mogador. 

Voie de communication . — Boute de Merrakech. 

Limites. — Nord : Oulad el-Ghazi. — Est : Oulad Amran. — 
Sud : Mtouga. —r Ouest : Chiadma. 

Oulad Amran 

Notables. — Mohammed Ould Mouça; Ahmed ben Loumin ; 
Hassen Ould el-Moqaddem. 



oi LAD BEOCBAA 



i;r 



Organisation. — Maisons et des douars : Abdallah ben Mba- 
rck : Oulad Bon Hassen ; Douar Sfia : Douar el-Ghabà ; AhlTim- 
loulet. 

Statistique. — 150 chevaux, 300 fusils, oOO feux. 

Sol. — Plaine. 

Eau.r. — Citernes ; puits de 12 à 20 brasses ; source de Tim- 
loulet. 

Débouché. — Mogador, Merrakech. 

Voie de communication. — Route de Merrakech. 

Limites. — Nord : Ahmar. — Est : El-Hajaj. — Sud : Nefifa 
Mtouera. — Ouest : Oulad Brahim ; Oulad el-Ghazi. 



AHMAR 



vers Mogedor 

CHIADMÂ 



N 

A 



\ TEKNA 



~-\ MEDJAT 






.C 



<5> 



\MEZOUDA 






Toute, de Merrakech \ 

2\ 



©l ^ \douiran 

; '*'*SEKSA0UA 

NEFIFA 



MTOUGA 
Croquis schématique ûfesOULAD BEÇ-ÇBÂA 



Huré. 



CHAPITRE XI 



DOUKKALA 



« Les Doukkala — dit M. Ed. Doutté (1) — sont un mélange 
de Berbères et d'Arabes... » 

Le Doukkali est grand, assez rude d'aspect, vaniteux et ver- 
satile. Drapé dans son haïk écru il a l'air indolent et pacifique. 
Il est en réalité actif et belliqueux ; les muletiers et les chame- 
liers Doukkala sont répandus sur toute la surface du Maroc, 
presque tous ont, dans leur tribu, un champ qu'ils reviennent 
cultiver soigneusement. Leur loyalisme est précaire, et dure tant 
que le Sultan réside à Merrakech ; dès que Sa Majesté Ghéri- 
fienne part pour Fès le Doukkali ne paye plus l'impôt. Ainsi la 
prospérité actuelle de la tribu s'explique par le long séjour de 
Mouley Abd el-Aziz dans le Nord de ses états (2). 

Les Doukkala ont peu de maisons. Ils vivent en douars. Leurs 
douars sont formés de kheima et de nouala, de tentes et hut- 
tes. Le chef de la famille habite sous la tente, les autres mem- 
bres de la famille occupent les naoula. 

La tribu des Doukkala est normalement divisée en cinq qaï- 



(1) Merrakech. Premier fascicule, pages 126 à 278. Dans cette étude M. Ed. 
Doutté étudie, d'une façon très complète, les mœurs et les coutumes des Douk- 
kala. Nous laisserons donc de côté toute celte partie épuisée par l'éminent 
professeur, et nous nous bornerons à parler de l'organisation de la tribu. 

(2) Les Doukkala ont prudemment évité de prendre parti dans les événe- 
ments récents. Ils n'ont opté ni pour Mouley Abd el-Aziz ni pour Mouley el- 
Hafid. Ils aspirent à vivre indépendants, administrés par leurs seroufat 
(conseils), sans payer d'impôt à personne (Janvier 1908). 



DOUKKALA 



439 



dats. Actuellement elle est fractionnée en dix-sept qaïdats (1). 
Nous donnerons ici la répartition normale, et en note la répar- 
tition actuelle. Les cinq qaïdats sont : 

Oulad Bou Aziz, 

llouzia, Ghtouka, Chiad'ma, 

Oulad Oumer, 

Oulad Bou Zerara, 

Oulad Ferej, El-Aounat, Oulad Amran. 

Ces qaïdats forment cinq khoms (cinquièmes), subdivisés eux- 
mêmes en qbîla. 



(1) La répartition actuelle en dix- 
Qaïd Ould el-Hadj Mbarek 

Qaïd Ould el-Hadj Qaddour 



Qaïd el-Hassin 



Qaïd Triaï 

Qaïd Ahmed el-Gherbi 

O.ikI Abd es-Selam ez-Zemamri 

Qaïd Abd es-Selam ez-Ghenadri 

Qaïd ben Oumer 

Qaïd Ahmed ed-Derqaoui 

Qaïd Bel Mehdi \ 

Qaïd Ould Hamadi 

Qaïd el-Hadj Abd el-Qadder j 

Qaïd bou Ali 

Qaïd Abd es-Selam < 

Qaïd Raie m j 

Qaïd Si Qaddour el-Henini j 
Qaïd Abbas bel Qaddour 



sept qaïdats est la suivante 
Oulad Ghalem. 
Haïaïna, 
Oulad Douib. 
Hrakta, 
Oulad Aïssa, 
Oulad Hassin, 
Oulad Rebia, 
Oulad Zalim. 
Houzia, 
Ghtouka, 
Ghiadma. 
Gherbia, 
Oulad Sbita. 
Zemamra. 
Qhenadra. 
Béni Ikhlef. 
Béni Mdassen. 
Fetnassa, 
Oulad Jaber. 
Oulad Meslem. 
Béni Helal, 
Oulad Taleb. 
Tous les Oulad Ferej. 
Bosra, 

Oulad Hamîd, 
Metran . 
Oulad Youçef, 
Béni Sir Ciris. 
Oulad Salah, 
Oulad Bou Bekr. 
Oulad Saïd. 



UO 



AU CflEl'K DE L ATLAS 



Oulad Hou Aziz (1 Khoms 



Triât (1 Khoms) 



Oulad Oumer (1 K h oins 



Oulad Bou Zerara (1 Khoms 



Oulad Ferej (1/3 de Khoms 



El-Aounat (1/3 de Khoms). 



Division des Doukkala 

Oulad Ghalem, 

Haïaïna, 

llarakta, 

Oulad Aïssa, 

Oulad Douib, 

Oulad llassin, 

Oulad Rebia, 

Oulad Zaliiu. 

llouzia, 

Chtouka, 

Ghiadma. 

Gherbia, 

Oulad Sbita, 

Zemamra, 

Ghenadra, 

Beu ïkhlef, 

Boni Medassen. 

Boni Helal, 

Oulad Ahmed, 

Oulad Meslem, 

Fetnassa, 

Oulad Jaber, 

Oulad Ta le h, 

Oulad Rahal. 

El-Meharza, 
) Oulad Auia ra, 
j Oulad Mahammed, 

Oulad Sidi Messaoud Ben Hassin 

Béni Sir (mus, 

Oulad Youssef, 

Bosra , 

Oulad Hamid, 

Metran. 



r Oulad Saïd, 
Oulad Amranf 1/3 de Khoms) ) Oulad Bou Bekr, 



Oulad Salah 



D0UKKALA i'41 

OlJLAD GHALEM 

Nolab/es. — Abd el-Qadder Khou Lahmar, Si El-Ghali. 

Marché. — Et-Tlèta ; el-Jemaâ. 

Zaonia. — Sidi Ahmed Ben Mbarek. 

Puits. — Puits de 7 à 8 brasses. 

Sol. — Mamelons pierreux, plaine riche du côté du Souq el- 
Jemaâ. 

Culture. — Céréales. 

Débouc/ié. — M&zagan, Sali. 

Limites. — Nord : Oulad Aïssa. — Est : Haïaïna. — Sud : 
Oulad Rebia. Oualidia. — Ouest : la nier. 

Haïaïana 

Marché. — Es-Sel )t. 

Zaouia. — Moulay Abdallah Ben Ahcin, à Saïss. 

Puits. — Profondeur 20 brasses. 

Sol. — Plaine de bonne qualité et quelques mamelons pier- 
reux. 

Culture. — Céréales, cactus. 

Débouché. — Mazagan. 

Voie de communication. — Route de Mazagan à Safi par 
Gharbia. 

Limites. — Nord : Harakta. — Est : Oulad Ben Ikhlef. — 
Sud : Oulad Rebia. — Ouest : Oulad Ghalem. 

Harakta 
Douars. 

Zaouia. 

Puits. — Profondeur 6 à 10 brasses. 

Culture. — Céréales. 

Débouché. •■— Mazagan. 

Voie de communication. — Route de Mazagan à Sali. 

Limites. —Nord : Oulad Douib. — Est : Ben Ikhlef. — Sud : 

Haïaïna. — Oulad Aïssa. 

Oulad Aïss.y 
Marché. — El-Had. 
Douais. 



442 



Al Cl HT H DE L ATLAS 



Zaouia. — Sicli Ghalem. 

Puits. — Aïn Sidi abd el-Aziz, puits de 2 à 4 brasses. 
Sol. — Mamelons très pierreux et plaine. 
Culture. — Céréales. 
Débouché. — Mazagan. 

Voie de communication. — Route de Mazagan à Safi. 
Limites. — Nord : Oulad Douïb. — Est : Harakta. — Sud : 
Oulad Ghalem. — Ouest : La mer. 

Oulad Douïb 

Marché. — Es-Sebt. 

Puits. — Profondeur de 25 brasses. 

Sol. — Quelques mamelons pierreux et surtout plaine. 

Culture. — Céréales. 

Débouché. — Mazagan. 

Voie de communication. — Route de Mazagan à Safi et de 
Mazagan à Merrakech. 

Limites. — Nord : Oulad Hassin. — Est : Harakta. — Sud : 
Oulad Zalim. — Ouest : la mer. 

Oulad Hassin 

Grands douars. 

Zaouia. — Mouley Abdallah ben Meghar, à Têt. 

Puits. — Profondeur 12 à 15 brasses. 

Sol. — Mamelons pierreux. 

Culture. — Céréales, potagers, vergers. 

Débouché. — Mazagan. 

Voie de communication. — Route de Mazagan à Safi. Route 
de Mazagan à Merrakech. 

Limites. — Nord : Mazagan et El-Houzia. — Est : El-Houzia, 
Maharza et Béni Helal. — Sud : Oulad Douïb. — Ouest : la mer. 

Oulad Rebia 

Notable. — Si Mohammed El-Àrouri. 

Douars. 

Zaouia. — Sidi Ali Ren Mhammed. 



DOUKKALA 443 

Puits. — Profondeur 20 brasses. 

Sol. — Plaine. 

Culture. — Céréales. 

Débouché. — Mazagan. 

Voie de communication. — De Mazagan à Safi et à Merrakech. 

Limites. — Nord : Haïaïna. — Est : Ghenadra et Ben Ikhlef. 

— Sud : Oulad Sbita. — Ouest : Oulad Gbalem. 

Oulad Zalim 
Douars. 

Puits. — Profonds 3 à 5 brasses. 
Sol. — Mamelons pierreux. 
Culture. — Céréales. 
Débouché. — Mazagan. 

Voie de communication. — Route de Mazagan à Safi. 
Limites. — Nord : Oulad Douïb. — Est : Oulad Douïb. — 
Sud : Oulad Aïssa. — Ouest : la mer. 

Houzia 
Marché. — El-Arba. 
Douars et ville d'Azemmour. 
Zaouia. — Moulay Bou Chaïb d'Azemmour. 
Eaux. — Puits de 5 à 7 brasses. Oued Oum er-Rebia. 
Sol. — Mamelons pierreux et plaine. 
Culture. — Céréales. 
Débouché. — Mazagan. 

Voie de communication. — Route de Mazagan à Merrakech 
et de Mazagan à Casablanca. 

Limites. — Nord : Rivière d'Oum er-Rebia, Azemniour (ville). 

— Est : Oulad Feredj. — Sud : Béni Helal. — Ouest : Oulad 

Hassin et Mazagan. 

Chtouka 
Marché. — Et-Tnin. 

Douars et Ville d'Azemmour. 

Zaouia. — Sidi Bou Bekr. 

Eaux. — Puits de 12 brasses, rivière d'Oum er-Rebîa. 

Sol. — Mamelons pierreux et plaine. 

Culture. — Céréales, potagers et vergers. 



AU COEUR 1>K L ATLAS 

Débouché. — Mazagan et Azemmour. 

Voie de communication. — Route de Mazagan à Casablanca. 
Limites. — Nord : Ghaouia. — Est : Chiadma. — Sud : Oued 
Oum er-Rebîa. — Ouest : la mer. 

Chiadma 

Marché. — Et-Tnin, pincé entre Chiadma et Chtouka. 

Douais. 

Zaouia. — Sidi Bou-Bekr. 

Puits. — Profondeur 10 à 12 brasses. 

Soi. — Mamelons pierreux et plaine. 

Culture. — Céréales, potagers et vergers. 

Débouché. — Mazagan. 

Voie de communication. — Route de Mazagan à Casablanca. 

Limites. — Nord : Chaouia, Oulad Àniara. — Est : Chaouia et 
Oulad Mhammed. — Sud : Rivière d'Oum er-Rebîa. — Ouest: 
Chtouka. 

Gherbia 

Notables. — Si Ahmed Ben Abdallah, Oulad el-Amîn. 
Marché. — Et-Tnin. 
Douars. 

Zaouia. — Oulad Ben NilFou. 
Puits. — Profondeur 10 à 15 brasses. 
Sol. — Petits mamelons et grande plaine. 
Culture. — Céréales. 
Débouché. — Sa fi et Mazagan. 

Voie de communication. — Route de Mazagan à Safi. 
Limites. — Nord : Oulad Sbita. — Est : Oulad Salah. — Sud : 
Àbda (Temra). — Ouest : Abda (Teinra ). 

Oulad Sbita 

Notable. — Si Ahmed Sbiti. 
Douars, Hara i Léproserie). 

Zaouia. — Sidi Ali Ber Bahal, dans cette fraction se trouve un 
asile de lépreux hara). 



DOUKKÀLA \ i") 

Eaux. — Puits de 10 à 15 brasses, source de Sidi Ali Ber 
Rahal. 

Sol. — Mamelons et plaine. 

(Util tire. — Céréales. 

Débouché. — Sali etMazagan. 

Voie de communication. — Route de Sati à Mazagan. 

Limites. — Nord : Ouled Rebia. — Est : Zemamra. — Sud : 
Gherbia. — Ouest : Abda. 

Zemamra 

Notable. — Qaïd Abd es-Selam Bel Hachmi. 
Marché. — El-Khemis. 

Douais. 

Zaoaia. — El-Kouassem. 
Puits. — Profondeur 25 brasses. 
Sol. — Plaine. 
Culture. — Céréales. 
Débouché. — Safi et Mazagan. 

Limites. — Nord : Ghenadra, Oulad Rahal. — Est : Ouiad 
Bou Bekr. — Sud : Oulad Salah. — Ouest : Oulad Sbita. 

Ghenadra 
Notable. — Ben Allai. 

Marché. — El-Khemis (entre Ghenadra et Zemamra). 
Douars. 

Puits. — Profond. 25 brasses. 
Sol. — Plaine. 
Culture. — Céréales. 
Débouché. — Mazagan et Sati. 

Limites. — Nord : Ben Ikhlef. — Est : Oulad Rahal. — Sud : 
Zemamra. — Ouest : Oulad Rebia. 

Ben Ikhlef 
Notable. — Ben Oumer. 
Marché. — El-Arba. 
Douars. 
Puits. — Profondeur 15 à 25 brasses. 



146 AI COEUB DE L ATLAS 

Sol. — Plaine. 

Culture. — Céréales et potagers. 
Débouché. — Mazagan et Merrakech. 

Voie de communication. — Route <le Merrakech à Mazagan. 

Limites. — Nord : Béni Helal. — Est : Béni Medassen. — 

Sud : Ghenadra. Oulad Rebia. — Ouest : Haïaïna et Herakta. 

Béni Medassen 

Notable. — Si Ali Ben Derkaoui. 
Douars. 

Puits. — Profondeur 15 à 20 brasses. 
Sol. — Plaine. 

Culture. — Céréales et vergers. 
Débouché. — Mazagan. 

Limites. — Nord : Béni Helal. — Est : Oulacl Mesleni. — 
Sud : Oulad Rabal. — Ouest : Ben Ikhlef. 

Béni Helal 

Notable. — Hadj Abd el-Qadder El-HelalL 

Marché. — Jemaâ. 

Douars. 

Puits. — Profond. 20 à 25 brasses. 

Sol. — Plaine. 

Culture. — Céréales, vergers. 

Débouché. — Mazagan. 

Voie de communication. — Boute de Merrakech à Safî. 

Limites. — Nord : Oulad Feredj. — Est : Oulad Ahmed. — 
Sud : Oulad Meslem, Béni Medassen et Ben Ikhlef. — Ouest : 
Oulad Douïb, Oulad Hassin. 

Oulad Ahmed 

Notable. — El-Hadj El-Maati. 

Marché. — Et-Tlèta Sidi Ben Nour. 

Grands douars. 

Zaouia. — Sidi Saïd, Kouassem de Ouarar. 



D0UKKALA 447 

Puits. — Profond. 30 à 40 brasses. 
Sol. — Plaine. 

Culture. — Céréales, vergers, vignes. 
Débouché. — Mazagan. 

Voie de communication. — Route de Merrakech à Mazagan. 
Limites. — Nord : Béni Helal. — Est : Oulad Djabeur, Fet- 
nassa. — Sud : Oulad Bou Bekr. — Ouest : Oulad Meslem. 

Oulad Meslem 

Notable. — Ould Abmed. 
Douars. 

Puits. — Profond. 25 à 30 brasses. 
Sol. — Plaine. 

Culture. — Céréales t vergers. 
Débouché. — Mazagan. 

Limites. — Nord : Oulad Ahmed. — Est : Oulad Bou Bekr. — 
Sud : Oulad Rahal. — Ouest : Béni Medassen. 

Fetnassa 

Notable. — El-Mehdi Ould Ali Yaqoub. 
Douars. 

Puits. — Profondeur 35 à 40 brasses. 
Sol. — Plaines. 
Culture. — Céréales, vergers. 
Débouché. — Mazagan, Merrakech. 

Voie de communication. — Route de Mazagan à Merrakech. 
Limites. — Nord : Oulad Djaber. — Est : Oulad Hamid. — Sud : 
Oulad Bou Bekr. — Ouest : Oulad Ahmed. 

Oulad Djaber 
Douars. 

Puits. — Profond. 25 à 30 brasses. 

Sol. — Plaine. 

Culture. — Céréales et vergers. 

Débouché. — Mazagan. 

Voie de communication. — Route de Mazagan à Merrakech. 



448 



AL COEUB DE L ATLAS 



Limites. — Nord : OuladTaleb. — Esl : Metran. — Sud : Fet- 
aassa. — Ouest : Oulad Ahmed. 

OULAD TALEB 

Puits. — Profond, de 25 à 30 brasses. 
Sol. — Plaine. 

Culture. — Céréales, vergers. 
Débouché. — Mazagan. 

Limites. — Nord : Chaouia. — I^st : Metran. — Sud : Oulad 
Djaber. — Ouest: Oulad Sidi Messaoud. 

Oulad Kahal 
Notable. — Ben Driss. 
Douars. 

Puits. — Profond, de 25 à 30 brasses. 
Sol. — Plaines. 

Culture — Céréales et vergers. 
Débouché. — Mazagan. 

Limites. — Nord : Béni Medassen. — Est : Oulad Bou Bekr. 
— Sud : Zemamra. — Ouest : Gbénadra. 

El-Meharza 

Puits. — Profond. 15 à 20 brasses. 
Sol. — Plaine. 

Culture. - Céréales, vergers. 
Débouché. — Mazagan. 

Limites. — Nord : Ghiadma. — Est : Oulad Mhamnied. — 
Sud : Béni llelal. — Ouest : El-llouzia. Oulad Hassin. 

Oulad Amara 
Douars. 
Eaux. — Puits de 15 brasses, rivière d'Oum er-Rebîa. 

Sol. — Plaines. 
Culture. — Céréales, vergers. 
Débouché. — Mazagan. 

Limites. — Nord: Chaouia. — Est: Oulad Sidi Messaoud. — 
Sud : Oulad Mbamined. — Ouest : Chiadma. 



doukkala i 1u 

Oulad Mhammed (M'hammed) 
Douars. 

Puits. — Profond. 12 à 15 brasses. 
Soi. — Plaines. 

Culture. — Céréales et vergers. 
Débouche. — Mazagan. 

Limites. — Nord : Oulad Aniara. — Est : Oulad Sidi Messaoud. 
— Sud : El-Meharza. — Ouest : Ghiadma. 

Oulad Sidi Messaoud Ben Hassin 

Marché. — El-Had. 
Douars. 

Puits. — Profond. 15 à .20 brasses. 
Sol. — Plaines. 
Culture. — Céréales et vergers. 
Débouché. — Mazagan. 

Limites. — Nord : Ghaouia. — Est : Oulad Taleb. — Sud : 
Béni Helal. • — Ouest : Oulad Mhammed et Oulad Aniara. 

Béni Sir Omis 

Eaux. — Beaucoup de sources et puits de peu de profondeur. 
Sol. — Mamelons et plaines. 
Culture. — Céréales. 
Débouché. — Merrakech. 

Voie de communication. — Boute de Merrakech à Casablanca. 
Limites. — Nord : Ghaouia. — Est : Behanma. — Sud : 
Rehanma. — Ouest : Oulad Youçef. 

Oulad Youçef 

Notable. — Messedek ould El-Aouni. 

Marché. — El-Khemis. 

Douars. 

Puits. — Profond, de 15 brasses. 

Sol. — Mamelons et plaine. 

Culture. — Céréales et vergers. 

Débouché. ■*— Merrakech el Mazagan^ 

29 



450 au cceuB i>f. l'atlas 

Limites. — Nord : Chaouia. — Est : Bosra. — Sud : Rehamna. 

— Ouest : Metran. 

Bosra 
Marché. — El- Il ad. 
Douars. 

Puits. — Profond, de 12 à 15 brasses. 
Sol. — Mamelons et plaines. 
Culture. — Céréales et vergers. 
Débouché. — Merrakech et Mazagan. 

Limites. — Nord : Chaouia. — Est : Béni Sir Ciris. — Sud 
Rehamna. — Ouest : Oulad Youçef. 

Oulad Hamid 
Douars. 

Zaouia. — Sidi Tounsi. 
Puits. — Profond. 5 à 10 brasses. 
Sol. — Mamelons et le Djebel Lakhdar. 
Culture. — Céréales et vergers. 
Limites. — Nord : Metran. Oulad Youçef. — Est : Rehamna. 

— Sud : Rehamna. — Ouest : Fetnassa. 

Metran 
Douars. 

Puits. — Profond, de 15 à 20 brasses. 
Sol. — Plaine et mamelons. 
Culture. — Céréales et vergers. 
Débouché. — Ma7agan et Merrakech. 

Limites. — Nord : Chaouia, — Est : Oulad Youçef. — Sud 
Oulad Hamid. — Ouest : Oulad Djaber, Oulad Taleb. 





Oulad Saïd 


Notable. 


— El-Hadj Saïd. 


Marché. 


— El-Arba. 


Douars. 




Zaouia. 


— Béni Dghough. 


Puits. - 


- Profond. 25 brasses. 


Sol. — Plaine. 



D0UKKALA 451 

Culture. — Céréales et vergers. 
Débouché. — Merrakech et Mazagan. 

Voie de communication. — Route de Mazagan à Merrakech. 
Limites. — Nord : Oulad Hou Bekr. — Est : Oulad Dlim. — Sud : 
Alxla. — Ouest : Oulad Sala h. 

Oulad Bou Bekr 

Notable. — Kassem Ben Djaoui. 

Douars. 

Puits. — Profond, de 25 brasses. 

Sol. — Plaine. 

Culture. — Céréales et vergers. 

Débouché. — Mazagan et Merrakech. 

Limites. — Nord : Oulad Ahmed, Fetnassa. — Est : Behamna. 
— Sud : Oulad Saïd. — Ouest : Oulad Bahal, Zemamra, Oulad 
Mesleni. 

Oulad Salah 

Notable. — Si Kaddour El-Hini. 
Douars. 

Puits. — Profond. 35 à 40 brasses. 
Sol. — Plaine. 
Culture. — Céréales. 
Débouché. — Mazagan. 

Voie de communication. — Boute de Merrakech à Mazagan. 
Limites. — Nord : Zemamra. — Est : Oulad Bou Bekr et Oulad 
Saïd. — Sud : Abda. — Ouest : Gherbia. 



CHAPITRE XII 



ABDA ET OUALIDIA 



Les auteurs anciens nous apprennent que la tribu Arabe de 
Doukkala comptait au nombre de ses fractions le clan des Abda. 
Nous n'avons pu déterminer l'époque où ce clan conquit son 
autonomie et devint la tribu d'Abda. Dans la suite, cette tribu se 
fractionna, et l'un de ses clans donna naissance à la tribu d'Ah- 
mar. Rien ne subsiste des liens originels qui unirent Abda à 
Doukkala. Une inimitié profonde sépare, au contraire, ces deux 
tribus. En revanche les qaïds d'Ahmar reconnaissent la suzerai- 
neté du qaïd d'Abda. 

L'histoire d'Abda est intimement mêlée à celle du Maroc. La 
tribu fut presque toujours soumise au Maghzen. Elle fut la 
cliente et l'alliée des Portugais auxquels elle servit de rempart 
contre les assauts des Chiâd'ma conduits par les Regraga. 

Lors de l'avènement de Mouley el-Uassen la tribu était divi- 
sée en quatre qaïdats. Le sultan réunit ces fractions sous le 
commandement d'un chef unique, le qaïd Aïssa, issu d'une des 
plus anciennes familles arabes (Himer) de. la tribu. A sa mort, 
son iils, Ben Omar bon Aïssa, lui succéda. Il eut pour successeur 
son fils, Mohammed ben Omar, frère du qaïd actuel Si Aïssa 
h en Omar. 

La mort du sultan Mouley el-Uassen mit en péril l'organisa- 
tion qui avait été son œuvre. Abda se souleva contre son qaïd 
en appelant h son secours les gensdeSafi. Si Aïssa, soutenu seu- 
lement par la fraction de Temra, s'allia aux Doukkala et écrasa 
L'insurrection. Depuis lors, il règne sans conteste. Après s'être 



ABDA ET OUALIDÎA Î53 

fait redouter il s'est fait aimer. On L'a bien vu, quand, il y a qua- 
tre ans, Le sultan Mouley Abd el-Aziz, jaloux, et inquiet de son 
prestige, Le lit arrêter ; tout Le llouz faillit se soulever. 11 fallut, 
précipitemment, relâcher le qaïd et le combler de faveurs. 
Cette épreuve a grandi son influence inorale. On peut dire qu'il 
est le maître de l'Ouest marocain, comme le qaïd du Glaoui est 
le maître du Sud. Sa fortune considérable est le produit de ses 
immenses domaines, et non le fruit de son administration. 11 a 
sous ses ordres un noyau de2.000 cavaliers choisis parmi ses pro- 
ches, et armés de fusils à tir rapide. Une clientèle considérable 
encombre sa maison. 11 nourrit chaque jour plus de 2.000 hôtes. 
Sa passion pour la chasse et sa simplicité sont légendaires. Ses 
ennemis, qui sont encore nombreux, lui reprochent une sévérité 
qui, à les en croire, va jusqu'à la cruauté (1). 

Les gens d'Abda ne vivent pas dans des villages. Les riches 
possèdent des maisons, leurs serviteurs et leurs tenanciers se 
groupent autour d'eux dans des huttes, des nouala. 

Gomme toutes les tribus du Maghzen, Abda est divisé en cir- 
conscriptions administratives nommées Khoms (pi. Khmas), 
c'est-à-dire cinquième . Abda comprend trois khoms subdivisés 
en td, c'est-à-dire en mains. 

Le groupement politique, le leff, dont Abda fait partie se com- 
pose des tribus d'Ahmar, de Ghaouia, d'une moitié de Ghiâd'ma, 
d'une moitié de H'ah'a. 

Le leff ennemi comprend : Doukkala, Oulad Beç-Gbaà, 
Mtouga, l'autre moitié de Ghiâd'ma, une fraction de Ahmar 
habitant le territoire de Ghechaoua. 

Le type de l'Abdi est commun ; il est d'assez grande taille, 
quoique plus petit que le Doukkali ; il passe pour brave. Sa spé- 
cialité est l'élevage : ses bœufs sont forts ; la laine de ses mou- 
tons est réputée ; ses chevaux sont, avec ceux de Mtouga, les 
meilleurs du R'arb. Le sultan possède, dans la presqu'île com- 

(4) Si Aïssa bon Omar a pris parti pour Mouley el-Hafid dès le début de 
l'insurrection. A la stupéfaction générale ce grand qaïd, qui paraissait si 
loyaliste, a porté le premier coup et le plus dangereux au pouvoir de Mouley 
Abd el-Aziz. Il a été nommé minisire des affaires étrangères du nouveau Sul- 
tnn. Sos fils ont été nommés bâcha et oumann de Snfî. 



ÏM 



AU COEUR DE L ATLAS 




AltDA KT OUALIDIA 



456 



prise entre les Lagunes dOualidya et La mer, une juuicuterie où 
400 juments et quelques étalons vivent et multiplient en liberté 
sons La responsabilité de la tribu d'Abda. On sait que cette res- 
ponsabilité consiste à remplacer tout animal qui meurt ou dispa- 
rait, en vertu de ce principe que le bien du Sultan ne meurt pas. 

Division d'Abda 



Behatra (1 Khoms) 



Alameur (1 Khoms) 



Rebia (1 Khoms) 



Oulad Zeïd, 
l Zaâ. 

l Djehouch, 
I Temra, 

Loulad, 

Derbala, 

Oulad Selman, 

Aleghiat . 

Djeranma. 

Alehcine , 

El-Behirat, 

Mouissat. 

El-Idalaâ, 

Ghehali, 

Sehim, 

Bekhati. 



Oulad Zeïd 



Notables. — Bel-Ghezal. Hadj Selam El-Fedoudi. Ben Mba- 
rek el-Jelidi. SiTaharBel Habib. 

Marché. — El-Had Herara. 

Zaouia. — Sidi Bou Ghta. 

Sources. — Sidi Bou Ghta. Sidi Ghachkal. Takabrout. Beau- 
coup de sources et de puits de peu de profondeur. 

Sol. — Hautes falaises et mamelons rocheux avec cuvettes de 
terre fertile. 

Produits. — Céréales, pays pauvre, favorable au pâturage. 

Débouché, — Safi, 



4o(> AU CCEDB DE l'àTLAS 

Voie de communication. - Route de Sali à Mazagan par le 
littoral. 

Limites. — Nord : Djehouch. — Est : Tenira, Loulad. — Sud : 
Territoire do Snfi. — Ouest : Océan. 

/a \ 

Notables. — Oulad Hadj Khelifa. — Si Allai Ben Heddi. 

Marché. — Et-Tlèta Bouarich. 

Zaouia. — El-Ghaï \ in. 

Puits. — Miat birou bir [cent et un puits). Puits nombreux et 
pou profonds (do 4 à 6 brasses). 

Sol. — Mamelons rocheux. 

Culture. — Céréales. 

Débouché. — Sa fi. 

Limites. — Nord : Tenira. — Est : Tenira. — Sud : Loulad. 
— Ouest: Oulad Zeïd. 

Djehouch 

Notables. — SiNaceur El-Kissoumi. Oulad El-Feqih Bel Hadj. 

Zaouia. — Air, et Sidi Mohammed El-Maâti. 

Le territoire do Oualidia est enclavé entre cette fraction, la 
mer, Doukkala et Tenira. 

Puits. — Nombreux et peu profonds. 

Sol. — Mamelons pierreux et broussailleux. 

Culture. — Céréales. 

Débouche'. — Safî et marché do Et-Tnin de Gherbia dans 
Doukkala. 

Limites. — Nord : Doukkala. — Est : Temra. — Sud : Oulad 
Zeïd. — Ouest : la mer. 

Temra 

Notable. — Si Aïssa Bon Omar, qaïd actuel de Abda. 

Villages. — La maison de Si Aïssa et celles de ses serviteurs 
et clients forment un groupe do .'iOO à 600 maisons dans un 
rayon de moins d'un kilomètre. 

Marché. — El-Khemis de Gouidir (puits). 



ABDA KT OUALIDIA 457 

Statistique. — 2.500 chevaux ; 3.000 hommes, presque tous 
armés de fusils à tir rapide ; 4.000 à 5.000 feux. 
Zaonia. — Maachal et Moul El-Bergui. 

Puits. — Nombreux et assez profonds do 15 à, 20 brasses. 

Sol. — Mamelons pierreux dans l'Ouest ; bonnes terres et 
plaine à l'Est. 

Culture. — Céréales. 

Débouché. — Safi. 

Voie de communication. — Route de Safi à Mazagan. 

Limites. — Nord : Doukkala. — Est : El-Idalaa, Sehim, Aleh- 
oin. — Sud : Derbala, Loulad. — Ouest : Zaâ et Djehouch. 

Loulad 

Notables. — Si Mohammed ould Kouizein. 

Zaouia. — Zaouia de Hedil. 

Eaux. — Peu de puits et très profonds, 15 à 20 brasses, entre 
autres les puits de Sarno. 

Sol. — Plaine mamelonnée. 

Culture. — Céréales. 

Débouché. — Safi. 

Voie de communication. — Route de Safi à Mazagan par Sarno 
et Gherbia. — Route de Guerando passant par les Oulad Amran 
de Doukkala, le marché du Djemaâ de Sehim et Sidi M'barek 
Moul el-Oulid. 

Limites. — Nord : Teinra. — Est : Derbala. — Sud : Oulad 
Zcïïl. — Ouest : Oulad Zeïd. 

Dkbbala 

Notable. — Maati El-Hamidi. 

Eaux. • — Un seul puits chez Maati El-Hamidi, 45 brasses ; des 
citernes. 

Sol. — Mamelons pierreux couverts de genêts ; bas-fonds de 
bonnes terres. 

Culture. — Céréales. 

Débouché. — Safi. 



168 AU COKllt DE i/aïLAS 

Voie de communication. — Route de Sali à Merrakeeh (par et- 
Tlèta) à Sidi Mohammed Tidji < i i Zima. 

Limites. — Nord : Tcinra. — l]st : Sehim, Djeramna. — Sud : 
Oulad Selman. — Ouest : San" (territoire). 

Le territoire de Safi se trouve enclavé dans cette fraction qui 
s'étend le long de la mer, depuis le cap Sali jusqu'au Djorf El- 
Yahoudi, sur une bande de 4 ou 5 kilomètres de largeur. 

Limites de Safi. — Nord : Oulad Zeïd. — Est : Derbala. — Sud : 
Oulad Selman et Alleghiat (Ahel Ghiat). — Ouest : la mer. 

Oulad Selman 

Notable. — Si M'barek Bel Hamadi. 

Marché. — Es-Sebt Guezoula. 

Zaouia. — Sidi Saïd Bou Ghenbour. 

Eaux. — Guezoula, plus de 500 à 600 puits de 18 brasses ; 
citernes. 

Sol. — Mamelons pierreux couverts de genêts et plaine. 

Culture. — Céréales. 

Débouché. — Safi. 

Voie de communication. — 1° Route de Mogador à Safi 2° route 
venant de Djemaâ de Seliim à Mogador par Guezoula. 

Limites. — Nord : Derbala et Sali. — Est : Alameur. — Sud : 
Alec-hiat. — Ouest : la mer. 



o j 



Aleghiat (Ahel Ghiat) 

Notables. — El-Hadj Salah El-Mahmoudi. — Ghîkh el-Hadj 
Bachir. — El-Hadj el-Fatmi. — Gliikh Messaoud. — Oulad el- 
Hadj Merah. 

Marché. — Et-Tnin d'Alegbiat. 

Zaouia. — Oulad Bec-ÇbaA. 

Eaux. — Puits d'El-Malah, sur la route de Mogador à Safi. 

Sol. — Gros mamelons broussailleux et pierreux. 

Culture. — Céréales, potagers. 

Débouché. — Safi. 

Voie de communication, — Route de Mogador à Safi ; route 



ABDA ET OUALIDÏA 459 

venant de Doukkala à Mogador par Es-Sebt Guezoula et marché 
de Et-Tnin. 

Limites. — Nord : Oulad Selman. — Est : Mouissat. — Sud : 
Ghiadma. — Ouest : la mer. 

Djeramna 

Notables. — Quebbour Ould Houman. Ould Nouiga (ancien 
qaïd) . 

Marché. — Et-Tlèta de Sidi Mbarek. 

Zaouia. — Zaouia de Sidi Mbarek, Bou Guedra. 

Eaux. — Puits de Tlèta Sidi Mbarek, 8 à 10 brasses ; citernes. 

Sol. — Petits mamelons, plaine. 

Culture. — Céréales. 

Débouché. — Safi. 

Voie de communication. — 1° Route de Marrakech à Safi par 
Zima ; 2° Route de Doukkala à Mogador par Es-Sebt de Guezoula. 

Limites. — Nord : Sehim, Alehcin. — Est : Mouissat. — Sud: 
Behirat. — Ouest : Derbala et Loulad. 

Alehcin (Ahel Hecin) 

Notable. — Si Ahmed Guerdam. 

Zaouia. — Ahel Anegga. 

Eaux. — Puits assez nombreux, de 8 à 10 brasses ; citernes. 

Sol. — Plaine. 

Culture. — Céréales. 

Débouché. — Safi. 

Voie de communication. — 1° De Safi à Merrakech passant par 
Sebaà Sedrat ; 2° Et route de Doukkala à Mogador par Es-Sebt 
Guezoula. 

Limites. — Nord : Behirat et Djeramna. — Est : Djeramna. 
— Sud : Aleghiat. — Ouest : Oulad Selman et Derbala. 

Rehirat 

Notable. — Si Ahmed Ren Amer. 
Zaouia. — El-Gouraân. 



'l()0 Al! CŒUR DE h ATLAS 

Eaux. — El-Ogla, 8 à 10 j)iiils de 15 brasses ; citernes. 

Sol. — Haine. 

Culture. — Céréales. 

Débouché. — Sa fi. 

Voie de communication . — Route de Merrakeeh à Safi par 
Et-Tlèta Sidi Mbarek. 

Limites. — Nord : Djeramna. — Est : Moûissat. — Sud : Aleh- 
cin. — Ouest : Oulad SeJinan et Derbala. 

Moûissat 

Notable. — Ghîkh Zaouia Ould El-Hadj El-Hachmi. 

Zaoïtia. — Zaouia de Sidi Kanonn. Sidi Ahmed Ben Mbarek. 
Zaouia de Lekouach. 

Eaux. — Puits d'EI-Horra de (> à 7 brasses. 

Sol. — Pays montagneux et raviné, Djebel El-Mouissat. 

Culture. — Céréales. 

Débouché. — Safi. 

Voie de communication. — Route de Safi à Merrakeeh par 
Et-Tlèta. 

Limites. — Nord : Sehim. — Est : Ahmar. — Sud : Aleghiat. 

— Ouest : Alehcin. 

El-ïdalaa 

Notable. — Chîkh Seghir ; Hou Chaïb Ber Kabal. 

Zaouia. — Sidi Ahmed Bon Medin. 

Eaux. — Puits de Gadir, 12 brasses ; citernes. 

Nature du sol. — Plaine de terre noire. 

Culture. — Céréales. 

Débouché. — Safi. 

Limites. — Nord : Doukkala. — Est : Chehali. — Sud : Sehim. 

— Ouest : Temra. 

Chkuam 



Notables. — Abd el-Qadder Ould Saïd El-Hafian ; Oui 
Dahman (l'un des chefs du dernier soulèvement). 
Zaouia. — Zaouïet Sidi Zouin, El-Hadder, SidiBou Zaïkin. 



AM>A ET OUA.MDIA 161 

Eaux. — Ël-Guetatma, El-Hadder (60 brasses) ; citernes. 

Sol. — Plaine et djebel Sidi Hou Zaïkin. 

Culture. — Céréales. 

Débouché. — Sali. 

Voie de communication. — Route de Doukkala à Sali par El- 
Jemaà de Sehim. 

Limites. — Nord : Bekhati et Oulad Amran (Doukkala). — 
Est : Ahmar. — Sud : Sehim. — Ouest : El-Idalaâ. 



Sehim 



Notables. — Ould El-Assal. Oulad BenBrahim. 

Marché. — El-Jeniaà de Sehim. 

Zaouia. — Sidi Aïssa Ben Makhlouf. 

Eaux. — El-Jemaâ (60 brasses) ; citernes. 

Sol. — Plaine. 

Culture. — Céréales. 

Débouché. — Sali. 

Voie de communication. — Route de Doukkala à Sali par 
El-Jeniaà. 

Limites. — Nord : Chehali et El-Idalaâ. — Est : Ahmar. — 
Sud : Mouissat. — Ouest : El-Idalaâ, Alehcin. 

Bekhati 

Notable. — El-Hadj Bou Chaïb. 

Marché. — El-Had. 

Eaux. — Quelques puits de 60 brasses ; citernes. 

Sol. — Plaine. 

Culture. — Céréales. 

Débouché. — Sali. 

Voie de communication. — Boute de Doukkala à Sali par El- 
Jemaâ. 

Limites. — Nord : Doukkala (Oulad Amran). — Est : Douk- 
kala (Oulad Amran V — Sud : Chehali, El-Jdalaà. — Ouest : 
Doukkala. 



4()*2 Al COKl B DE L ATI AS 

OlJALIDlA (1) 

Chef (f. f. de Qaïd). — Si El-Hachmi. 

Village fortifié. — Oualidia do 40 à 50 maisons et 3 douars. 

Statistique. — 40 à 50 maisons, 3 douars. 

Eaux. — Sources et puits nombreux. 

Sol. — Rocheux, sauf lejlong des lagunes. 

Culture. — Céréales et potagers. 

Débouché. — Safi et Mazagan. 

Voie de communication. — Route de Safi à Mazagan par le 
littoral. 

Limites. — Nord : Doukkala. — Est : Temra. — Djehouch. 
— Ouest : Océan. 



(1) Les habitants de Oualidia relèvent d'un qaïd du Dar el-Magzen. Le 
dernier, qui n'est pas encore remplacé lui Si El-Mehdi El-Menebhi. ancien 
ministre de la Guerre. 

Oualidia ne paie aucun impôt. Elle a la garde du littoral el la charge de 
la jumenterie du sultan située sur son territoire. 



CHAPITRE XIII 



AHMAR 



Ahm ar 



La tribu de Almiar forme 12 fractions 
El-Biahsa, 
El-Krarma, 
Riahma, 
Oulâd Saïd, 
Oulàd Brahim, 
Oulâd Iich, 
Ferjan, 

Oulâd Maachou, 
Jemadgha, 
Nouacir, 
Hedil, 
Riaïna. 

El-Biahsa 



Notable. — Mahjoub El-Aradi. 
Organisation. — Maisons et douars. 
Marché. — Et-Tnin. 

Statistique. — 150 chevaux, 500 fusils, 800 feux. 
Zaouias. — Sidi Bou Mehdi el-Ghaouti ; Zaouiet ben Hermet 
el-Allah. 
Sol. — Plaine. 

Eaux. — Puits de 20 à 25 brasses. 
Produits. — Céréales, pâturages. 
Voie de communication. — Route de Safi. 



464 Al CCEIIR DE L'ATLAS 

Limites. — Nord : Doukkala. — Kst : Rehamna. — Sud : 
Jenadgha. — Ouest : Krarma. 

El- Krarma 

Notable. — Messaoud ould el-Arbi ben H ou ma d. 
Organisation. — Maisons el douars. 
Statistique. — 100 chevaux, 400 fusils, 600 feux, 
Zaouia. — Sidi Thami el-Loubiri. 
Sol. — Plaine. 

Eaux. — Citernes et puits de 20 à 25 brasses. 
Produits. — Céréales, pâturages. 
Voie de communication. — Route de Sali. 
Limites. — Nord : Abda. — Est : Biahsa. — Sud : Riaïna. — 
Ouest : Riaïna. 

RlAHMA 

Notable. — Qaddour 1 > e 1 1 Allou. 
Organisation. — Maisons et douars. 
Marché. — El-Hord et el-Arba. 
Statistique. — 100 chevaux, 200 fusils, 300 feux. 
Sol. — Plaine et Djebel [ghoud. 
Eaux. — Sources et puits peu profonds. 
Produits. — Céréales, pâturages. 
Voie de communication. — Route de Sali. 
Limites. — Nord : Abda. — Est : Krarma. — Sud : Riaïna ; 
Oulâd lie h. — Ouest : Ferjan. 

OlLAD SaÏIJ 

Notable. — Si El-Amri. 

Organisation. — Maisons et douars. 

Marché. — Ël-Jema Sidi Chiker. 

Statistique. — 50 chevaux, 200 fusils, 300 feux. 

Zaouia. — Sidi Chiker ; Moul Chehiba. 

Soi. — Plaine. 

Eaux. — Sources et Oued Tensift. 

Produits. — Céréales. 



AHMAR 165 

Voie de communication. — Houle de Sali. 
Limites. — Nord : Riaïna. — Est : Oulàd Maachou. — Sud : 
Oulàd Brahim. — Oulâd ïich. 

<h lad Brahim 

Statistique. — ou chevaux, 150 fusils, 250 feux. 
Sol. — Plaine. 

Eaux. — Sources et oued Tensift. 
Produits. — Céréales. 

Voie de communication. — Route de Mogador. 
Limites. — Nord : Oulàd Saïd. — Est : Oudaïa. — Sud : Tckna. 
— Ouest : Ferjan. 

OtJLAD IlCH 

Notable. — Si Allai ben Zin. 
Organisation. — Douars. 

Statistique. — 20 chevaux, 150 fusils, 200 feux. 
Sol. — Plaine. 

Eaux. — Sources et oued Tensift. 
Produits. — Céréales. 

Limites. — Nord : Riahma. — Est : Riaïna ; Oulàd Saïd. — 
SikI : Oulàd Brahim. — Ouest : Ferjan. 

Ferjan 

S o table. — Si Omar ben Hamadi. 

Organisation. — Douars. 

Statistique. — 60 chevaux, 200 fusils, 300 feux. 

Sol. — Plaine. 

Eaux. — Sources ; puits de 3 à A brasses ; Oued Tensift ; 
Oued Chechaoua. La Zaouia de Hedil est enclavée dans cette 
fraction. 

Limites. — Nord : Riahma. — Est : Oulàd lich ; Oulàd Bra- 
him. — Sud : Oulàd Beç-Çbaa. — Ouest : Chiadma- 

30 



460 ai ooklk dk l'atlas 

OULAD MaACHOU 

Notable. — Ould Heddi ben Danou. 
Organisation. — Maisons ; douars. 
Marché. — El-Kheniis. 

Statistique. — 150 chevaux, 300 fusils, 500 feux. 
Zaonia. — Sidi Bon Mehdi. 
Sol. — Plaine. 

Eaux. — Lac salé de Zima ; citernes ; puits de 6 à 10 brasses. 
Produits. — Céréales. 
Voie de communication. — Route de Safi. 
Limites. — Nord : Bialisa. — Est : Jenadgha. — Sud : Oulâd 
Brahiin. — Ouest : Oulâd Said. 

Jenadgha 

Notable. — Ould ben Ba. 
Organisation. — Douars. 

Statistique. — 150 chevaux, 200 fusils, 400 feux. 
Sol. — Plaine. 
Produits. — Céréales. 
Eaux. — Citernes ; puits de 20 brasses. 
Limites. — Nord : Rhamna. — Est : Oulâd Maachou. — Sud : 
Oulâd Said. — Ouest : Biaïna. 

NOUACER (ZaOLTA) 

Notable. — Si (Jacem ould Bel Qadi. 
Organisation. — Maisons. 
Marché. — El-Kliemis. 

Statistique. — 60 chevaux, 150 Fusils, 300 feux. 
Sol. — Vallée de l'Oued Chichaoua. 
Eaux. — Oued Chichaoua. 
Produits. — Vergers, céréales. 
Voie de communication. — Boute de Mogador. 
Celte zaouia située au bord de loued Chichaoua est située 
entre les Oulâd Bee-Çbaa et ïekna. 



AHMAR 467 

Hedil (Zaouia) 

Notable. — Si Abd el-Qader bol Moqaddem. 

Organisation. — Maisons. 

Marché. — Et-Tnin. 

Statistique. — 20 chevaux, 100 fusils, 200 feux. 

Sol. — Plaine. 

Eaux. — Oued Chichaoua. 

Cette zaouia est enclavée dans le territoire de Ferjan. 

Riaïna 

Statistique. — 20 chevaux, 150 fusils, 200 feux. 
Sol. — Plaine. 

Eaux. — Puits de 4 à 6 brasses. 
Produits. — Céréales. 
Voie de communication. — Route de Safî. 
Limites. — Nord : Krarma. — Est : Oulâd Saïd. — Sud : Oulâd 
Brahim. — Ouest : Oulâd Iich. 



CHAPITRE XIV 



REHAMNA 



Pour ce qui concerne l'histoire et l'organisation sociale des 
Rehâmna nous renvoyons le lecteur à l'étude très complète de 
M. Ed. Doutté ( J ). Nous nous occuperons seulement de l'organi- 
sation politique de cette importante et turbulente tribu. 

Les Rehâmna se divisent en cinq khoms (cinquième). 
f Brabich, 



Rehâmna 



[ Oulàd Slama, 

< Selam El-Gherraba, 



/ Selam El-Arab, 
l Oulad Bon Bker. 
Les limites de la tribu sont : 

Au Nord : Doukkala, Béni Meskin. — A l'Est : Sraghna, Zem- 
îan. — An Sud: Mesfioua ; Herbib. — A l'Ouest : Menabha; 
OuJad Delim ; Haouara. 

1° Brabich 

Le khoms des Brabich se divise en onze fractions : 

Oulad Ghennan, 

Tloh, 

. Oulad Abdallah, 
Brabich < .,, . , , 

Ël-Alaka, 

Oulad Brahim, 

Mehazil, 

(h Merrakech. Comité de l'Afrique française. 



REHAMNA 



409 



El-Anakir, 
El-Khrarba, 
Brabich { El-Ghouanem, 
Beni-Hassan, 
Oulad Zebir. 
Les limites du khoms sont : 

Au Nord : Sraghna. — A l'Est : Zemran. — Au Sud : Oulâd 
Blâma ; el-Gheraba. — A l'Ouest : Oulâd Bou Bker. 

Nous donnons ei-dessous les renseignements que nous possé- 
dons sur ces fractions : 

Oulad Ghennan 

Notables. — Si Mbarek ; El-Hadj el-Mokhtar. 
Douars. 

Marché. — El-Had Ras el-Aïn. 
Zaouia. — Sidi Ali. 
Sol. — Plaine. 

Eaux. — Puits de 8 à 10 brasses de profondeur. 
Cultures. — Céréales, pâturages. 
Voie de communication. — Route de Merrakech. 
Limites. — Nord : Oulad Abdallah. — Est : Tloh. — Sud : 
Skoura. — Ouest : Oulad Brahim. 

Tloh 

Notable. — Ould Bon Sebnia. 
Douars. 

Sol. — Plaine. 
Eaux. — Canaux d'irrigation. 
Cultures. — Céréales, pâturages. 
Voie de communication. — Route de Merrakech. 
Limites. — Nord : Oulad Abdallah . — Est : Sraghna. — Sud : 
Ghouanem. — Ouest : Skoura ; Oulad Ghennan. 

Ou lad Abdallah 

Notable. — Ould ben Taïibi. 

Douars. 

Marché. — Et-Tnin. 



470 



AU COEUR DE L ATLAS 



Zaouia. — Sicli Mohammed Merzouk. 
Sol. — Collines Djebilet. 
Eaux. — Puits de 7 à 10 brasses. 
Cultures. — Céréales, pâturages. 

Limites. — Nord : Sraglma. — Est : Tloh. — Sud : Oulad 
Ghennam. — Ouest : El-Alaka. 

El-Alaka 

Notables. — Tahar ben Ahmed ; qaïd el-Djilali. 
Douars. 

Marché. — Et-Tnin. 
Sol. — Plaine couverte de jujubiers. 
Eaux. — Puits de 70 à 80 brasses. 
Culture. — Céréales, pâturages. 

Limites. — Nord : Sraghna. — Est : Oulad Abdallah. — Sud : 
Oulad Brahim. — Ouest : Ait Moussi. 

Ouiad Brahim 

Notable. — Ahmed Ould El-Kial. 
Douars. 

Zaouia. — Sidi Makhlouf. 
Sol. — Collines Djebilet. 
Eaux. — Oued et puits de 3 à 5 brasses. 
Cultures. — Céréales, pâturages. 

Limites. — Nord : El-Alaka. — Est : Oulad Ghennan. — Sud : 
Skoura. — Ouest : El-Anakir. 

Mehazil 

Notable. — Ahmed bel Djilali. 

Douars. 

Marché. — Et-Tnin, Sidi Bou Otman. 

Zaouia. — Sidi Bou Otman. 

Sol. — Collines Djebilet. 



KKHAMNA l'i\ 

Eaux. — Puits de 3 à 8 brasse*» 

Cultures. — Céréales, pâturages. 
Voie de communication. — Route de Merrakcch. 
Limites. — Nord : El-Anakir. — Est : Oulad Brahim. — Sud : 
Mekhalif. — Ouest : El-Khrarba. 

El-Anakir 

Notable. — Rahal bel Abbès. 
Douars. 

Sol. — Djebilet. 

Eaux. — Puits de 5 à 10 brasses. 
Cultures. — Céréales, pâturages. 

Limites. — Nord : Oulad Brahim. — Est : Skoura. — Sud : 
Mekhalif. — Ouest : Mehazil. 

El-Khrarba 

Notables. — Si Qaddour;bel Lahsen. 
Douars 

Zaouia. — Sidi Mohammed ben Moumen. 
Sol. — Djebilet. 

Eaux. — Puits de 60 à 80 brasses. 

Limites. — Nord : El-Alaka. — Est : Oulad Brahim ; Meha- 
zil. — Sud : Mehazil. — Ouest : El-Gherraba. 

El-Gbouanem 

Notable. — Si Tahar bel Hadjani. 
Douars. 
Sol. — Plaine. 

Eaux. — Puits de 6 à 10 brasses. 

Limites. — Nord : Sraghna. — Est : Zemran. — Sud : Mek- 
halif. — Ouest : Skoura. 



472 



AU COEUB DU L'ATLAS 

2° Oulad Slama 



Le Khoms des Oulad Slama se divise en vingt fractions : 

Oulad Belaguid, 

Oulad Talha, 

Oulad Bon Aïssoum, 

Ait Tlil, 

Mekhalif, 

Oulad M an soui', 

Oulad Taleb, 

Skoura, 

Douar Ahmed Nah, 
^ Ahel Sidi Ali, 

Ahel Hadjoub, 

Ait Ibourk, 

Ait Taleb, 

El-Arabat, 

Ahel Mohammed Ghaoui, 

Ahel el-Hezzaoui, 
I Sehikat, 
| El-Beghoula, 

Mtaguil. 

Limites de Khoms. — Nord : Berabich. — Est : Mesfioua. — 

Sud : Merrakech ; Herbil. — Ouest : Menabha ; Selam El-Ghe- 

raba. 

Oulad Belaguid 

Notable. — Ghîkh Brahim. 
Douars. 

Sol. — Plaine. 

Eaux. — Canaux d'irrigation. 
Voie de communication. — Route de Merrakech. 
Limites. — Nord : Oulad Talha. — Est : Oulad Mansour. — 
Sud : Herbil. — Ouest : Oulad Bou Aïssoum. 

Oulad Talha 

Notable. — El-Hadj Mohammed. 
Douars. 



REHAMNA 



478 



Sol. — Djebilet. 

Eaux. — Puits de 7 à 15 brasses. 

Limites. — Nord : Mekhalif. — Est : Oulad Mansour, — Sud : 
Oulâd Belaguid. — Ouest : Oulad Hou Aïssoum. 

Oulad Bon Aïssoum 

Notable. — Ghîkh Jilali bol Mekki. 
Douai 's. 

Sol. — Djebilet. 

Eaux. — Puits de 3 à 5 brasses. 

Voie de communication. — Route de Merrakech à Mazagan. 
Limites. — Nord : Mekbalif. — Est : Oulad Talha ; Oulad 
Belaguid. — Sud : Herbil. — Ouest : Menabha. 

Ait Tlil 

Notable. — Si el-Ralhemi bel-Iiadj. 
Douars. 

Sol. — Djebilet. 

Eaux. — Puits de 8 à 15 brasses. 

Voie de communication. — Route de Merrakech à Mazagan. 
Limites. — Nord : Ait Moussi. — Est : Oulad Rou Aïssoum. — 
Sud : Oulad Rou Aïssoum ; Menabha. — Ouest : El-Groun. 

Mekhalif 

Notable. — Ghîkh Mohammed. 

Doua rs . 

Sol. — Djebilet. 

Eaux. — Puits de 8 à 12 brasses. 

Voie de communication. — Route de Merrakech à Mazagan . 
Limites. — Nord : El-Mehaliz ; Anakir ; Skoura. — Est : 
Oulad Mansour. — Sud : Oulad Talha. — Ouest : Ait Tlil. 



Oulad Mansour 



Notable. — Rel Mekki. 
Douars. 



47 \ w COGUH DE l'atlas 

Marché. — El-Jeniaâ. 
Zaouia. — Ben Sassi. 
Sol. — Plaine 

Eaux. — Canaux d'irrigation. 
Voie de communication. — Route de El-Qelaâ. 
Limites. — Nord : Mekhalif ; Gboualeni. — Est: OuladTalel). 
— Sud : Merrakech. — Ouest : Herbil. 

Oulad Taleb 

Notable. — Si Mbarek ben Ahmed. 
Douars. 
Sol. — Plaine. 

Eaux. — Canaux d'irrigation. 

Limites. — Nord : Gboualein. — Est : Mesfioua. — Sud : 
Merrakech. — Ouest : Oulad Mansour. 

3° Selam el-Gheraba 

Le khoms d' El-Gheraba se divise en six fractions : 

Sehiqat, 

Ait Moussi, 

Arib Oulad Raho, 
1-Gheraba \ E1 . Guerinati 

El-Groun, 
Oulad Mbarek. 

Les limites de ce khoms sont : Nord : El-Brabich. — Est : 
Oulad Slama. — Sud : Menabba. — Ouest : Selam El-Arab. 

Sehiqat 

Notable. — El-Mekki ben Jilali. 

Douars. 

Zaouia. — Zaouiet Bel-Garen. 

Sol. — Plaine. 

Eaux. — Puits de 70 brasses. 

Voie de communication. — Route de Mazagan. 



RKHAMNÀ 



176 



Limite. — Nord : El-Berabich. — Est : El-Berabich. — Sud : 
Ait Moussi. — Ouest : Oulad Mbarek. 

Ait Moussi 

Notable. — Chikh Salah. 
Douars. 

Sol. — Plaine. 

Eaux. — Puits de 20 à 25 brasses. 
Voie de communication. — Route de Mazagan. 
Limites. — Nord : Sehiqat. — Est : Berabich. — Sud : Herbil. 
— Ouest : El-Groun. 

Arib Oulad Raho 

Notable. — Chikh Hamidat. 
Douars. 
Sol. — Plaine. 

Eaux. — Puits de 6 à 10 brasses. 

Limites. — Nord : Berabich. — Est : Oulad Mbarek. — Sud : 
El-Grinat. — Ouest : Selam el-Arab. 

El-Grinat 

Notable. — Mohammed el-Hirat. 
Douars. 

Zaouia. — Sidi Ahmed ben Mahmoud. 
Sol. — Plaine. 

Eaux. — Puits de 20 à 25 brasses. 

Voie de communication. — Route de Merrakech à Mazagan. 
Limites. — Nord : Arib Oulad Raho. — Est : El-Groun. — 
Sud : Menabha. — Ouest : Selam el-Arab. 

El-Groun 

Notable. — Ghîkh Qaddour. 

Douars. 

Sol. — Plaine. 

Eaux. — Puits de 50 à 60 brasses. 



ît<; 



m <<n; ru di: i atlas 



Limites. — Nord : Oulad Mbarek. — Est : Ait Moussi. — Sud : 
Menabha. — Ouest : El-Grinat. 

Oulad Mbarek 

Notable. — Ghîkh el-Jilali. 
Douars. 

Sol. — Plaine. 

Eaux. — Puits do 30 à 10 brassos. 

Limites. — Nord : Sraghna. — Est : Sohiqat. — Sud : El- 
Groun. — Ouost : Arib Oulad Baho. 



i° Selam El-Arab 

Le khoms do Solam el-Arab est divisé on dix-huit fractions : 

Oulad Bella, 

Oulad Jaber, 

Oulad Bon Chérit, 

Requibat, 

Nouadji, 

Oulad Bon Kedia, 

Mekichrat (1), 
I Ait Yassin, 
) Khelafa, 

Guedala, 

No nid rat, 

Jeriouat, 

Torecb, 

Ait Hennan, 

Ait Moussa ou Ahmed, 

Oulad Abid, 

Oulad Barka, 
1 Alouani. 
Los limites du khoms soûl : 

Nord : Oulad Bon Bker. — Est : Selam El-Gheraba. — Sud : 
Hamar : Oulad Delim. — Ouost: Doukkala. 



Solam el-Arab 



(1) Il va désaccord entre les informants ; les uns divisent le khoms en sept 
fractions seulement, un autre y ajoute les onze dernières. 



REHAMNA f77 

Oulad Bel la 

Notable. — Mohammed ben Merzouk. 
Douars. 

Marché. — Et-Tnin. 
Sol. — Plaine. 
Eaux. — Puits de 3 I liasses. 

Limites. — Nord : Es-Sellel. — ]]st : Nouadji. — Sud : Menab- 
ia. —Ouest: Oulad Delil. 



5° Oulad Bou Bker 

Le khomsdes Oulad Bou Bker se divise eu vingt-deux frac- 
tions : 

i Soualeh, 
Ait ben Ghamekh, 
Oulad Ahmed ben Mbarek, 
Oulad Larbi ben Lahcen, 
Oulad Ahmed ben Jilali, 
Es-Sellel (1), 
Seniihat, 
El-Foukra, 
Ahel el-Fouinin, 
Oulad Si Bou Yahia, 

Oulad Bou Bker / 0ulml el " Had J Jilali ' 
El-Kebabra, 

Ghiadma, 

Mehammediin, 

Oulad Bab Aïssa, 

Oulad Sidi el-Behilil, 

El-Qçar, 

El-Djeloud, 

Gheïbat. 

El-Khemilat, 

Ahel Beguita. 

Oulad Brahim. 

(i) La majorité des informants borne la division du klioms aux six premiè- 
res Tractions. 



178 AL COEUR 1)K L'ATLAS 



Les limites de ce khonis sont 
Nord : Sraghna. — Est 
Arab. — Ouest : Doukkala 



Nord : Sraghna. — Est : El-Berabick. — Sud ; Selam el- 



CHAPITRE XV 



SRAGHNA (Srarna] 



La tribu des Sraghna est d'origine berbère. Elle est l'une des 
plus turbulentes de cette région. Depuis 1903 le qaïd du Glaoui 
est aux prises avec elle. Elle a tenté de détruire la qaçba de 
son qaïd, Bel Moudden. Une mahalla chérifienue, appuyée par 
les frères de Sid el-Madani, a rétabli Tordre (1905). 

Lors du soulèvement de Mouley el-Hafid les Sraghna ont 
pris position contre lui, par rancune contre son beau-père et 
allaf le qaïd du Glaoui. 

Le jour même où Mouley el-Hafid sortit de Merrakech pour 
se porter contre Mazagan une partie de Sraghna pénétra, à 
Tamellall, près de Sidi Reliai, dans la qaçba du qaïd Bel Feïda 
et le massacra. Mouley el-Hafid dut faire face à cette agression. 
Il a passé le mois de janvier 1908 à combattre les Sraghna et à 
négocier avec eux et leurs alliés les Tadla et les Béni Meskin 
que le Ghérif de Bou el-Djad avait, à l'instigation de notre con- 
sul de Casablanca, ligués contre l'usurpateur. 

Les alliés ordinaires de Sraghna sont Zemran et Entifa; ses 
ennemis habituels sont : Glaoua et Rehanma. 

La tribu de Sraghna est divisée en cinq khoms qui sont : 
/ , El-Halafat, 

El-Ararcha, 

Sraghna \ Ahel El-Ghaba \ Oulad Hammou, 

Oulad Sbih, 
Oulad Zerrad. 



180 



M C0K1 11 DE I. ATLAS 



Sraghna c 



i )ulad Gherqi, 
Oulad Bougrin, 
Àhe] el-Oued \ Béni Amer, 

Oulad Ahmed. 
Ounasda. 
I Oulad Bou Ali. 
\ Fraïta, 
Zaouia \ Dzouz, 

Atamna. 
Oulad Yaqoub. 
Oulad Tabla, 
Oulad Ouggad, 
Bou Haoula < Fetnasa, 

Oulad Khira. 
Ha m marina. 
Oulad KheLlouf, 
i Senhadja, 
\ Entifa, 
Djebbala < Aliel Bezou, 
i Ait Messat, 
f Ait Ayat, 
Ait Atab. 
Les limites de Sraghna sont : 

Nord : Béni Meskin ; Tadla. — Est : Demnat ; Glaoua. — Sud 
Zemran; Rehamna. — Ouest : Rehamna. 



1° Ahel el-Ghaba 

Le klioms d'Ahel el-Ghaba se divise en cinq fractions ; il a 
pour limites : 

Nord : Ben Meskin. — Est : Zaouia. — Sud : Zemna. — 
Ouest : Rehamna. 

El- 1 1 ALAFAT 



Notables. — Ali ben Kotirata : El Hadj <d-x\lati. 
Organisai loti. — Douars et quelques maisons. 
So/. — Plaine. 



SRAGILNA 181 

Eaux. — Canaux. 
Culture. — Céréales. 

Voie de communication. — Route de El-Qelâa à Mazagan. 
Limites. — Nord : El-Ararelia. — Est : Oulad Hammou. — 
Sud : Oulad Sbih. — Ouest : Rehamna. 

El-Ararcha 

Notables. — Roulaïd ; Ben Aredj. 

Organisation. — Douars. 

Sol. — Plaine. 

Culture. — Céréales. 

Eaux. — Source d'Aïn Gaïnou, située sur Je territoire de 
Zeniran, amenée par une canalisation jusqu'à El-Qelâa. 

Voie de communication. — Route d'El-Qelaà à Sidi Rahal. 

Limites. — Nord : Oulad Zerrad. — Est : Oulad Hammou. — 
Sud : El-Halafat. — Ouest : Rhamna. 

Oulad Hammou 

Notables. — Rel Kouied ; Si Mohammed Ren Kadj. 

Sol. — Plaine. 

Eaux. — Canal de Gaïnou. 

Culture. — Céréales 

Voie de communication. — Route d'El-Qelaà à Mechra ech- 
Chaïr. 

Limites. — Nord : El-Hadra ; El-Khela (terres vagues). — 
Est : Oulad Bougrin ; Dzouz. — Sud : Oulad Sbih. — Ouest : 
El-Ararcha. 

Oulad Sbih 

Notables. — Chikh Allai ; Rel Arouci. 
Organisation. — Douais. 
Marché. — Et-Tnin. 
Soi. — Plaine. 
Culture. — Céréales. 

Eaux. — Quatre puits de 12 à 30 brasses, 
Voie de communication. — Route de Merrakech à El-Qelâa. 



482 Al CCEl R DE LATLAS 

Limites. Nord : Oulad Hammou. — Est : El-Qelâa. — 
Sud : Rhamna. — Ouest : El-Halafat. 

( h lad Zerrad 

Notables. — El-Hadj Rahal; El-Arbi benChellah. 
Organisation. — Douais. 
Marché. — El-Had. 
Sol. — Plaine. 
Culture. — Céréales. 
Eaux. — Puits de 16 à 20 brasses. 

Limites. — Nord : Oulad Cherqi. — Est : Oulad Bougrin. — 
Sud : El-Ararcha. — Ouest : Rehamna. 

2° Ahel el-Oued 

Le khoms d'Ahel el-Oued se divise en cinq fractions ; il a pour 
limites : Nord : Béni Meskin. — Est : Djebbala. —Sud* Zaouia. 
— Ouest : Ahel el-Ghaba. 

Oulad Cherqi 

Notables. — El-Hassan ; Ould Allai. 
Organisation. — Plusieurs petits villages. 
Marché. — El-Arba . 
Zaouia. — Sidi Bou Mohammed Salah. 
Soi. — Plaine. 
Culture. — Céréales. 
Eaux. — Puits de 16 à 20 brasses. 

Voie de communication. — Route de Merrakech cà Tadla. 
Limites. — Nord : Béni Meskin. -- Est : Béni Amer. — Sud : 
Oulad Bougrin. — Ouest : Oulad Zerrad. 

Oulad Bougrin 

Notables. — Mbarek bel-Ghendour ; El-Arbi ben Doua. 
Organisation. — Douars. 
,W. — Plaine. 



SRAGHNA 483 

Culture. — Céréales. 
Eaux. — Canal et puits de 25 brasses. 

Voie de communication. — Route d'El-Qelâa aux Béni 
Meskin. 

Limites. — Nord : Boni Amer. — Est : Ounasda. — Sud : 
Oulad Yaqoub. — Ouest : Oulad Hammou. 

Béni Amer 

Notable. — Ben Haddou. 
Organisation. — Douars. 
Marché. — El-Arba. 

Statistique. — 35 chevaux, 150 fusils, 200 feux. 
Sol. — Plaine. 
Culture. — Céréales. 
Eaux. — Canal. 

Voie de communication. — Boute de Merrakech. 
Limites. — Nord : Béni Meskin. — Est : Oulad Ahmed. —Sud: 
Aounasda. — Ouest : Ouad Cherqi. 

Oulad Ahmed 

Notables. — El-Hadj Rahal ; Ould el-Mesfar. 
Organisation. — Douars. 
Sol. — Plaine. 
Culture. — Céréales. 
Eau. — Canal. 

Limites. — Nord : Tadla. — Est : Senhadja. — Sud : Oulad 
Bou Ali. — Ouest : Béni Amer. 

Ounasda 

Organisation. — Village d'El-Qçar. 
Soi. — Plaine. 
Culture. — Céréales. 
Eaux. — Canal. 

Limites. — Nord : Béni Amer. — Est : Oulad Ahmed. —Sud : 
Oulad Yaqoub. — Ouest : Oulad Bougrin. 



i<S4 al CŒUR m: l'atlas 

3° Zaouia 

Le khoms d'ez-Zaouia se divise en cinq fractions : ses limites 
sont : 

Nord : Ahel el-Oued. — Est : Bouaoula. — Sud : Zemran. — 
Ouest : Ahel el-Ghaba. 

( h lad Bou Ali 

Notables. — Si Ahmed bel Hassan ; Si Regragui. 
Organisation. — Douars. 
Sol. — Plaine. 
Culture. — Céréales, jardins. 
Eaux. — Rivière. 

Voie de communication. — Route d'El-Qelâa à Tadla. 
Limites. — Nord : Oulad Ahmed. — Est : Oulad Khira. — 
Sud : Atamna. — Ouest : Oulad Yaqoub. 

Fraïta 

Notables. — Ould Si Ali ; Si Fatah. 
Organisation. — Douars et maisons. 
Marché. — El-Had. 
Sol. — Plaine. 

Culture. — Céréales et jardins. 
Eaux. — Rivière. 

Limites. — Nord : Atamna ; Dzouz. — Est : Oulad Tabla. — 
Sud : Zemran. — Ouest : Dzouz. 



)zouz 



Notable. — El-Hadj Mbarek. 

Organisa/ion. — Douars. 
Sol. — Plaine et collines. 
Culture. — Céréales. 

Eaux. — Source d'Aïn Dzouz ia, et puits de 8 brasses. 
Limites. — Nord : Oulad Yaqoub. — Est : Oulad Bon Ali- 
Sud : Fraïta. — Ouesl : Oulad Sbih ; Oulad Hammou. 



SRAGHNA IS5 

AtAMNA 

Notables. — Bel Bahloul ; Ben Yeffou. 
Organisation. — Douars et quelques maisons. 
Sol. — Plaine. 
Culture. — Céréales. 
Eaux. — Canal. 

Voie de communication. — Route de Merrakech. 
Limites. — Nord : Oulad Bou Ali. — Est : Oulad Tabla. — 
Sud : Fraïta. — Ouest : Fraïta. 

Oulad Yaqoub 

Notable. — Si Mohammed ben Qaddour. 
Organisation. — Douars et une maison. 
Sol. — Plaine. 

Culture. — Céréales et jardins. 
Eaux. — Rivière et puits de 10 brasses. 
Limites. — Nord : Ounasda. — Est : Oulad Bou Ali. — Sud : 
Dzouz. — Ouest : Dzouz. 

4° Bou Haoula 

Le khoms de Bou Haoula se divise en cinq fractions ; ses limi- 
tes sont : 

Nord : Djebbala. — Est : Glaoua. — Sud : Zemran. — Ouest : 
Zaouia. 

Oulad Tahla 

Notable. — El-Hadj Mohammed ben Amran. 
Organisation. — Douars. 
Sol. — Plaine. 

Culture. — Vergers et céréale. 
Eaux. — Rivière. 

Limites. — Nord : Atamna. — Est : Oulad Ouggad. — Sud : 
Zemran. — Ouest : Fraïta. 

Oulad Ouggad 

Notable. — Si el-Arbi ben Ali. 
Organisation. — Douars. 



480 Al CŒUR DE L'ATLAS 

Zaonia. — Sidi Tounsi. 

Sol. — Plaine. 

Culture. — Céréales. 

Eaux. — Rivière. 

Voie de communication . — Route de Merrakech. 

Limites. — Nord : Fetnassa. — Est : Glaoua. — Sud : Oulad 

Tahla. — Ouest : Atuma. 

Fetnasa 

Notables. — Qaïd Ahmed en-Najini; Si Mohammed ben Amran. 
Organisation. — Douars. 
Sol. — Plaine. 
Culture. — Céréales. 
Eaux. — Canal. 

Limites. — Nord : Hamadna. — Est : Demnat. — Sud : Oulad 
Ouggad. — Ouest : Oulad Khîra. 

Oulad Khira 

Notable. — El-Yamini Ould Hadj Saïd. 
Organisation. — Douars. 
Sol. — Plaine. 
Culture. — Céréales. 
Eaux. — Rivière. 

Limites. — Nord : Senhadja. — Est : Oulad Khellouf. — Sud : 
Hamadna. — Ouest : Oulad Rou Ali. 

Hammadna 

Notables. — Mahjoub ben Feddoul ; Si Mohammed ben Abbou ; 
Rou Guetib ; qaïd Rel Moudden. 

Organisation. — Douars et maisons. 

Marché. — El-Arba. 

Sol. — Plaine. 

Culture. — Oliviers et céréales. 

Eaux. — Source Ain el-Arba. 

Voie de communication. — Route de Merrakech. 

Limites. — Nord : Oulad Khellouf. — Est : Demnat. — Sud : 
Fetnassa. — Ouest : Oulad Khira. 



• sraghna 487 

5° Djebbala 

Le khoms des Djebbala est divisé en sept fractions ; mais les 
fractions montagnardes de ce khoms sont presque toujours 
insoumises. Nous en donnons ici l'organisation d'après nos infor- 
mateurs du Bled el-Magbzen ; on verra plus loin l'organisa- 
tion particulière de certaines de ces fractions telle que nous 
l'avons recueillie sur place. 

Les limites des Djebbala sont : 

Nord : Tadla. — Est : Demnat : Glaoua. — Sud : Bouhaoula. 
— Ouest : Zaouia. 

OULAD KHELLOUF 

Notables. — Si Mohammed ben Ahmed ; El Hadj Allai bel 
Khadir. 

Organisation. — Douars et maisons. 

Sol. — Plaine. 

Culture. — Oliviers, céréales. 

Eaux. — Oued Ifechtan. 

Voie de communication. — Route de Merrakech. 

Limites. — Nord : Senhadja. — Est : Demnat. — Sud : 
Hamaradna. — Ouest : Senhadja. 

Senhadja 

Notables. — Si Mohammed ben Allai ; El-Hadj Rahal ; Ben 
Saïd. 

Organisation. — Maisons et douars. 

Sol. — Plaine. 

Culture. — Oliviers et céréales. 

Eaux. — Puits de 12 à 16 brasses. 

Voie de communication. — Route de Merrakech. 

Limites. — Nord : Ahel Bezou ; Entifa. — Est : Demnat. — 
Sud : Demnat. — Ouest : Ahel Bezou ; Oulad Ahmed. 

Entifa (Ntafa) 

Notables. — Mohammed Zcnagui ; Kourmach. 
Organisation. — Petits villages. 



i<S8 



M COEUR l)K L ATLAS 



Marché. — Et-Tnin. 
Sol. — Montagnes. 
Culture. — Oliviers, céréales. 
Eaux. — Sources nombreuses. 

Limites. — Nord : Ait Atab. — Est : Demnat. — Sud : Sen- 
hadja. — Ouest : Aboi Bezou. 

An kl Bezou 

Notables. — El-Hadj Mohammed ould Aarab. 
Organisation. — Village de Bezou. 
Zaonia. — Médersa. 
Sol. — Montagnes. 
Culture. — Jardins, céréales. 
Eaux. — Sources. 

Limites. — Nord : Tadla. — Est : Ait Atab, Entifa. — Sud : 
Senbadja. — Ouost : Tadla. 

Ait Messat 

Marché. — El-Arbn. 
Sol. — Montagnes. 
Culture. — Jardins et céréales. 
Eaux. — Sources. 

Limites. — Nord : Ait Azat. — Est : Demnat, — Sud ; Ait 
Atab. —Ouost : Tadla. 

AïT A Y AT 

Organisation. — IVtits villages. 
Sol. — Montagnes. 
Culture. — Jardins et céréales. 
Eaux. — Sources. 

Limites. — Nord : Tadla. —Est: Demnat. — Sud : Ait Mes- 
sat. — Ouest : Tadla. 

Aït Atab 

Notables. — Ouclien ; Ould Ahmidou Ali. 
Organisation. — Petits villages. 



SRÀGHNA \H l J 

Marché. — El-Khemis. 
Soi. — Montagnes. 
Culture. — Jardins, céréales. 
Eaux. — Oued el-Abid ; canaux. 

Limites. — Nord : Ait Messat. — Est : Demnat. — Sud : 
Entifa. — Ouest : Aboi Bezou. 



CHAPITRE XVI 
TRIBUS DU HAUT-ATLAS 

AIT MEGHRAD (Merrad) 

Les Ait Meghrad sont des ïmaziren. Ils parlent le Tamazirt, 
niais leur voisinage du Tatilelt les oblige à de fréquentes rela- 
tions avec des voyageurs Arabes. Ils vivent en qçour indé- 
pendants les uns des autres. Chaque qçar est administré par un 
chikh el-dm élu par la jema'a. En cas <le guerre les qçour qui 
prennent les armes nomment un chikh afella pour une durée 
déterminée. 

Organisation politique des Ait Meghrad 

Alt Mhamd, 
Ait ou Lroum, 
Iibib, 
Ait Meghrad { Ait Amer ou Mançour, 
Ait Issa bon Izzem, 
Ait Ayyoub, 
Ait Amer ou Gahi. 
Les qçour des Ait Meghrad s'échelonnent dans les vallées. 
La nomenclature suivante mentionne seulement les qçour 
situés le long de l'oued Taria et de Foued Reris. 
Amougger ( Tacheggacht, 

(Confluent des deux branches < Ait b en Sîd, 
dont est formé l'oued Taria). f El-Mrabten. 
Adzeddi. 



TRIBUS DU HAUT -ATLAS 



491 



Atsaoudeddit. 
Ouimiden. 



Semgat 
(200 habitants, pas de juifs). 



Dcher el-Kebir, 
Ait Sleman, 
Ait Cheou, 
Ait Hemmi, 
Ait Ayyoub, 
Ait bou Izzem. 
Melouan. 
Ait Sid ou Ali . 
Auiellak. 
Thalmouth . 
Lahron. 

Thahemdounth. 
El-Qçar el-Kebir. 
Igran (el-Fdaden). 
Ait Brahim . 
Timezguit. 
Asefla. 

Hemmou 
Aourir, 

Dcher ech-chérif, 
<^ El-H'erth, 
Zenba, 
Thazgareth, 
{ El-Borj. 
Thaleth Thafraout, 

L'oued Tarda prend ensuite le nom d'oued Reris (Gheris) et 
arrose l'oasis du même nom, formé des qçour suivants : 
Dcher Jdid. 

Moggamen (bâti par le maghzen). 
Ait Iahya ou Otman. 
Irrir. 

Ait Guetto . 
Izerrar. 
El-Herrath. 
Goulmima. 



4W2 



Al) C(»:i!R DE L ATI AS 



Ait Moch. 

Thakatherth. 

Bouthenfîth. 

Gaouz. 

Ech-Ghorfa . 

AïtOmm ou [ahya 

.Vît Iaaqoub. 

Khlil. 

Ait Sidi Amer. 

Tounfit (4 qçour). 



AIT ATTA 



Les Ait Atta sont dos [maziren. Leur territoire, limité à l'Est 
par le Tafilelt, au Nord parles Ait lahya, les Zenaga, ot les Ait 
Megrirad, à l'Ouest par les tribus chleubs de Zguidet de la Feija, 
est sans limite précise du côté du Sud. Ils vivent en qcour le long 
dos vallées et font paître leurs troupeaux dans l' Anti-Atlas et dans 
le Sahara. Tribu puissante, riche, cavalière, ils sont redoutés de 
leurs voisins. Ils se considèrent comme une caste supérieure, 
une aristocratie. Us méprisent les Berbères de la montagne, aux- 
quels ils donnent le surnom de chleuh, parce que, disent-ils, leur 
façon de parler fait croire qu'ils ont la langue tordue, chellha. 
Les haratin et les nègres sont leurs esclaves ; ils exploitent les 
juifs, et n'ont de respect que pour l'autorité religieuse du chérif 
de Tamesloht. 

( ORGANISATION POLITIQUE DKS AïT AîTA 

Ait Ou ni r. / 



Ait Ouallal. S 



2.500 fusil 



(• 



» ., n ,, , x \ Ait Hassou, 

Ait I mâhlêm. > 3.000 tusib 

I Ait Merzoui. 

X Ait ou Xebghi, 1.000 fusils. 

Ait Isfoul, 1.500 fusils. 

v x s Àït el-Fersi, ; M „_ ,. ., 

Ait [azza. X k _ , 1.500 fusils. 

f Ait Issa Mezze. S 

La statistique des qçourdes Ait Atta est essentiellement varia- 



THIBl'S DU HAUT-ATLAS 



493 



( hissikis-Msemrir 



( itllT'O 



ble. Des guerres continuelles modifient la carte politique de ces 
régions. 

Nous en donnerons une idée en disant que la plupart des 
qçour du Reris ont changé trois fois de maître en ces dernières 
années. Conquis surlesAïtMeghradparles Ait Atta, ils sontreve- 
nus à leurs anciens maîtres, mais les Ait Atta se préparent aies 
reprendre, et nous les énumérons ici sans avoir pu connaître le 
résultat de la dernière campagne. 

, Ait ou Nebghi, 
1 Ouaatab, 

Ait G unir, 

El-Jdid, 

Aqdini, 

Tiadadat. 

Tinnou, 

ne relia n, 

Ait el-Fersi, 

Irrem, 

Ait Marcel, 

Tagdilt, 

Iniiterr. 

Tirermatin (2 qçour). 

Tabesbasseth, 

Tarzout, 

Tadafalt , 

Ichtat, 

ïouzouka, 

Toulouin. 

Igli, 
Merroutcha, 

Mellab, 

Outouri. 

Maggaman, 

Ait Iahya ou Otman, 

Irerrer, 

Tiouanin , 

Izerraren, 



Thodra 



Amara 



Ueris 



494 



Al < <*•:( R DE L A l l.vs 



Rei 



•is 



Er-Reteb 



Tafilelt 
Fzou 

Riy 



Ait Guetto, 

Oulmima, 

Ikherrazen, 

Ait Moch, 
Takaterth, 

HeiTouir, 
Bouthenflth, 
[ygaouz, 

Aït Hammou ou Lhasen, 
Ait Iaaqoub, 
Akhlil, 

Sidi Moussa ou Issa, 
Tsourza. 
Aït ou Nebghi, 
Zaouia de Mekis, 
Aït lahya ou Gayyour, 
J ra mna, 
Oulad Issa, 
Ait Chacb, 
ïiguedrin, 
El-Gara, 

Ait Âmira (2 qçour), 
Takhianitb, 
Er-Rbît, 
El-Rlarma, 
Zaouiaou Yensou, 
Zaouia Tazouggartb, 
El-Marka, 
Tamarkith, 
Tabeitahith. 

Mezguida (Aït ouNcbgbi). 
Aït I ch chou, 
Aït Hossaïn, 
Aït Iaoui, 
Aït ouMnaçf. 
Abd el-Aziz, 
Alennif. 



TRIBUS DU ll.WT-A!LÀS ï!KV 



el-Hazban, 

Tazegzaoutb, 

; Ait Haddou, 
El-Haçayya < T1 , 

J Ihandar, 

El-Facht, 

Amda. 

ïichemmouinin, 

Mejran, 

Aaddan, 

Tifeklisit, 

Tiqechcha, 
AjinoiT ou Ta ri) ait \ Zagour, 

Tharoulit, 

Tharenbouth, 

Ait Hanimi, 
Beberou, 

Ait Izzo. 

Boubri, 
Ait Chib, 
Itbouthaouen, 
Izakhenniouen, 
\ Thassakhth n'Ikhenniouen, 
Ait Aria, 
Igoutbern, 
Ait ben Merdi. 
Ait Abbou, 
Ait Daoua, 
Iattachen. 
Ait Lahsin, 
Ait Ouzzin, 
l Ait Boulman, 
Alt Alouan, 
Ait Sloullou, 
Boulman. 
Alt Ouzzin, 
En-Neqoub 1 Alt Mesaoud, 

( Tnoumrith, 



Tazzarin 



Allai 



496 AL COEUR DL L'ATLAS 

i Aixli, 

Ed Neqoub Tamsahlet, 

( Ait Ouaazin. 

.> ... . \ [lemchan, 

Heu Dlala < 

/ Ait ïanyaou Moussa. 

Amzrou (400 fusils, autrefois au Maghzen) 

Ez-Zerouaii (Ait Ounir). 

Bou Dnib (2 qçour). 

i Talektaout, 

IiTOin n'Ait Isfou. 

Tiguit { Ait Kherdi, 

Ait Izzo, 

Er-Riabi. 

Bounou n'Ait Aiouan, 

\ Er-Reba, 

j Tiraf, 

[ Ait Issa ou Brahini. 



El-Mhamid 



CHAPITRE XVII 

QAIDAT DU GLAOUI 
Ait Abdi 

Tribu berbère (Braber) ; parle le Tamazirt ; est indépendante. 
Tasraft en est le centre, on lui donne également le nom de 
Tinjaf ou Timjgàren. Les Ait Abdi sont montagnards. Ils culti- 
vent les vallées et font paitre leurs troupeaux dans la montagne. 
Ils exploitent une mine de sel située non loin de Taseraft. Ils 
font partie du même leff que les Ait Soukhman. 

Organisation politique des Ait Abdi. 

1 Pr leff \ Aïter - Robaa > 
. ., ,. \ ( Ait ou Aferd (ïaferda). 

2 e leff \ Aït Ouarad, 

( Ait Boulman (Tazeraft). 

Ed-Dir 

Enuinération des tribus du Dir (versant septentrional) du Moyen- 
Atlas, des sources de l'Oued Oum er-Rebîa à la Qaçba des Béni 
Mellal (Renseignements fournis par Sid Ali Amhaouch) (1). 

Ait Ihand (le centre principal en est le Marabout de Sidi 
Youssef). 

Ait Abd el-Krîm, 
[ Ait Mechchân (centre principal El-Qbab 
Leqbab). 

Aït bou Yaqoûb ou Issa, 
Aïtlchcheqqeren J . t A1 , T 

\ Ait Ahmed ou Issa, 

Ait bou Brahim, 

Ait Içhaq, 

[ Aït bou Mêlai. 

(1) Voir Première partie, page 59. 

oZà 



498 



AU COEUR DE L ATLAS 



Ait Houdi 
Aït Ouirra 



Ait abd en-Noûr, 
Ait Gtêf, 
Imhouach. 
AïtSîd, 
Aït Yaqoub. 
f Ait Mhamed, 
Aït Soukhman ) Ait abd Louli, 

( Ait Sid. 
Qaçba Béni Mellal. 



Tlèta 



FTOUAKA 



MESFIOUA 




Croquis du territoire des G L A U A 

Echelle de temps. 



o % % % i 



3 Heures. 



G. Hure. 



Aït Soukhman 



Tribu berbère (Braber) ; se vante de n'avoir jamais eu de 
contact avec le Maghzen. Reconnaît pour ancêtre éponyme un 
esclave de Mouley Abd el-Qader el-Djalni nommé Soukhman. 
Son origine remonte donc au xn° siècle de l'ère chrétienne. 

Nous avons deux versions de son organisation politique. 
L'une nous fut fournie par Sid Hsaïen, chérif d'Ahançal ; l'au- 
tre par le célèbre et savant chérif Sid Ali Amhaouch. La qualité 
de nos informants nous oblige à exposer les deux systèmes. 



QAJDAT DU GLAOUI 199 



Organisation politique des Ait Soukhman 

D'après Sid Hsaïen Ahançal. 

Ait Khouya (où est la zaouia), 

l AïtSîd, 

Ait Izriguen. 

Ait Ichchou, 

. Ait Issa, 
Aït Soukhman ) .... .. 

Ait Abdi, 

Ait Ouidir, 

Ait Hammi, 

Ait Amer ou Ichchou, 

AïtMnaçfa. 

D'après Sidi Ali Amhaouch les Ait Soukhman se divisent en 
deux leffs : Ait Moussa ou Daoud et Ait Ougli. Chacun de ces 
leffs se subdivise en deux clans : Ait Haqqi ou Ali et Ait Hmama 

ou Ali. 

( Ait Ouidir, 
Ait Aqqi ou Ali j Ait Amer ou Ichchou, 
( Ait Abdi. 



§ [ Ait Moussa 



S \ ou Daoud ) K.., T \ j ai- 
3 1 (Ait Daoud ou Ali. 

o J l Ait Sîd ou Ali 

Ç f Ait Ougli { ( Aït lssa ' 

Ait Hamama ) ( Aït er-Robaa, 

A1 - \ Aït Ichchou v , 

ou Ah j Aït ou Afer, 

l Aït Abdi W Quarad, 
\Aït Boulman. 
Les Ait Daoud ou Ali et les Ait Sîd ou Ali sont deux fractions 
issues du même aïeul ; elles sont actuellement en guerre. 



Aït Atta 

Les Ait Atta sont des Imaziren, ils parlent exclusivement le 
Tamazirt. Leur chef est un chîkh annuel, choisi dans chacune 
des fractions successivement, et sacré par un agouram, c'est-à- 
dire par un marabout. 



500 



M CCEIIR !>K L ATLAS 



Ait Atta 



La Jemàd se tient les jours de marché et contrôle l'adminis- 
tration du chikh. Les Ait Atta ont deux marchés hebdomadai- 
res : el-Had et el-Jema. 

La tribu est partagée en deux leffs : celui de la plaine, Ait 
Ounir ; celui de la montagne, Ait Ouallal. 

Organisation politique des Ait Atta 

Ait Anir, 

Ait Khennouj, 

, Ait Alouan, 
Aït Ounir ( . . ,, '. . 

Ait Mrajden, 

Ait Boujjou, 

Ait Bou Ali. 

Ait Chib, 

Ihtasseu, 

Ait Khedji, 

Ait Ghroubou, 

â . _ „ . I Ait Ouaaziq, 
\ Ait Ouallal J . x . v ^Z 1 , 
Ait Sidi Mhand, 

Ait I'rroum ou Serrim, 

Imzilen, 

Ait Sîd ou Ichchou, 

Ait Tislit. 

Les Aït Bou Ali, Ait Sidi Mhaud et Ait Irroum ou Serrim, sont 

dits Igourrâmen ; ce sont des familles maraboutiques. 

Aït Atab 

Tribu d'Imaziren indépendants. Elle fît, comme sa voisine 
d'Aït Messat, acte de soumission vis-à-vis de Mouley el-Hassen. 
Elle lui fit hommage de 500 mules lors du passage de l'expédi- 
tion du Tafïlelt, en 1894. 

Depuis ce temps son chef, le Qaïd Haddou ben Hossaïcn 
el-Bouzidi, qui réside à Inguert, continue d'administrer la tribu, 
et entretient avec le Maghzen des relations épistolaires (1). Il a 
pour Khalifa son frère Addi. 

(4) Voir Documents. 



QAIDAT DU GLAOUI 50 1 

Les Ait Atab font partie du même le/fque les Ait Messat de 
la plaine, que les Guettioua et les Ait ïaguella, contre le leff 
d'Entifa et des Ait Messat delà montagne (1). 



Organisation politique des Aït Atab 



Ait Bou Zid, 



Aït Atab < Ahel el-Oued, 



Iqadoucen. 



Les Aït Bou Zid forment la fraction la plus puissante ; ils ont 
environ 1.200 feux. Ils sont en ce moment en guerre avec leurs 
voisins les Aït Atta. 

Aït Messat 

Les Ait Messat sont Imaziren ; ils parlent exclusivement la 
Langue tamazirt. La légende leur donne une origine chrétienne. 
Voici cette légende, telle que le chérif d' Ahançal nous l'a contée : 
La fraction la plus ancienne de la tribu est celle des Ait Içha. 
L'ancêtre éponyme, Içha, était fils d'une :..ère chrétienne et d'un 
Arabe établi dans ces régions. Cette chrétienne, nommée Qech- 
tellou, était la fille d'un seigneur chrétien du nom de Ad. Elle 
eut une sœur, nommée Todra, dont descendent les gens de 
Todra. 

Or un soir le grand saint, Sidi Sid Ahançal, patron du pays, 
vint visiter la tribu d'Aït Messat. Nul ne voulut l'héberger. Seul 
le mari de la chrétienne lui fît accueil. 

Il était pauvre, et n'avait pour tout bien qu'un troupeau de 
sept chèvres ; chaque jour il en égorgeait une pour le repas de 
son hôte. Le septième jour, son fils, qui depuis longtemps était 
malade, expira. Au souper, Sidi Sîd Ahançal, étonné de ne plus 
voir l'enfant, s'enquit de son état, et, l'Arabe, pour ne point 
troubler le repas de son hôte, répondit qu'il était indisposé. 

— Çheyyeh (2), il se porte bien, répliqua le saint. 



(1) Voir Documents. 

(2) Çheyyeh, diminutif de Çahih, qui signifie : étant en bonne santé. 



^ 2 AU COEUR DE LATLAS 



Et l'enfant se leva sur son séant. On lui donna le nom de 
Çheyyeh, qui plus tard s'altéra et devint Içha. 

La tribu d'Aït Messat est Sida ; le dernier contact qu'elle eut 
avec le Maghzen fut lors du passage de Mouley el-Hassen allant 
au Tafilelt. La tribu jugea prudent de rendre hommage au 
grand Sultan ; elle lui offrit une magnifique ziara de 700 mules. 
Le Sultan fit acte de suzeraineté, leva des impôts, se fit escor- 
ter par un contingent de notables, et nomma quelques qaïds. 
Depuis lors les Ait Messat ont rompu avec le Maghzen. Ils n'ont 
plus de qaïds. Chaque fraction a son chîkh, les Ait Tferkel en 
ont deux. Ces Chioukh jouissent des prérogatives ordinaires, et 
exercent le droit coutumier. La seule particularité dans leurs 
attributions consiste en l'exercice successif du droit de police 
par chacun des chioukh (ceux de Ait Tferkel comptant pour un 
seul) sur l'unique marché de Ait Messat, el-Khemis Ait Ikhleft 
(Khlift). 

Les Ait Messat ne tolèrent pas l'installation du mellah juif sur 
leur territoire, mais les israélites peuvent venir au marché, y 
faire du commerce et y pratiquer leurs industries. Les bijou- 
tiers séjournent même parfois deux ou trois mois chez des clients 
riches qui les emploient. 

La tribu d'Aït Messat est divisée en deux leffs : 

Ait ou Tferkel, 



Ait Messat 

2 e lefï 



1er 2efT 

( ( Aït ou Goudîd, 



Aït Mhand 
Aït Içha. 



Le nom d'Aït Messat est plus particulièrement employé pour 
désigner le premier leff, les fractions du deuxième étant dési- 
gnées par leur nom générique. 

Les alliances de ces deux leffs des Aït Messat sont la résul- 
tante de leur situation géographique. Le premier leff, habitant 
la plaine, fait cause commune avec les Aït Atab, les Aït Bou Zid, 
Guettioua et Aït Taguella. Le deuxième leff, habitant la monta- 
gne, est du parti d'Entifa. 



QA1DAT DU GLAOUI 



503 



Organisation politique d'A'ït Messat 



f Ait ou Tferkel. 



- 



ou 



Ait 

Goudîd 



AitMhand. 



V Ait Içha. 



Ibararen, 

Ait Aballa(Abd Allah), 
Ait Arfa, 

AïtKhlift (lkhleft). 
Ait Ouàzzodh, 
Ait i Ait Idzir, 

Azroumli \ AïtSid, 
j Iqejjâm, 
Ait i Ait Berka, 
ou Fezza f Ait en-Neçf, 
[ Aïtlssa. 

Ait Mhamed ou Sid, 

Ait Issa, 

Iamoumen, 

Ait Mejjout, 

Ait H si, 

Ait Izerouâl. 



Entifa (berb. lntiferi) 

La tribu d'Entifa est Imaziren. Elle est en ce moment Siba, 
c'est-à-dire insoumise. Le Maghzen lui avait imposé un qaïd, 
Ould Si Abd Allah ez-Zenagui. Ses exactions furent telles que 
la tribu se révolta, obligeant le qaïd à s'enfuir chez les Ait Atab. 
Sa succession fut sollicitée par un berbère du nom d'Aberrâh, 
qui vint à Fez demander au sultan une lettre d'intronisation au 
qaïdat d'Entifa. La lettre obtenue il rentrait dans son nouveau 
i commandement, quand le qaïd du Glaoui le fit arrêter et incar- 
cérer, et nomma à sa place Si Çalah ben Mohammed Aourâr (t) 
dont l'autorité est bien précaire à l'heure où nous traversons sa 
tribu. 



(1) Voir Documents. 



504 



AU COEUR DE L'ATLAS 

Organisation politique D'Entifa. 



Ait Taguella 



Tamchegdân, 
El-Maoudhaa, 



Rfala, 

Ahel Bzou, 

Ait Omras, 
Entifa Ait Hassan, 

Zenaga, 

El- Atamna , 

Foum el-Jema, 

Skoura, 
I Larbia. 
^ Lors de notre passage la fraction d'Aït Taguella a rompu avec 
Entifa, elle fait partie du leffiïklt Messat. Les deux ikhs à' kit 
Taguella ont environ 500 fusils. Leur Jemda est composée de 
douze notables et dirigée parle Chîkh Ali ou Mzil. Leur mellah 
contient 35 taka, c'est-à-dire 35 feux (letaka est l'équivalent du 
kànoûn arabe). 

OULTANA 

Le territoire d'Oultana est le commandement du qaïd de Dem- 
nat. Les habitants sont des Imaziren, parlent la langue tamazirt 
et ne comprennent l'Arabe que sur les confins de la plaine de 
Merrakech. 

La qbila est divisée en sept khoms : 



Taoudanoust. Demnat. 



Oultana 



Guettioua 



Ait Chitachen, 
Ait Iouaridhen, 
Ghezeff, 
Fetouaka. 



Ait Blal, 
Ait Mhamd, 
Ait Majten, 

Hou Antar. 



Qaçba, 
Igadaïn, 
Ifettan, 
Mellah. 



Ait Zmirkou 
Ait Kerouel. 



QAIDAT DU GLAOUI 505 

Uultana situé aux confins du Bled cl-Maghzen est le théâtre où 
se nouent toutes les intrigues, où se dénouent toutes les querel- 
les entre les tribus insoumises et le sultan. Oultana est la proie 
du vainqueur. Il fait partie actuellement du leff Siba (1) avec les 
Ait Taguella, Entifa, Ait en-Neçf, Ait bou Zid, Ait Messat. 

Les limites d'Oultana sont : 

Nord : Sraghna (route de Fès). — Est : Oued el-Akhdar. — 
Sud : Glaoua (oued Taçaout). — Ouest : Ghejedama. 

Taoudanoust (Outaoudanoust). 

Ce khoms est le plus riche. Demnat en fait partie. 

Notables. — El-Hadj el-Arbi ; bel Hadj Ali ; bou Nekhilat ; Si 
Mruisour ben Afkir. 

Villages. — Sour ; Ait Zadmen ; Ait Hassaïn. 

Zaonia. — Sidi Yahia. 

Sol. — Plaine et montagnes. 

Eaux. — Rivières, canaux d'irrigation. 

Produits. — Céréales, vergers, oliviers. 

Voie de communication. — Route de Merrakech à Fès, route 
de Demnat à Merrakech. 

Limites. — Nord : Sraghna. — Est : Ait Majten. — Sud : 
Kerouel ; Demnat. — Ouest : Fetouaka. 

Demnat (2) 

Notables. — Si Ali Chaïah ; Hadj Mohammed ; Adjebli ; Si 
Mohammed Chebani. 

Organisation. — La ville est partagée en quatre quartiers : 
Qaçba, Igada'ïn, Ifettan, Mellah. Plusieurs villages l'entourent : 
Ait Maïat, Zouaiet Ouinghar, etc. . . 

Zaouia. — Ouinghar. 

Limites. Nord : Ahel Taouadanous. — Est : Kerouel. — Sud : 
Ait Chitachen. — Ouest : Fetouaka. 



(1) Voir Documents. 

(2) Voir Première partie, pages 19 à 23. 



506 AU CŒUR DE L'ATLAS 

GUETTIOUA (1). 

Lo khonis de Guettioua est le plus puissant d'Oultana. 

Notables. — El-Hadj Mohammed Ahadri ; Si Mohammed 
lghil. 

Villages. — Aoula ; Ouaouisert (Ouaouissekht) ; Ait Blal. 

Marché. — El-Arba. 

Limites. — Nord : Ghesefi*. — Est : Sraghna. — Sud : Glaoua. 
— Ouest : Ait Ghitachen. 

Ait Ghitachen 

Notable. — El-Hadj Mohammed bou lzergan. 
Villages. — Tissilt; Ihouiren. 

Voie de communication . — Route de Demnat à Tamgrout. 
Limites. — Nord : Demnat ; Kerouel. — Est : Ghezeff ; Guet- 
tioua. — Sud : Glaoua ; Ftouaka. 

Kerouel (2) 

Notable. — El-Hadj Mohammed Abelagh. 

Villages. — Ihansal. 

Zaouia. — Sidi Youssef. 

Limites. — Nord : Demnat ; Ahel Taoudanoust. — Est : Ait 
Majten ; Ghezeff. — Sud : Ait Ghitachen. — Ouest : Ait Ghita- 
chen. 

Ghezeff 

Notable. — El-Hadj Mohammed ou Merri. 
Limites. — Nord : Ait Majten. — Est : Sraghna. — Sud : Guet- 
tioua. — Ouest : Ait Ghitachen ; Kerouel. 

FblTOUAKA 

Notable. — Lahcen ould Nacer ou Haddou. 
Village. — Tiguili. 

(1) Loi'ganisalionde Guettioua que nous donnons ici diffère de celle expo- 
sée plus haut. La première a été recueillie sur place ; la seconde est fournie 
par des informants. 

(2) Kerouel que nous portons comme fraction de Guettioua est donné par 
un autre informateur comme un khoms. 



QAIDAT DU GLA0UI 507 

Marché. — Et-Tnin. 

Voie de communication. — Route de Demnat à Merrakech. 
Limites. — Nord : Sraghna. — Est : AhelTaoudanoust, Dem- 
nat, Kerouel. — Sud : Ait Ghitachen. — Ouest : Glaoua. 

Tougana 

Est placée sous le commandement du qaïd du Glaoui. 

Renseignements topographiques. — De Tahassanet à Et-Tlèta 
Mesfioua, 2 h. 

De Tahassanet à Takioulet, 1/2 h. 

De Takioulet à Ouzal, 1/2 h. 

L'oued Rdat coupe la route entre ces deux localités. On voit 
encore un pont en ruines. 

DAnzal à Tizel, 1/2 h. 

De Tizel à Ait Trahalet, 1/4 h. 

De Zerkten (darel-qaïd el-Glaoui) à Tagmout, 1/2 h. 

De Telouet (Qaçba du qaïd), 3 h. 

Ourika 

Notable. — Si Abd es-Selam Bel-Hadj. 

Renseignements topographiques. — De El-Khemis (à 4 h. de 
Merrakech) à Takatert, 1/4 h. 

De Takatert à Et-Tnin (à 2 h. 1/2 d'Outkent). 

De Et-Tnin à Alegsi. 

D'Alegsià Timalizen, 1/2 h. 

De Timalizen à Anzal, 1 /4 h. 

DAnzal à Akhelidj, 1/2 h. 

DAkhelidj à Outkent (Mellah, Qaçba du qaïd), 2 h. 1/2. 

D'Outkent à Taourilt 1/4 h. 

De Taourilt à Agadir, 1/4 h. 

D'Agadir à Tinalizen 1/4 h. (à 2 h. d'Iguer), 

De Tinalizen à Aït Lahcen, 1 h. 

De Ait Lahcen à Asgui, 1/2 h. 

De Asgui à Iguer, 1/2 h. 

DTguerà Tazrout, 1/2 h. 

De Tazrout à Aghbalou, 1/2 h. 



508 . AU CŒUR DE L'ATLAS 

De Aghbalou à Igherman, 1/2 h. 
De Igherman à Asni, 1/4 h. 
De Asni à Irghef, 1 h. 
De Irghef à Aghbalou el-Kheinis, 1/2 h. 
De Aghbalou à Bou Toked, 1/2 h. 
De Bou Toked à Ait el-Kak, 1/4 h. 
De Ait el-Kak à Ait Iran, 1/4 h. 
De Ait Iran à Aouril, 1 h. 
Marché. — Et-Tnin. 
Sol. — Plaine et montagne. 
Culture. — Céréales, oliviers, amandiers. 
Limites. — Nord : Glaoui. — Est : Goundati. — Sud : Ghe- 
ghaïa. — Ouest : Merrakech, Mesfîoua. 

Reraïa (Gheghaïa) 

Notables. — El-Hadj Lahcenben Mohammed ; Si Brahim n'Aït 
Abdallah ; Bou Kedir. 

Organisation. — Akbour ; Tilouna ; Douar ech-Chérif ; Tahe- 
naout ; Ait Zekri ; Imin Tebidert; Djebel el-Akhdar ; Tasse- 
loumt ; Mouley Brahim ; Bou Kedir ; Asni. 

Marché. — Et-Tlèta de Tahenaout. 

Zaouia. — Mouley Brahim (Chérif Mouley el-Hadj de Tames- 
loht). 

Sol. — Montagnes et plaine. 

Eaux. — Sources. 

Culture. — Céréales, olivettes. 

Voie de communication . — Boute de Merrakech au Sous. 

Limites. — Nord : Ourika. — Est : Glaoui et Goundati. — Sud : 
Souktana. — Ouest : Merrakech. 

Renseignements topographiques. — De Akbour à Merrakech, 
lh. 

De Akbour à Tilouna, 2 h. 

Tilouna et Douar ech-Chérif se touchent. 

De Tahenaout k Tilouna, 1 h. 

De Tahenaout à Ait Zekri, 1/2 h. 

De Imin Tebidert à Ait Zekri, 1 h. 

De Imin Tebidert à Djebel el-Akhdar, 1 h. 1/2. 



QAIDAT DU GLAOUI 



509 



De Tasseloumt à Djebel el-Akhdar, 1/2 h. 
De Tasseloumt à Mouley Brahim, 1/2 h. 
De Bou Kedir à Mouley Braliim, 1/4 h. 
De Bou Kedir à Asni, 1/4 h. 

Mesfioua 

La tribu de Mesfioua est Berbère et montagnarde. Elle cul- 
tive aussi les plaines situées entre Merrakech (Sud-Est) et le 
Haut-Atlas. Cette tribu était en pleine insurrection quand je suis 
entré à Merrakech en 1899. Le tabor (bataillon) du fameux qaïd 
cl-Hadj Ali célébrait une victoire remportée sur les Mesfioua et 
défilait par la ville, portant 44 têtes coupées, et traînant 150 pri- 
sonniers. En mai 1905 la tribu était soumise ; le frère du qaïd 
du Glaoui, Si Thami l'administrait. Trois mois plus tard nou- 
velle révolte, réprimée sévèrement par le qaïd Sid el-Madani. 
La tribu est aujourd'hui tranquille et prospère. 

La carte que je donne ci-dessous a été dressée à laide des ren- 
seignements et des croquis que m'a fournis Si Thami lui-même. 



\wt#iifr 



f/EMRAN 



Croquis du territoire des 

MESFIOUA 




OURIKA 



G Huré. 



CHAPITRE XVÏIÏ 
TAMESLOHT 

Le district de Tamesloht formait jadis un qaïdat, sous les 
ordres du chérif Mouley el-Hadj. Depuis 1893, époque à laquelle 
la protection Anglaise fut accordée au Chérif, Tamesloht a été 
rattaché à Merrakech, et a été placé sous la direction adminis- 
trative d'un khalifa. La famille des Meslohiin possède la célèhre 
zaouia de Mouley Brahim, et dirige deux autres puissantes 
zaouias : Tazarin (Ait Atta), Sidi Mohammed ou Yaqoub (Dra). 

Notables. — Le chérif Mouley el-Hadj el-Meslohi, protégé 
anglais, et ses trois fils ; Kerouch el-Brighli. 

Statistique. — 50 chevaux, 300 fusils, 900 feux. 

Organisation. — Tamesloht (Zaouia) ; Sehib ; Touirga ; Dar 
el-Aïn Zaouia de Mouley Brahim. 

Marché. — Marché quotidien et Souq el-Jemâa. 

Zaouia. — Zaouia de Tamesloht. 

Sol. — Plaine. 

Culture. — Céréales, olivettes, jardins. 

Voie de communication. — Route du Sous à Merrakech (par 
Imin' Tanout). 

Limites. — Nord: Merrakech. — Est : Gheghaïa. — Sud : 
Souktana. — Ouest : Aït Immour. 

Renseignements topographiques. — De Tamesloht à Merra- 
kech, 2 h. 1/2 (N. E.). 

De Tamesloht à Dar el-Aïn, 1/2 h. (E.). 

De Touirga à Merrakech, 2 h. 1/2 (N. E. N.). 

De Touirga à Dar el-Aïn, 1/2 h. (0.)- 

De Touirga à Sehib, 1/2 h. (E.). 



TAMESLOHT 51 1 



CHERARDA 



On désigne sous le nom de Cherarda la confédération des trois 
fractions suivantes émigrées du sud dans le Houz (1). 
f Doui Blal, 
Cherarda ] Tekna, 

f OuladDelim. 
La tribu des Aït Ahmar sépare Tekua des deux autres frac- 
tions. 

Doui Blal 

Cette fraction, soumise au Maghzen, est issue de la grande 
tribu arabe des Ida ou Blal qui nomadise dans le Sahara maro- 
cain au sud de l'oued Dra. 

Notable. — El-Hadj el-Mâti ou Begragui. 

Douars. 

Marché. — El-Arba Bougadir. 

Voie de communication. — Boute de Safi à Merrakech. 

Limites. — Nord : Oulad Delim. — Est : Menabha. — Sud : 
Herbil ; Oudaïa. — Ouest : Ahmar. 

Tekna (tribu maghzen) 

Notable. — Qaïd el-Mokhtar ould Saïd el-Aïn. 
Organisation. — Douars. 
Eaux. — Citernes ; puits de 10 brasses. 
Voie de communication. — Boute deMogador. 
Limites. — Nord : Ahmar. — Est : Frouga. — Sud : Medjat. 
— Ouest : Oulad Beç-Çbâa ; Chichaoua ; Ahmar. 



(1) La région dont Merrakech est le centre est appelée el-Houz-Merrakech. 
Le chérifde Tamesloht nous dit qu'une très ancienne répartition divise cette 
région en deux leff : Aït Zouqqout et Aït Fademt. Font partie des Aït Zouq- 
qout : Rehamna, Seraghna, Zemran, Mesfioua, Goundafa, Gheghaïa, i/i 
Souktana, etc.. ; Font partie des Aït Fademt : Oulad Beç Çbaa, Sbouiat 
(Azrar), 1/2 Souktana, etc.. 



'^~ AU CUKUK DE £' ATLAS 



Oulad Delim (tribu maghzen) 

Notables. — Qaïd Mouida ould Siid ; Qaïd Brahim el-Antri. 
Organisation. — Douars. 
Marché. — Et-Tlèta. 
Zaouia. — Sidi Ahmed. 
Eaux. — Citernes ; puits de 15 à 20 brasses. 
Limites. — Nord : Menabha. — Est : Rhanina. — Sud : Her- 
bu". — Ouest : Doui Blal. 

OUDAIA (tribu maghzen). 

Notables. — Qaïd Bou Selham ; qaïd el-Arbi ; qaïd Saïd. 

Organisation. — Oulad Beç-Çbaa ; Tareda ; Oulad Allouch ; 
douar el-qaïd Houirian ; Shimat ; Ghar et-Tour ; Zaouiet Sidi 
Zouin ; El-Ghaf ; Zaouiet Gherardi ; Aïn Sidi ; El-Aïoun ; Oulad 
El-Qern. 

Renseignements topographiques. — De Oulad Beç-Çbaa à 
Merrakecb, 4 h. 

De Oulad Beç-Çbaa à Tarda, 1/2 h. 

De Oulad Allouch à Tarda, 1 h. 

De Oulad Allouch à Douar el-Qaïd, 1/2 h. 

De Shimat à Douar el-Qaïd, 1 h. 

De Shimat à Ghar el-Tour, 1/2 h. 

De Sidi Zouin à Ghar et-Tour, 1 h. 

De Sidi Zouin à el-Ghaf, à 1 h. 1/2. 

De Zaouiet Gherardi à el-Ghaf, 1 h. 1/2. 

De Zaouiet Gherardi à Aïn Sidi, 1 h. 

De El-Aïoun à Aïn Sidi, 1 h. 

De El-Aïoun à Oulad el-Qern, 1 h. 

Marché. — Et-Tnin de Zaouiet Gherardi. 

Eaux. — Oued Nefis ; Oued Tensift ; sources. 

Sol. — Plaine. 

Culture. — Céréales ; vergers ; olivettes. 

Voie de communication. — Route de Mogador. 

Limites. — Nord : Doui Blal. — Est : Merrakech. — Sud : Ait 
Imniour. — Ouest : Ahmar. 



TAMESLOHT 513 

HERBIL (tribu maghzen). 

Notable. — Mohammed ben el-Hassen. 
Organisation. — Douars. 
Soi. — Plaine. 

Eaux. — Oued Tensift ; citernes ; puits de 10 brasses. 
Voie de communication. — Route de Mazagan à Sali. 
Limites. — Nord et Est : Rhamna. — Sud : Merrakech. — 
Ouest : Oudaïa ; Doui Blal ; Oulad Pelim. 

Mknabha (fraction maghzen issue de la grande tribu du 
Ras el-Oued) 

Xotables. — Si Ayad el-Menebhi ; Si Rahal ben Tounsi ; Si 
A-bbas el-Menebhi. 

Organisation. — Douars et maisons. 

Marché. — El-Had. 

Sol. — Plaine. 

Eaux. — Puits de 40 brasses. 

Culture. — Céréales et saponaire récoltée dans le Bebira. 

Voie de communication. — Route de Mazagan. 

Limites. — Nord et Est : Rhamna. — Sud : Oulad Delim. — 
Ouest : Doui Blal. 



33 



CHAPITRE XIX 

QAIDAT DU GOUNDAFI 
GOUNDAFI 

Le Qaïd Si Taïel) el-( ioundafi (1) est un des plus puissants qaïds 
de l'Atlas. Son commandement est limité à l'Est par celui du 
qaïd de Glaoua, à l'Ouest par celui du qaïd de Mtouga, au Sud 
par celui du qaïd de Menabha. 

Si Taïeb est, à l'heure actuelle (janvier 1908), retiré dans sa 
qaçba de Taguentaft. Après avoir rendu hommage à Moulay el- 
Hafid il s'est querellé avec Les qaïds de Mtouga, de Glaoua et 
d'Abda. Il s'est enfui de Merrakech, et nous déclare qu'il attend 
au fond de son inaccessible défdé que les événements se 
dénouent. 

Les tribus vassales du qaïd de Goundafi sont : 

Ouneïn, ïifnout, Tidili, Talekjount, ïalemt, 1/2 Souktana, 
1/2 Indaouzal, 1/2 Indouzal, Mzoudi, Amizmiz, Seksaoua, Gued- 
mioua, Oulad Mta, Frouga, Tekna, Medjat, Ait Iinmour. 

Le territoire de Goundafi s'étend le long de la vallée de 



'OueclNefis. 








Fezdada 


4 feux. 




i Aghbar 


100 » 




\ Mouldighet 


20 » 


Goundafi 


< Tagmout 


30 » 




I Tagoundaft 


40 » 




f Tassafet 


40 » 




1 ïarga ou Fella 


60 » 



(1) Voir l'étude de M. Edmond Doutté. Les Grands qaïds. 



Q AIDAT DU liOUNDAFI 



515 



Goundafi 



I Taferhoust 


40 feux 


Arghcn 


20 


» 


Talaten Yaqoub 


150 


» 


Alla 


50 


» 


Taghhart 


60 


» 


Agoundiz 


100 


» 


Takherri 


4 


» 


Ihennaïn 


10 


» 


Imeghraoun 


15 


» 


Targa Izdar 


10 


» 


1 Iguer n'Kouris 


8 


» 


\ Toug er-Khih 


15 


» 


ïlaïalin (zaouia) 


5 


» 


Talat en-Nous 


10 


» 


Aït Hassaïn 


60 


» 


Imidel 


10 


» 


Imegdal 


20 


» 


Asguin 


40 


» 


Tagadirt el-Bour 


40 


» 


Ouargan 


200 


» 


Agdour n'Qik 


40 


)> 


Qik 


60 


» 



Marché. — Et-Tnin à Taguendaft. 

Zaouia. — Zaouiet Tiaïalin. 

Eaux. — Sources, oued Nefis. 

Sol. — Montagnes. 

Culture. — Céréales ; amandiers ; noyers. 

Voie de communication. — Route de Merrakech au Dra. 

Limites. — Xord : Glaoui. — Est : Tifnôut. — Sud : Ounaïn ; 
Aït Zoulet ; Ida ou Msatoug ; Guedmia. — Ouest : Aguergour ; 
Souktana; Gheghaïa ; Ourika. 

Renseignements topographiques. — De Fezdada à Aghbar, 2 h. 

De Fezdada à Mouldighet, 1 h. 

De Mouldighet à Tagmout, 3/4 h. 

Tagoundaft est en face de Tassaft, à 1/2 h. 

De Tagoundaft à Tagmout, 1 h. 

De Tagoundaft à Targa ou Fella, 1/2 h. 



516 Al COEUR DE L'ATLAS 

De Taferhoust à Targa ou Fella, 1/2 h. 
De Taferhoust à Arghen, 1 h. 
De Taferhoust à Talaten Yaqoub, 1/2 h. 
De Alla à Arghen, 1 h. 
De Alla à Taghbart, 1 h. 
Taghbart <>sl en face d'Agoùndiz. 
DeTakherrià Taghbart, 1/2 h. 
De Takherri à Ihennaïn, 1/2 h. 
De Imeghraoun à [hennaïn, 1/2 h. 
De Imeghraoun à Targa [zdar, 1 h. 
De fguer n'Kouris à Targa Izdar, 1/2 h. 
DeJguer n'Kouris à Toug er-Khîh, 1 h. 
Tïalalin en face de Talat en-Nous. 
De Tïalalin à Toug er-Khîh. 
De Tïalalin à Aït Hassaïn, 1 h. 
Delmidel à Aït Hassaïn, 1 h. 
De Imidel à [megdal, 1 h. 
De Asguin à ïmegdal, 1/2 h. 
De Asguin à Tagadirt el-Bour, 1 h. 
De Ouargan à Tagadirt, 3/4 h. 
De Ouargan à Agdour n'Qik, 2 h. 
De Agdour n'Qik à la rivière, 1 h. 
De Agdour n'Qik à Qik, 1/2 h. 

Agdour n'Qik est à égale distance de Foued Nefis et de l'oued 
Gheghaïa. 
Qik est sur l'oued Gheghaïa. 

Aollouz 

Au confluent des deux oueds Tifnout et Zaginouzen. Les Ait 
Aoulouz sont gouvernés parle qaïd el-Arbi ed-Derdouri ami du 
qaïd de Goundafî, avec qui il partage le commandement des Ida 
ou Agommad 

{ Ida ou Agommad, 
Aït Aoulouz Tamessoult, 
( Amari. 
Seïd et zaouia de Sidi Bon Rja. 



OAI1UT 1)11 GOUNDAFI 517 

ll>A 01 /\L 

Tribu indépendante. 

Notables. — Ghîkh Mohammed ould El-Hadj, El-Hachmi, 
Aloukas. — Ghîkh Brahim El-Bedaâ. — Si Lahcen de Tamda. 

Villages. — Dar ou Mansour, 10 feux ; Aglou, 20 feux ; Iferd, 
15 feux ; El-Mouih, 30 feux ; Tamda, 25 feux ; Meneizla (marché 
d'El-Had, 70 feux ; Ida ou Moumen, 80 feux. 

Nature du sol. — Col de Bibaoun. 

Eaux. — Sources et citernes. 

Culture. — Céréales, amandes, henné, oliviers. 

Voie de communication. — Route du Sousse à Mogador. 

Limites. — Nord et Ouest : Ida ou Ziki. — Est : Ida ou Mou- 
men. — Sud : Houara. 

De Dar ou Mansour à Aglou, 1/2 h. 

D' Aglou à Iferd, 1/2 h. 

D'Iferdà El-Mouih, th. 

D'El-Mouih à Meneizla, 2 h. (route de Taroudant). 

D'El-Mouihà Tamda, 2 h. (route de Tiznit). 

De Meneizla à Ida ou Moumen, 1 h. 

Souktana 

Notables. — Qaïd Omar Ounnas ; qaïd Lahcen el-Guergouri. 

Organisation. — Tizguin; Zerga ; Aguergour ; Ahel ed-Dra ; 
Deriat ; Ahel Ounnas (mellah) ; Takrich ; Anamer ; Sidi Fares. 

Zaouia. — Akrich ; Sidi Faces. 

Sol. — Plaine et montagne. 

Culture. — Céréales, olivettes, vergers. 

Voie de communication. — Route deMerrakech au Sous. 

Limites. — Nord : Merrakecli. — Est : Gheghaïa. — Sud: 
Coundafi. — Ouest : Guedmia (oued Nefis) ; Tamesloht. 

Renseigne m ont s topographiques. — De Tizguin à Tamesloht, 
1 h. 1/4. 

De Tizguin à Zerga, 1/2 h. 

De Zerga à Amzmiz, 1 h. 1/2. 

De Zere^a ;ï Touirga, I h. 1/2. 



;>IO Al' CCEUB DE L ATLAS 

De Zerga à Tensift, 1 h. 

De Zerga à Ahel cd-Dra, 1 /4 h. 
De Zerga à Deriat, 1/2 h. 
De Aguergour à Tamesloht, 2 h. 
De Deriat à Tamesloht, 3/4 h. 
De Ahel Ounnas à Tamesloht, 1 h. 
De Ahel Ounnas à Ahel ed-Dra, 1 h. 
De Takrich à Tamesloht, 1 h. 1/2. 
De Takrich à Ahel Ounnas, 1 h. 
De Takrich à Ahel ed-Dra, 1 h. 
De Takrich à Anamer, 1/2 h. 
De Anamer à Tamesloht, lh. 1/2. 
De Sidi Farèsà Tamesloht, 2 h. 
De Sidi Farès à Anamer, 1 h. 

Guedmioua 

Notables. — Qaïd el-Hassen ; Qaïd cl-Abbas. 

Organisation. — Amzmiz (Mellah) ; Tizguin ; Ait Saheli ; 
Dar En-Nous. 

Marché. — El-Khemis Tizguin ; Et-Tlèta Amzmiz ; Et-Tnin 
Dar Akimakh. 

Sol. — Plaine et montagne. 

Eaux. — Sources et seguias. 

Culture. — Céréales, vergers, olivettes, vignes. 

Voie de communication . — Route du Sous ; route du col de 
Goundafi. 

Limites. — Nord : Medjat ; Oulad Mta. — Est : Souktana ; 
Goundafi ; Sud : Goundafi, Ait Zoulit. — Ouest : Ida ou Mah- 
moud ; Seksaoua ; Douiran; Mzouda. 

Mzouda 

Notables. — Qaïd el-Hadj Omar el-Mzoudi ; Ghîkb Hamniou ; 
Biinik ; Chikh Omar Azaou. 

Organisation. — Ait Hassaïn ; Tihouna ou Mzil ; douar el- 
qaïd; Sidi Soultan; Zaouiet Sidi Ahmed ou AH, 



QAIDAT Dtî GOUNDAFI ')!<) 

Marché. — Es-Sebt. 

Zaouia. — Sidi Ahmed ou Ali; Sidi Soultan ; Sidi Hassaïn. 

Voie de communication. — Route, de Merrakech à Imi n' 
Tanout. 

Limites. — Nord. — Medjat Est : Guedmioua. — Sud : Doui- 
rau. — Ouest : Oulad Beç-Çbâa. 

Seksaoua 

Notables. — Omar ould Bihi ou Hefed ; Ghîkh Ahmed. 

Marché. — Et-Tlèta. 

Eaux. — Oued el-Kihra. 

Voie de communication. — Route de Merrakech à Imi 
n'Tanout. 

Limites. — Nord : Oulad Bec Çbâa. — Est : Douiran. — Sud : 
Ida ou Mahmoud. — Ouest : Nefifa. 

Doutran 

Notables. — Ahmed bou Neddi ; Mohammed ben Abd es- 
Selam. 

Organisation. — El-Kihra, etc. 

Marché. — El-Arba. 

Zaouia. — Sidi Ali ou Mohammed. 

Eaux. — Oued el-Kihra ; sources. 

Limites. — Nord : Oulad Beç-Çbâa. — Est : Guedmioua. — 
Sud : Seksaoua. — Ouest : Seksaoua. 

Talekjount 

Notable. — Ghîkh Ahmed el-Bazzi (Siness). 
Organisation. — Agoudal-Siness. 
Sol. — Montagnes. 
Produits. — Arganiers, amandiers. 
Statistique. — 350 feux, quelques chevaux. 
Limites. — Nord : Ida ou Kaïs. — Est : Menabha. — Sud : 
Talemt. — Ouest : Ait Yous. 



520 



AU COEUR DK L ATLAS 



AïT I MM 01' H 



Notables. -- Qaïd el-Arbi ; Qaïd Bassou ; Qaïd Saïd ; Chérif 
Mouley Ali. 

Organisation. — Douars e1 maisons. 

Marché. — Es-Sebt de Dar Jdida. 

Sol. — Plaine. 

Culture. — Céréales : vergers ; olivettes. 

Eaux. — Canal de Tamesgâlt ; rivières ; canalisation ; puits. 

Voie de communication . — Route de Mogador. 

Limites. — Nord : Oudaïa. — Est : Merrakech ; Tamesloht. — 
Sud : Oulad Mta. — Ouest : Frouga. 

Medjat (Mejjatj 

Notables. — Oulad qaïd Ahmed ; famille des Béni Aïcha. 

Organisation. — Maisons et douars. 

Marché. — El-Had. 

Zaouia. — Sidi hou Daoud ben Rekba ; Sidi Saïd Amhin ; 
Sidi Ahmed ou Moussa. 

Eaux. — Seguia d'Assif el-Mel ; puits de 7 à 20 brasses. 

Voie de communication . — Route de Mogador et route du 
Sous. 

Limites. — Nord : Tekna. — Est : Frouga. — Sud : Gued- 
mioua ; Mzouda. — Ouest : Oulad Beç-Çbaa. 

Frouga 

Notable. — El-Hadj Mohammed ben Djerid. 

Organisation. — Maisons isolées ; deux villages. 

Marché. — El-Arba. 

Voie de communication. — Route de Mogador, et route du 
Sous. 

ÏÀmites. — Nord : Medjat. — Est : Ait humour. — Sud : Gued- 
mioua. — ( >uest : Tekna. 

Oulad Mta 

Notables. — Qaïd Mohammed BerRahal ; El-Hadj el-Hassen- 
Ixmi Louban. 



QAIDÀT DU GOUNDAFI 521 

Organisation. — Villages : Merdja ; el-Krakeb, etc. 
Marché. — Et-Tnin. 
Eaux. — Oued .Wlis. 

Voie de communication. — Route d'Amzmiz. 
Limites. — Nord : Ait Inmiour. — Est : Aguergour. — Sud 
et Ouest : Guedmioua. 



CHAPITRE XX 

QAIDAT DE MTOUGA 
Mtouga 

Le qaïd Abd el-Malek Ould Moussa el-Mtougi, dit Tiggi (1), a 
sous son commandement les tribus et territoires suivants : 

Mtouga, Nfifa, Demsira, Imi n'Tanout, Asseratou, Qira, Ida ou 
Ziki, 1/2 Ida ou Zal, Ida ou Talilt, Ida ou Mhamoud, Ida ou Kaïs. 

Le qaïd est en ce moment (janvier 1908) dans le camp de Mou- 
lay el-Hafid. II a déjà plusieurs fois sollicité l'autorisation de 
rentrer chez lui pour défendre son territoire contre le qaïd 
Enflous qui menace de l'envahir avec l'aide des renforts que 
Moulay Abd el-Aziz lui a envoyés. 

La tribu de Mtouga est soumise au Maghzen ; elle se divise en 
cinq khoms. 

Intemlin, 
Ida ou Merzoug, 
Mtouga. \ Alassen, 

Rahala, 
Ida ou Talilt. 

Notables. —Qaïd Abd el-Malek el-Mtougui ; El-Hadj Moham- 
med (Tarselt) ; Ghîkh Bibi n'Ait Mohammed ; Sidi Mohammed 
ben Abder-Rahman. 

Marchés. — Et-Tlèta ; El-Arba. 

Zaouia. — Sidi Abd el-Moumen près de Tarzelt, assez pau- 
vre, 200 âmes, ne paye pas d'impôts, moqaddem Si el-Mekki ; 
Sidi Abd er-Rahman ou Messaoud Gheurfa, 300 à 400 feux, 
moqaddem Si Ali ; Sidi bou Brahim, 15 feux, moqaddem 
Mohammed. 

(1) Voir Les Grands qaïds. par Edmond Dontlr. 



QAIDAT DE MTOUGA 523 

Limites. — Nord : Oulad Beç-Çbâa. — Est : Ncfifa ; Demsira. 

— Sud : Ida ou Ziki ; Ida ou Tanan. — Ouest : Haha ; Chiadma. 

Intemlin 

Limites. — Nord : Oulad Beç-Çbâa. — Est : Nefifa. — Sud : 
ïda ou Merzoug. — ïda ou Talilt ; Rahala. 

Ida ou Merzoug 

Limites. — Nord : Intemlin. — Est : Demsira. — Sud : Alas- 
scn. — Ouest : Ida ou Talilt. 

Alassen 

Limites. — Nord : Ghiadma. — Est : Rahala ; Ida ou Talilt. 

— Sud : Ida ou Mersoug ; Ida ou Ziki. — Ouest : Haha. 

Ida ou Talilt 

Limites. — Nord : Rahala. — Est: Intemlin ; Ida ou Mersoug. 
Sud et Ouest : Alassen. 

Rahala 

Limites. — Nord : Oulad Beç-Çbâa. — Est : Intemlin. — Sud : 
Ida ou Talilt. — Ouest : Alassen. 

Nefifa 

Notables. — Chîkh Ali ould Zidan ; chîkh Ahmed ou Zekri ; 
Abdallah ould Reslan. 

Villages. — Imi n'Tanout; Sidi Abd el-Moumen ; Hocen ; 
Asseratou ; Talaten Irrahalen. 

Organisation : 

iOued Imi n'Tanout, 
Oued el-Rour, 
Ameznez. 
Zaouia. — Sidi Ali ou Mohammed. 
Eaux. — Assit el-Bour. 
Sol. — Montagne. 



:\2\ 



AU COKllt DE L ATLAS 



Voies </e communication. — Routes deMerrakech à Mogadorq 
de Merrakech au Sous. 

Limites. — Nord : Oulad Beç-Çbàa. — h]st : Seksaoua. — Sud : 
Demsira. — Ouest : Mtouga. 

I) KM SIR A 



Demsira 
1.000 feux), 



Notable. — Ould Bejja. 

Villages. — [fren el-Arba ; Zaouia Rahala : Zaouiet el- 
Arima ; [rghi ; Amezri : Timlilet ; Agadir el-Ghachi ; Amza- 
niar ; Ghamaren. 

Organisation : 

| Ouassen, Ghîkh Abdallah ould Mbarek ou 
Mhend. 

Hassen, Amrar Ahmed ou Jâa. 

Ait Messaoud. Chikh Si Brahim ou Zeroualt. 

Taskemt. — Ghîkh Aomar ou Bihi. 

Afellaïs, Chikh Aomar ou Ghiad. 

Ait Bekheur (indépendants, refusent tout impôt). 

Ikhouhalen, Ghîkh Abdallah n'Ait Ali ou Mes- 
saoud. 

Asseratou, Ghîkh Ahmed ou Jàa. 
| Ait Daoud, Ghîkh Ahmed Igouzalen. 

Zaouias. — Mzlla el-Arima ; arghi ; Boit Nacer (Taskaout) ; Tizi ; 
Tamarount. 

Voie de communication. — Route du Sous. 

Limites. — Nord : Nefifa ; Seksaoua. — Kst : Ida ou Mahmoud. 
— Sud : Ida ou Mahmoud ; Id;i ou Zal. — Ouest : Ida ou Ziki ; 
Mtouira. 



Ida ou Ziki 



Tribu chleuh très belliqueuse, divisée jadis eu six ou huit qaï- 
dats, placée aujourd'hui parle Sultan Mouley Abd el-Aziz sous 
l'autorité du qaïd de Mtouga. Elle est divisée en quatre 
cresma : 



Q Al DAT DE MTOUGA 525 

Ait Moussi, chîkh el-Mahjoub Oumrouch, 

. Imeguenoun, chîkh el-Hadj Bihi. 
Ida ouZiki. \ . 

El-Halef, chîkh el-Mahjoub, 

Ait Sald. 

Marché. — Souq el-Jemâa Ait Moussi. 

Zaottîa. — Si Messaoud (Cheurfa) dans le Djebel Tatrirt. 

Prodiàts. —Huile, amandiers, forêts, panthères et moufflons. 



CHAPITRE XXI 

LE SOUS 

Le Vicomte de Foucauld a recueilli une classification des tribus 
du Sous en deux familles : Sektana et Guezoula. 

Cette même classification nous est donnée avec une variante : 
les deux familles seraient Haougga et Guezoula. La légende veut 
que les ancêtres éponymes de ces deux familles aient été deux 
femmes également belles, pareillement guerrières, qui auraient 
entraîné leurs partisans dans leur querelle, et divisé tout le pays 
en deux camps. L'une, Semlalia, était chérifà, descendante du 
prophète, son parti prit le nom de Guezoula (en berbère ïaguez- 
zoult) ; l'autre, Aniia, d'origine moins noble, eut pour adeptes 
les Haougga (en berbère ïahouggat). 

Les mouggar du Sous 

Le mouggar (tamazirt : moussent) est une foire annuelle. Elle 
diffère du soug, du marché hebdomadaire, par l'importance du 
trafic qui s'y fait et l'abondance de sa clientèle. L'ordre immua- 
ble dans lequel ces foires se succèdent est réglé d'après le calen- 
drier Julien, seul usité dans le Sud marocain. 

L'une d'elle est célèbre dans toute l'Afrique du Nord : le 
mouggar Sidi Ahmed ou Moussa (Tazeroualt). Elle offre cette 
particularité d'être triple. 

Le premier mouggar a lieu le troisième lundi de mars, et dure 
cinq jours ; 

Le deuxième a lieu le premier lundi d'octobre ; 

Le troisième, 40 jours après le deuxième 

Les mouggar se succèdent ensuite dans l'ordre suivant : 



le sous 527 

Chez les Ait Bou Amran : 

8 jours après le premier mouggar de Sidi Ahmed ou Moussa 
mouggarde Tadaïght (Ait Djerrar), qui dure 3 jours ; 

8 jours après, mouggar de Bou Guerfa (Ait Bou Bker), durée 
3 jours ; 

8 jours après, Sidi Mohammed ben Abdallah (Imestiten) ; 

8 jours après, Sidi Messaoud ou Zina (Ait Ikhlet), durée 
3 jours ; 

8 jours après, Sidi Mohammed ou Abdallah (AïtMoussakna), 
3 jours ; 

8 jours après, Isseg. 

Dans l'oued Noun : 

40 jours après le premier mouggar de Sidi Ahmed ou Moussa 
(lin avril), mouggar d'Asrir (Zouafit), durée 3 jours ; 

8 jours après, El-Qçabi (Ait Lahcen). 

8 jours après, Si El-Ghazi (Goulimin). 

8 jours après, deuxième mouggar d'Asrir (Zouafit). 

Les mouggar de Chtouka sont : 

8 jours après le premier mouggar de Sidi Amed ou Moussa 
Sidilder (Ait Amr). 

8 jours après, Sidi Saïd ou Messaoud ( Ait Milk). 

8 jours après, Aoukhrib (Ait bou Lefàa). 

8 jours après, Allai (Ait Amira). 

8 jours après, Medersa (Ait Izza). 

8 jours après, Sidi Bibi (Ait Amira). 

8 jours après, Sidi Abdallah ou Brahim (Ait Oued Rhin). 

8 jours après. Sidi Bou Shab (Ida ou Gouaran). 

Sidi Mezar a trois mouggars : 

Le premier a lieu 8 jours avant celui de Sidi Ahmed ou 
Moussa, le deuxième lundi de mars. 

Le deuxième a lieu 8 jours après le mouggar de Sidi bou 
Shab. 

Le troisième a lieu en automne, il coïncide avec le mouggar 
de Sidi Bou Abdelli (Ait Brahim) ; ce sont les deux dernières foi- 
res de l'année. 

8 jours après le deuxième mouggar de Sidi Mezar a lieu le 
mouggar de Sidi Mohammed Ghechaoui (Ait Bekkou). 



528 AU COEUR DE i/ATLAS 

Le jour de la fête du Mouloud se tient Le mouggar de Sidi 
Mohammed Ghebki (Assa). 

8 jours après le premier' mouggar de Sidi Ahmed ou Moussa 
Takoucht (Aït Souah). 

8 jours après Ouagrad (Ait Souah . 

8 jours après Talmest (Ait Souah). 

Oued Sous 

L'Oued Sous est formé par deux rivières : l'Oued Tifnoul et 
l'Oued Zagmouzen. La première lui apporte le tribu des eaux du 
Haut- Atlas et du Djebel Siroua, la seconde le tribu des eaux de 
l' Anti-Atlas. Cette région a été étudiée dune façon très complète 
par le Vicomte de F/oucauld (1). On verra que nos informations 
se superposent exactement aux siennes. 

TlFNOUT 

Oued Tifnoul. — L'oued prend sa source dans le Tidili et 
coule vers le Sud d'abord, à travers le territoire des Aït Tamel- 
dou ; où il arrose : 

Tidili, 

Afezza, 

ïnmaghart, 

Azro n'Ait Leti (mellah), 

Tanmersselt, 

Ouaouzought. Oued [nmarakht, affluent de gauche, 

Imellil, 

Mezgemmat, 

ïassoult, 

Assareg i mellah i, 

Anemid, 

Talamitert, 



(1) Reconnaissance <m Maroc, [ > ;i j-r** M\ 



LE sios o'2\) 

Amezzarko, zaouia de Cheurfa dos Ait Bon Ouissaden Chikh 
Tahia, mollah. 

Inii n'Ouamounien. Oued, affluent de droite, descendant des 
Ait Ouanioumen, 

i s i.ii. 

Tizerouin, 

Imoukhsan, 

Tanghent, 

Tigrout, 

Àghella, 

Amzaourou, 

Askaoun, 

Aghfezli, 

Tingherda, 

lmaoun Taddarin. Oued Azeggrouz (Izgrouzen), affluent de 
droite, sort du Djebel Ouijeddan, traverse les Ait Tameldou, 
arrose Idikel, Tazougart, Tamedilt, Afella, Ikiis, Azeggrouz. 

Hellout, dar chikh dld Mhend. 

ïgli. Oued Idikel, affluent de droite ; oued Seqsed, affluent 
de gauche. 

Aguerd n'Ougadir. Oued Ikis, affluent de droite. 

Timiter n'Ait Iamen. Oued Msount, affluent de gauche. 

lguizi, chikh d'Id Mhend, mellah. 

Arlad Tahtani. 

Arlad Fouqani, mellah. 

Taniadout. 

Taniessoult, zaouia de Sidi Ali ou Mhend. Cheurfa. 

Agadir, qaïd si Mohammed Abdallah (bâtie sur un rocher). 

Mzi. Oued Tizgui n'Mousi, affluent de gauche. 

Tarniouin. 

Tithqit. 

Douzrou, 

Teïssa. 

L'oued Tifnout pénètre ici sur h 1 territoire d'Iounzioun. Il y 
arrose : 



530 



AU cœur de l atlas 



Ait Ajadan 



Iounzioun < 



Tincksif. 

Taouarsout, 

Zaouia Agdz (Igourram). 

Ichakôuken, 

Idergan, 

Assoul, 

Alkerak, 

Taârat, 

Ierggnaten, 

Tabia, chîkh Mouley Aomar, chérif 

d'Aït Brahim, 
Tazelin, 

Agdz Ait Himmi, 
Tagadirt Ait Hamed ou Hammou, 
Assaoun, 
Aoufour. 
Toug el-Khir, 
Questan, 
lbichiclien, 
Assgoun, 
ïinmekoul, 
Almid, 
Ait Hmid { Tassedrent, chikh Hamed d'Id el- 
Qaïd, 
Souari, 
Aguerd, 
Tarzout, 
[ Irai n'Tamgout, 
' Aoulouz. 
L'oued Tifnout reçoit de nombreux affluents dont les plus 
importants sont l'oued ïzguer et l'oued lgrensdaten qui se jet- 
tent un peu avant le confluent de l'oued Zagmouzen. 
Oued ïzguer. — Sort duDjebelAntar et arrose : 
Antar. 

Ouaouzouggert. 
Anammer, 
Taouielt, zaouia et tombeau de Sidi Ali ou Mhend. 



LE SOLS 



:vM 



Timiter (1). 

Inmeghzen. 

Id ou Amghar. 

[gourzan. 

Tagadirt n'Ait el-Haz. 

Amazzer. 

Mensour. 

Tiski . 

Igourdan. 

Talmoudat. 

Tisgui n'Ait Mouqqer. 

Taniezzerst, zaouia etmellah. 

Bou Tizi. 

Anrouz. 

Id el-Hassen ou Ali. 

Àssaka. 

Arab en. 

Tagrioualt. 

Igoumran. 

Ait Ouzaqar. 

AïtTebeda. 

Tagherbant Ait Ifeghd, Ghikh Si Mohammed Abdallah. 

Mial. Oued Achakchki, traverse Zgounder chez les Ait Ifri où 
se trouve une grotte célèbre (2). 

Aouilouz chikh Ihobban, mellah. 

Oued Igremsdaten. — Prend sa source à Agaouz et arrose : 

Agaouz . 

Imi nTineskis. 

Tirezza. 

Agadir \\ Igremsdaten. 

Agouni. 

Tamanert, tombeau du rabbin llebbi Israël enterré avec sept 
de ses disciples, pèlerinage célèbre. 

Tighirt. 



(1) Timiter, nom fréquent qui signifie « signal d'alarme ». 
(-2) Oufri signifie grotte. 



532 AU CÛKUB l>K L'ATLAS 

.Vît Smaïl. 
Tizegguin. 
Tamimoumin. 

[mider, zaouia de Sidi el-Kouss vénéré des Musulmans el des 
Juifs. 

Tamghhout, zaouia de merabtin. 
Azaghagheu (désert). 

OlLNKÏiN 

Notables. — Ghîkh Mohammed [ssafaren. Cliikh Mohammed 
d'Adouz. Ghîkh Lahcen d'Aït Moudden. 

Villages : 

feux 



El-Medad 






20 


Amghaz 






30 


Tamjrejret 






10 


Ouilzan 






15 


Disk 






10 


Adouz (mellah 25 maisons, 


marché 




d'Et-Tnin) 






30 


Tamesloumet (zaouia 


Sidi 


Ahmed 




ou Yaqoub) 






20 


Tamterga 






30 


Tamedghoust 






40 


Ait Yassin 






40 


Alt Draret 






15 


Ijedan 






10 


Tasseguint 






15 


Talaouin 






20 


[nemli 






15 


tgli 






10 


Tagoulemt 






30 


Taouriret el-Bahrin 






20 



Zaouia. — Zaouia de Sidi Mohammed ou Yaqoub. 

Nature du sol. — Montagnes. 

Eaux. — Sources et rivières. 

Culture. — Céréales, vergers, dattiers, noyers. 

Voie de communication. — Routede Merrakech. 



LE SOUS 

Débouché. — Sous e1 Merrakech. 
Renseignements topographiques : 
D'El-Medad à Amghaz, 1/2 h. 
D'El-Medad à Tamjrejret, 1 h. 
D'El-Medad à Disk, 1 h. 
De Tamjrejret à Amghaz, 1 h. 
De Tamjrejret à Ouilzan, 1/2 h. 
De Tamjrejret à Disk, 1/2 h.